Les chatons

Dès l’aube, comme tous les jours, la chatte me réveille en miaulant derrière la porte du mazet. J’ouvre la porte et je la vois accompagnée de deux chatons. Un noir et un gris. Sur le mur, deux autres chatons, un gris et un noir, désescaladent pour les rejoindre.

Elle a enfin mis bas, ma petite chatte! Je suis fou de joie. Les chatons ont peur de moi. La main qui veut les caresser sont pour eux un monstre horrible. Ils s’habituent petit à petit, et finissent par courir partout.

Je passe la journée entière à les regarder évoluer. Leur façon de se battre, de tomber, de faire leur toilette maladroitement, est un spectacle dont on ne se lasse pas.

 

Ma chatte s’avère une très bonne mère, toujours à les choyer, les lécher, les pousser du museau. Elle s’allonge volontiers pour s’amuser avec eux, puis pour les laisser têter. Souvent, ils s’endorment ensemble.

Et non moins souvent, le sage précaire fait silence et s’endort avec eux.

Mort de Maurice Nadeau et de La Quinzaine littéraire

Alors moi, je veux bien que Maurice nadeau ait été un superbe éditeur, et que La Quinzaine littéraire soit une chouette revue, mais qui la lit et qui en parle ?

J’ai écouté plusieurs émissions de radio sur cette revue qui était menacée de faillite, et je n’ai rien entendu de concret. Tous les intervenants parlent de la qualité de cette publication mais ne citent pas un seul article écrit ces dernières années.

Une revue vivante, c’est une revue qui provoque le débat, qui fait découvrir de nouvelles voix. Or depuis les articles de Roland Barthes, dans les années 50 et 60, qui ont marqué la critique littéraire, qu’y a-t-il eu ?

Plutôt que d’entendre ad nauseam la légende de ce découvreur de génie, j’aurais bien voulu que des professionnels de la profession me fassent découvrir les idées nouvelles et voix audacieuses qui sont censées être le pain quotidien de la Quinzaine.

Les « vagabonds métaphysiques » du Figaro

Le vendredi, j’aime bien acheter Le Monde, pour son supplément littéraire qui s’est franchement amélioré depuis peu. Le Jeudi, c’est le jour du supplément littéraire du Figaro, et si je l’achète moins, il m’arrive de le lire quand, d’aventure, je me trouve dans une commune dotée de marchands de journaux. Vivre en France, selon moi, c’est aussi lire la presse française, et particulièrement, suivre l’actualité littéraire.

Le dossier du dernier Figaro littéraire, donc, a tout pour m’intéresser. Il est consacré à la littérature du voyage, avec en première page une grande photo de Thomas Goisque montrant Sylvain Tesson, au bord du lac Baïkal, sautant par-dessus une rivière ou une craquelure dans le lac glacé. La photo est malheureusement annonciatrice de la relative faiblesse du dossier : contemplé par ses deux jolis chiens à l’arrière plan, Tesson porte la barbe et une écharpe négligemment passée autour du cou, une casquette vissée sur le crâne et une paire de jumelles sur le côté. Chaussures de marche légères et gants, son sac à dos ne l’empêche pas d’évoluer dans les airs. Les bras écartés vers l’avant, l’écrivain voyageur fait à la fois figure d’oiseau et d’enfant qui tend les bras vers un nouveau monde. Le visage est impassible, concentré, des rides sur le front marquent le souci de l’aventurier quant à l’endroit où il posera son pied.

(Goisque et Tesson ont fait plusieurs livres ensemble, dont un qui m’avait intéressé, le long des pipe lines de pétrole en Asie centrale. Les deux aventuriers lient leur carrière et s’entraident : le photographe profite de la célébrité de l’auteur pour se faire financer des voyages et obtenir des débouchés éditoriaux, tandis que l’écrivain s’offre, grâce à la présence d’un ami plasticien, une galerie de portraits qui contribuent à ériger une sorte de légende autour de sa personne. La parution, l’année dernière, de Sibérie chérie, un livre de photos et d’aquarelles des deux amis accompagnés d’un troisième compère, à la suite du grand succès de librairie Dans les forêts de Sibérie, participait de cette auto-mythologie des voyageurs.)

Qu’en est-il, alors, du « dossier » sur les nouveaux aventuriers ? En quoi sont-ils nouveaux, d’ailleurs ? En une phrase, la couverture du Figaro littéraire le dit : « Il n’y a plus de contrées à découvrir. Désormais, les voyages au loin se font aussi en profondeur. » Le constat date maintenant d’une bonne centaine d’années. Victor Segalen le disait au début du siècle, Valery et Michaux le disaient dans les années 1920, le Figaro littéraire n’impressionne pas le lecteur cévenol par son sens de l’innovation théorique !

En fait de « dossier », une double page  composée d’un article principal de Sébastien Lapaque, d’une minuscule interview de Jean-Christophe Rufin, de trois courtes critiques de parutions récentes et de quelques brèves qui coiffent la double page. Ces brèves donnent un paragraphe d’introduction, un chiffre, une citation, et trois titres de parutions récentes. Le chiffre, c’est le nombre de visiteurs au festival « Etonnants voyageurs » (60 000 personnes), la citation parle de l’aventure, affirmant qu’elle « ne sert à rien » et que c’est là sa beauté. La phrase d’introduction, enfin, va un peu plus loin que la banalité affichée en page de couverture :

Quelques écrivains français donnent un nouveau visage au récit de voyage. Ces globe-trotteurs ne sont pas en quête d’exploits. Vagabonds lettrés, ils aiment mettre leurs pas dans ceux de leurs prédécesseurs pour se souvenir de que furent leurs émerveillements mais aussi leurs colères. 

Là encore, le fait que le récit de voyage ne cherche plus sa valeur dans l’exploit, c’est une antienne que l’on rabâche depuis plus d’un siècle. Quand les auteurs, les lecteurs et les critiques vont-ils s’en rendre compte, et quitter cette idée reçue selon laquelle le récit de voyage est, par essence, un ramassis de racontars héroïques et auto satisfaits ? A cause de cette erreur de perspective, due à une ignorance de départ, les bons récits de voyage sont constamment accompagnés de remarques du type : « C’est bien plus qu’un simple récit de voyage », ou même : « contrairement aux apparences, ce n’est pas un récit de voyage », tant il est vrai que le genre a perdu toutes ses lettres de noblesse au cours du XXe siècle.

Deuxième cliché, le terme même de « vagabonds ». Après son occurrence dans le petit paragraphe d’introduction, on en trouve une seconde dans le chapeau de l’article : « Nos globes-trotteurs parcourent le monde en vagabonds métaphysiques et cultivés. » Pourquoi user d’un mot aussi galvaudé ? Ces écrivains voyageurs sont d’ailleurs tout sauf des vagabonds. Ils sont des entrepreneurs, ils travaillent, ils font des projets, ils savent trouver des financements, ils ont des réseaux…  Ils n’ont rien d’errants rêveurs.

Vient alors la thèse de l’article : il existerait une « spécificité » française du récit de voyage qui consiste à abandonner l’exploit pour produire des « aventuriers métaphysiques et des vagabonds instruits ». En quoi sont-ils métaphysiques ? On ne le saura pas. En quoi sont-ils instruits ? En ceci qu’ « ils aiment mettre leur pas dans ceux de leurs prédécesseurs pour se souvenir de ce que furent leurs émerveillements (et leurs colères). » De quelles colères parle-t-on ? On ne le saura pas non plus. Et de citer le dernier livre de Sébastien Courtois, au titre banal et étonnamment naïf, Éloge du voyage. Sur les traces d’Arthur Rimbaud.

Le journaliste aurait pu en effet rappeler d’autres récits de ce type qui, depuis vingt ans au moins, montre que c’est devenu un sous-genre en soi, avec le récit d’Olivier Weber sur les pas d’Ella Maillart, le film de Priscilla Telmon sur les traces d’Alexandra David Néel, le livre de Sylvain Tesson reprenant l’itinéraire des échappés du goulag à travers l’Asie centrale, ou l’album récent d’Ingrid Thobois sur les chemins de L’Usage du monde de Nicolas Bouvier.

Mais la question qu’on peut se poser est double. En quoi est-ce nouveau et en quoi est-ce spécifiquement français ? Nouveau, je viens de l’indiquer, ce ne l’est peut-être pas tout à fait (mais cela pourrait être quand même un phénomène assez récent, il faudrait chercher…) Et français ? En quoi ces récits « sur les traces de » sont-ils plus français qu’américains, italiens ou russes ? M. Lapaque, l’auteur de l’article, postule que c’est un trait national, mais sans aucune apparence de preuve. C’est la pauvreté de ce journalisme littéraire, qui assène, qui postule et qui statue du haut d’une supériorité autoproclamée, prenant les lecteurs pour une masse inculte.

Ce serait pourtant extrêmement intéressant d’en savoir plus sur le sous-genre des livres « sur les traces de » ! Si cela se trouve, c’est une habitude que l’on retrouve dans les pays latins mais pas chez les autres.

Ou alors dans les pays colonisateurs, qui ont produit davantage d’orientalistes et d’explorateurs.

Ou alors dans les pays qui ont tendance à vouer des cultes aux morts (Chine).

Ou bien c’est une tradition typiquement française, et alors là, je dis que c’est fascinant et que ça mérite d’être creusé. Nous méritons d’être informés, en fait, voilà la simple vérité. Mais le journaliste nous laisse tout seuls avec cette hypothèse, qu’il lance comme une vérité communément admise : « On s’autorise à distinguer une spécificité des écrivains voyageurs français. » Vous vous autorisez ? Mais moi j’ai acheté ce journal plus d’un euro, monsieur, j’aimerais que vous fassiez un peu plus que vous « autoriser » à distinguer.

Il manque au journalisme littéraire de la grande presse le minimum de scrupule intellectuel qui le rendrait digne d’être lu. Il faudrait, je pense, que journalistes et pigistes fassent preuve d’un esprit de recherche, au moins élémentaire. Je ne demande pas qu’ils écrivent des thèses, mais qu’ils s’informent un minimum, dans le champ universitaire par exemple, pour éviter de remplir des pages de poncifs.

On parle toujours de la crise de la presse, mais relever la qualité du journalisme pourrait être une première méthode pour s’en sortir. Demander aux journalistes en charge des pages littéraires de se renseigner avant d’écrire, cela pourrait peut-être aider la presse écrite à trouver des lecteurs, on ne sait jamais.

Connaissez-vous Jean Carrière ?

Je vous parle de Jean Carrière comme si tout le monde le connaissait, mais peut-être ne le situez-vous pas précisément sur la carte ? Et même, si ça se trouve, n’en ai-je pas parlé du tout sur ce blog depuis mes débuts de vie cévenole ?

Ce serait une grave lacune : les Cévennes comptent trois grands écrivains, André Chamson pour la littérature de l’entre-deux-guerres, et pour l’après guerre, Jean Carrière et Jean-Pierre Chabrol.

Carrière, donc, est le grand écrivain des Cévennes désertiques, désertées et deshéritées. Ces livres sont pleins de désespoir et de noirceur. Son grand roman, L’Epervier de Maheux (1972), raconte l’histoire de paysans quasi débiles, abandonnés des hommes et de la civilisation, dans le « Haut-Pays ».

Débiles, ces personnages le sont à la manière de ceux de William Faulkner, et leur simplicité permet de narrer des aventures au plus près de l’élémentaire. L’un des fermiers chasse un épervier bien trop haut pour lui, à l’aide d’un fusil bien trop pourri, et cette chasse est une sorte de symbole de l’infinie faiblesse de l’homme.

Mais la véritable raison de sa célébrité, c’est son Goncourt. Dans l’histoire de ce prix littéraire prestigieux, Jean Carrière est resté comme l’homme qui ne l’a pas supporté. Pour lui, ce prix fut une malédiction, un coup du sort qui l’a brisé intérieurement. En 1972, le succès est allé grandissant et la reconnaissance que le livre a connua a amené avec elle un lot de malentendus qu’il n’a pas supportés. Il voulait faire une littérature métaphysique, on voyait en lui un charmant auteur régionaliste!

Et le pire, c’est que ce n’est pas entièrement faux : on lit Jean Carrière par amour pour les Cévennes, à la différence de Faulkner, que l’on admire même si l’on se fout de l’Amérique sudiste.

De plus, c’est pendant les célébrations et la tournée des librairies suivant la récompense qu’Edmond Carrière, le père de l’écrivain, est mort. Il en a conçu une sorte de culpabilité, et a accusé le prix Goncourt d’en être responsable.

Résultat : sa dépression a duré des années et il n’a rien écrit pendant 15 ans. La France littéraire avait cru découvrir un joyau en formation, elle perdit un auteur provincial trop fragile.

Jean Carrière est retourné vivre dans les Cévennes, près de Cambrieu, et a écrit d’autres livres intéressants. La Caverne des Pestiférés, en particulier, dont je parlerai une autre fois. Mais il n’a plus jamais connu le succès. Autant le public et la critique s’étaient enflammés pour L’Epervier de Maheux, autant ils restèrent de marbre pour toutes les autres publications. Son succès reste une parenthèse tragique et fantomatique dans une vie d’études et de labeur.

Les Formules de Jean Carrière

Très étonné, à la lecture de L’Epervier de Maheux, de trouver tant d’expressions toute faites, proverbiales ou fixes. C’était donc, apparemment, des habitudes acceptables à l’époque. Aujourd’hui, on dirait que c’est une sorte de faute stylistique. Quelques exemples en un nombre très restreint de pages :

« il gèle à pierre fendre » (p. 146), « une allure d’enfer » (p. 147), « Loup ou pas, on a pris le taureau par les cornes » (p. 148), « faire feu de tout bois » (p. 148), « les voilà partis dare-dare » (p. 148), « il est ici mi-figue, mi-raisin » (p. 149), « une incompatibilité qui donne froid dans le dos » (p. 149).

Ou alors, il faudrait jouer avec ces expressions, les utiliser de façon expresse pour s’en moquer, ou pour mettre en scène un personnage qui ne réfléchit pas par lui-même.

D’ailleurs, ces expressions sont tirées des longs chapitres d’exposition où le narrateur décrit la région, les hommes, le contexte, afin que le lecteur s’imprègne d’une ambiance de tragédie. Et les paragraphes qui contiennent ces expressions se terminent par ce constat lugubre :

« De l’os partout, un soleil africain, des ombres qui ont la fraîche amertume de l’Armorique : voilà le Haut-Pays. Les vieux meurent, les enfants s’en vont, les maisons se ferment : voilà son histoire. » (p. 150)

En effet, on entre de plein pied dans un enfer sur terre. Les Cévennes, c’est l’Afrique sans exotisme et sans paludisme, le désert sans oasis et sans bédouins, le vide sans les explorateurs et sans l’errance qui lui donneraient un semblant de sex appeal.

Alors, après tout, cela justifie peut-être l’usage exagéré d’expressions fixes, pour insister sur l’assèchement de la langue : les formes proverbiales pourraient être considérées comme des pétrifications de la pensée, des mécanisations, des robotisations soudaines qui transforment la parole vivante en éléments de langage rigides, elles figurent à leur manière la désertification du paysage dont parle le romancier.

Mon chat est une chatte

Le chat serait-il une chatte ?

Elle me paraît enceinte. Son ventre a grossi, ses mamelles sont devenues plus perceptibles, et l’animal se traîne. Elle se repose souvent, sa respiration saccadée et le ventre traversé de mouvements.

Ce serait formidable si elle voulait accoucher ici. Pour les enfants de passage au terrain cet été, ce sera une fabuleuse occasion de se familiariser avec le monde animal. Pour moi l’occasion de creuser une nouvelle galerie dans mon identité de midinette, et pour certains proches qui veulent un chat, celle d’en recevoir un magnifique.

J’installe une litière, un carton rempli de chiffons et de vieux linges, dans un coin obscur où mon chat aime prendre ses aises par moments. Ce coin obscur, on l’appelle la « chambre de Léo-Lanza ». Je croyais qu’elle s’y rendait à cause du bruit des souris. À présent, je n’écarte pas l’idée qu’elle se préparait un nid pour mettre bas.

Je dis « elle », maintenant. Il fallait qu’elle fût enceinte pour que je lui reconnaisse sa féminité. Moi qui ai toujours détesté ces préjugés selon lesquels une femme n’en est vraiment une qu’à partir du moment où elle enfante, me voilà victime d’un préjugé tout aussi délétère avec mon chat.

Mes conseils à mon frère entrepreneur pour qu’il développe des stages en Cévennes

Mon frère et sa compagne sont tous les deux à la croisée des chemins.

Quadragénaires, ils se sentent précaires dans leur activité salariée et se posent des questions quant à leur avenir. Ils projettent des idées sur le terrain, des idées de cultures spéciales et de maraîchage divers. Ils réfléchissent, ils avancent à leur manière, silencieusement et sourdement, sans que l’on sache ce qui va éclore.

Pour ma part, j’ai l’impression qu’une activité professionnelle leur tend les bras qui leur irait à merveille, autour de laquelle ils tournent sans se l’avouer tout à fait : faire du terrain un lieu d’accueil pour des stagiaires citadins en quête spirituelle de vie naturelle et de connaissance botanique. Ils formeraient un merveilleux couple d’hôtes, charismatiques et humbles. Ils se feraient adorer par leurs visiteurs, et le bouche à oreille serait fantastique dans la Francophonie entière.

Je vois d’ici quelques cabanes colorées, du type village Arc-en-ciel, et autres habitats alternatifs à la mode, roulottes, yourtes et huttes en paille. Ou mieux encore, des maisons faites à la manière des habitations du néolithique décrites dans le Musée cévenol du Vigan.

Des gens viendraient pour des stages de trois ou quatre jours. Les activités iraient de soi : découverte des victuailles sauvages sur le terrain d’abord, puis dans les montagnes environnantes. Comme les plantes sauvages sont « cultivées » sur le terrain – elles sont en tout cas encouragées à y demeurer, leurs graines étant sauvegardées et semées – les stagiaires ne pourraient pas être déçus, il y aurait au moins l’assurance de leur en montrer un certain nombre. Les balades autour du terrain sont magnifiques et elles sont historiques ; si la chance ne sourit pas et ne donne que peu de salades, elles ne peuvent pas décevoir sur le plan de leur beauté stupéfiante et leur intérêt anthropologique. Et les bons mois, ces randonnées sont pleines de cèpes !

Mon frère pourrait s’occuper d’une activité singulière, « apiculture sauvage », élevant un cheptel d’abeilles dans des ruches-troncs, comme il en a le désir. Tout cela pourrait être baigné de conversations charmantes et de cours de cuisine de toutes sortes pour consommer lesdites plantes sauvages. On agrémenterait, enfin, les connaissances botaniques de musique et de danse traditionnelles, de reconnaissance des chants d’oiseaux, d’explications concernant la géologie et les pierres de feldspath, de bains chauds nocturnes plus ou moins crapuleux et de lectures de la voûte céleste.

J’organiserais, si j’étais eux, des séjours de trois nuits et quatre jours, calés sur la spécialité française de la semaine de 35 heures, favorisant les longues fins de semaines propices à l’évasion et au tourisme vert. En comptant 50 euros par jour et par personne, chaque participant donnerait 200 euros pour le séjour (c’est donné !), qui ne serait viable qu’avec des groupes de quatre à six personnes, si bien que chaque stage génèrerait automatiquement un revenu allant de 800 à 1200 euros. Il suffirait donc de deux stages par mois pour rendre l’activité rentable, si l’on tient compte des investissements nécessaires.

Quand on sait que des touristes sont prêts à payer entre 50 et 100 euros pour le logement uniquement, du moment que le lieu est un peu insolite, on imagine aisément que les prix que j’ai avancés ci-dessus sont de strict minimum et sont appelés à augmenter avec le succès de l’entreprise. La potentialité économique de ce projet ne fait simplement aucun doute, et l’on connaît aujourd’hui des systèmes de crédit participatif et solidaire qui rendrait le financement de l’entreprise très facilement jouable.

Selon moi, un stage de base pourrait suivre ce planning de départ :

Jour 1 : accueil, familiarisation du logement et du terrain, jardinage et première conférence en plein air sur les salades sauvages du terrain.

Jour 2 : Randonnée depuis le terrain, boucle Puech Sigal, col de l’Asclier, col de l’Homme mort et retour. Cinq heures de marche sans véritable pause, donc compter la journée entière avec diverses pause casse-croûtes cueillis en partie sur place (possibilité de cueillir des cèpes, je le répète.)

Jour 3 : Penser à reposer les membres après la randonnée d’hier. Apiculture sauvage. Dégustation et vente des produits de la ruche. Préparation de plats cuisinés avec toutes les plantes sauvages récoltées depuis le Jour 1.

Jour 4 : À la carte, en fonction des désirs des participants. Option « cool Raoul » : quartiers libres au terrain pour lire, discuter, faire l’amour ou pratiquer la collecte de plantes sauvages (je l’ai dit, il est nécessaire de s’y reprendre à plusieurs reprises pour les identifier).

Ou alors, option « tropisme cévenol » : promenade jusqu’au village de Notre-Dame de la Rouvière par le « vieux chemin », pour y boire un verre de l’amitié ou y faire des courses (penser à établir un partenariat avec la famille du maire, dont les membres sont si aimables, si commerçants et si ouverts.)

Ou alors : escalade des « 4 000 marches » jusqu’au mont Aigoual. Visite du musée météorologique de l’Observatoire.

Ou alors : stage de danse et de musique traditionnelle. Mon frère à la cornemuse, sa compagne à la danse, ils peuvent très facilement faire faire des cercles circassiens et des bourrées à n’importe quels stagiaires, même ceux qui n’ont jamais dansé de leur vie. Mon frère peut leur montrer différents instruments, datant du Moyen-âge, et leur en parler de manière passionnante.

Ou alors : visite du village Arc-en-ciel (si et seulement si un partenariat a été trouvé, car sinon, l’aspect village de Schtroumpf et parc d’attraction alternatif serait considéré comme insultant pour les Guerriers de l’Arc-en-ciel).

Ou alors : visite du Jardin des Sambucs (partenariat possible mais pas obligatoire, car c’est un lieu public).

Ou encore : ivrognerie décroissante, à coup de vin de sureau et de cidre à l’ortie.

Ou encore : baignade dans la rivière, descente en canoë et repérage de plantes comestibles aquatiques.

Ou bien : chasse au sanglier, braconnage en tout genre, avec des arbalètes pour faire moins de bruit, et pour s’assurer de rentrer bredouille.

Ou alors : steak-frites, bières et football pour décompresser vraiment. (Personnellement, je choisirais une fois sur deux cette option, surtout si le match implique l’Olympique lyonnais, les Verts de Saint-Etienne ou la Premier League anglaise.)

Ou enfin : sexualité champêtre, dans le cadre d’une prostitution naturelle, biologique et végétarienne (concept à creuser.)

Et emballé c’est pesé.

Plantes sauvages comestibles

La verdure est devenue luxuriante ; elle dissimule la cabane depuis la route, et pour voir qui se gare près du terrain, il faut se déporter à l’autre bout de la terrasse.

Mon frère travaille à la gourgue, le vieux bassin en pierre qui recueille l’eau de la rivière. Tous les ans, il faut le soigner et reboucher les microfissures qui font perdre la précieuse eau estivale. Sa compagne nous rejoint au terrain pour bosser à la combe, sur les terrasses d’oignons et de patates. Elle inspecte avec bienveillance mon jardinet de moinillon et mon jardin suspendu. Elle cueille des plantes sauvages, que d’aucuns perçoivent comme « mauvaise herbe », et qui se mangent en salade (le chénopode), en beignet (la fleur d’acacia, la consoude) ou en bouillie (les orties).

La découverte des plantes comestibles sauvages est un long apprentissage pour l’homme contemporain, et s’avère une laborieuse entreprise pour moi. Le chénopode par exemple : cela fait deux ou trois semaines que mon frère m’en a montré des pousses, dans au moins trois endroits différents, et qu’il me l’a fait goûter, seul ou accompagné d’autres plantes aromatiques sauvages (tel un origan qui pousse au jardin suspendu). Après trois semaines, je ne suis toujours pas certain de distinguer le chénopode de n’importe quelle herbe banale et possiblement toxique. On dira ce qu’on veut, ces plantes sauvages se ressemblent quand même beaucoup entre elles.

Le pire, c’est hier soir. Je me suis aventuré dans une préparation de salade sauvage. Bon, chénopode, pissenlit, chicorée, ok. Une feuille de consoude pour le fun, ok. De la menthe et de la sarriette pour le smile, ok. Mais j’ai voulu mettre de l’ortie. Je suis dit, merde, quoi, je suis capable moi aussi de cuisiner avec des orties! Je vais à la gourgue, j’avise un massif d’orties et j’en cueille quelques têtes. A ma surprise, je n’ai pas été piqué. A ma plus grande surprise, l’odeur de ces orties était magnifique. Sucrée, fruitée et légère. J’envoie un texto à mon frère, qui me répond qu’a priori, l’ortie, ça pique et ça ne sent pas le fruit. Il me demande où j’ai ramassé mon herbe. A la gourgue, je dis. « C’est de la mélisse », il me fait. C’est bon pour les tisanes.

« Mais ça sent la menthe la mélisse ? »

« Non, dit mon frère, ça sent plutôt la citronelle. »

C’est ça! C’est exactement ça. Les orties que j’ai cueillies, elles sentaient trop la citronelle.

Voilà où j’en suis, à confondre des pantes vivace à l’odeur ravissante et les méchantes orties qui m’ont pourtant tellement fait de misères quand j’étais petit garçon.

Ma salade, au final, n’était pas mauvaise, mais il ne faudra pas s’étonner si je meurs foudroyé un de ces quatre, intoxiqué par une plante que je croyais être de la laitue et qui s’avèrera un terrible poison contre les sangliers.

Mon frère et sa compagne, de leur côté, développent un savoir et une compétence qui pourraient les amener à vivre entièrement de plantes sauvages. Quand je quitte le terrain, ils ont des touffes d’herbes à la main, et ils mastiquent religieusement la verdure qu’ils viennent de découvrir dans la combe.

L’un comme l’autre sont de formidables paysans, aux compétences et aux personnalités très complémentaires, aux intuitions fermes et à l’endurance sans faille. Avec le savoir qu’ils accumulent silencieusement depuis des dizaines d’années, ils pourraient survivre sans problème dans la nature, pendant des années.

Si, en temps de guerre ou de famine, vous apercevez un jour un couple d’hominidés, élégants et bronzés, en train de fourrailler dans les bosquets, ce sera peut-être mon frère et sa compagne qui se nourrissent de plantes sauvages, indifférents aux turpitudes de notre monde.

Retour du chat

C’était vendredi matin. Je prenais le café et j’étais mal réveillé.

On miaule derrière la porte de la cabane. J’ouvre, c’est mon chat de l’année dernière, en plus gros. On se souvient qu’en juillet dernier, un petit chat blanc avait fait irruption dans mon univers de sanglier et de sage précaire solitaire. Un chaton qui avait conquis le coeur de tous mes hôtes. Je l’avais cru bouffé par une sauvagine en août dernier, mais il n’en est rien.

C’est lui, c’est bien lui, plus grand d’un an. Si vous ne me croyez pas, comparez donc les photos de cet ancien billet et celle que je poste sur le billet d’aujourd’hui. Même fourrure blanche, même visage au poil noiraud, même queue soyeuse et ample, mêmes yeux bleu intense et même strabisme dans le regard. Après une seconde d’hésitation et de crainte, il entre et fait comme chez lui. Il passe la matinée à reprendre ses marques. Il est chez lui.

Et moi je suis aux anges. Je lui parle et le choie autant que je le peux. Je lui promets de mieux m’occuper de lui, comme lorsqu’une femme aimée revient vers vous inespérément après une rupture.

Me reviennent en mémoire les paroles de Raimu, dans le film de Marcel Pagnol La femme du boulanger. Scène bouleversante, où le boulanger pardonne à sa jeune épouse son incartade avec un jeune ténébreux, et exprime son amertume devant « Pomponette », la chatte qui revient d’on ne sait quelle aventure. Moi, en revanche, je ne ressens aucune amertume, au contraire. J’ai pour ce petit animal une véritable admiration : où est-il allé ? Comment a-t-il fait pour retrouver son chemin jusqu’ici ? Quels fleuves a-t-il longé ? Quelles montagnes a-t-il gravi ?

Les premiers jours, il miaule beaucoup, d’une voix plaintive comme autrefois. Il ronronne beaucoup aussi. Je suppose que c’est sa façon de prendre ses marques, de territorialiser mon domaine par ses ritournelles à lui. Je vais acheter des croquettes, sur lesquelles il se jette comme un affamé.

Fin de CV

Suite et fin des aventures professionnelles de mon père, racontées par lui-même.

Comme je l’ai indiqué dans le récit précédent, mon activité chez Magellan fut la dernière de ma vie professionnelle. C’est sans doute celle qui m’apporta le plus de satisfactions. Elle me permit de faire des rencontres originales et très enrichissantes. Et même si les résultats financiers ne furent pas à la hauteur de nos espérances, je n’ai aucun regret d’avoir participé à cette aventure.

Je fus rapidement chargé du volet commercialisation dans la région Rhône Alpes, et afin de connaître la technique de cette formation innovante et peaufiner mon argumentaire commercial, je participai à un stage en tant qu’observateur. J’intégrai ainsi un groupe composé de 7 ou 8 employés d’une grande banque accompagnés de leur chef de service.

Après les présentations d’usage, la première journée se passe à quai afin que, comme pour un vrai équipage, chacun s’amarine (s’habitue à la mer) et prenne ses repères. Ensuite apprentissage pratique du fonctionnement du bateau, et cours théoriques sur la cohésion d’équipe en entreprise avec interventions croisées du responsable et du skipper.

On sent une certaine excitation à l’intérieur du groupe ; chacun est conscient qu’il n’est pas là pour apprendre à naviguer , ni pour faire du tourisme, cependant il faudra bien supporter les autres pendant 4 nuits et 5 jours dans un espace restreint au milieu d’un univers maritime réputé hostile.

J+1 : On lève l’ancre direction île de Groix. Une fois sortis des axes de circulation, le capitaine met son bateau à la cape et propose à l’équipage de fortune de mettre en application les enseignements d’hier afin de faire avancer le bateau et lui faire prendre la bonne direction. Les rôles ayant été répartis et répétés la veille, la manœuvre se passe assez bien !

Renouvellement de l’opération dans l’après-midi ; chacun est libre de choisir le poste qui lui convient. Y compris préparer la cuisine. On peut observer très vite que les candidats sont nombreux pour tenir la barre, mais beaucoup moins pour hisser les voiles ou d’une façon générale s’occuper des tâches qu’on a tendance à trouver subalternes vues de l’extérieur ! Beaucoup découvrent l’appréhension du travail de nuit, car sur un voilier et celui-ci en particulier, on doit être disponible 24h sur 24 . Et la navigation de nuit est assez éprouvante surtout pour des néophytes alors que le capitaine est censé dormir tranquillement dans sa cabine ! (Cela fait partie du scénario bien sûr). Cette première nuit fut noire et les manoeuvres difficiles. Cependant tout se passa correctement et, au petit matin, le bateau était arrivé sans encombre à l’endroit approximatif prévu ! Les jours suivants et compte tenu des caprices de la météo, les caractères de chacun s’affirmèrent et, à la fin du stage, sans entrer dans les détails, on peut dire que le but – améliorer la cohésion d’une équipe – était atteint.

Dans cette activité, je pris un grand plaisir à rechercher des clients « hauts de gamme », car la formation que nous proposions n’était pas bon marché ! Je fus ainsi reçu par les directeurs des ressources humaines de la RATP, d’hôpitaux et autres établissements importants.

Je m’adressai aussi aux grandes équipes sportives de la région Rhône Alpes en particulier de l’Olympique lyonnais. J’eus plusieurs contacts avec Jacques Santini qui dirigeait le club à l’époque. Il était très intéressé par un projet de formation que nous avions mis au point spécialement pour son équipe. Ce projet, hélas, n’aboutit point et ce fut là mon grand regret. Observer ces garçons grassement payés et individualistes être obligés d’oublier leur égo le temps du stage eût été certainement un spectacle intéressant !

Ainsi donc s’acheva ma vie professionnelle !

Pour conclure, j’aimerais citer ici un texte de Montaigne dans lequel je me retrouve assez bien.

En introduction de ses Essais, il écrit à propos de son livre :

«  Je l’ai dévolu à l’usage particulier de mes parents et de mes amis pour que, m’ayant perdu (ce qui se produira bientôt), ils puissent y retrouver les traits de mon comportement et de mon caractère, et que grâce à lui ils entretiennent de façon plus vivante et plus complète la connaissance qu’ils ont eue de moi. (…) Je veux que l’on m’y voie dans toute ma simplicité, mon naturel et mon comportement ordinaire, sans recherche ni artifice car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y verront sur le vif, mes imperfections et ma façon d’être naturellement.

(…) Adieu donc.

De Montaigne ce 12 Juin 1588. »