Le merveilleux impensable : le titre de la Rihla

pigeons islam

Une traduction plus étrange du livre d’Ibn Battuta, et plus profonde, peut même être tirée du titre : Présent aux contemplateurs des étrangetés et des choses impensables.

Selon mon ami Abdelkader Damani, les mots arabes employés pour désigner le « merveilleux » possèdent aussi la connotation de l’« impensable », ce qui nous renvoie à la racine latine de « merveilleux », mir : on retrouve ce même radical dans admirable, mirobolant, et surtout miraculeux. Il faut donc lire le titre dans son sens le plus fort : Ibn Battuta nous emmène dans une quête hors norme et extraordinaire, loin du simple désir de tourisme qui, d’ailleurs, n’existait pas encore au Moyen-âge.

Il se déplace pour des raisons précises, il a des missions à effectuer, des pèlerinages à accomplir, des ambassades à accompagner. Ibn Battuta est payé pour ces longs déplacements, il est pris dans un maillage très serré de règles et d’étiquettes qui ne lui permettent pas de se rendre où le vent le porte. Ses voyages ne sont donc pas des errances (du verbe errer, qui a donné le terme d’erreur), mais des déplacements très méthodiques[1]. Il n’est pas poussé par une attraction hasardeuse mais par une série de raisons rigoureuses. Cela étant dit, le bonheur de voyager est constamment présent dans la Rihla, malgré le danger extrême des navigations en mer et des mauvaises rencontres.

[1] Houari Touati, Islam et voyage au moyen-âge. Histoire et anthropologie d’une pratique lettrée, Paris, Seuil, coll. L’univers historique, 2000, p. 9.

Ibn Battuta en son temps

Groupe de pèlerins

Replaçons Ibn Battuta dans son contexte historique et esthétique, c’est-à-dire dans son rapport à la poétique du genre littéraire qui est le sien.

Un des dangers, en effet, serait de parler de lui de manière abstraite et générale, comme d’un globe-trotter céleste, libre de toute attache, un vagabond magnifique, et de l’abandonner dans une singularité insignifiante. Pour qu’il puisse nous parler aujourd’hui, et pour qu’il retrouve sa puissance créatrice, il est nécessaire de comprendre les enjeux littéraires, moraux et politiques, de sa double activité de voyageur et d’écrivain.

Né en 1304, mort en 1377, Ibn Battuta part en pèlerinage la première fois en 1325 et dicte sa Rihla en 1355. Vingt-cinq ans de voyage et de narration, dans une vie contemporaine de celles de Marco Polo et de Jean de Mandeville (auteurs des deux récits de voyage les plus influents du moyen-âge chrétien).

L’époque où vit Ibn Battuta est très troublée et pouvait inciter un naturel aventurier à partir en voyage. Le monde musulman connaît un déclin relatif dans ses confins, avec des dynasties qui chutent en Inde et des guerres de plus en plus difficiles dans la péninsule ibérique. Après le pèlerinage à la Mecque, le désir de voyage d’Ibn Battuta penche vers l’Asie, où règne un empire mongol considérable de taille et de puissance. Les grands voyageurs occidentaux, qu’ils partent d’Europe ou d’Afrique, vont au moins une fois en Chine, c’est-à-dire dans l’empire du grand Mongol. Toutes les autres destinations sont essentielles pour des raisons internes aux communautés : la Mecque pour les musulmans, la terre-sainte pour les croisés.

Tanger, la ville de natale d’Ibn Battuta, est l’écrin prédestiné pour un grand voyageur. Porte de l’Espagne, au croisement des ambitions diplomatiques, internationale depuis la création des nations,  Tanger fut le tremplin des conquérants comme Tarik Ibn Ziad et, donc, des explorateurs comme Ibn Battuta. Tanger est une invitation à partir voir les curiosités des confins de l’empire.

Le titre complet de sa Rihla sera d’ailleurs : Présent à ceux qui aiment à réfléchir sur les curiosités des villes et les merveilles des voyages.

Fondamentalement, Ibn Battuta est mu par un désir d’aller voir du pays dans la mesure même où l’ailleurs peut constituer un déploiement harmonieux de l’ici.

Ibn Battuta

Ibn Battuta en Egypte, ill. de Léon Benett, dans un livre de Jules Verne, 1878.
Ibn Battuta en Egypte, ill. de Léon Benett, dans un livre de Jules Verne, 1878.

On a dit que l’apogée de la tradition arabe remontait au XIVe siècle ? C’est le fait d’un texte extraordinaire, la Rihla d’Ibn Battuta.

Si Ibn Battuta est le plus célèbre des voyageurs arabes, il n’est pourtant ni le premier ni le dernier. Comment se fait-il alors qu’il soit devenu le meilleur représentant du genre littéraire Rihla (le récit de voyage) ?

Son originalité vient certainement de deux aspects essentiels : l’étendue des territoires qu’il a parcourus et la façon dont il s’y est pris pour narrer ses voyages. D’ailleurs, de ces deux éléments, c’est l’écriture qui prime sur le voyage puisqu’aussi bien d’autres personnalités du monde musulman ont pu couvrir autant de territoires qu’Ibn Battuta, sans forcément en produire un récit aussi exceptionnel. De plus, les historiens et les orientalistes ayant fréquemment mis en doute la réalité même de certains itinéraires, ce qui reste d’incontestable est, en dernière analyse, un texte. Et un texte hors du commun.

On le lit comme on peut, mais aujourd’hui, il est surtout édité de la plus belle manière dans un tome de la Pléiade qui reste une très belle idée cadeau :

Ibn Fadlan, Ibn Jubayr et Ibn Battûta (trad. Paule Charles-Dominique), Voyageurs arabes, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade »,‎ 1995, 1412 p. (ISBN 2-070-11469-4).

Dans mon édition à moi, on peut lire : « Pour toi Guillaume. Que la vie et l’écriture amènent peu à peu à faire le tour du monde. Bisous. Maman. » Ma mère n’a pas laissé de date, si bien qu’on ne sait pas quelle année ce livre me fut offert, ni à quelle occasion. Au hasard, je dirais mon anniversaire de 2008.

Des voyageurs arabes

Quand on aime la littérature viatique, on aime la grande tradition arabe des relations de voyage. Le problème est que nous sommes peu nombreux à les lire, et ce pour des raisons variées que je m’en vais dénombrer ici même :

1 – Les Français déprécient les récits de voyage, qu’ils considèrent comme inférieurs aux fictions. D’où une meilleure connaissance des contes et des poésies arabes.

2 – Les études sur le récit de voyage tendent à être éblouies par l’approche postcolonialiste, selon laquelle les voyageurs sont forcément impérialistes, donc les Arabes doivent rester passifs, victimes, inférieurs. Quand ils sont eux-mêmes voyageurs et écrivains, le modèle postcolonialiste devient caduque, donc on préfère ignorer le sujet.

3 – Les grands récits arabes sont des livres très longs.

4 – La tradition arabe atteint son apogée au XIVe siècle, avec Ibn Battuta. Nous sommes trop éloignés du Moyen-âge, mentalement parlant.

Il y aurait bien des raisons à ajouter, mais il suffit de dire le fait. La sagesse précaire est naturellement intéressée par les voyageurs arabes et vous en dira quelques mots pour accompagner vos froides soirées d’hiver.

Pierre Rabhi, la belle histoire

Tout commence dans le soleil d’Algérie. Pierre Rabhi raconte une enfance lumineuse et sage dans le sud de l’Algérie. Il raconte une pauvreté joyeuse et tranquille. Puis quand il immigre à Paris, il raconte la désolation du travail en usine, et son rêve d’avoir un lopin de terre. Dans son combat quotidien, il rencontre une Française aux yeux verts, qui travaille dans un bureau. L’immigré vertueux et la belle autochtone de la classe ouvrière se plaisent. Ils vivront leur histoire d’amour dans le travail du corps, dans la pauvreté, mais dans la beauté de la nature.

Le petit homme ne promet pas à la jeune femme des richesses mirobolantes, il lui promet simplement une vie heureuse sous le soleil, près de la terre. Avec l’énergie du désespoir, ils réussissent à s’extirper de la ville pour aller s’installer dans les Cévennes ardéchoise. Pourquoi là-bas ? Parce que plus personne ne veut de cette terre ingrate, que les gens quittent la campagne, et qu’on peut acheter quelques arpents de terre et une maison en ruine pour une bouchée de pain.

Du Sahara aux Cévennes

 

Pendant des années, sans électricité ni eau courante, Pierre Rabhi donne ses forces comme ouvrier agricole pour gagner trois francs six sous, et travaille sa propre terre. Il fondera sa famille et finalement, il réussira à vivre frugalement mais paisiblement.

Voilà, tout s’arrête là. Pour le sage précaire, Pierre Rabhi, c’est cela et rien d’autre. Il n’a rien de ce « grand penseur » qui est devenu la coqueluche des médias. Il n’est même pas un penseur à proprement parler. Il est un réservoir de rêve. Rabhi, c’est un voyage de toute une vie, qui va de l’Algérie aux collines de l’Ardèche. Pierre Rabhi, c’est une belle histoire à raconter aux enfants, et c’est une inspiration pour celles et ceux qui se cognent la tête dans une société trop dure pour eux. Une belle histoire qui s’arrête à la fin du XXe siècle.

Car dans les couloirs de La Précarité du sage, on se gausse et on ricane bruyamment. Les collaborateurs de ce blog connaissent Pierre Rabhi depuis des lustres, et nous observons son devenir star avec un certain malaise. Ce que nous ressentons est similaire à ce que ressent un fan de rock qui délaisse son groupe favori au moment où il connaît le succès. Il a perdu son authenticité, sa vigueur, et jusqu’à son identité, en conformant son discours aux émissions de télévision.

Dans les médias, on parle de lui comme un nouveau maître à penser, en le présentant à chaque fois comme un parfait inconnu qu’on a déniché derrière un fagot. Mais pour la sagesse précaire, Pierre Rabhi est un vieux compagnon de route, quelqu’un qu’on ne présente plus. On n’en a même jamais parlé sur ce blog parce qu’il fait partie de nous, il nous est trop intime.

Depuis les années 2000, il court le monde et donne conférence sur conférence. Il s’est transformé en homme public. En homme médiatique. Il organise des stages, il fonde association sur association, il se présente même à des élections. C’est une grande star. Mais en terme de star, le sage précaire préfère Marilyn Monroe.

 

Du Sahara aux Cévennes 2

 

 

Les Arabes tout tristes

Au marché de Villefontaine, je me fournis souvent chez des Arabes qui vendent des galettes de semoule, des salades mechouia et des kesra farçis.  C’est le délice du marché, et leur affaire tourne bien. C’est sans aucun doute le stand qui a le plus de succès sur le marché de Villefontaine.

Ils étaient tout tristes la semaine dernière. Ils étaient polis et efficaces, comme d’habitude, mais on les sentait touchés, assombris.

Je me demande comment je vais les retrouver demain.

L’écrivain sans ceinture à Paris 8 : errance irlandaise et hospitalité algérienne à Saint-Denis

Dieu sait pourquoi, je ne portais pas de ceinture à mon jean le jour où je donnai cette conférence à Saint-Denis. Titre de la présentation :

Voyage au pays des Travellers, by Guillaume Thouroude. Ethnography of a Nomadic Minority in Ireland

D’ailleurs, tout bien considéré, j’étais habillé un peu comme un clodo ce jour-là. Encore une fois, Dieu seul sait pourquoi. Bon, l’objet de la conférence était le monde des nomades irlandais, alors, à la rigueur, avoir l’air d’un romano pouvait être perçu comme une tentative, de la part du conférencier, de se mettre dans l’ambiance du thème choisi.

J’honorais une sympathique invitation lancée par une faculté de civilisation britannique, dans le cadre d’un séminaire doctoral sur la question de la frontière. La doctorante à l’origine de cette initiative, doctorante  qui s’est identifiée à moi comme « kabyle », m’accueillit et me fit visiter le campus. Belle ambiance, très cosmopolite. Nous croisons une autre Kabyle, voilée, qui prend congé de son amie par un étrange « Vive l’Algérie ». Ma doctorante me regarde et, pour évaluer mes origines ethniques, me demande en souriant : « Pour vous c’est plutôt Vive la France ? »

Oh, moi, je suis pour que tout le monde gagne. Vive l’Algérie, vous avez raison.

Un problème de clés nous empêche d’entrer dans la salle de conférence. Ce contretemps nous permet de marcher dans les couloirs et de faire la connaissance d’une doctorante italienne aux yeux splendides, dont la thèse porte sur Proust. Nous rencontrons aussi des géographes, grâce à qui nous obtenons de jolies cartes vintages de l’Irlande.

Puis nous nous reposons sur la pelouse en attendant l’heure de mon intervention. Pour compléter le tableau de ma déconvenue vestimentaire, j’ôte mes chaussures et prends un selfie avec mon amie algérienne. Elle me dit qu’elle connaît un bon restaurant kabyle dans une rue de Saint-Denis. C’est décidé, nous irons dîner là-bas après mon exposé.

Ma conférence se passe sans heurt majeur. Je fais le choix illogique de me lever à plusieurs reprises, soit pour détailler la carte de l’Irlande, soit pour montrer aux étudiants un des dessins de mon frère qui illustrent mon livre sur les Travellers. En toute circonstance, je dois garder une main sur mon pantalon pour ne pas me retrouver en caleçon devant l’auditoire, majoritairement féminin.

Avec, sur le dos, la chemise en jean de mon père, trop grande pour moi, et aux pieds, des souliers de faux jeunes achetés sur un marché de Saint-Denis le matin même, j’ai donné involontairement une image prometteuse de la sagesse précaire : s’adresser aux élites de la nation en costume de mendiant.

En mangeant chez le Kabyle d’une rue piétonne de Saint-Denis, je dis à mon amie que je ne connais que l’abbatiale de cette ville, et que je serais ravi qu’elle me fasse visiter son quartier si elle en a le temps. Elle accepte avec plaisir car, de toute façon, elle m’hébergera chez elle ce soir. Plaît-il ? « Oui, mon unité de recherche a bien voulu te payer le train mais pas l’hôtel. Alors je te prête mon appartement et j’irai dormir chez une copine. » Je proteste, je ne peux pas la déloger de chez elle, mais elle insiste avec tant de chaleur  et de simplicité que je ne peux pas refuser.

« Je viendrai te chercher demain matin à ton réveil pour prendre le petit déjeuner avec toi, et après on visitera Saint-Denis. Il y a un marché avec plein de choses intéressantes… » Elle sourit, elle a envie de dire un truc mais quelque chose l’en empêche. Je souris en retour pour l’encourager : « Tu trouveras une ceinture pour ton pantalon si tu veux. »

Nous éclatons de rire. Vive l’Algérie.

Retour des violences en Irlande du Nord. Mon reportage sur Belfast

J’ai fait récemment un reportage radio sur Belfast. Il a été diffusé il y a quelques jours sur la chaîne suisse RTS, dans l’émission « Détours ». Le titre choisi par la chaîne : Ces drapeaux qui divisent encore Belfast.

J’avais déjà été invité dans cette émission pour parler de mon livre sur les Travellers irlandais, et la productrice, Madeleine Caboche, était demandeuse de reportages sur l’Irlande. Comme je suis un fervent auditeur de radio, j’ai pris la balle au bond pour aller me transformer moi-même en reporter indépendant. J’ai pris une décision très rapide et suis parti quatre jours à Belfast, non sans prendre des contacts sur place pour être entouré de professionnels du son.

Le jour de l’émission, le 11 avril 2013, j’étais en direct avec Madeleine Caboche dans un studio de France Bleu Hérault, à Montpellier. Tout s’est bien passée, sans plus. Mon reportage n’est pas extraordinaire, et de plus, nous n’avons pas pu diffuser tout ce qui avait été sélectionné par les Suisses. Sans doute avons-nous été trop bavards (surtout moi), et l’une des séquences est passée en pertes et profits.

L’important à mes yeux, en définitive, est d’avoir pu faire passer un message, mais qui a pris beaucoup de temps, des années, pour prendre forme. En effet, en Irlande du nord, la classe dirigeante impose un discours qui rend toute autre vue un peu difficile à émerger. Ce discours dominant veut faire croire que c’en est fini des guerrillas en Irlande du nord, et qu’on se dirige vers une stabilité pacifiée, C’est important pour le commerce et les investissements de donner de la région une image réconciliée.

Or, je ne crois pas que les violences vont s’estomper progressivement jusqu’à une paix réelle. Je ne crois pas en cette chimère que les bourgeois appellent la « réconciliation ». Et c’est peut-être cela qui est difficile à expliquer.

Tout un vocabulaire est utilisé abondamment par la classe dirigeante d’Irlande du nord, pour manipuler l’opinion : « accepter nos différences », « résolution du conflit », « réconciliation », « partage du pouvoir », « processus de paix », etc. Ce sont des mots qui cachent les vrais problèmes, et les vrais problèmes renvoient à des questions de colonisation, de domination, de nationalité et de souveraineté. Qui dirige qui ? Qui appartient à quoi ? Dans quel pays vivons-nous ? À quelle patrie appartenir ? Qui est le chef ? Quelle est ma nation ?

Voilà des questions qui travaillent la société nord-irlandaise, comme il arrive dans toutes les situations coloniales. Car l’Irlande du nord reste colonisée : le pouvoir est entre les mains du parlement de Westminster, à Londres. On peut augmenter l’autonomie de la province, créer un gouvernement local et une assemblée, il n’en demeure pas moins qu’en cas de crise grave, c’est Londres qui suspend les chambres et reprend les choses en mains directement.

Dans ces conditions, il est important de garder en mémoire que les deux communautés en présence, les catholiques et les protestants, ne se réduisent pas à deux blocs égaux qui s’affrontent. Il s’agit d’une population irlandaise qui demande l’indépendance, sous la forme d’une réunification de l’Irlande, et d’une population britanique, descendante des colons anglais et écossais, qui veulent que la situation coloniale s’éternise. Toute chose égale par ailleurs, les unionistes ressemblent aux pieds-noirs d’Algérie qui voulaient que l’Algérie reste française, quitte à donner aux « musulmans » plus de droits et plus d’autonomie.

En l’espèce, donc, parler de réconciliation est un contresens car les protestants et les catholiques peuvent très bien « vivre ensemble ». Ce n’est pas un problème de « vivre ensemble ». On le voit bien en république d’Irlande et en Grande Bretagne. Partout, il y a des papistes et des parpaillots qui partagent sans problème le même espace social. En Angleterre, les catholiques disent : je suis un Anglais catholique, ma religion est minoritaire mais cela ne m’empêche pas d’être patriote. En Irlande, les protestants disent : je suis un Irlandais protestant, ma religion est minoritaire mais ça ne m’empêche pas d’être un patriote irlandais. En revanche, en Irlande du nord, à Belfast, les catholiques disent rarement qu’ils sont des sujets de la reine, et la plupart des protestants ne définissent pas comme irlandais.

Pour résumer ma position, l’Irlande est en train de se réunifier, c’est pourquoi les protestants les plus défavorisés sont nerveux. Ils sont en train de perdre leur territoire, c’est pourquoi les violences actuelles et futures viennent des extrémistes protestants alors que les violences passées étaient perpétrées par des extrémistes catholiques. La paix s’installera mais dans une Irlande unie, mais les protestants les plus pauvres ne se laisseront pas faire, et il y aura des soubresauts, une violence ira s’amplifiant, comme à l’époque de l’Algérie française, quand des groupes de pieds-noirs refusaient l’indépendance de l’Algérie à coup d’attentats et d’émeutes.

C’est pourquoi enfin il est urgent d’aller en Irlande du nord faire du tourisme. Non seulement c’est une belle région, aux paysages fantastiques, et aux habitants agréables, mais aussi c’est un lieu où l’histoire est en train de se faire et de s’accomplir : une colonisation vieille de 800 ans est en train d’arriver à son terme.

Rue des voleurs, de Mathias Enard

C’est un des livres de la rentrée littéraire qui m’attiraient le plus. Des destins d’immigrés, de migrants, connectés aux « printemps arabes », et une écriture qui crée un écho avec le grand voyageur arabe Ibn Battuta (à propos de qui j’ai écrit un billet qui explicite le rapport aux femmes africaines).

Deux amis marocains finiront à Barcelone, l’un cherchant sa voie dans l’intégrisme religieux, l’autre dans la culture et l’amour. C’est une bonne idée de roman contemporain, qui mêle très habilement les grands thèmes qui travaillent notre société.

Le roman est bâti sur une toile de fonds qui, d’ailleurs, est aussi très en phase avec la vie contemporaine, et qui est trop souvent occultée : le tourisme de masse. Ici, toute la narration est provoquée par et dans une réalité au prise avec le tourisme. Les deux villes principales du roman, Tanger et Barcelone, sont de fait des monstres de tourisme. On pense à elles à travers des filtres littéraires, festifs, cinématographiques, elles sont toutes deux des clichés. Or, c’est grâce à ce tourisme devenu massif que les héros rencontrent des Espagnoles en visite, c’est grâce au tourisme que les voleurs vivotent en chapardant des porte-feuilles. C’est grâce au tourisme qu’ils peuvent trouver des petits boulots. C’est grâce au tourisme que des islamistes peuvent se retrouver incognito à Barcelone, pour préparer un attentat sous couvert d’être là pour « voir du pays ».

Une fin décevante, que je vais raconter 

Un des deux héros tue son ami pour lui éviter de commettre le pire. Je dévoile donc la fin, mais comme je ne dis pas qui tue qui, ni pour quelle raison, j’ai l’impression de ne pas… dévoiler la fin.

Le geste de tuer son alter ego, qui est si beau et poignant dans Des souris et des hommes de John Steinbeck, semble ici relever d’un procédé romanesque. A le lire, on sent un peu que le romancier prépare le lecteur à cela en rendant, autant que possible, ce geste fou plausible. Alors oui, c’est plausible, mais, je ne sais pas comment le dire autrement, on y croit comme dans une fiction construite. On reste extérieur.

Tout le roman, d’ailleurs, me paraît ressortir à une série de recettes bien maîtrisées. Tout est bien construit, bien crédible et mesuré, l’ensemble est intelligent, mais, au final, un peu emprunté. J’ai l’impression d’être à la place de l’auteur qui gère le bon équilibre entre narration, description, références littéraires (Ibn Battouta !), et réflexion. Tout est bien calibré, et il manque quelque chose.

Comment devenir minoritaire

Ma dernière trouvaille est de me faire passer pour un Arabe. Les universités américaines sont ouvertement soumises aux règles de la discrimination positive (affirmative action), ont des quotas de minorités ethniques à embaucher, et encouragent explicitement les candidatures d’Africains, de Latinos ou de Roms.

On me demande systématiquement si je suis « latino », et on fait tout pour me forcer à dire oui. les Américains sont si désireux d’embaucher des gens de cette minorité si imposante dans le pays, que les formulaires ne vous lâchent pas tant que vous n’avez pas avoué posséder un petit quelque chose de cubain, un peu de sang hispanique, un rien d’hérédité sud-américaine.

Moi, je ne peux vraiment rien pour eux, je me crois totalement non-espagnol. En revanche, Arabe ou Kabyle, Berbère des Cévennes, c’est envisageable.

C’est quand même malheureux d’être à ce point précaire sans rien de minoritaire. Ne nous voilons pas la face, je ne suis qu’une espèce de vieux beauf sans aucune aspérité politique. Blanc, mâle, diplômé de l’éducation supérieure, d’origine chrétienne, je n’ai aucune chance de profiter de cette discrimination positive. Ma précarité, ma glorieuse sagesse précaire, n’est pas (encore) considérée comme une tare sociale. Même mon orientation sexuelle est décevante : si au moins j’étais gay ou transsexuel, je pourrais peut-être monnayer cela contre un poste d’universitaire cool et queer. Je pourrais toujours prétendre être tout cela, me direz-vous, mais il faudrait pouvoir prouver que j’ai souffert d’une manière ou d’une autre de cet état de fait, or si j’ai souffert dans vie amoureuse, ce ne fut que par de cruelles beautés féminines. Et l’attraction de l’université trouve sa limite dans la perspective d’une opération chirurgicale : changer de sexe ne me déplairait pas fondamentalement (cela me permettrait peut-être d’approcher certaines femmes jusqu’alors inaccessibles), mais ce qui me rebuterait vraiment, ce serait de devoir supporter les conneries répétitives et bornées des Gender studies dans lesquelles ma situation de « trans » me destinerait inévitablement.

Ce qui me reste, c’est une autre forme de mensonge : m’inventer une ascendance kabyle. Mon nom de famille, Thouroude, a des assonances orientales : qu’on songe notamment à l’instrument à corde, le oud, ou aux prénoms bien connus Mouloud, Miloud. Physiquement, je fais aussi bien nord-africain qu’Européen du nord, cela ne fait pas de doute. J’ai pris des cours d’arabe, je peux donc faire illusion devant des Anglo-saxons postcolonialistes (surtout ceux qui étudient la littérature maghrébine car, si j’en juge par celles et ceux que j’ai croisés sur les îles britanniques, ils ne parlent pas un mot d’arabe).

Lors de l’entretien d’embauche, j’en mets des louches sur le racisme présumé de mes compatriotes les Français. Si les Américains sont aussi hostiles que les Britanniques à l’égard de la France, j’ai des chances d’être cru. Ils le croiront d’autant plus qu’ils nous voient déjà comme le peuple le plus raciste du monde ! (On me l’a dit officiellement lors d’examens oraux à Belfast).

Et si je ne sens pas que le poste est dans la poche, je sors l’arme fatal : « non seulement je suis arabe, mais je suis en fait une femme musulmane opérée pour devenir un homme. Mais je ne veux pas revenir sur cet épisode (cévenol) de ma vie douloureuse. Donnez-moi ce job et qu’on ne me parle jamais de cette opération de malheur, qui m’a privée du bonheur de vivre avec mon promis, Mouloud au grand cœur. »

Voilà, chers amis, à quoi est réduit vos jeunes diplômés, vos docteurs folamour, vos sages précaires en mal d’emploi.