Les Arabes tout tristes

Au marché de Villefontaine, je me fournis souvent chez des Arabes qui vendent des galettes de semoule, des salades mechouia et des kesra farçis.  C’est le délice du marché, et leur affaire tourne bien. C’est sans aucun doute le stand qui a le plus de succès sur le marché de Villefontaine.

Ils étaient tout tristes la semaine dernière. Ils étaient polis et efficaces, comme d’habitude, mais on les sentait touchés, assombris.

Je me demande comment je vais les retrouver demain.

L’écrivain sans ceinture à Paris 8 : errance irlandaise et hospitalité algérienne à Saint-Denis

Dieu sait pourquoi, je ne portais pas de ceinture à mon jean le jour où je donnai cette conférence à Saint-Denis. Titre de la présentation :

Voyage au pays des Travellers, by Guillaume Thouroude. Ethnography of a Nomadic Minority in Ireland

D’ailleurs, tout bien considéré, j’étais habillé un peu comme un clodo ce jour-là. Encore une fois, Dieu seul sait pourquoi. Bon, l’objet de la conférence était le monde des nomades irlandais, alors, à la rigueur, avoir l’air d’un romano pouvait être perçu comme une tentative, de la part du conférencier, de se mettre dans l’ambiance du thème choisi.

J’honorais une sympathique invitation lancée par une faculté de civilisation britannique, dans le cadre d’un séminaire doctoral sur la question de la frontière. La doctorante à l’origine de cette initiative, doctorante  qui s’est identifiée à moi comme « kabyle », m’accueillit et me fit visiter le campus. Belle ambiance, très cosmopolite. Nous croisons une autre Kabyle, voilée, qui prend congé de son amie par un étrange « Vive l’Algérie ». Ma doctorante me regarde et, pour évaluer mes origines ethniques, me demande en souriant : « Pour vous c’est plutôt Vive la France ? »

Oh, moi, je suis pour que tout le monde gagne. Vive l’Algérie, vous avez raison.

Un problème de clés nous empêche d’entrer dans la salle de conférence. Ce contretemps nous permet de marcher dans les couloirs et de faire la connaissance d’une doctorante italienne aux yeux splendides, dont la thèse porte sur Proust. Nous rencontrons aussi des géographes, grâce à qui nous obtenons de jolies cartes vintages de l’Irlande.

Puis nous nous reposons sur la pelouse en attendant l’heure de mon intervention. Pour compléter le tableau de ma déconvenue vestimentaire, j’ôte mes chaussures et prends un selfie avec mon amie algérienne. Elle me dit qu’elle connaît un bon restaurant kabyle dans une rue de Saint-Denis. C’est décidé, nous irons dîner là-bas après mon exposé.

Ma conférence se passe sans heurt majeur. Je fais le choix illogique de me lever à plusieurs reprises, soit pour détailler la carte de l’Irlande, soit pour montrer aux étudiants un des dessins de mon frère qui illustrent mon livre sur les Travellers. En toute circonstance, je dois garder une main sur mon pantalon pour ne pas me retrouver en caleçon devant l’auditoire, majoritairement féminin.

Avec, sur le dos, la chemise en jean de mon père, trop grande pour moi, et aux pieds, des souliers de faux jeunes achetés sur un marché de Saint-Denis le matin même, j’ai donné involontairement une image prometteuse de la sagesse précaire : s’adresser aux élites de la nation en costume de mendiant.

En mangeant chez le Kabyle d’une rue piétonne de Saint-Denis, je dis à mon amie que je ne connais que l’abbatiale de cette ville, et que je serais ravi qu’elle me fasse visiter son quartier si elle en a le temps. Elle accepte avec plaisir car, de toute façon, elle m’hébergera chez elle ce soir. Plaît-il ? « Oui, mon unité de recherche a bien voulu te payer le train mais pas l’hôtel. Alors je te prête mon appartement et j’irai dormir chez une copine. » Je proteste, je ne peux pas la déloger de chez elle, mais elle insiste avec tant de chaleur  et de simplicité que je ne peux pas refuser.

« Je viendrai te chercher demain matin à ton réveil pour prendre le petit déjeuner avec toi, et après on visitera Saint-Denis. Il y a un marché avec plein de choses intéressantes… » Elle sourit, elle a envie de dire un truc mais quelque chose l’en empêche. Je souris en retour pour l’encourager : « Tu trouveras une ceinture pour ton pantalon si tu veux. »

Nous éclatons de rire. Vive l’Algérie.

Retour des violences en Irlande du Nord. Mon reportage à Belfast pour la RTS

J’ai fait récemment un reportage radio sur Belfast. Il a été diffusé il y a quelques jours sur la chaîne suisse RTS, dans l’émission « Détours ». Le titre choisi par la chaîne : Ces drapeaux qui divisent encore Belfast.

J’avais déjà été invité dans cette émission pour parler de mon livre sur les Travellers irlandais, et la productrice, Madeleine Caboche, était demandeuse de reportages sur l’Irlande. Comme je suis un fervent auditeur de radio, j’ai pris la balle au bond pour aller me transformer moi-même en reporter indépendant. J’ai pris une décision très rapide et suis parti quatre jours à Belfast, non sans prendre des contacts sur place pour être entouré de professionnels du son.

Le jour de l’émission, le 11 avril 2013, j’étais en direct avec Madeleine Caboche dans un studio de France Bleu Hérault, à Montpellier. Tout s’est bien passée, sans plus. Mon reportage n’est pas extraordinaire, et de plus, nous n’avons pas pu diffuser tout ce qui avait été sélectionné par les Suisses. Sans doute avons-nous été trop bavards (surtout moi), et l’une des séquences est passée en pertes et profits.

L’important à mes yeux, en définitive, est d’avoir pu faire passer un message, mais qui a pris beaucoup de temps, des années, pour prendre forme. En effet, en Irlande du nord, la classe dirigeante impose un discours qui rend toute autre vue un peu difficile à émerger. Ce discours dominant veut faire croire que c’en est fini des guerrillas en Irlande du nord, et qu’on se dirige vers une stabilité pacifiée, C’est important pour le commerce et les investissements de donner de la région une image réconciliée.

Or, je ne crois pas que les violences vont s’estomper progressivement jusqu’à une paix réelle. Je ne crois pas en cette chimère que les bourgeois appellent la « réconciliation ». Et c’est peut-être cela qui est difficile à expliquer.

Tout un vocabulaire est utilisé abondamment par la classe dirigeante d’Irlande du nord, pour manipuler l’opinion : « accepter nos différences », « résolution du conflit », « réconciliation », « partage du pouvoir », « processus de paix », etc. Ce sont des mots qui cachent les vrais problèmes, et les vrais problèmes renvoient à des questions de colonisation, de domination, de nationalité et de souveraineté. Qui dirige qui ? Qui appartient à quoi ? Dans quel pays vivons-nous ? À quelle patrie appartenir ? Qui est le chef ? Quelle est ma nation ?

Voilà des questions qui travaillent la société nord-irlandaise, comme il arrive dans toutes les situations coloniales. Car l’Irlande du nord reste colonisée : le pouvoir est entre les mains du parlement de Westminster, à Londres. On peut augmenter l’autonomie de la province, créer un gouvernement local et une assemblée, il n’en demeure pas moins qu’en cas de crise grave, c’est Londres qui suspend les chambres et reprend les choses en mains directement.

Dans ces conditions, il est important de garder en mémoire que les deux communautés en présence, les catholiques et les protestants, ne se réduisent pas à deux blocs égaux qui s’affrontent. Il s’agit d’une population irlandaise qui demande l’indépendance, sous la forme d’une réunification de l’Irlande, et d’une population britanique, descendante des colons anglais et écossais, qui veulent que la situation coloniale s’éternise. Toute chose égale par ailleurs, les unionistes ressemblent aux pieds-noirs d’Algérie qui voulaient que l’Algérie reste française, quitte à donner aux « musulmans » plus de droits et plus d’autonomie.

En l’espèce, donc, parler de réconciliation est un contresens car les protestants et les catholiques peuvent très bien « vivre ensemble ». Ce n’est pas un problème de « vivre ensemble ». On le voit bien en république d’Irlande et en Grande Bretagne. Partout, il y a des papistes et des parpaillots qui partagent sans problème le même espace social. En Angleterre, les catholiques disent : je suis un Anglais catholique, ma religion est minoritaire mais cela ne m’empêche pas d’être patriote. En Irlande, les protestants disent : je suis un Irlandais protestant, ma religion est minoritaire mais ça ne m’empêche pas d’être un patriote irlandais. En revanche, en Irlande du nord, à Belfast, les catholiques disent rarement qu’ils sont des sujets de la reine, et la plupart des protestants ne définissent pas comme irlandais.

Pour résumer ma position, l’Irlande est en train de se réunifier, c’est pourquoi les protestants les plus défavorisés sont nerveux. Ils sont en train de perdre leur territoire, c’est pourquoi les violences actuelles et futures viennent des extrémistes protestants alors que les violences passées étaient perpétrées par des extrémistes catholiques. La paix s’installera mais dans une Irlande unie, mais les protestants les plus pauvres ne se laisseront pas faire, et il y aura des soubresauts, une violence ira s’amplifiant, comme à l’époque de l’Algérie française, quand des groupes de pieds-noirs refusaient l’indépendance de l’Algérie à coup d’attentats et d’émeutes.

C’est pourquoi enfin il est urgent d’aller en Irlande du nord faire du tourisme. Non seulement c’est une belle région, aux paysages fantastiques, et aux habitants agréables, mais aussi c’est un lieu où l’histoire est en train de se faire et de s’accomplir : une colonisation vieille de 800 ans est en train d’arriver à son terme.

Rue des voleurs, de Mathias Enard

C’est un des livres de la rentrée littéraire qui m’attiraient le plus. Des destins d’immigrés, de migrants, connectés aux « printemps arabes », et une écriture qui crée un écho avec le grand voyageur arabe Ibn Battuta (à propos de qui j’ai écrit un billet qui explicite le rapport aux femmes africaines).

Deux amis marocains finiront à Barcelone, l’un cherchant sa voie dans l’intégrisme religieux, l’autre dans la culture et l’amour. C’est une bonne idée de roman contemporain, qui mêle très habilement les grands thèmes qui travaillent notre société.

Le roman est bâti sur une toile de fonds qui, d’ailleurs, est aussi très en phase avec la vie contemporaine, et qui est trop souvent occultée : le tourisme de masse. Ici, toute la narration est provoquée par et dans une réalité au prise avec le tourisme. Les deux villes principales du roman, Tanger et Barcelone, sont de fait des monstres de tourisme. On pense à elles à travers des filtres littéraires, festifs, cinématographiques, elles sont toutes deux des clichés. Or, c’est grâce à ce tourisme devenu massif que les héros rencontrent des Espagnoles en visite, c’est grâce au tourisme que les voleurs vivotent en chapardant des porte-feuilles. C’est grâce au tourisme qu’ils peuvent trouver des petits boulots. C’est grâce au tourisme que des islamistes peuvent se retrouver incognito à Barcelone, pour préparer un attentat sous couvert d’être là pour « voir du pays ».

Une fin décevante, que je vais raconter 

Un des deux héros tue son ami pour lui éviter de commettre le pire. Je dévoile donc la fin, mais comme je ne dis pas qui tue qui, ni pour quelle raison, j’ai l’impression de ne pas… dévoiler la fin.

Le geste de tuer son alter ego, qui est si beau et poignant dans Des souris et des hommes de John Steinbeck, semble ici relever d’un procédé romanesque. A le lire, on sent un peu que le romancier prépare le lecteur à cela en rendant, autant que possible, ce geste fou plausible. Alors oui, c’est plausible, mais, je ne sais pas comment le dire autrement, on y croit comme dans une fiction construite. On reste extérieur.

Tout le roman, d’ailleurs, me paraît ressortir à une série de recettes bien maîtrisées. Tout est bien construit, bien crédible et mesuré, l’ensemble est intelligent, mais, au final, un peu emprunté. J’ai l’impression d’être à la place de l’auteur qui gère le bon équilibre entre narration, description, références littéraires (Ibn Battouta !), et réflexion. Tout est bien calibré, et il manque quelque chose.

Comment devenir minoritaire

Ma dernière trouvaille est de me faire passer pour un Arabe. Les universités américaines sont ouvertement soumises aux règles de la discrimination positive (affirmative action), ont des quotas de minorités ethniques à embaucher, et encouragent explicitement les candidatures d’Africains, de Latinos ou de Roms.

On me demande systématiquement si je suis « latino », et on fait tout pour me forcer à dire oui. les Américains sont si désireux d’embaucher des gens de cette minorité si imposante dans le pays, que les formulaires ne vous lâchent pas tant que vous n’avez pas avoué posséder un petit quelque chose de cubain, un peu de sang hispanique, un rien d’hérédité sud-américaine.

Moi, je ne peux vraiment rien pour eux, je me crois totalement non-espagnol. En revanche, Arabe ou Kabyle, Berbère des Cévennes, c’est envisageable.

C’est quand même malheureux d’être à ce point précaire sans rien de minoritaire. Ne nous voilons pas la face, je ne suis qu’une espèce de vieux beauf sans aucune aspérité politique. Blanc, mâle, diplômé de l’éducation supérieure, d’origine chrétienne, je n’ai aucune chance de profiter de cette discrimination positive. Ma précarité, ma glorieuse sagesse précaire, n’est pas (encore) considérée comme une tare sociale. Même mon orientation sexuelle est décevante : si au moins j’étais gay ou transsexuel, je pourrais peut-être monnayer cela contre un poste d’universitaire cool et queer. Je pourrais toujours prétendre être tout cela, me direz-vous, mais il faudrait pouvoir prouver que j’ai souffert d’une manière ou d’une autre de cet état de fait, or si j’ai souffert dans vie amoureuse, ce ne fut que par de cruelles beautés féminines. Et l’attraction de l’université trouve sa limite dans la perspective d’une opération chirurgicale : changer de sexe ne me déplairait pas fondamentalement (cela me permettrait peut-être d’approcher certaines femmes jusqu’alors inaccessibles), mais ce qui me rebuterait vraiment, ce serait de devoir supporter les conneries répétitives et bornées des Gender studies dans lesquelles ma situation de « trans » me destinerait inévitablement.

Ce qui me reste, c’est une autre forme de mensonge : m’inventer une ascendance kabyle. Mon nom de famille, Thouroude, a des assonances orientales : qu’on songe notamment à l’instrument à corde, le oud, ou aux prénoms bien connus Mouloud, Miloud. Physiquement, je fais aussi bien nord-africain qu’Européen du nord, cela ne fait pas de doute. J’ai pris des cours d’arabe, je peux donc faire illusion devant des Anglo-saxons postcolonialistes (surtout ceux qui étudient la littérature maghrébine car, si j’en juge par celles et ceux que j’ai croisés sur les îles britanniques, ils ne parlent pas un mot d’arabe).

Lors de l’entretien d’embauche, j’en mets des louches sur le racisme présumé de mes compatriotes les Français. Si les Américains sont aussi hostiles que les Britanniques à l’égard de la France, j’ai des chances d’être cru. Ils le croiront d’autant plus qu’ils nous voient déjà comme le peuple le plus raciste du monde ! (On me l’a dit officiellement lors d’examens oraux à Belfast).

Et si je ne sens pas que le poste est dans la poche, je sors l’arme fatal : « non seulement je suis arabe, mais je suis en fait une femme musulmane opérée pour devenir un homme. Mais je ne veux pas revenir sur cet épisode (cévenol) de ma vie douloureuse. Donnez-moi ce job et qu’on ne me parle jamais de cette opération de malheur, qui m’a privée du bonheur de vivre avec mon promis, Mouloud au grand cœur. »

Voilà, chers amis, à quoi est réduit vos jeunes diplômés, vos docteurs folamour, vos sages précaires en mal d’emploi.

Tunisie 2011 : la fin de la postcolonie ?

Ce qui me frappe depuis le début des mouvements sociaux en Tunisie et au Maghreb, c’est que la France y est absente. On lui reproche toujours de ne pas être assez critique vis-à-vis des dictateurs. Incidemment, ce que je note, c’est que personne ne dit plus que les malheurs des Tunisiens viennent de l’ancien colonisateur.

Le chômage des jeunes, la hausse des prix, l’absence de liberté politique, la concurrence chinoise, tout ce dont souffre la population est peut-être liée à l’histoire coloniale, mais de manière trop indirecte, trop lointaine pour qu’on en parle sérieusement.

La gêne des politiques français n’a d’égale que celle de tous les Français d’origine tunisienne qui peuplent les médias français. Ils se taisent, ou se sont longuement tus. Pourquoi ? Ils ont des maisons là-bas, c’est-à-dire qu’ils se sont parfaitement bien accommodés du régime de Ben Ali. Tout de même, ils auraient pu profiter de leur tribune médiatique pour dénoncer ces régimes non ? Une fois de temps en temps, par solidarité. Ils ont donc un peu honte d’eux-mêmes tout en étant fiers de leurs compatriotes.

Plus profondément, ce que leur gêne nous dit, c’est ceci : avant la « révolution de jasmin », il était préférable de ne pas critiquer trop ouvertement la dictature de Ben Ali, non pas seulement parce qu’il était un rempart contre l’islamisme, mais parce qu’il ne fallait pas paraître regretter l’indépendance. À un certain niveau de conscience, critiquer un des régimes du Maghreb, c’était courir le risque de donner raison aux nostalgiques de l’Algérie française, c’était apporter de l’eau au moulin de ceux qui disent qu’ « ils » ne peuvent pas se gouverner tout seuls.

Les Européens aussi étaient mal à l’aise. Les Européens préféraient le discours confortable de la victimisation, qui consistait à dire que tout était de la faute de la colonisation. Finalement, cette obsession de la colonisation a été un rempart idéologique assez efficace pour éviter que les dictatures du Maghreb et d’Afrique ne se sentent visés par la vindicte populaire internationale.

Or, ce sont les Tunisiens eux-mêmes qui se révoltent maintenant, et qui n’ont pas de complexe vis-à-vis de la France. Ils ne craignent plus de passer pour des pro-français car cela n’aurait aucun sens. Les Tunisiens nous montrent qu’ils sont bien en avance sur nous et nos approches postcolonialistes des problèmes actuels.

L’impression que tout cela me laisse est que les études postcoloniales, appliquées aux cultures et aux sociétés africaines, sont déjà dépassées, et qu’elles le sont depuis longtemps. Pour comprendre ce qui se passe en Tunisie, on est obligé de prendre en compte la diversité de la population actuelle, ses classes sociales, son élite bourgeoise qui a soutenu les manifestations dès la première heure, son niveau général d’éducation, son utilisation des « nouvelles technologies ». La situation d’ex-colonisée de la Tunisie n’éclaire presque rien, n’apporte apparemment rien au débat.

Le poète et essayiste Adbellawab Meddeb, dans une tribune au Monde d’aujourd’hui, résume assez bien la situation intellectuelle dans laquelle cette « révolution du jasmin » nous plonge : « Il semble que les événements de Tunisie devraient nous éviter un double tropisme : celui du paternalisme de la décolonisation et celui de la pensée différentialiste et hégémonique qui divise le monde en centre et en périphérie. » Que ce soit l’immolation de Mohamed Bouazizi dans le village de Sidi Bouzid, ou le rôle de la blogosphère, tout se passe à la phériphérie et dans la déterritorialité. Et quand on cherche un centre, par rapport à cette périphérie, on l’imagine plutôt dans la relation Chine/Etats-Unis, ou Europe/Afrique, ou Occident/Islam, mais certes pas à Paris.

La territorialité, dont les soulèvements ont contesté la préséance, ce n’est pas la France, c’est l' »appareil d’Etat » (pour parler comme Deleuze). Et la déterritorialisation, produite par les anonymes tunisiens, est le résultat d’une machine de guerre (encore Deleuze) créatrice d’un discours qu’on a encore du mal à entendre car il dit des choses incertaines, subversives et nouvelles.

C’est peut-être la fin du fantôme de la colonisation, la fin de la postcolonie, et certainement la ringardisation des études postcoloniales.

Tunisie 2011: Habib, où es-tu ?

 

Habib, pour moi, c’est le visage de la Tunisie. Quand je suis allé le voir, dans sa famille, en 2002, il avait changé et s’était réadapté au mode de vie villageois tunisien.

En France, pendant toutes les années 90, Habib était le visage rayonnant de la double culture franco-tunisienne. Quand nous travaillions ensemble dans les usines de Tarare, il était le seul ramoneur de France à réciter Baudelaire en nettoyant les séchoirs de l’usine de textile. Il venait de terminer son D.E.A. (Master 2) sur la conception du Sahara dans l’oeuvre de Saint-Exupéry. Sa mention « Bien » l’avait un peu déçu. 

Ensemble, nous jouions et chantions du Brassens. De sa voix grave et caverneuse, il savait restituer à Brassens sa rigueur mélodique, alors que moi je l’avais depuis toujours adapté à mon palais et à mon timbre, au point de le rendre méconnaissable aux non-spécialistes. Ma façon de jouer de la guitare ne lui déplaisait pas, il trouvait que je donnais du swing à des chansons comme Le Pêcheur, et que je savais souligner la sonorité blues de sa chanson préférée, La princesse et le croque-note. Nous faisions ainsi un duo détonnant, et mon grand regret est de ne jamais avoir appris de chansons arabes qu’il chantait en s’accompagnant du Oud.

Dans les années 1995, un ami richissime avait acheté un des châteaux de Crémieu, et avait chargé Habib d’en être le gardien. Je me souviendrai toute ma vie des séjours que j’y ai fait, avec d’autres copains, parasites lyonnais au bord de piscines cossues. Les rares fêtes où j’ai été invité là-bas réalisaient mon rêve de mixité sociale ; je revois les jolies bourgeoises qui faisaient semblant de ne pas être incommodées par des rustres comme moi. Dans mon rêve, j’en vois une au corps filiforme, qui est nue avec moi, dans ou à côté de la piscine, mais je ne crois que cela se soit passé pour de vrai.

Une des choses admirables chez Habib était sa capacité à vivre de manière nomade sans ressentiment. Il me disait qu’il n’avait jamais été victime de racisme en France, ce qui est rare. Aujourd’hui, à l’époque de livres à succès du genre Indignez-vous, tout le monde cherche plutôt à se faire passer pour victime, semble-t-il. Habib n’était ni victime ni bourreau. En vrai nomade, il vivait souvent chez les autres. Je ne me rappelle pas l’avoir vu dans des logements personnels. Tous les lieux de vie que je lui ai connus étaient prêtés par des amis, partis pour des durées indéterminées en Chine, en Amérique, Dieu sait où. Et Habib était partout chez lui, respectueux des biens d’autrui et capable de solitude. Un vrai nomade.

Il me mettait en garde contre l’admiration que je lui portais. Moi, quand je lui disais qu’il représentait le nomadisme à mes yeux, j’avais en tête la conception deleuzienne du nomade (ou deleuzo-guatarienne, plutôt), je ne prétendais pas qu’il incarnait l' »Oriental », l’Arabe éternel, descendant des tribus du prophète. Il me disait de ne pas l’idéaliser, que son nomadisme n’était pas forcément quelque chose d’heureux, que ce n’était pas une vie facile. Mais je ne prétendais pas que ce fût facile, j’observais simplement qu’il était supérieurement apte à passer d’un job à un autre, d’un mileu social à un autre, d’un logement à un autre. Il pouvait jouer au tiercé dans un PMU ouvrier le matin, lire Huysmans l’après-midi et danser sur de la musique électronique le soir avec les gens les plus branchés de Lyon. Et il était chez lui partout, à l’aise dans toutes ces activités.

Voyager, dit Lévi-Strauss, c’est se déplacer à l’intérieur de l’espace, de l’histoire et des classes sociales.

Au début des années 2000, Habib est rentré en Tunisie, où il est devenu professeur de français. En 2002, j’ai fêté mon trentième anniversaire en Tunisie. J’ai invité tout le monde, amis, famille, petite amie, collègues, à me rejoindre à Douz, le dernier week-end de mars. Personne n’est venu, et j’ai fêté mon anniversaire avec deux belles étudiantes américaines qui s’étaient accrochées à moi dans le voyage. J’avais au préalable rendu visite à Habib. Il menait une vie moins colorée que celle qu’il avait eu en France. C’est moi qui étais incapable de m’adapter au pays, et de comprendre qu’il n’avait pas changé, au contraire. Habib s’était impregné du village, des us et coutumes, et il s’était adapté.  

Où est-il maintenant ? Est-il marié, a-t-il des enfants ? Ni lui ni personne ne m’a donné de ses nouvelles depuis mes trente ans. Je me demande ce qu’il pense des mouvements sociaux qui ont lieu dans son pays. Je me demande s’il lit les blogs tunisiens qui sont si importants pour la révolte du peuple, et s’il en écrit lui aussi. J’aimerais le revoir pour qu’il me parle de Saint-Exupéry et du désert.  

Tunisie 2011 : Nous sommes tous des blogueurs tunisiens

Comme le dit Abelwahhab Meddeb, ce qui se passe en Tunisie est une « révolution par les blogs ». Sa façon de parler de la « génération du digital », des gens qui écrivent sur le web, est extrêmement fort. Dans l’émission de France culture, La Rumeur du monde, il explique que c’est sa fille, franco-tunisienne comme lui, qui l’a éveillé à ce monde des blogs tunisien, et combien ils sont déterminants dans la constitution et l’expression de ce qu’il perçoit comme une « société civile tunisienne ».

On est loin des jugements ambiants sur les blogs. D’habitude, le mot même de blog est prononcé avec une moue de dégoût, et exprime la déchéance de l’écriture, de la lecture, de la communication. Blog, c’est d’ordinaire synonyme d’épanchement infini, sans forme et narcissique. Il va sans dire que je réprouve ces allégations, et que je considère le blog comme une forme d’expression qui en vaut d’autres, qui a son rythme, ses qualités et ses défauts, sa pulsation propre.

Ce qui est beau dans les propos de Meddeb, c’est que les blogs n’y sont pas seulement décrits comme des lieux d’expression sauvages et incontrôlables, lieux d’émissions de messages courts, mais comme des lieux de réflexion et de maturation de l’information.

Et puis surtout, ce qui est émouvant est le contact évident qui existe entre blog et action politique, cyber-écriture et manifestations. Foin du déversement gluant de ces petits ego qui veulent laisser une trace, le blog se révèle être une écriture à la fois personnelle et collective, individuelle et politique, émotive et intellectuelle.

La Bataille d’Alger est-elle toujours tabou ?

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Au festival du film de Belfast, ils ont diffusé La Bataille d’Alger. Un film de 1966, écrit et réalisé par des Italiens, basé sur les mémoires d’un leader du FLN et produit par le tout jeune gouvernement algérien. C’est plus complexe que cela, mais je résume.

Le film est devenu culte car il est fréquemment repris pour exemple d’une situation où une armée officielle finit par perdre une guerre alors même qu’elle avait gagné la bataille principale. Comment gagner l’aspect militaire et policier d’une guerre tout en perdant au final la bataille idéologique et médiatique. C’est un peu ce qui se passe avec les Irlandais d’Irlande du nord, et c’est aussi ce que Bush redoutait avec les Irakiens. C’est la raison pour laquelle il a diffusé ce film au Pentagone, en 2003, comme une sorte de training au traitement des guérillas urbaines.

Le film est bien fait, assez beau, dans le genre realisme italien, à tendance documentaire. Pour éviter d’être taxé de parti pris, le rôle de « colonel Mathieu », un mélange de Massu et de Bigeard, est outrageusement noble et racé. La noblesse putative des Francais est bien entendu le meilleur moyen pour le FLN de se hausser au niveau de l’Histoire.

Après le film, séance de discussion avec la directrice du festival. La Bataille d’Alger était le « Director’s choice ». Une femme française prend la parole. Elle dit que la guerre d’Algérie est un gros tabou en France, qu’on ne l’enseigne pas à l’école, et qu’elle a honte de son pays. Ah ! les Français et leur haine d’eux-mêmes. On devrait les envoyer sur une île et qu’ils nous foutent la paix. Que cette femme ait honte, soit. Elle a bien choisi son pays d’adoption pour soigner ses délices culpabilisatrices. Mais dire que ces événements sont tabous, c’est faux. Moi, on me l’a enseignée à l’école, la guerre d’Algérie, ainsi que les autres guerres, coloniales et d’indépendance.

Et puis il y a eu d’autres films, d’autres débats, des émissions de télé, des livres. Des articles de journaux par milliers. Pourquoi dire que c’est un tabou ? Le film même montre que les journalistes français questionnent le général Mathieu sur la torture. Il y est fait mention de Jean-Paul Sartre qui dénonçait les actions de l’armée française. Sartre était l’intellectuel le plus célèbre de France. Alors, comment peut-on parler de tabou ?

Ce n’est pas la première fois que j’entends des Français dire que ces choses sont cachées. J’ai l’impression que ce sont eux, les Français de l’étranger, qui n’écoutaient pas pendant les cours d’histoire, et qui ne lisent pas les journaux. Et plutôt que d’avouer qu’ils sont peu informés, peu ouverts sur l’histoire et l’actualité, préfèrent incriminer leur pays d’origine pour justifier leur ignorance.