Angoisse du matin

A mon arrivée en Amérique, je me réveillais le matin dans un état de malaise et de dégoût insondable. Je dormais bien, sans aucune insomnie, sans cauchemar, puis je me réveillais en assez bonne forme physique, mais torturé par un sentiment de malheur et d’oppressante tristesse.

C’était une torpeur très profonde, un sentiment envahissant qui donnait envie de mourir. L’autre jour, quand j’ai appris que Lou Reed était mort, ma réaction fut de me dire qu’il avait de la chance. Je suppose que c’est ce que vivent les gens atteints de dépression nerveuse.

Comment est-ce possible que je ressente une telle détresse alors même que je suis en voyage, ce que j’aime par-dessus tout, et que je réalise un de mes rêves, celui de découvrir l’Amérique ? Il suffit d’ailleurs de quelques instants pour que l’angoisse se dissipe. Il suffit de la moindre activité pour que mes idées se remettent en place.

Je mets ces sautes d’angoisse sur le compte du décalage horaire, qui détraque profondément les équilibres internes.

Je m’empresse de prendre tout cela en notes avant que l’angoisse disparaisse. Bientôt il n’y paraîtra plus rien et j’oublierai jusqu’au souvenir de ces matins blêmes.

Robert, le gentleman

J’ai quitté il y a peu la superbe maison de banlieue de Rob, un Anglais nord-irlandais expatrié en Californie. Cet homme est la quintessence de ce qu’on entend par « gentleman ».

Avec le football, Henry Purcell et les Monty Pythons, le concept de gentleman est le plus grand apport des Anglais à la civilisation européenne. Un équilibre savant de chaleur humaine, de générosité, de distance polie, de respect fanatique pour la vie privée, de retenue et d’humour. Un mélange de modération et de passion, qui fait du gentleman, non un homme tiède, mais un aventurier téméraire qui ne cherche pas à se la raconter.

Le gentleman est un homme passionnant qui préfère écouter les autres plutôt que parler de lui. Il ne se limite pas à être poli, il sait aussi être intéressant et chaleureux.

Robert m’a invité à  venir chez lui alors qu’il ne me connaissait pas. J’étais seulement un ami de ses parents, que j’ai connus à Belfast, et revus dans les Cévennes. Par solidarité familiale, Robert m’a donc ouvert la porte de sa maison pour autant de temps que je le souhaitais. J’ai essayé de ne pas abuser de sa gentillesse, et pour cela suis parti avant la date prévue. Il est des gentillesses qui sont si désarmantes que le sage précaire les trouve incandescentes.

Il est venu me chercher à l’aéroport de Los Angeles et m’a emmené dîner avec ses amis, dans un des restaurants bio de la plage de Venice. J’ai pris un Burger d’agneau. Quelques jours plus tard, il m’a conduit, avec d’autres amis, au concert du supergroup Atoms for Peace, à Santa Barbara.

(Un supergroup, c’est un groupe formé par des membres de groupes déjà connus ; en l’occurrence il s’agissait du chanteur de Radiohead et du bassiste des Red Hot Chilli Pepper.) (Et Santa Barbara, c’est une ville balnéaire à une heure, au nord de LA, et non le titre d’un soap opera.)

Robert vit dans une grande maison, dans une ville de banlieue de Los Angeles. Le nom de sa bourgade est beau comme un mythe : Thousand Oaks (mille chênes). On imagine tout de suite des tribus amérindiennes y fumer le calumet. Les colons européens y ont fait pousser une ville de lotissements et de centres commerciaux extérieurs. Des maisons hors de prix, construites à la va vite, et que le moindre ouragan fera voler en éclats.

Ingénieur dans une grande entreprise de haute technologie, Robert s’est rendu indispensable et s’est vu offrir un job dans la capitale du XXe siècle. Il a choisi cette maison pour une raison étonnante : le sol est couvert de moquette, ce qui est préférable pour ses chiens.

Tous les matins et tous les soirs, les deux chiens (un labrador et un bâtard) sautent dans le coffre de la voiture et vont s’amuser dans un « dog park », à quelques centaines de mètres de la maison. En bordure d’autoroute, dans un lieu trop bruyant pour les humains, la municipalité a cerné par une grille un territoire double, pour les chiens assez gros d’un côté, et pour les chiens tout petits de l’autre. On y croise de magnifiques chiens de race, des dalmatiens, des levriers, des bergers blancs, et autres saint-bernard (celui-ci je l’invente, mais il me fallait un nom de race, et je n’en connnais pas tant que cela).

La communauté des amoureux des chiens se rencontrent ici, et taillent des bavette de gentlemen en atttendant que leurs animaux aient terminé de se renifler le cul.

Et c’est ainsi que se déroule la vie de Robert, au soleil de la Californie, entre ses amis, sa chère et tendre, et ses chiens, dont il sait apprécier les moindres nuances psychologiques.

Jim

Jim est un chauffeur de bus. Cheveux blancs, il est encore très bel homme, grand et souriant.

Il s’occupe de la ligne verte, la n°2, qui fait le tour de Thousand Oaks, une ville de banlieue huppée de Los Angeles. Dans son véhicule, se croisent les vieilles dames avec qui Jim discute et rigole. Il est très serviable et fait son travail avec une grande conscience professionnelle.

Il n’est chauffeur que depuis deux ans. Son vrai métier c’est ingénieur. Il sort une carte de visite qu’il me tend : « JSC Engineering, Inc. », dont il est le président. Cette compagnie a un autre nom : « Droptail », et entre les deux noms, une ligne explicative succinte : « Innovative Performance Controllers ». Autant dire que je n’ai aucune idée de ce dont il est question. Jim m’explique un peu, il dit qu’il est un inventeur, mais je ne saurais pas dire ce qu’il a inventé.

Son entreprise a souffert de la crise, dans les années 2010. Il a dû trouver un job alimentaire. Il est donc devenu chauffeur, et il confesse en être heureux. Je ne crois sincère : autant certains Américains se forcent à paraître optimistes et positifs, autant Jim est authentiquement heureux d’avoir une occupation routinière et rassurante. Il me parle avec confiance et calme. Il n’y a aucune aigreur dans sa voix et dans son visage. Dans une culture où l’on a la hantise de l’échec, où lê rêve de réussite préside à toute production imaginaire, le premier pas du succès est d’être dajà satisfait de sa situation présente. Jim garde confiance dans la vie et dans sa capacité à rebondir.

Etre chauffeur lui plaît car il développe un lien affectueux avec la communauté. Ingénieur, c’est plus rémunérateur et plus prestigieux, cela demande plus de compétences, mais le métier de chauffeur donne plus d’opportunités de communication, et apporte plus de chaleur humaine.

Plus tard, il me confie qu’il aimerait aller en Irlande, s’installer là-bas et peut-être trouver une femme. Un de ses grands-pères était irlandais, grâce à quoi il possède lui-même un passeport irlandais, comme des millions d’Américains et d’Australiens. Ce qui le fait rêver en Irlande, par dessus tout, c’est une population « haute en couleur, et moins obsédée par l’argent » que les Américains.

Je suis touché par cette réflexion, et c’est elle qui m’a poussé à écrire sur Jim. D’abord son illusion sur le Irlandais, qu’il imagine modestes et purs de toute cupidité. Ensuite et surtout, la fatigue face à la course à l’argent. Jim, comme tant d’autres, en ont plein le dos de cette pression constante, qui rend la vie insupportable.

Les piétons de Los Angeles

Il est ironique que mes premiers pas aux Etats-Unis furent dans la ville où l’on ne peut pas marcher.

Los Angeles, tout le monde le clame, n’est pas fait pour les piétons. La chanson le reprend dans son refrain : « Nobody walks in LA« . D’où l’idée de m’intéresser justement à celles et ceux qui n’ont pas de voiture.

L’ami qui m’héberge habite dans une lointaine banlieue, donc il était intéressant de se débrouiller avec les transports en commun. Je demandais autour de moi, dans les magasins, personne ne savait. Il semblait que les êtres humains avaient tous une automobile. Ils avaient entendu parler de bus, de trains et de métropolitains, mais cela ne les concernait pas directement.

Je ne sais plus comment j’ai fait pour trouver mes renseignements. Internet, sans doute. Un arrêt de bus se trouve tout près de la maison, où passe un bus qui peut vous mener à la gare routière de la ville, d’où un autre bus pourra vous conduire à une autre gare, puis encore une autre gare et encore une autre, pour vous retrouver à l’endroit désiré de Los Angeles.

En Europe et en Asie, attendre et prendre le bus m’ennuient tellement que je me déplace à vélo la plupart du temps. Ici, dans la culture de la voiture, prendre le bus devient grisant, excitant à bien des égards.

D’abord c’est compliqué. Ces sont des systèmes de pensée à part. Il faut étudier la chose, jongler avec des brochures, comprendre qu’il y a plusieurs compagnies, plusieurs systèmes, plusieurs logiques. Intellectuellement, c’est assez stimulant. Réussir à se rendre d’un point A à un point B apporte une réelle satisfaction d’ordre narcissique. On y est arrivé et on n’en est pas peu fier.

C’est tellement complexe que les compagnies de bus proposent des cours pour se familiariser avec la technique. La brochure le stipule : « Prendre le bus pour la première fois peut être intimidant« , d’où la nécessité d’une session de cours intensifs, adaptée à l’âge et au niveau de l’usager désireux d’en savoir davantage.

Ensuite, les bus sont des lieux passionnants à observer. On y voit des vieux, des handicapés, des femmes de ménage latinas, des gens qui n’ont plus de permis, des gens qui n’en ont jamais eu. Peut-être aussi des gens qui prennent le bus par choix environnemental.

Une dame de Salvador m’a parlé pendant tout un trajet. Elle est divorcée, ses deux enfants sont grands et mariés quelque part aux Etats-Unis, elle fait des ménages dans les banlieues huppées et elle retourne chez elle dans le sud de LA.

Un Latino lit le Los Angeles Times (très bon journal) un crayon à la main, et souligne des mots, met des croix un peu partout. Sans doute apprend-il l’anglais par ce moyen, pendant ces longs trajets qui le mènent à ses chantiers d’ouvrier en bâtiment.

Beaucoup de gens dorment. Peut-être sont-ils sous le coup du décalage horaire, comme moi. Car mes yeux commencent à me bruler vers 4 ou 5 heures de l’après-midi.

Partir c’est renaître un peu

Mont Aigoual au loin, depuis Notre-Dame de la Rouvière

On me demande parfois pourquoi je pars. Si je suis malheureux dans la nature. Si la vie dans les bois ne me satisfait pas. Si je ne m’entends plus avec mon frère. Si quelque chose me manque. Ce que je vais chercher au loin. Ce que je vais cacher.

Rien de tout cela. Je pars parce que c’est ma vie de partir, comme les nomades.

« Partir, c’est mourir un peu », dit le poète. Le sage précaire est assez d’accord avec le poète. Il meurt toujours un peu quand il quitte un lieu qu’il aime, mais c’est pour naître à nouveau. Et c’est toujours dans l’intention de retourner sur les lieux aimés. Comme les nomades, il va d’oasis en oasis : il en découvre certains, il en revisite d’autres.

    Partir, c’est mourir un peu,

    C’est mourir à ce qu’on aime :

    On laisse un peu de soi-même

    En toute heure et dans tout lieu.

 

Or, pour beaucoup de gens, partir n’est pas mourir : c’est fuir. Inévitablement, on associe celui qui part à un être insatisfait, qui cherche ailleurs un bonheur qui, lui aussi, le fuit.

Là, en revanche, la sagesse précaire s’inscrit en faux. On ne part pas à cause d’une insatisfaction. Mon séjour cévenol, par exemple, il était prévu qu’il dure un an. Il a duré un an et demi. Il n’a jamais été question que je m’installe à la campagne. Non que j’y sois malheureux, bien au contraire, mais j’ai d’autres projets, d’autres voyages à faire. J’ai surtout des rêves à réaliser.

Le rêve a une place central dans la sagesse précaire. Le sage précaire fait ses choix en fonction de ses rêves d’enfant et d’adolescent. Méthodiquement, il prend ses rêves, et il les réalise tranquillement, l’un après l’autre, en leur donnant un cadre concret : cette vie-là, je vais la vivre un an. Ce rôle-là, je vais le jouer un soir.

Ce n’est pas par insatisfaction que je pars, c’est par excès de satisfaction.

Pour le plaisir, relisons ce rondeau d’Edmond Haraucourt (1856-1941), dont la postérité n’a retenu qu’un vers :

 

     Partir, c’est mourir un peu,

     C’est mourir à ce qu’on aime :

     On laisse un peu de soi-même

     En toute heure et dans tout lieu.

 

     C’est toujours le deuil d’un vœu,

     Le dernier vers d’un poème ;

     Partir, c’est mourir un peu.

 

     Et l’on part, et c’est un jeu,

     Et jusqu’à l’adieu suprême

     C’est son âme que l’on sème,

     Que l’on sème à chaque adieu…

     Partir, c’est mourir un peu.

Quitter les Cévennes

Je pars dans quelques jours pour une expérience américaine qui durera Dieu sait combien de temps.

Le temps est donc venu de déménager mes affaires du terrain de mon frère. Il n’y a pas grand chose, le déménagement est vite fait, et n’encombrera presque pas les amis qui me prêtent avec bonté un coin de grenier pour entreposer quelques cartons de livres et de souvenirs.

Je prends un air dégagé, mais écrire ces mots me nouent la gorge. Les Cévennes sont bien difficiles à quitter.

Vers l’Aigoual de jour

Col de Bonperrier

Le soleil levé, je reprends la route en direction de Bonperrier, qui est rien moins que mon col préféré. Approcher de Bonperrier et de son ranch en pierre me fait penser à la pampa, et plus généralement, à l’Amérique. Un même esprit de mission, de foi, d’enthousiasme et de débrouillardise devait animer les Cévenols et les colons européens d’Amérique.

L’herbe de Bonperrier est propre comme un gazon anglo-saxon, et la vue accidentée comme un rêve de Patagonie.

Passé le col, je me trouve un coin d’ombre et mange les restes du dîner de la veille : pizza et saucisse de Lozère.

Croix de Lorraine en souvenir des maquisards cévenols

Quelques heures plus tard, j’approche du Col du Pas et aperçois une croix de Lorraine qui rappelle au marcheur que tous ces cols étaient occupés par des groupuscules de résistants, qui, par agglomérations successives, finirent par former en 1944 le Maquis Aigoual-Cévennes.

Les Cévenols n’avaient pas attendu longtemps avant de lutter contre l’occupant. Les Allemands le savaient bien ; dès 1943, ils rasaient des villages tels que Crottes et ratissaient Ardaillers, Valleraugue ou Saint-Hippolyte-du-Fort. Des dizaines de rebelles ont été capturés et pendus à Nîmes.

La promenade mène jusqu’à Aire de Côte, qui fut la dernière base du Maquis, avant la libération finale du territoire. Aire de Côte, c’est aussi la dernière étape avant la grimpette qui conduit au mont Aigoual. J’y arrive à dix heures du matin. Cela fait six heures que je suis parti. Un gîte d’étape me permet de remplir ma bouteille d’eau. Le mont Aigoual est tout prêt, sa tête est perdu dans les nuages.

Le Mont Aigoual depuis Aire de Côte

Encore deux heures et demie de marche, me dit-on au gîte.

Le chemin est large, c’est une piste forestière qui passe dans une hêtraie. Le hêtre a vraiment une essence importante autour de l’Aigoual. C’est d’autant plus important à noter que le hêtre ne se plante pas, contrairement à ce que les lecteurs de La Précarité du sage pensent.

Pour que le hêtre existe ici, il a fallu inventer la forêt de l’Aigoual. Et contrairement aux idées reçues, il a fallu pour cela le travail d’un génie, Georges Fabre (1844-1911). Brillant polythechnicien sorti de l’école nationale forestière, il a choisi de venir travailler en Cévennes pour mener un projet de fou : reboiser les montagnes qui étaient devenues un véritable désert, à cause de la révolution industrielle, qui consommait énormemément de bois, et de l’élevage de mouton qui empêchait aux arbres de repousser.

Fabre a voyagé dans le Caucase, au Maghreb et en Norvège, pour étudier des montagnes aux climats similaires au Mont Aigoual, et trouver les essences qui pourraient résister et faire souche dans le massif cévenol. Avec le temps, des taillis ont pu résister et produire une véritable forêt, solide et créative. Une forêt capable de porter en elle, justement, des hêtres.

Hêtres de l’Aigoual

Et puis c’est le mont Aigoual lui-même qui apparaît. Silence.

L’Observatoire de l’Aigoual

 

 

Les expats d’Amérique du sud

Après avoir effectué un doctorat financé intégralement par la générosité des contribuables britanniques, j’ai cru de mon devoir de proposer aux universités du Royaume-Uni mes services de chercheur et de professeur. Prêt à m’acquitter de ma dette, j’ai postulé à diverses positions dans diverses institutions. Or, toutes mes candidatures ont échoué, donc je me sens libre d’aller offrir mon talent ailleurs.

Ailleurs, pour moi, c’est le continent américain. Après l’Europe et l’Asie, je veux découvrir l’Amérique, et parmi les pays qui m’attirent, se trouve le Brésil. je vais donc commencer à me renseigner pour enseigner là-bas. En furetant brièvement sur les sites consacrés à ce pays, je tombe sur des espaces d’expatriés français qui donnent des conseils bienveillants à l’usage de compatriotes. Un exemple édifiant :

Dans l’intérieur des terres, chez les hommes rudes du campo, un ouvrier qui vous fait un tour de con, il faut l’engueuler vertement, ou le virer sur le champ, ou éventuellement lui balancer votre poing dans la figure. C’est la règle du jeu, il comprendra. Si vous le menacez simplement de l’un ou de l’autre, il l’interprétera comme de la faiblesse et vous fera, volontairement, une connerie pire encore.

Il est courant que les mœurs soient restées les mêmes que les nôtres, d´ il y a 2 ou 300 ans.
(Enfin dans certaines banlieues françaises, ces pratiques sont largement de retour).

Comment devenir minoritaire

Ma dernière trouvaille est de me faire passer pour un Arabe. Les universités américaines sont ouvertement soumises aux règles de la discrimination positive (affirmative action), ont des quotas de minorités ethniques à embaucher, et encouragent explicitement les candidatures d’Africains, de Latinos ou de Roms.

On me demande systématiquement si je suis « latino », et on fait tout pour me forcer à dire oui. les Américains sont si désireux d’embaucher des gens de cette minorité si imposante dans le pays, que les formulaires ne vous lâchent pas tant que vous n’avez pas avoué posséder un petit quelque chose de cubain, un peu de sang hispanique, un rien d’hérédité sud-américaine.

Moi, je ne peux vraiment rien pour eux, je me crois totalement non-espagnol. En revanche, Arabe ou Kabyle, Berbère des Cévennes, c’est envisageable.

C’est quand même malheureux d’être à ce point précaire sans rien de minoritaire. Ne nous voilons pas la face, je ne suis qu’une espèce de vieux beauf sans aucune aspérité politique. Blanc, mâle, diplômé de l’éducation supérieure, d’origine chrétienne, je n’ai aucune chance de profiter de cette discrimination positive. Ma précarité, ma glorieuse sagesse précaire, n’est pas (encore) considérée comme une tare sociale. Même mon orientation sexuelle est décevante : si au moins j’étais gay ou transsexuel, je pourrais peut-être monnayer cela contre un poste d’universitaire cool et queer. Je pourrais toujours prétendre être tout cela, me direz-vous, mais il faudrait pouvoir prouver que j’ai souffert d’une manière ou d’une autre de cet état de fait, or si j’ai souffert dans vie amoureuse, ce ne fut que par de cruelles beautés féminines. Et l’attraction de l’université trouve sa limite dans la perspective d’une opération chirurgicale : changer de sexe ne me déplairait pas fondamentalement (cela me permettrait peut-être d’approcher certaines femmes jusqu’alors inaccessibles), mais ce qui me rebuterait vraiment, ce serait de devoir supporter les conneries répétitives et bornées des Gender studies dans lesquelles ma situation de « trans » me destinerait inévitablement.

Ce qui me reste, c’est une autre forme de mensonge : m’inventer une ascendance kabyle. Mon nom de famille, Thouroude, a des assonances orientales : qu’on songe notamment à l’instrument à corde, le oud, ou aux prénoms bien connus Mouloud, Miloud. Physiquement, je fais aussi bien nord-africain qu’Européen du nord, cela ne fait pas de doute. J’ai pris des cours d’arabe, je peux donc faire illusion devant des Anglo-saxons postcolonialistes (surtout ceux qui étudient la littérature maghrébine car, si j’en juge par celles et ceux que j’ai croisés sur les îles britanniques, ils ne parlent pas un mot d’arabe).

Lors de l’entretien d’embauche, j’en mets des louches sur le racisme présumé de mes compatriotes les Français. Si les Américains sont aussi hostiles que les Britanniques à l’égard de la France, j’ai des chances d’être cru. Ils le croiront d’autant plus qu’ils nous voient déjà comme le peuple le plus raciste du monde ! (On me l’a dit officiellement lors d’examens oraux à Belfast).

Et si je ne sens pas que le poste est dans la poche, je sors l’arme fatal : « non seulement je suis arabe, mais je suis en fait une femme musulmane opérée pour devenir un homme. Mais je ne veux pas revenir sur cet épisode (cévenol) de ma vie douloureuse. Donnez-moi ce job et qu’on ne me parle jamais de cette opération de malheur, qui m’a privée du bonheur de vivre avec mon promis, Mouloud au grand cœur. »

Voilà, chers amis, à quoi est réduit vos jeunes diplômés, vos docteurs folamour, vos sages précaires en mal d’emploi.

Postuler en Amérique, depuis les Cévennes

C’est aujourd’hui la date limite pour les dossiers de candidature dans les universités américaines. J’ai postulé pour deux postes d’ Assistant Professor de français, dans les départements de Roman studies des universités de Californie et de Milwaukee.

C’est un soulagement d’en avoir terminé avec ces candidatures, un véritable soulagement. Pour moi, écrire en anglais des lettres de motivation, des projets et des CV, c’est une torture. Mon anglais est celui de la rue, mâtinée de connaissance universitaire. Si je lis sans problème, je m’exprime comme un étranger indécrottable. Je suis dans la position de l’immigré qui doit faire sa place dans une société aux codes raffinés qui lui échappent en partie.

J’imagine que ma position est celle d’un Russe, habitant en France depuis quelques années, ayant fait un doctorat de russe dans un pays francophone, donc légitime en tout point pour enseigner le russe et la culture slave, mais dont la maîtrise du français laisse à désirer. Ses possibilités d’obtenir un poste d’enseignant doivent dépendre entièrement des autres : si le département de russe est rempli de Français russophones, on peut avoir besoin de lui. Si l’équipe en place comprend déjà un ou deux Russes au fort accent, et si les couloirs de la fac connaissent déjà des relents de vodka et de mélancolie brumeuse, on se passera de ses services.

Mes trois « références » ont envoyé leur lettre de soutien (du moins j’espère qu’il s’agit bien de soutien !), et je suis heureux d’annoncer que maintenant, je peux hiberner un peu. Je postulerai encore, car on ne peut pas espérer être pris à Berkeley quand on est un sage précaire de quarante ans, mais au moins il ne sera pas dit que je n’ai pas essayé, et que j’ai laissé passer des caravanes sans lever le petit doigt.