Ma colocataire brésilienne

Elle vient de sortir de chez moi, elle m’a versé un mois de loyer et l’argent pour les factures de gaz et d’électricité. Elle est venue sans apporter le moindre bagage et est repartie faire la fête avec ses amies espagnols. Une jolie Brésilienne métis, au visage rond mais au corps élancé, habillé de noir, bottes et fourrure. 

Elle a besoin d’une chambre uniquement pour  ses weekends, car elle travaille sur un bateau toute la semaine. Un bateau de luxe, dans lequel elle s’occupe du Spa. Des clients prennent ce bateau uniquement pour se faire masser par ma nouvelle colocataire.

Elle nous a annoncé tout de go qu’elle était en instance de divorce, mais son mari continue de la conduire, de la servir. C’est lui qui l’aidera à déménager ses affaires dans ma maison.

Jamais je n’aurai autant rencontré de Brésiliens que lors de mon séjour à Belfast. Est-ce le signe de l’émergence du Brésil sur la scène internationale ?

Outre ces questions d’argent, elle est venue pour me demander quelles étaient « les règles de la maison ». Les règles ? Je n’ai pas su que lui répondre. Ici, il n’y pas d’autres règles que celle de respecter le sommeil et la vie privée des autres. Même pour le ménage, regardons les choses en face : tout le monde fait ce qu’il veut et au bout du compte, grosso modo, c’est moi qui me tape un peu tout. J’espère qu’elle n’a pas été trop déçue.

Elle dit qu’elle aime beaucoup danser, en particulier la salsa, le jeudi soir à La Boca. C’est drôle, nous y étions nous-mêmes avant noël! On a dû s’y croiser. Elle chante aussi, des chansons brésiliennes accompagnée d’un compatriote guitariste. Je lui dis que les Français sont des grands admirateurs de Chico Buarque, surtout grâce à O que será que será  mais aussi – pour ceux de ma génération – pour la superbe chanson qui accompagnait une publicité sensuelle qui m’a beaucoup fait rêver : Essa moça tá diferente. Gamin, je me disais que c’était impensable que des filles soient si belles, et invraisemblable que des chansons soient si érotiques. Depuis, j’ai bien essayé d’apprendre la samba ou la bossa nova à la guitare, mais en pure perte.

Je lui dis que mon amie brésilienne, Alinne, m’a fait découvrir il y a quelques années une chanteuse qui, paraît-il, n’est pas si populaire que cela : Marisa Monte. Ma colocataire en chante volontiers. Elle est surprise que je la connaisse et m’avoue qu’une de ses chansons est en réalité sa préférée, la meilleure de celles qu’elle interprète avec son guitariste. Laisse-moi deviner! C’est une chanson très triste, qui parle d’une source d’eau que l’on peut boire à l’aube pour effacer ses douleurs. Oui, c’est plus ou moins ça, dit-elle dans un sourire africain. Je cherche le titre, ça parle de « désillusion » : Dança da solidão.

C’est aussi ma chanson américaine préférée, mais je ne suis pas une référence en la matière, alors je me tais.

Elle part rejoindre ses joyeux amis, mais avant, une cliente lui offre cent livres sterling pour un massage, et elle vient la chercher en voiture jusque dans mon quartier malfamé.

Des atrocités de l’histoire

Pour nous, en Europe de l’ouest, le mal a un nom, un triple nom : Hitler, le nazisme, la solution finale.

Pour les Chinois, le mal a un nom : l’armée japonaise, qui est venue violer la Chine et sa capitale Nankin en 1937.

Dans les courants universitaires à la mode, tels que le postcolonialisme, le grand événement de l’histoire humaine n’est pas le nazisme, ni le communisme (ce serait trop ethnocentrique), mais la colonisation et la traite des esclaves.

Mais de nouveaux mouvements historiographiques apparaissent, qui relativisent tout cela. Pour reprendre une vieille problématique déjà abordée ici, n’hésitons pas à dire qu’ils minimisent les crimes contre l’humanité évoqués ci-dessus. Pas forcément produites par des historiens, ces recherches peuvent l’être par des philosophes, des littéraires, des démographes, des économistes…

Steven Pinker, par exemple, est un psychologue, et il cherche à prouver que l’humanité va en s’améliorant, contrairement aux idées reçues. Que nous serions plus doux et civilisés qu’autrefois. Que nos crimes récents, nos génocides, nos massacres, sont très vilains, mais qu’ils sont quand même la marque d’une humanité plus apaisée, plus respectueuse de la vie que celle des siècles passés. 

On était bien plus « atroces » autrefois, et Pinker nous le prouve en dressant une liste des catastrophes humaines. Classées par le nombre de morts qu’elles ont causées, ces atrocités sont ensuite « recalculées » pour donner un équivalent du nombre de morts au XXe siècle. La population mondiale n’étant pas la même aujourd’hui qu’il y a deux mille ans, une guerre d’un million de morts était un événement beaucoup plus grave lorsque la terre ne comptait que quelques millions d’âmes qu’aujourd’hui, lorsqu’elle en compte 9 milliards.

Selon ces calculs, l’événement qui remporte la palme de l’atrocité dans l’histoire est : 

1- La rébellion d’An Lushan (8ème siècle), 36 millions de morts (équivalent de 429 millions au XXe).

Cela ne vous en bouche-t-il pas un coin ? Connaissiez-vous seulement An Lushan ? Si moi je le connais, c’est parce que j’ai vécu en Chine, et que cet épisode de la dynastie Tang a été l’objet de très beaux poèmes et d’opéras à vous couper le souffle d’émotion.

An Lushan était un général fidèle à l’empereur, mais lorsque ce dernier est mort, il a voulu devenir lui-même empereur. La guerre qui a fait rage entre l’armée impériale et celle d’An Lushan a pris des dimensions cosmiques : ces hommes étaient prêts à décimer la terre entière.

Suivent ces événements :

2- La conquête Mongole (13ème siècle), 40 millions (278 au XXe)

3- La traite des esclaves dans le monde arabo-musulman  (du 7ème au 19ème siècle), 18 millions de morts (132 au XXe)

4- La chute de la dynastie Ming (17ème siècle), 25 millions de morts (112 au XXe)

5- La chute de Rome (du 3ème au 5ème siècle), 8 millions de morts (105 au XXe)

6- Timur Lenk (14ème et 15ème siècle), 17millions de morts (100 au XXe)

7- L’extermination des Indiens d’Amérique (15ème-19ème siècle), 20 millions de morts (92 au XXe)

8- La traite des esclaves atlantique (le commerce triangulaire).

9- La deuxième guerre mondiale

10- La rébellion des Taiping (19ème siècle), 20 millions de morts (40 millions)

Après, on continue avec de joyeux zozos. Dans l’ordre : Mao Zedong, l’Inde britannique, la guerre de 30 ans, la Russie du 16ème siècle, Staline, la première guerre mondiale, les guerres de religion en France, le Congo, les guerres napoléoniennes, et enfin la guerre civile russe.

N’est-ce pas que cela en fiche un coup, et qu’on a du mal à s’y retrouver dans cette histoire mondiale.

Et puis, c’était qui, c’était quoi, ce Timur Lenk ?

 

L’anglais, créole médiéval

Mon ami D., juif américain éternel exilé, n’a aucune famille en Europe. Tous ceux qui n’ont pas émigré en Amérique sont morts.

Je lui demande s’il n’est pas fatigué, ou amer, d’habiter en Europe. Il me dit que pour lui l’Irlande et le Grande-Bretagne, ce n’est pas l’Europe.

« Pour moi, l’Europe, ce sont des pays où l’on ne parle pas anglais. »

Voilà qui est fort de café. Il n’y a pas plus européen que la langue anglaise : n’est-ce pas un créole typiquement médiéval ? Un mélange harmonieux de vieux français et de saxon ? L’anglais, c’est l’Union européenne avant l’heure.

De la noirceur des Lumières à l’obscurité baroque : « Mobile » de Butor

Selon Michel Butor, les Etats-Unis sont à la fois le lieu d’une nature magnifique et celui d’une construction politique problématique. Alors pour rendre compte d’un territoire fascinant, d’un espace de rencontres interethniques (Amérindiens, Européens et Africains) et de l’émergence d’un système politique basé sur une pluralité de discours, Butor invente ce récit de voyage en forme d’agencements incomplets : Mobile (1962).

Si l’on en croit les multiples parcours auxquels ces agencements nous invitent, on peut déceler l’idée que l’idéologie politique qui fonde le modèle américain est à trouver dans les idéaux des Lumières, mais que ces idéaux sont constamment obscurcis par des tendances tout aussi fortes au rejet de l’autre, au dogmatisme et au sectarisme.

Bienvenue au Kansas

Le chapitre (si l’on peut parler de chapitre) qui commence par « BIENVENUE AU KANSAS » (p.104), décline de plusieurs manières le thème de la couleur noire, celui de la religion et celui des Indiens. Cela commence par des phrases sans connexion et sans explication : « Même quand ils n’ont pas l’air noir, ils sont noirs… Ils sont encore plus noirs que le noir » (p.104). Ce noir se révèle être celui des hommes d’église chrétiens (« Leurs pasteurs noirs à Bible noireLeurs prêtres noirs à soutane noire »), et le narrateur de ces phrases est essentiellement mobile, car tantôt extérieur (leurs pasteurs), tantôt intérieur à la religion, renversant alors la perception colorée des mêmes phénomènes (Notre religion si blanche).

Le thème du noir fait écho à la mention constante de la nuit : « Les bois la nuit… Les lacs la nuitLa nuit sur toutes les églises » (pp.109-112), et à l’importation d’esclaves venus d’Afrique, esclaves qui servent d’ « écran noir » entre les Européens et les Indiens. Dans le chapitre, d’autres couleurs apparaissent timidement, mais le noir s’impose comme une obsession : « Les couleurs ont commencé à fleurir sur leurs chemises, mais le mot couleur s’était mis à vouloir dire noir » (p.112). Cet usage mélodique du mot « noir », résonnant dans celui de « nuit », réapparaît quelques pages plus loin avec des extraits d’un grand classique américain de la pensée politique, Notes sur l’Etat de Virginie (1781) de Thomas Jefferson.

Jefferson, sa maison et les hommes noirs

La question qui se pose alors à l’écrivain voyageur est de savoir quelle attitude adopter vis-à-vis de la question raciale en Amérique. L’équilibre à sauvegarder est celui qui esquive l’écueil du jugement de valeur ou de la discussion politique, qui transformerait le récit en essai, et qui évite en même temps le relativisme absolu qui justifierait toutes les idéologies. Butor tranche cette question en faisant jouer ces agencements et, par le jeu des pièces du mobile qui se retrouvent contigües à d’autres pièces très éloignées, il met la pensée de Jefferson en présence de la couleur noire, elle-même en résonnance avec le thème de l’architecture. Pour ce travail de collage mouvant, Butor (et le lecteur, tout autant) fait preuve de patience et de construction méthodique : Jefferson est d’abord introduit au début de Mobile par une citation de la Déclaration d’Indépendance dont Jefferson est l’auteur : « … Nous tenons pour évidentes ces vérités : que tous les hommes ont été créés égaux… », puis en la faisant suivre d’une citation célèbre sur la nécessité d’exclure les Noirs d’Amérique, pour éviter les conflits qui, d’après Jefferson, « ne se termineraient que dans l’extermination de l’une des deux races… » (p.43).

A strictement parler, les deux propositions ne sont pas contradictoires ; il est possible de stipuler l’égalité des hommes et la déportation d’une partie d’entre eux, même si l’idée est choquante. Mais c’est dans la réapparition de Jefferson au centre de Mobile que l’ironie du collage de Butor prend tout son sens. Après avoir traité de la couleur noire, les détails apportés par Jefferson sur l’infériorité naturelle des hommes noirs créent un sentiment de malaise, non seulement à cause du racisme de l’idée, mais à cause de la contamination par le racisme de l’ensemble de l’idéologie des pères fondateurs des Etats-Unis. Homme des Lumières, présenté comme tel, instruit et humaniste, le troisième président des Etats-Unis est montré comme prenant un soin égal à parler d’architecture pour sa maison de Monticello qu’à distinguer entre les races humaines leurs mérites respectifs. Le rapprochement entre les deux types de discours crée un sentiment de scandale intellectuel qui mène à penser que ce sont les idéaux des Lumières eux-mêmes qui sont contaminés, par contigüité et capillarité, par une forme de racisme transcendantal. Butor rejoint par là les travaux des sciences sociales des années 60, qui avaient introduit le soupçon dans l’idéal humaniste européen, et avaient repéré l’idéologie technocratique et hégémonique derrière les idéaux démocratiques et républicains.

C’est à la fin de Mobile que les différents éléments évoqués ici, la couleur noire, les hommes venus d’Afrique, les travaux intellectuels de Jefferson, l’architecture de Monticello, se nouent et forment un tableau ouvert à toutes les interprétations :

 « Thomas Jefferson,

                          à Monticello, fit installer les logements de ses esclaves sous la terrasse du Sud, de telle sorte que leurs allées et venues ne gênassent point les regards. » (Mobile, p.314)

En une seule phrase, et sans prononcer le moindre jugement, Butor ramasse l’ignominie de la culture occidentale, incarnée dans l’utopie américaine, et exprimée dans le raffinement urbanistique qui symbolise la bonne conscience bourgeoise : organiser la disparition des pauvres en les soustrayant à la vue, par une construction complexe, fruit d’une longue éducation. Il est inutile de souligner, par une voix supplémentaire, la collaboration effective entre arts libéraux, logements sociaux et idéologie raciste que l’on peut lire dans ce passage. Butor a trouvé l’équilibre entre différents fragments apparemment incompatibles. Cet équilibre est celui de la contigüité passagère, furtive et presque imperceptible – ce développement sur Jefferson et la question raciale n’a pas été relevé par les critiques que j’ai lus sur Mobile de Butor, car aucune thématique de ce livre ne s’impose comme étant incontournable. 

Leibniz en Amérique

En revanche, Roland Barthes décèle dans Mobile un art du « bricolage » qui cherche à faire « un puzzle magistral, le puzzle du meilleur possible » (Barthes, « Littérature et discontinu », in Œuvres I, p.1307), sachant que la vraie question est celle de la « compossibilité », terme que Barthes emprunte à Leibniz.

Jefferson est possible, les esclaves sont possibles, mais ce qu’il faut rendre compossible, c’est un Jefferson raciste et éclairé, dans un continent noir et indien, républicain, colonialiste et humaniste. Il s’agit de faire tenir ensemble des fragments discontinus qui semblent incompatibles entre eux. La compossibilité, chez Leibniz, consistait à expliquer comment le monde de Dieu pouvait abriter le mal et la damnation, comment le péché pouvait être possible dans un monde créé par un être parfait. Il concluait dans La Monadologie que le meilleur des mondes possibles incluait Adam pécheur. Adam aurait pu ne pas pécher, mais pour que cette possibilité se réalise, il aurait fallu un autre monde, moins parfait que celui-ci où Adam a péché. Butor, de son côté, a cherché à bricoler le meilleur des puzzles possibles dans lequel Jefferson a péché. La méthode de Butor est appropriée à l’Amérique, selon Barthes, car c’est un « essai de contiguïtés, de déplacements, de retours, d’entrées portant sur des énumérations nominales, des fragments oniriques, des légendes, des saveurs, des couleurs ou de simples bruits toponymiques dont l’ensemble représente … la « compossibilité » de la guerre et de la puissance. »

Barthes rapproche Mobile des grands récits énumératifs d’Homère et d’Eschyle. Reichler le rapporte à l’origine de l’imprimerie. C’est certainement le signe d’une expérimentation littéraire assez complète et radicale pour convoquer chez le lecteur les références les moins compossibles et les plus matricielles.

« Je suis vraiment, vraiment excitée »

Cette déclaration de la jeune Ruth Ellen Brosseau exprime sa joie d’être élue députée d’une circonscription du Québec, alors même qu’elle se trouvait à Las Végas pendant une partie de la campagne, qu’elle n’a jamais mis les pieds dans ladite circonscription, et qu’elle a avoué ne pas même parler français.

Elle n’a donc pas fait campagne. Elle n’était qu’un nom, pour que son parti, le Nouveau Parti Démocratique (NPD, gauche), puisse avoir des candidats partout. Il n’y avait aucun espoir que la jeune serveuse d’un café du campus universitaire d’Ottawa soit élue. Mais c’était sans compter la fameuse « vague orange » qui s’est abattue sur le Québec. Orange comme la couleur de ce parti de gauche, qui est devenu à la surprise générale le deuxième parti du Canada (après les conservateurs), et le premier au Québec. 

J’ai eu la chance de rencontrer plusieurs Québécois qui m’ont parlé de politique, pendant mon séjour. Je m’attendais un peu à ce que les gens n’aient pas envie de parler des élections, ou qu’ils rejetassent la classe politique d’un revers de la main, mais il n’en fut rien. Tout ceux que j’ai rencontrés m’ont donné leur sentiment avec grâce, et en prenant le temps de s’expliquer.

Les élections du Canada ont été peu relayé en Europe, mais elles sont très intéressantes. Le conservateur Stephen Harper a été reconduit aux affaires et a obtenu la majorité absolue à l’assemblée (sans avoir eu la majorité des voix). La surprise a été créée par le parti de gauche NPD, comme je viens de le dire, mais aussi, surtout, par le fait que le « Bloc québécois » se soit effondré. La plupart des électeurs du Québec ont reporté leurs voix sur le NPD, dont le leader est charismatique.

Cet événement fait couler beaucoup d’encre, et fait parler, parce qu’on n’est pas encore capable d’en prendre la mesure. Est-ce la fin du souverainisme québécois ? Certains, surtout les anglophones, se réjouissent de voir que le parti le plus fort au Québec soit « fédéraliste », c’est-à-dire qu’il place son action sur l’ensemble du pays, plutôt que de se sconcentrer sur les intérêts du seul Québec.

Mais le paradoxe de ce résultat, c’est que même sans parti souverainiste, le Québec affiche sa différence : seule cette province a voté massivement pour le parti d’opposition de gauche, alors que toutes les autres provinces ont voté conservateur. Le paradoxe est qu’un parti fédéraliste puisse prendre le leadership de l’opposition à l’échelle du pays par la seule grâce de la province francophone.

Comme me l’a dit un cafetier de la vieille ville de Québec, avec cette modestie bonhomme qui donne à nos cousins d’Amérique un charme fou  : « Ben c’est ça, on n’a rien contre les Canadiens, t’sais, mais on n’est pas pareils, quoi, on n’a pas la même culture. C’est correct… » Jonathan, un jeune entrepreneur qui m’a conduit de Québec à Montréal, m’a avoué que si les Québécois avaient su à l’avance les résultats, ils n’auraient jamais abandonné le Bloc québécois.

Alors la petite Brosseau, après une semaine de silence où tout le monde lançait des avis de recherche satiriques dans les médias, vient de donner sa première interview, au journal fédéraliste La Presse. Elle se dit très excitée d’aller voir un peu à quoi ressemble sa circonscription, et qu’elle a repris des cours de français pour devenir complètement bilingue.

Révolution tranquille et Canadiens français

J'avais toujours cru que les francophones du Canada fomaient une grande famille culturelle. Or, comme les choses sont toujours plus compliquées qu'il n'est nécessaire, c'est tout à fait inexact.

Si j'en crois Estelle et Laurent (je cite des noms, je m'en fous: si je tombe, vous tombez avec moi), avant les années 60, il n'y avait pas trop de différences entre "Canadiens français", jusqu'à ce qu'éclate la "Révolution tranquille".

La révolution tranquille fut un grand mouvement de transformation du Québec, pour une reprise en main de la gouvernance provinciale, contre l'influence de l'Eglise et contre l'hégémonie anglophone. Ce mouvement révolutionnaire combinait une lutte identitaire des francophones, une volonté de modernisation du Québec, une renaissance artistique francophone. Un tournant politique aussi, plus social, plus volontariste sur le plan culturel.

L'idée d'une "nation québécoise" a fini par s'imposer dans tout le Canada. On ne voulait plus être désigné comme "Canadiens français" car les Québécois ne sont pas forcément des descendants de Français. De même que les Américains peuvent venir de partout et parler anglais avec cet accent reconnaissable, de même, un Québécois vient d'Italie, de Grèce, du Sri Lanka, d'Haïti, et il parle français, avec ce joli accent qu'on aime tant chez nous. Il parle anglais aussi, et souvent une autre langue encore. 

C'est ce mouvement qui peut faire comprendre que les chanteurs connus en France, tels que Félix Leclerc et Gilles Vigneau, pouvaient parler de "liberté" quand ils pensaient à l'indépendance. Dans les festival de musique populaire, des baba cool arboraient des drapeaux et des pancartes "Québec" : ce n'était pas une fierté fermée sur elle-même, mais un discours d'émancipation. Ce mouvement des années 60 fait aussi comprendre qu'un De Gaulle ait pu déclarer brutalement : "Vive le Québec libre". Dans quelle galère allait-il se fourrer, le général ?

Jonathan, le chauffeur avec qui j'ai fait la route pendant trois heures, (je donne les noms, je vous dis), m'a expliqué que les francophones, avant cette "révolution", étaient en effet des citoyens de seconde zone, que toutes les entreprises étaient possédées par les anglophones, et qu'il fallait un mouvement de révolte pour débloquer la situation. D'où, depuis, une tendance, toujours palpable aujourd'hui, souverainiste et séparatiste chez les Québécois.

Mais les francophones qui ne vivent pas au Québec ? Eux n'ont pas connu de révolution tranquille, et leur culture est, paraît-il, menacée. leur français s'éloigne de plus en plus du français parlé à Montréal et Québec... Ils ont pourtant des écrivains et des chanteurs de talent. Le grand professeur François Paré, qui organisait le colloque, a publié plusieurs livres sur ces écrivains, et développé des théories qui sont devenues très influentes dans les études littéraires canadiennes francophones.

En fin de colloque, nous avons eu le plaisir d'écouter une jeune chanteuse francophone de l'Ontario, Cindy Doire. Elle avait commencé sa carrière en anglais, jusqu'à ce qu'un jour un festival littéraire l'invite à se produire devant des écrivains et lecteurs francophones. Elle s'est dit "mince, je n'ai que des chansons anglaises... je vais "déterrer" ma langue et écrire quelque chose en français". Elle a ainsi commencé une belle chanson country sur son premier amoureux : "Mon premier amant était un bûcheron..."

Ce qui m'amusait, dans ces conférences sur la culture franco-ontarienne, c'était combien les Québécois se complaisaient à dire qu'ils ne comprenaient rien à ce que disaient certains "francophones" des autres provinces. Les Québécois, si j'en crois Jonathan, sont assez peu appréciés par les francophones des autres provinces, car ils reproduisent avec eux le mépris qu'ils ressentent de la part des Français. Dans leurs représentations, les Français se moquent des Québécois et les accusent de "parler mal", alors inconsciemment, ils accusent les Ontariens et les Français des prairies de "mal parler". Quel manège attendrissant.

Lire ou dire une conférence ?

A mon habitude, je n’ai pas lu le texte de ma conférence, mais je l’ai « parlé », comme un bonimenteur vend des cravates. C’est mon truc, ma marque de fabrique. J’allais dire c’est mon style, mais pour dire le vrai, je commence à douter de mes habitudes.

Jusqu’à ce colloque canadien, ma conviction était que, pour l’auditoire, il était plus agréable que l’on s’adresse à lui et qu’on lui délivre les résultats de ses recherches plutôt qu’on lui fasse une lecture indigeste. Il me semblait qu’il était préférable de rester concentré sur quelques points bien sentis, plutôt que d’entrer dans des détails trop indigestes à l’oral.

Je pensais que la plupart du temps, les conférences lues étaient des exercices trop ennuyeux pour tout le monde. Qu’il lui fallait un coup de jeune, un coup de brosse, pour lui redonner quelque chose d’engagé et de vivant. Et pour que les idées énoncées soient vraiment comprises, intégrées et discutées par les auditeurs, il valait mieux donner l’impression d’improviser. Les conférences lues de manière monocorde me donnaient l’impression de chercher à cacher des lacunes éventuelles sous un flot rapide de paroles. Le double but de ces « lectures », pensais-je, était d’impressionner autrui (plutôt que de partager des idées avec lui) et d’éviter les questions pièges. Les jeunes universitaires, il est vrai, ont parfois une peur bleues des questions, alors qu’il suffit, si l’on est incapable de répondre, d’avouer qu’on n’a aucune réponse.

Cela étant dit, je dois avouer que je commence à douter de la qualité des performances orales dont je m’enorgueillais jusque récemment et que je croyais plus respectueuses du public. Je me demande maintenant si le fait de parler, plutôt que de lire, ne rend pas le propos moins dense et finalement moins intéressant. Il est vrai que dans une phrase écrite, on peut dire plus de choses, et, par des tours rhétoriques, montrer de plus nombreuses options. On peut nuancer davantage.

Et puis je crois qu’en définitive, improviser est perçu comme de la désinvolture, du manque de sérieux. Dans le regard des personnes présentes dans la salle de conférence, c’est ce que j’ai cru lire. « Quand même, pensent-ils, il aurait pu faire l’effort de préparer sa conférence ». Je l’avais préparé, mais je voulais rendre mon propos directement audible.

Il y a, dans l’attitude plus classique qui consiste à lire sa conférence, une forme de modestie qu’il convient de respecter et de comprendre davantage. Rester derrière son papier est aussi un code de politesse que je n’avais pas mesuré jusqu’à présent. Je croyais naïvement que les gens se cachaient derrière leurs feuillets par manque d’aise, ou pire, par manque de maîtrise de leur sujet, mais je me fourvoyais comme d’habitude. C’est au contraire pour eux une manière d’effacer l’ego derrière une prose impersonnelle et une gestuelle minimale, et ainsi, de laisser l’auditoire plus libre d’accueillir comme il le veut les idées prononcées.

Malgré tout, quand j’ai vu, la semaine suivante, un conteur nous parler de la création littéraire contemporaine en lisant un papier, je me suis dit qu’il exagérait. Le sage précaire ne se convertit pas trop facilement.

Polémique sur la langue et la littérature

Grâce à ce colloque, j’ai pu mieux comprendre un ensemble de dogmes et d’idéologies qui informent les façons de penser dans le monde universitaire, un peu partout dans le monde.

La chose a été dite par un Africain à la tribune, a rencontré un assentiment unanime et a été redit comme une vérité absolue ici et là. L’idée qu’il y a une triade idéologique créée au XIXe siècle et qui unit la langue, la littérature et la nation. Depuis cette époque, on perçoit la littérature, et on l’enseigne, comme une émanation de l’esprit d’une nation, son génie, et donc le nationalisme devient inséparable de la littérature.

Malheureusement, si l’on parle et écrit le français dans des endroits différents comme l’Afrique ou les îles de Caraïbe, on est forcément réduit à n’être qu’une marge, une périphérie de la culture nationale française. Il faut donc déconstruire cette triade, déconstruire l’idée même de nation afin de libérer les littératures et décentraliser les usages du français.

Le problème avec cette théorie, c’est que les gens en viennent à croire que la littérature n’existe que depuis le XIXe siècle. J’ai eu une discussion houleuse sur ce sujet dans un pub, avec un jeune professeur français qui enseigne aux Etats-Unis. Il disait que la « littérature » était un projet national qui n’existait que depuis Mme de Stael et qui était mort récemment, disons vers le nouveau roman. Avant le XIXe siècle, il n’y a pas de littérature française, car le mot même de littérature n’existait pas. Pour ce jeune homme, désigner les romans de Chrétien de Troyes, les chansons des Troubadours ou la Chanson de Roland, comme de la littérature était ridicule. C’est moi qui projetais sur ces oeuvres ma conception nationaliste de la littérature. Que je lise le livre de Marco Polo comme un récit de voyage qui appartient à la même tradition que ceux de Nicolas Bouvier est pour l’idéologie dominante actuelle aussi insensé qu’un Africain qui déclamerait « mes ancêtres les Gaulois ». De l’idéologie aveugle, de la propagande culturelle.

Quand j’ai dit à ce sympathique universitaire que la littérature, c’était avant tout l’art de « faire de l’art avec des mots », indépendamment des récupérations idéologiques, politiques et autres, il m’a pris pour un réactionnaire.

Une chercheuse a dit, lors d’une table ronde : « J’ai abandonné le ‘plaisir du texte’ et oui, je crois que la connaissance du contexte est importante pour comprendre les textes. »

Quand j’ai abordé le nom de Proust, un autre chercheur à dit : « Mais qui lit Proust ? »

On se souvient peut-être d’un billet où il était question de la détestation de la littérature, vécue dans la critique postcolonialiste. Ce rejet de la littérature est en fait plus global et plus inquiétant. Inquiétant pour deux raisons : d’abord parce qu’il est daté, il remonte aux recherches narratologiques, textualistes et politiques des années 1960, ensuite parce que je me demande s’il est encore possible, dans ce contexte, de trouver du travail à l’université si l’on a pour objectif premier de communiquer de l’enthousiasme et du désir de savoir.

Diaspora, Mémoire et Formes

C’était un superbe colloque, qui m’a beaucoup stimulé. Comme quoi, le monde universitaire a encore de la niaque, ce dont je n’ai jamais douté.

Trois jours dans un hôtel très élégant de la ville de Kitchener, dans la province de l’Ontario. Des participants qui venaient du Canada, des Etats-Unis, des Caraïbes, d’Afrique et d’Europe. Je faisais partie des rares qui venaient d’Europe, grâce à quoi je me suis senti puissamment dépaysé. Tout s’est déroulé en français, mais le contenu théorique était tellement différent de ce qui se fait en Europe que j’étais toujours sur une sorte de nuage, comprenant les choses avec retard. Parfois je ne comprenais plus rien, puis je comprenais à nouveau, puis je comprenais que je n’avais rien compris. C’était délicieux.

Parmi les Canadiens francophones, il y avait des Québécois, mais aussi des Franco-Ontariens, ainsi que des Français « des Prairies », c’est-à-dire des provinces de l’ouest (Alberta, Colombie britannique…). Comme nous étions en Ontario, j’ai beaucoup entendu parler d’écrivains de cette province, et les universitaires du coin parlent sans complexe de cette culture, de leurs écrivains, comme s’ils étaient d’une importance mondiale. Et ils le sont peut-être, d’ailleurs, qu’en sais-je moi ? J’en suis venu à me demander si Daniel Poliquin n’était pas le Kafka des temps post-industriels…

Il y avait aussi des chercheurs de différentes diasporas, de toutes les couleurs et de tous les accents. Je me trompe : il n’y avait personne d’origine asiatique, cela est une lacune.

Sinon, des belles femmes aux métissages étourdissants. Une francophone d’origine sri-lankaise, élevée au Québec et enseignant aux Etats-Unis. Une Française d’origine berbère qui cite Nietsche en anglais dans un prodigieux accent new-yorkais. Un Français du Forez, qui a échangé le bel accent stéphanois pour un accent anglais qui fait qu’on le croit natif de Grande Bretagne. Au bout d’un moment, on ne sait vraiment plus qui on est ni d’où l’on vient.

La question, alors, reste entière dans mon esprit : y a-t-il des formes de narrations qui soient propres aux littératures produites dans des diasporas, par des migrants et des exilés. Et surtout, y a-t-il des formes de récits qui soient incompatibles avec cette situation de déracinement ? A côté de moi qui ai parlé de la forme « récit de voyage », d’autres ont examiné la question de l’essai, et de l’autobiographique. Affaire à suivre.

Conférence en chambre d’hôtel

Il pleut sur Toronto. C’est une bonne nouvelle pour moi, car ça me force à passer plus de temps dans ma chambre d’hôtel. Je dois préparer ma conférence pour le week-end prochain.

C’est un luxe inouï de pouvoir rester dans une chambre d’hôtel à Toronto. Je sors une ou deux fois dans la journée pour manger, pour lire dans un café, et j’en profite pour regarder intensément cette ville que j’aime et qui m’impressionne. Je n’ai pas le temps de la visiter extensivement, malheureusement. Je n’aurai pas le temps de visiter ses musées, par exemple, ce qui est nouveau chez moi. Le beau musée des beaux-arts, devant lequel je suis passé hier matin, quand je tirais ma valise, je suis triste de le laisser derrière moi.

Mais c’est ainsi, et le bonheur de vivre dans le luxe précaire me console. Le luxe de passer du temps dans un hôtel un peu pourri, pour préparer une conférence. Pour un traîne-savate comme moi, c’est un luxe encore supérieur à celui de se promener au musée. Et comme je range le luxe au premier rang de mes préoccupations existentielles, je peux dire que je suis comblé.

J’ai apporté quelques livres avec moi, et j’en ai acheté quelques uns, dans la librairie « Gallimard Canada » de Montréal. Je lis les trois livres de voyage de Danny Laferrière, Je suis fatigué (2001), L’énigme du retour (2009) et Tout bouge autour de moi (2010).

Ce matin, j’ai lu un récit d’une Française d’origine vietnamienne, Kim Lefèvre : Retour à la saison des pluies est typique de ces textes d’immigrants qui ne peuvent s’abandonner à faire de la littérature de voyage. Elle parle de ses souvenirs, de sa mère, de ses soeurs. C’est très beau mais ça reste une littérature du moi, de la famille, de la mémoire et de l’identité. C’est toujours une question de temps, alors que le récit de voyage c’est de la géographie. Géographie physique et géographie humaine.

Le question que je (me) pose, dans cette conférence, c’est pourquoi la « littérature migrante » ne s’empare pas du récit de voyage, et préfère invariablement d’autres genres, tels que le roman, l’autobiographie et l’essai ?

Au détour d’un livre, dans un recueil d’essais, on perçoit que pourrait être un récit de voyage de migrant. Le Québécois d’origine iraquienne, Naim Kattan le fait par exemple. Le Camerounais Célestin Monga aussi, dans Un Bantou à Washington (écrit vingt ans après Un Bantou à Djibouti qui, lui, est vraiment un récit de voyage, fascinant en ceci que c’est un Africain de l’ouest qui visite l’Afrique de l’est).

Le libraire de Montréal me conseille le best-seller de la Vietnamienne Kim Thuy, dont Ru raconte son exil, le « Boat people » et le rêve américain réalisé au Québec. Il me l’a vendu comme un récit de voyage, mais non, ce n’en est pas un. C’est un récit de vie, une réflexion sensible et émotive sur la double identité. Comme d’habitude, suis-je tenté de dire.

Ce qui m’ennuie un peu, et me trouble dans mon luxe inouï de conférencier itinérant, c’est que je n’ai pas de conclusion à ma conférence. J’ai beaucoup d’idées, et des idées très bonnes, très intéressantes, stimulantes et affriolantes. J’ai des lignes de réflexions nettement dessinées, mais aucune conclusion.

Je tourne dans ma chambre d’hôtel et passe d’un livre à l’autre, mais ce n’est pas concluant.

Dans le doute, et assoiffé par tant de travail, je prends la décision de sortir boire une bière.