Star du luth

Shamsa n’a pas aimé Abadi Johar. Elle a apprécié sa virtuosité au oud, mais trouve sa voix vilaine et maladive. Elle ne cesse de me dire qu’elle a préféré les deux jeunes musiciens qui ont ouvert la deuxième partie du concert.

Il est vrai que les deux joueurs de oud et de mandole étaient magnifiques, mais la différence entre les deux performances ne doit pas mener à un malentendu.

Les deux premiers musiciens étaient de grands professionnels, de parfaits artistes, respectueux de leur public et de leur art. Ils ont livré une performance de toute beauté, toute de maîtrise et de sensibilité.

Abadi, c’est différent. Abadi n’est pas un grand professionnel, c’est une star. C’est pour cela que je l’ai comparé à Bob Dylan dans un post précédent. Il a déjà atteint les étoiles, il a déjà emmené la foule au septième ciel, alors il ne doit plus rien à personne. Il peut être décevant, et même il se doit d’être décevant, car son public veut croire en lui même quand il ne donne pas le maximum.

Miles Davis était une star. La plupart de ses concerts étaient mauvais, paraît-il. Il venait sur scène sans plaisir et tournait le dos au public. Il disait aux gens : vous m’aimez n’est-ce pas ? Moi, je vous méprise, vous n’êtes rien pour moi. Les gens l’adoraient aussi pour cela. Ils étaient indulgents, ils se disaient que Miles cherchait la magie entre sa trompette et lui, et que si jamais il la trouvait, il leur en ferait profiter et ce serait alors le plus beau jour de leur vie de mélomane.

Abadi Johar, sur la scène du Royal Opera House de Mascate, se comportait comme un Dieu du oud et du chant. De temps en temps, il donnait en offrande quelques minutes de jeu en soliste, et très vite se reposait derrière son orchestre d’émission de télévision.

Shamsa me traduisait le sens général des chansons, elles me paraissaient osées, et Shamsa était d’accord pour dire que c’était osé : Abadi parle d’amour physique, de désir, de la douleur d’une séparation. De l’attente de l’être aimé. Des sujets de chanson peu en accord avec la version rigoriste de l’islam que veut imposer le royaume d’Arabie Saoudite. Preuve s’il en est qu’Abadi Johar appartient à une autre réalité que nous autres, pauvres mortels. Lui seul a le droit, tiré d’on ne sait où, de dire des choses sensuelles en chantant et en jouant d’un instrument plus ou moins impur. Il a dépassé notre condition imprfaite, il passe entre les gouttes, il est aimé du très haut.

 

Enchantement du Oud

Les lecteurs de ce blog se souviennent peut-être que mes premiers pas en Oman on été baignés d’une musique enchanteresse. L’employé qui était venu me chercher à l’aéroport m’avait fait écouter un concert de toute beauté, constitué de trois voix qui venaient de tout le Moyen-Orient. J’avais seulement retenu que le chanteur principal, joueur de luth très célèbre, était d’Arabie Saoudite.

Plus tard, sur le campus de l’université de Nizwa, je cherchais cet employé pour qu’il me donne le nom de l’artiste. Plus ou moins par hasard je le retrouvais et lui demandais l’information. Il essaya d’écrire son nom en lettres romaines mais cela lui fut si difficile qu’il préféra abandonner. « Ecrivez le nom en arabe, ne vous inquiétez pas pour moi, je me le ferai traduire. » De retour à mon bureau, je fis traduire par mon collègue français d’origine tunisienne : il s’agissait d’Abadi Al Johar.

Pendant les semaines qui suivirent, j’accompagnais mes journées de travail de vidéos musicales. Abadi Johar et sa voix nasillarde, ses paroles osées, me paraissair être lointainement analogue à Bob Dylan, appartenant d’ailleurs à la même génération.

Ce soir, à l’Opéra de Mascate, en attendant l’entracte qui nous permettra d’entrer dans la salle de concert, je feuillette le programme de la soirée et que vois-je ? Abadi Johar en personne, ce soir sur la scène.

Je n’avais fait aucun effort pour savoir qui se produisait ce soir puisque je pensais n’y rien connaître en luth arabe, et la force de la coïncidence me saisit. J’essaie d’expliquer mon émotion à Shamsa mais mon histoire n’étant pas très relevée, elle fait seulement semblant de s’y intéresser.

La grande star entre sur scène sous les applaudissements nourris. Il semble clair qu’elle constitue le clou du spectacle. Un orchestre est en place, des cordes, des percussions, un clavier synthétique et une batterie au fond de la scène. Tout est fait pour soulager le vieux musicien et lui permettre de se reposer sur l’arrangement pléthorique.

Il joue d’abord un peu de oud et nous gratifie de quelques gammes. Le public applaudit soudain, au milieu des performances, ce qui doit être des moments de virtuosité particuliers. Assez rapidement, il laisse l’orchestre reprendre le dessus pour se cacher derrière. Il a l’attitude des stars, au rythme lent, à ne donner qu’un peu de lui-même. On l’a payé tellement cher pour qu’il se déplace qu’il tient à ne donner qu’un peu de son temps, et très peu de son énergie.

Le concert dure donc extrêmement peu. Quelques minutes, peut-être une demi heure, pas davantage. Quand la star se lève, tout le monde est surpris et n’applaudit qu’à peine. Abbadi s’attendait à une foule en délire, tout ce qu’il a est un applaudissement nourri. Musiciens de l’orchestre et soliste vedette attendaient des rappels triomphants, mais leur retour sur scène se fait dans un silence relatif.

Shamsa rigole. Elle aime ces moments d’improvisation et d’amateurisme éclairé.

Finalement, les musiciens de l’orchestre en ont assez et plient bagage pendant qu’Abbadi nous fait l’offrande d’une chanson seul au oud. Nous sommes dans le ravissement. Les musiciens passent et repassent sur scène, dévissent des trucs, referment leur boîte. C’est tout juste s’ils ne taillent pas une bavette pendant que le chanteur arabe déroule ses volutes et ses arabesques.

Le Royal Opera House, Mascate

Dans la voiture, Shamsa n’est plus du tout énervée. Elle me laisse conduire, pas tant parce que je suis un homme que parce qu’elle est une princesse. Elle respire calmement et se laisse habiter par sa fonction temporaire de princesse arabe. Ce soir, dans l’écrin de l’opéra, elle ne sera plus une Omanaise qui a vécu en Amérique, mais une espèce d’hybride arabe de haute fréquence. A part ses collègues et ses amis proches, personne ne la connaît dans cette ville, et elle a pris soin de ne pas se faire connaître. Son clan, ou sa tribu, sont des gens de la haute société qui font profession de ne pas suivre les us et coutumes de la classe moyenne.

Shamsa sera donc perçue comme une personne venue du Liban ou de Syrie, elle parlera un arabe difficile à localiser, et ne répondra jamais directement aux questions qu’on lui posera sur ses origines et son identité. Elle ne va pas à l’opéra pour nouer des contacts ni pour élargir son cercle d’amis, mais pour jouer la comédie, observer et en mettre plein la vue.

De toute façon, c’est très simple : personne ne lui parlera tant qu’elle restera près de moi, et elle compte se servir de mon corps cravaté comme un bouclier mondain. Elle s’est juste assurée que je porterais ce soir une tenue suffisamment élégante pour ne pas lui faire honte. Nous voyons apparaître le grandiose opéra : une impressionnante construction en pierre blanche, agrégation de volumes cubiques qui se déplient dans l’espace. Eclairé dans la nuit, ce monument est puissant et s’intègre parfaitement à l’urbanisme volontariste de la capitale d’Oman. Basse de taille, proche du sol et du niveau de la mer, blanche ou crème, élégante et ondulante aux affleurements des collines, la ville tient à garder sa taille humaine et sa sérénité. Elle ne veut pas imiter ses voisines postmodernes Dubai et Abu Dhabi. Plutôt que des gratte-ciel, Mascate voudrait se recouvrir de perles et de diamants qui s’étaleraient sur son corps voluptueux le long de la façade océanique.

C’est la volonté du Sultan Qabous, depuis son arrivée au pouvoir en 1970. Faire de l’Oman un pays éduqué, bien élevé, qui s’ouvrira à la modernité à son rythme, par le respect des traditions et de l’environnement. La volonté d’éducation du pouvoir en place est très évidente sur bien des points, mais la construction du Royal Opera House est sans doute la plus éclatante des démonstrations. Quand les pétrodollars ont permis au pays de sortir de la pauvreté, le sultan a décidé de laisser sa marque dans de grands travaux, et il a eu la sagesse de vouloir une grande maison dédiée à la musique et aux arts, en plus des inévitables mosquées que l’on se doit de construire par fidélité à la communauté des croyants.

Un diamant dans la ville dont tous les Omanais peuvent être fiers, l’opéra est évidemment élitiste, mais pas par ses tarifs. Ce soir, par exemple, les billets ont dû coûter moins de 10 euros. Une politique de subventions publiques assure l’accessibilité à la grande musique pour tous. La programmation est très bonne : une alternance de musique arabe et de musique occidentale. De grandes voix du monde lyrique se déplacent, des productions de qualité viennent d’Europe. Des stars de la musique populaire aussi, ainsi que des soirées à thème plus ou moins pédagogiques.

On retrouve cette attention à l’éducation du peuple dans les chaînes de radio. Le sultan a voulu que l’on crée Oman classique, que j’écoute tous les jours dans ma voiture. Non seulement la programmation est excellente, loin de se satisfaire d’une musique d’ascenseur qui enfilerait les tubes de musique classique comme des perles en plastique, mais les morceaux choisis sont accompagnés de commentaires en arabe et en anglais qui donnent la possibilité de se repérer dans l’histoire de la musique. Une radio pédagogique, en somme, qui parfois donne carrément des cours de musicologie, et qui témoigne d’un souci d’édification populaire presque émouvante à mes oreilles.

Arrivés au parking, nous sommes confiants sur le fait qu’on ne nous laissera pas entrer dans la salle de concert. Nous traînons sur l’esplanade minérale qui fait face à l’entrée. Des familles et des couples prennent des photos. Shamsa dit que l’architecture fait penser aux forts traditionnels d’Oman. Moi, je trouvais que la forme faisait plutôt penser à une mosquée un peu destructurée.

Ou plutôt, ce à quoi je pense quand je considère l’opéra, c’est à une pierre précieuse taillée et fermée sur elle-même. Un gros diamant crémeux, fait pour attirer les foules, mais qui garde son maximum d’énergie pour ceux qui entrent à l’intérieur. De fait, quand nous entrons, la lumière et les couleurs sont splendides. Ocres, moirées, satinées, elles baignent la démarche de Shamsa d’un velours doré.

Il faudra attendre l’entracte. Nous en profitons pour nous promener, tout seuls, dans les travées et le magnifique hall central du bâtiment. Comme souvent dans les opéras, un effort particulier est montré pour l’escalier central. Le tapis rouge est très agréable au pied et à l’oeil. Nous ne nous ennuyons pas à simplement regarder les détails décoratifs. Des plafonds richement ouvragés jusqu’aux carrelages, c’est un enchantement pour le visiteur d’un soir.

Le seul bémol, mais je n’en dis rien à mon amie, ce sont les toiles accrochées un peu partout. Des motifs orientalistes basés sur des photos d’Oman, des pêcheurs, des paysans, des Omanais de toutes classes qui dansent, qui chantent ou qui font le marché. Commandées à des artistes européens, ces toiles sont de vraies croûtes. On trouve les mêmes horreurs, imitées de Delacroix, de Géricault et de Fromentin, dans les hôtels particuliers du XVIe arrondissement de Paris rachetés par les émirs du Golfe. Leur manque de raffinement n’empêche pas d’apprécier le reste.

Nous nous promenons, ressortons, empruntons la galerie marchande de luxe, longeons les cafés et les boutiques de marques. Considérant encore l’architecture de l’extérieur, je peine à ranger l’opéra dans une catégorie claire et définitive. C’est un temple qui fait penser à l’Italie autant qu’à l’Arabie. Un décor d’opérette réussi, un peu kitsch mais avec de la tenue, de l’élégance, de la proportion, de la retenue. Je sens pousser sur ma face une moustache d’aristocrate austro-hongrois.

Je me dis que Shamsa est de ce point de vue infiniment adéquate à ces lieux. Elle se trouve elle aussi sur une ligne de fuite globalisée, harmonieuse et détonante, occidentalisée et arabisante. Une Sissi impératrice dans son décor naturel.

En retard à l’opéra de Mascate

Shamsa m’invite à l’opéra de Mascate. Elle a reçu des billets d’entrée pour le festival de luth qui a lieu en ce moment. Apparemment, il y a eu beaucoup de désistements à la dernière minute car le long weekend dont nous profitons en ce début décembre a été annoncé il y a quelques jours. Beaucoup de ceux qui avaient prévu d’aller à l’opéra ont décidé de partir à Dubai ou Dieu sait où.

Shamsa et moi sommes retenus respectivement à Mascate et à Birket el-Maouz pour des travaux à terminer. Moi de la recherche en littérature de voyage, elle de la géologie prospective. C’est beau la vie.

« Tu ne me parles jamais du sol omanais, de la géologie de ton pays…

– Fais pas chier. »

Nous échangeons harmonieusement en conduisant le quatre roues motrices de mon amie le long de la grande avenue Sultan Qaboos (tout ici s’appelle « Sultan Qaboos », l’université, la mosquée, la rue, le dispensaire de santé). L’avenue est décorée de couleurs propres à évoquer noël. Dans un pays musulman, c’est très étrange. S’il ne faisait pas doux, on se croirait dans une capitale européenne avec toutes ces guirlandes vertes, rouges et blanches.

En réalité il s’agit des célébrations de la fête nationale. On a revêtu la capitale et les voitures des couleurs du drapeau.  

Shamsa n’est pas encore allée à l’opéra de Mascate. Ce dernier n’a ouvert ses portes qu’en 2011 et elle n’est retournée en Oman que très récemment. Elle s’intéresse peu à la musique classique mais elle avait envie depuis son retour de visiter l’opéra et d’y passer une soirée. Ce soir, c’est l’occasion. Elle s’est habillée avec une élégance toute européenne, en ajoutant à se tenue noire et grise un voile qui couvre une chevelure nouée en chignon.

Nous arrivons en retard à l’opéra. J’évite de lui faire le moindre commentaire, mais moi, je peux le dire sur ce blog, j’étais prêt bien avant elle. Je tournais en rond dans son living room en feuilletant des livres de géologie, tandis qu’elle s’affairait entre sa chambre et sa salle de bains. Des livres publiés par la grande compagnie pétrolière du pays, Petroleum Development Oman (PDO). J’ai la vague impression que cette entreprise, sans doute le premier employeur du pays, se trouve à l’origine de toutes les productions culturelles qui peuvent exister sur le territoire.

Shamsa se préparait sans bruit, avec méthode, mais je la sentais nerveuse. Elle avait perdu une boucle d’oreille ou quelque chose. J’entendais, à ses pieds nus sur le carrelage, que tout n’allait pas aussi bien qu’elle le prétendait. Dans Oman’s Geological Heritage,  dont le nom d’auteur n’apparaît pas sur la couverture, je note des schémas impressionnants sur les différentes plaques techtoniques ayant par leurs mouvements et leurs frottements modelé la péninsule arabique. Le livre a beau être financé par PDO, il a l’air sérieux du point de vue scientifique et très beau du point de vue des photos de paysages minéraux.

« Pourquoi tu ne me parles jamais de la géologie de l’Oman ? Les formations, les roches, les sédimentations ?

– Laisse-moi tranquille. »

Oman se trouve au croisement de trois grandes plaques : la plaque indienne qui se balade vers le haut, la plaque eurasienne qui, elle, descend, si bien que leur collision crèe notamment la chaîne de l’Himalaya. Et à côté de la plaque indienne, la plaque arabique qui va dans la même direction que la plaque indienne (mais peut-être pas au même rythme, il faudra que je demande cela à Shamsa, un autre jour). Le détroit d’Ormuz, donc, qui se trouve entre l’Oman et l’Iran, est exactement un des points de rencontre entre la plaque eurasienne qui descend et la plaque arabe qui monte.

En parlant d’Eurasienne et d’Arabe qui monte, voilà Shamsa qui sort de la salle de bains auréolée d’un maquillage de princesse de cinéma, et de bijoux qui me font chavirer.

 

 

Pays en paix et en diversité

Nous vivons des temps historiques, par définition, mais il est toujours amusant pour l’esprit de se demander de quelle histoire il s’agit.

En ce moment, j’ai la sensation que le sultanat d’Oman vit une période de grande harmonie et de paix qui, avec l’aide du très haut, va perdurer, mais qui pourrait aussi bien se détériorer.

En deux mots, avant 1970, et la prise de pouvoir du sultan actuel, Oman était un pays encore assez pauvre et divisé.

Les grands récits qu’on peut lire, ceux des explorateurs britanniques des années d’après-guerre, décrivent tous un pays parcouru de grandes tensions, des seigneurs locaux régnant sur leur tribu et refusant tout compromis avec les puissances de la « modernité ». A la fin du Désert des déserts, Wilfred Thesiger montre même que mon petit village, Berket el-Maouz, et tout le massif montagneux de la montagne verte, est aux mains d’un imam ouvertement hostile au sultan de Mascate.

Ce qui s’est passé entre les années 50 et aujourd’hui, pour que le pays soit unifié, je ne le sais pas en détail, je suppose que le pétrole et la croissance économique y est pour beaucoup, mais je dois confesser mon manque de lumière. En tout cas, le sultan est aujourd’hui la seule figure de pouvoir légitime dans le pays.

Et ce qui est remarquable, c’est la diversité de la population. La présence d’un monarque absolu et l’unicité des hommages qu’on lui rend donne une impression d’homogénéité anthropologique. De même pour les habits qui définissent l’appartenance nationale, robe blanche pour les hommes, robe noire pour les femmes. En réalité il n’en est rien, et les habits traditionnels sont beaucoup plus bariolés et chamarrés que ceux qui sont portés au quotidien actuellement. Les visages aussi sont variés : Arabes des plaines, Bédouins du désert, tribus de la montagne, à cette diversité s’ajoutent tous les Omanais d’origine africaine.

Il n’est pas rare d’entendre parler swahili, par exemple, et mes amis arabophones me disent que l’arabe parlé ici est mâtiné de mots indiens et philippins.

C’est pour la tolérance et l’apparence d’harmonie qui règne dans ce creuset que j’espère voir durer cette page d’histoire pacifique.

 

Géologue

Shamsa est partie de Birket el-Maouz comme elle est apparue, en boulet de canon. Me laissant songeur sur la terre et le peuple d’Oman.

Dans sa voiture, sur le chemin du retour, elle m’a expliqué qu’elle était géologue de formation, et que c’est la raison pour laquelle elle a d’excellentes lumières sur le monde rural et sur le sol de son pays d’origine.

De naturel rêveur, j’imaginais qu’elle avait choisi cette voie des sciences de la terre par amour pour les paysages, pour la minéralité des montagnes multicolores qui peuplent le nord de l’Oman. Au fond, je pensais bêtement qu’elle avait élu cette science par amour de la poésie, ce qui est absurde car si c’est la poésie qu’elle avait aimée plus que tout (comme le sage précaire le prétend pour son propre compte), elle se serait directement inscrite en fac de lettres (choix que le sage précaire n’a pourtant pas fait malgré son attachement viscéral à la poésie !).

Ce sont ses parents qui l’ont convaincue d’étudier la géologie. Fraîchement débarqués en Amérique, ils ont à peine vu les changements qu’a connu l’Oman dans les années 1970, après la prise de pouvoir du sultan actuel, et ont réalisé combien le pétrole était en train de révolutionner l’économie du pays et la vie des gens.

Quand leur fille est née, au début des années 1980, ils se sont dit qu’elle travaillerait dans un secteur associé au pétrole, car ils étaient persuadés qu’elle retournerait au pays un jour. Eux-mêmes ont toujours désiré rentrer en Oman.

Shamsa a donc étudié sagement. Elle avoue n’avoir jamais été brillante en sciences, mais comme un diplôme en « pétrologie » ou en « géochimie » était le graal désiré par toute la famille, elle a grandi avec tout ce qui se faisait de publications en sciences vulgarisées, a bénéficié de tuteurs particuliers, de cours du soir et les parents ont même choisi stratégiquement d’aller habiter dans le Nouveau Mexique à cette fin. Cet Etat du sud des USA ressemble paraît-il aux paysages montagneux d’Oman et son université d’Etat est moins prestigieuse que d’autres, donc plus facile à intégrer selon eux.

Toute cette stratégie laisse peut-être à désirer mais elle a payé. Shamasa a fini par décrocher une licence (Bachelor of Sciences), en géologie dans la modeste New Mexico State University. C’est elle qui la désigne comme modeste, car la recherche n’y est pas vibrante, et que les rares étudiants qui veulent poursuivre leurs études vont tous faire un doctorat en Californie ou ailleurs.

Shamsa, elle, pensait plus à faire la fête qu’à se lancer dans de longues recherches. Sa licence lui a suffi pour trouver un bon travail dans la deuxième entreprise pétrolière du pays, Oman Oil Company.

Ce qu’elle y fait, dans cette compagnie pétrolière, elle n’a pas eu le temps de m’en parler car nous étions arrivés à Birket el-Mowz et qu’elle devait filer à Mascate. Tout ce que je sais, c’est qu’elle a parcouru les terres et les sous-sol de ce pays en long et en large et qu’elle a promis de m’en faire visiter quelques joyaux.

Le Wadi au fond du jardin

Le soleil va se coucher. Shamsa me regarde avec cet air de folie qui la rend illisible et insaisissable. Elle donne un léger coup de tête vers Jebel Akhdar (la Montagne Verte qui nous borde sur la gauche).

Tu veux toujours batifoler dans la rivière là-haut ?

Oui, dis-je. Je désire toujours les rivières, toujours les gorges. Tu es partante ? N’est-il pas trop tard ?

Au volant de son 4*4 toujours aussi sale elle quitte la route pour emprunter une piste qui part entre deux montagnes.

« Ok, ici c’est ma route préférée (elle dit souvent le mot favorite ; il y a toujours quelque chose qui est son quelque chose préféré, my favorite wadi, my favorite road), c’est ma route préférée, alors si tu ne saisis pas ta chance pour faire le con à travers la fenêtre, tu prends le volant et moi j’en profite. »

Ayant moyennement envie de faire le con, de quelque côté de la fenêtre que ce soit, je prends le volant et continue de nous enfoncer dans la vallée tandis que Shasma se contorsionne hors de la fenêtre ouverte et fait des acrobaties que je me refuse de regarder.

Une dizaine de kilomètres plus loin, nous garons le bolide sur des cailloux et partons marcher. Sur la première piscine perceptible, des enfants se baignent et s’amusent. Mon amie saute sur des rochers, je la suis. Nous remontons la vallée en passant par dessus l’eau.

Le paysage est magnifique. Un grand canyon à la roche blanche qui me fait penser aux gorges du Tarn ou du Verdon. Que ce paysage d’eau et de minéralité joyeuse se trouve ici, à quelques kilomètres de chez moi, est sans doute la meilleure nouvelle qu’a pu m’apporter Shamsa.

C’est donc ça un wadi ?

Oui, on appelle wadi tout ce qui se rapproche d’une vallée, un creux, une rivière entre deux hauteurs.

Elle emploie d’autres mots anglais que je ne connais pas.

Des adolescents à la peau foncée nous matent. Shamsa sait reconnaître qui est indien et qui est omanais. Pour moi, la différence importe peu, mais pour les femmes, il paraît que cela compte. Le facteur de dérangement potentiel serait différent en fonction de la provenance des jeunes gens.

En bon macho précaire, je conseille à mon guide de rester près de moi, que ma présence est en général un bon antidote aux emmerdements. Soit que je fais peur aux gens ou que je leur inspire du dégoût, il n’est jamais arrivé que de jeunes marlous viennent enquiquiner ma caravane.

Nous rejoignons la rivière après un long détour et nous baignons dans une eau assez chaude tandis que la nuit tombe. Nous marchons et nageons alternativement, selon la profondeur des piscines naturelles. Arrivés à la hauteur des adolescents, nous prenons note qu’il ne sera pas utile que mon amie se colle à moi : ils sont partis avant que la nuit tombe. Tu vois, dis-je à Shamsa, je t’avais annoncé que les ennuis me fuyaient. Ils s’évanouissent avant même que je me pointe.

Nous nous laissons glisser sur des petits rapides et mon exploratrice d’amie fait la planche dans de splendides ouvertures.

Tu reviendras quand il fera jour, dit-elle en s’approchant de moi. Il est à toi ce wadi. Tu peux même venir en courant, après le boulot. Ce n’est pas le plus beau, le plus grand ni le plus spectaculaire wadi d’Oman, mais c’est le tien. Il est là, juste au fond de ton jardin.

Retour fulgurant de l’être promis

J’ai vu débouler dans mon village Shamsa, la jolie Palestinienne qui avait enchanté ma nuit de Mascate en septembre. Elle me dit qu’elle connaît bien Birkat al Mowz pour avoir travaillé sur quelques projets agricoles dans la région.

Je suis ravi de la revoir, et bienheureux qu’elle désire se promener avec moi. Elle me propose d’aller dans un wadi, près du village. Un wadi est une rivière de montagne. Intérieurement je saute de joie. En quelques phrases à peine, elle a surpassé toutes mes attentes : projets agricoles, rivières, montagnes, connaissance des sols et des plantes, promenade, nage, crapahutage, gamahuchage. Cette fille concentre tout ce que j’aime dans mon nouveau pays.

Elle a attaché ses cheveux frisés et les a recouverts d’un foulard très seyant, noir et or, un joli voile qui peut être interprété à loisir, soit comme un signe de soumission religieuse soit comme un accessoire de mode. Loin de la robe de soirée légère de l’autre fois, elle est en jean délavé et en pull à manches longues.

Nous ne montons pas dans sa grosse voiture tout de suite. Nous marchons un peu dans le village. Nous escaladons un mur et longeons le falaj, chacun sur une bordure du mince canal. Notre conversation reprend très vite un cours rapide et intime. Elle me parle d’elle car nous passons près de la ferme abandonnée dans laquelle elle a travaillé. Nous nous déchaussons et nous trempons les pieds dans l’eau courante, à l’ombre des palmiers. C’est là qu’elle explique qui elle est, dans la lumière de fin d’après-midi.

Contrairement à ce qu’elle affirmait, elle est autant palestinienne que moi. Si son identité me paraissait si confuse l’autre soir à Mascate, c’est parce qu’elle devait dissimuler quelque chose. Les pieds massés par l’eau fraîche de la montagne, elle remue ses orteils en m’expliquant qu’elle est en fait Omanaise mais qu’elle a longtemps vécu en Amérique et que, dans son pays natal, elle se sent obligée de prétendre être une étrangère dans les soirées d’Occidentaux où l’on boit de l’alcool. Elle s’invente des passeports, des passés, des familles, et cela lui ouvre toute sorte de portes pour faire la fête et des affaires.

Son nom est donc Shamsa, si du moins il convient de la croire. Un nom enchanteur, qui sonne à mes oreilles comme un parfum de Guerlain.

Je regarde les maisons en terre abandonnées qui peuplent mon village. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-il arrivé à la ferme où a travaillé Shamsa ? C’était un projet de coopérative un peu alternative. L’idée était de profiter de l’irrigation du falaj et des fermes à retaper pour proposer la culture de légumes bio qui auraient été facilement vendus en Oman, ne serait-ce qu’aux personnels de l’université. La question de l’eau n’a pas été résolu. Il fallait payer près de 10 000 euros pour avoir le droit d’utiliser l’eau, et c’était un droit définitif. Mais les propriétaires locaux n’ont pas aimé l’idée de voir des Occidentaux venir travailler la terre. Ici, les seuls étrangers que l’on trouve légitimes dans un champ sont les Indiens et les Bangladais, pas les Wwoofers européens.

Il y eut des blocages, des tensions puis des abandons. Shamsa a lâché l’affaire relativement vite. Elle ne désirait pas s’embrouiller avec des paysans locaux et se sentait très mal à l’aise dans les réunions tendues et autres engueulades inopinées.

Elle a gardé cependant une grande tendresse pour Berkat el-Mawz et des liens d’amitié avec certaines familles d’ici. Elle me promet de me les présenter un jour, même s’il n’est toujours facile de s’afficher avec un Européen quand on est omanaise.

Nager le soir

L’hôtel Golden Tulip se trouve à quelques kilomètres de chez moi, sur la route qui mène à l’hypermarché Lulu.

Bellement décoré, il offre un cadre oriental reposant et accessible aux bourses des travailleurs occidentaux. Il y a un restaurant que je n’ai pas essayé, un bar où se produit une chanteuse russe et une terrasse extérieure où l’on peut fumer la chicha. J’y ai passé peu de soirées car il y traîne inévitablement un vieux parfum d’expatriés  las et d’Omanais mateurs.

En revanche, le fond de l’hôtel ouvre sur une jolie piscine entourée de jardins et d’arbres majestueux. Un banian gigantesque dont on a malheureusement coupé les lianes, un bougainvillier, un magnolia, et d’autres que je ne connais pas. Les jardiniers s’arrangent pour que leur feuillage soit large et ombrageux. Au coucher du soleil, des centaines d’oiseaux, des sortes de chardonnerets ou de passereaux, volettent de branche en branche et pépient, piaillent et papillonnent.

La piscine s’éclaire de bleu à la tombée de la nuit et l’on se croirait dans un dessin animé de Walt Disney. Pour profiter des chaises longues et de l’eau, il faut payer. C’est assez cher mais cela peut valoir le coup.

Parfois, rentrant du travail un peu tendu, je décide de dîner tôt et de m’en aller digérer à la piscine du Golden Tulip. J’y nage quelques longueurs paresseuses et lis Histoire du Moyen-Orient de Georges Corm, le temps de me sécher. Je ferme les yeux et me repose enfin. Je nage encore quelques longueurs débonnaires et marche doucement autour des banians et des petits massifs horticoles délicatement dessinés.

J’apporte un ordinateur portable que je laisse traîner sur une table, et sur lequel j’écris ces quelques mots. J’entre dans la salle de gym et soulève sans conviction quelques centaines de kilos de fonte, puis retourne dans l’eau pour nager trois ou quatre longueurs rêveuses.

Encore quelques pages d’Histoire du Moyen-Orient sur une chaise longue et mon stress se trouve bel et bien pulvérisé, atomisé, volatilisé, sous les coups conjugués de la nage, de la pression des muscles, de la lecture, de la détente, de l’effet de l’eau, de la chaleur émolliente de l’air, et des oiseaux qui finissent par se taire.

Si encore il y avait des femmes, des mauvaises langues pourraient dire à bon droit que le sage précaire renifle des culs, mais ce n’est même pas d’actualité. Le sage précaire digère, s’informe, rêvasse et se prépare pour le sommeil.

La piscine ferme à 21.00 (les lumières bleues s’éteignent). A neuf heures moins le quart, je retourne une dernière fois dans l’eau pour quelques brasses somnolentes, prélude à une nuit apaisé.

Comme dans un film de Fellini

Nous sortons de l’eau et nous séchons à l’air doux des tropiques. Dans sa voiture, elle écoute les messages laissés sur son téléphone, et m’annonce que nous sommes invités chez un ami libanais qui nous propose de fumer la chicha au bord de sa piscine. Moi, ce plan inattendu me plaît bien, mais mes amis alcoolisés qui comptent sur moi ?

« Ne t’inquiète pas pour tes amis, je m’en charge. »

Elle passe quelques coups de fil et parvient à les inviter chez son ami libanais. Comment a-t-elle fait, je ne le sais pas mais j’ai confiance car je suis le seul novice dans cette histoire. Toutes les personnes impliquées dans cette soirée sont en Oman depuis des années.

Quartier des ambassades ou des ministères, nous nous garons et traversons des résidences surveillées. L’ami libanais qui nous accueille parle très bien français. Il se présente comme Marocain. Je ne comprends rien à la manière dont les gens s’identifient. Ma compagne de la soirée se dit tantôt Arabe, tantôt Américaine, tantôt Palestinienne, tantôt Syrienne.

Sa robe de soirée est encore humide et salée de l’eau océane, le sable colle encore à notre peau. Elle saute dans la piscine du Libanais Marocain sans autre forme de procès.

Mes amis de l’université finissent par arriver comme par enchantement. La chicha est bonne, elle a été préparée avec de la glace. On me dit que je suis vierge car je n’ai jamais fumé de chicha. On rigole beaucoup à propos de ma virginité car je suis le plus vieux de l’assemblée, tandis que mon amie palestinienne évolue sérieusement dans l’eau, sans communiquer avec la fête ambiante mais en me prodiguant de furtives caresses.

Quand tout le monde est dans la piscine, il est difficile de savoir si elle est particulièrement proche de moi ou si elle caresse tout un chacun comme un chat se frotte aux inconnus dans les souks d’Oman.

Quand la chicha est fumée et que tous sont un peu fatigués, nous sortons de la piscine et retournons dans l’appartement du riche Libanais. Je me tiens à l’écart et vois toute cette petite bande informelle, d’individus en goguette qui ne se connaissaient pas il y a quelques heures. Ils marchent avec indolence, l’effet de l’alcool commence à passer et l’apaisement dû à la chicha se fait sentir.

Mon amie arabo-américaine me dit au revoir de manière formelle, comme après un meeting. Nous projetons de nous revoir car elle prétend aimer plus que tout les montagnes et le monde rural. Elle pense venir à Nizwa, qu’elle connaît bien, et se tient prête à me faire découvrir des petits endroits en dehors des sentiers balisés.

Nous quittons la ville dans une voiture que je conduis, l’esprit ailleurs.