Parler de massacres dans l’herbe tendre

J’ai cette fois loué une voiture et suis allé chercher Peter dans sa maison secondaire, sise sur les hauteurs d’Arrigas, à une vingtaine de kilomètres du Vigan, dans la direction du causse.

Peter est un jeune retraité de l’université. Anglais de naissance, il a enseigné la littérature française toute sa vie dans des universités britanniques. Spécialiste de l’entre-deux-guerres, il a consacré un livre de deux tomes à André Chamson, bien après avoir acheté cette maison dans les Cévennes. Je l’ai rencontré à Belfast, il enseignait précisément dans l’université où je faisais ma thèse. Nous ne manquions pas une occasion de parler un peu de cette région de France à laquelle nous nous sentions liés d’une manière ou d’une autre.

Mais c’est la lecture de Chamson, dans les années 1960, qui lui a fait connaître les Cévennes, où il n’a mis les pieds que vingt ans plus tard. Lui plaisent les paysage, mais aussi la rudesse, l’esprit de résistance aux pensées dominantes, et l’anticonformisme. C’est donc tout naturellement que j’ai voulu enregistrer un entretien avec Peter, dans le cadre de mes documentaires radiophoniques sur les Cévennes.

Vous ai-je dit que la sagesse précaire était aussi une maison de production radiophonique ?

Stèle commémorant les Camisards

Quel meilleur endroit, pour réaliser cet entretien, que la tombe d’André Chamson ? Sur la route sinueuse qui nous y mène, nous tombons sur un monument en mémoire des camisards, ces combattants protestants qui luttèrent contre les dragons de Louis XIV.

Chose remarquable, cette plaque a été érigée en 1942. En pleine occupation allemande. Peter tend à penser que c’est là l’oeuvre des collaborateurs au pouvoir, soucieux d’attirer les suffrages de la population locale. Moi, je pencherais plutôt pour une sorte d’acte cryptique de résistance. Ceux qui allaient former le maquis Aigoual-Cévennes auraient posé là une stèle apparemment apolitique, mais qui appelait à l’insoumission.

Plaque de 1942 commémorant les rebelles de 1742

Nous continuons la route et arrivons près du col de la Lusette. Deux familles pique-niquent à l’ombre d’un pin, à côté de la tombe de Chamson. Je les interviewe eux aussi, car le sage précaire ne recule devant rien. Ils avouent n’avoir rien à dire sur l’écrivain, mais le connaître de réputation. Ils viennent là surtout parce que ce petit coin de paradis est ignoré de tous, à part de quelques randonneurs qui ne font que passer.

Peter et moi nous asseyons dans l’herbe épaisse, à l’ombre d’un autre pin. De sa belle voix, douce et grave, il raconte les relations que Malraux entretenait avec Chamson. Il révèle que le cévenol envisageait les femmes de manière ambivalente, progressiste dans certains romans, misogyne dans d’autres, et carrément sexiste à l’Académie française. Surtout, Peter parle du passage douloureux qui a mené Chamson du pacifisme causé par la Grande guerre (et qui a conduit à la parution de Roux le Bandit, en 1925), à l’anti-fascisme combattant des années 30.

Petit à petit, nous avons refait le monde de l’entre-deux-guerres, devisant sur les différents mouvements politiques de l’époque, sur Mein Kampf, sur le mystère des trois grands conflits européens (1870, 1914 et 1939) et leur éventuel enchaînement.

J’ai fini par poser le micro sur l’herbe pour profiter pleinement de la fraicheur du moment, du bon air de l’altitude et de ce qui vaut la peine d’être discuté un beau jour d’été entre deux intellectuels courtois et libéraux : des massacres, de la haine et du désir de destruction.

C’est longtemps après l’heure du déjeuner que nous sommes redescendus à Arrigas, et avons retrouvé Barbara, la charmante épouse de Peter, qui nous avait préparé un repas. Je me suis confondu en excuses, ce retard était de ma faute. Barbara me pardonna instantanément.

On peut dire ce qu’on veut sur les universités, mais il y a une douceur de vivre chez les universitaires qui n’a pas grand chose à envier à la précarité des sages.

Sur la tombe d’André Chamson

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Véro m’ayant prêté sa voiture, je tente encore une fois d’aller voir la tombe d’André Chamson. Je prends la plus belle route de la vallée : depuis le Mazel, elle monte vers Talleyrac et rejoint le col de Peyrefiche. Personne n’emprunte cette route car elle est minuscule, sinueuse, et qu’une autre peut être empruntée quelques kilomètres plus loin, pour se rendre plus rapidement aux mêmes endroits.

Je rate la tombe et arrive comme un idiot au col de la Luzette. Je redescends, remonte, redescends, jusqu’à ce qu’un petit tas de pierre attire ma vue. Je me gare et marche sur le chemin qui s’enfonce dans la forêt. Le sentier arrive à une grosse pierre posée au sein d’une toute petite clairière, avec une vue splendide sur la vallée. En face, il doit y avoir le terrain de mon frère, quelque part. Chamson et moi, nous nous sommes fait face pendant une année, et c’est aujourd’hui que nous nous rencontrons.

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Le terrain de mon frère, quelque part, depuis la tombe d’André Chamson

Je reste très peu de temps. Après avoir scruté le paysage, je rentre à la voiture. Le site est beau, il n’y a pas à dire, mais je n’ai reçu aucune inspiration divine. Souvent, la visite des lieux d’écrivains, singulièrement leur demeure, provoque une étrange commotion chez le visiteur, et le marque. Pour moi, la maison de Lu Xun à Pékin, et celle du même Lu Xun à Shanghai, où il vécut les dernières années de sa vie, furent d’intenses occasions de rêveries, et de puissants encouragements à relire les textes de l’écrivain, ainsi que d’en lire de nouveaux. Je m’attendais à quelque chose d’approchant avec Chamson.

Rien de tel. La tombe de Chamson, dominant la vallée de Je-ne-sais-quoi, peut-être la vallée de l’Hérault (après tout, c’est l’Hérault qui trouve sa source là-bas), est aussi inspirante que le mausolée de Chateaubriand à Saint-Malo, et dans les deux cas, je n’ai pas ressenti grand-chose, à part la jouissance attendue du paysage.

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Mausolée d’André Chamson

Il y a encore une partie de l’œuvre de Chamson que je ne connais pas bien, et j’espérais peut-être vaguement que ce pèlerinage m’aurait donné la force de m’y plonger. Il s’agit de sa « Suite camisarde », dans laquelle il raconte la guerre de résistance des protestants cévenols, entre 1702 et 1710, dite « Guerre des Camisards ». Il y raconte l’histoire de son propre ancêtre, envoyé dans les galères, dans La Superbe. Il y raconte aussi le destin des femmes protestantes, enfermées dans le Tour de Constance, à Aigues-Mortes, connues pour avoir gravé le mot « Résister » dans la pierre.

80 ans avant la révolution française, 250 ans avant la deuxième guerre mondiale, les femmes cévenoles ont inventé ce qu’on appelle aujourd’hui l’esprit de résistance. Et c’est quelques années avant la guerre, en 1935, que Chamson prononçait ces paroles à l’assemblée du Désert :

Nous trouvons ici le mot qui nous livre le secret de nos Cévennes, le mot qui est gravé sur la pierre de la tour de Constance et que le vent semble siffler sur les roches ou dans les herbes dures de nos hautes crêtes, par delà le Jardin de Dieu, sur les hauteurs de l’Aigoual et de la Fageole, le mot que l’on répète aux petits enfants dans toutes les maisons de nos vallées, le mot qui semble inscrit dans ce vallon et dans ce petit village : résister.

Il a écrit ses romans historiques dans cet esprit de résistance, pour lui donner une consistance narrative, pour l’incarner dans des personnages.

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Tombeau d’André Chamson, col de la Luzette

Chamson a passé toute sa carrière à Paris, mais il savait qu’il fallait venir de quelque part pour toucher les lecteurs. C’est une banalité, il faut être singulier et personnel pour atteindre l’universalité. Donc un écrivain ambitieux, loin de renier ses origines provinciales, doit souligner son appartenance à une terre en particulier. De même que Giono symbolisait la Provence, Chamson voulait être l’écrivain des Cévennes. Or, pour cela, il a défini un lieu central de son imaginaire, le mont Aigoual. Et il a passé la première partie de sa carrière à raconter des histoires de paysans, de travailleurs et de protestants vivant autour de l’Aigoual. Dans une deuxième partie, il a dû prendre conscience qu’on ne pouvait pas incarner les Cévennes sans raconter les Camisards. C’est ce qui lui a donné l’idée d’en faire carrément une suite, une fresque, ou une saga.

Jean-Yves Tadié dans son dernier essai sur l’histoire du roman au XXe siècle, mentionne justement cette suite camisarde comme un monument inconnu et pourtant digne d’intérêt.

J’ai beau avoir visité le mausolée de Chamson, rien ne vient. Je ne trouve pas la force d’aller lire ces livres. C’est peut-être que j’en ai eu ma dose, de ces héros magnifiques qui luttent contre plus grands qu’eux.

 « Dans l’ordre humain, je ne connais rien de plus beau que cette aventure héroïque d’un peuple montagnard qui semble avoir voulu donner la preuve de la primauté de la conscience humaine », écrit encore l’écrivain en 1935. C’est peut-être que je n’y crois guère, finalement, à la conscience humaine.

Jardin suspendu/ jardin du souvenir

 

Mon père pense à la mort, et nous pensons à la mort de mon père. Nous parlons de ses funérailles, nous nous préparons par petites touches, et sans urgence. Avec ma mère, nous allons voir les pompes funèbres pour discuter des prix et des modalités d’une crémation. Mon père veut aller au moins cher pour éviter de nous encombrer avec des détails matériels. Il n’exige rien, ne préfère rien, il affiche une indifférence sereine concernant ce qui adviendra  après sa mort.

Une fois la crémation effectuée, la question se posera de la dissémination des cendres de mon père. Sa position est claire et constante : ça ne l’intéresse pas. Mais il concède que cela peut avoir une importance pour ses proches, car ces derniers pourraient avoir besoin d’un espace où se recueillir. Il faudrait un lieu symbolique, mais quel lieu ? Mon père ne s’est jamais fixé nulle part. La brousse africaine, à la rigueur, serait l’endroit au monde où il s’est senti le plus vivant, mais est-ce bien raisonnable d’aller jeter ses cendres là-bas, entre Mopti et Khorogo ?

Je lui propose mon jardin suspendu. « Après tout, lui dis-je, quand tu l’as vu en mars dernier, tu as trouvé à mon jardin des airs de cimetière ! » C’est vrai que mes pierres de feldspath que j’ai récoltées dans la montagne ressemblent à de petits blocs de marbre blanc. Il n’est pas faux que les fleurs de pavot blanches pouvaient apporter une dimension de méditation recueillie. Et il est exact que la forme sur laquelle je suis parti, pour élaborer mon jardin, était celle d’une concession funéraire.

Et puis mon père est, lui aussi, très lié au terrain de mon frère. Il s’y est investi autrefois. Il y a travaillé manuellement. Il y a vécu des semaines de tranquillité et de frugalité heureuse. Il y a dormi à la belle étoile. Il y a bu des bières et s’y est senti bien.

Les Cévennes méridionales, et plus précisément le terrain d’Aiguebonne, est finalement un des rares lieux vraiment significatifs parmi ceux que l’on peut atteindre aisément, compte tenu du fait que la vie de mon père s’est déroulée dans un nomadisme relativement infini.

(Peut-on dire d’une chose infinie qu’elle est relative ?)

L’idée emballe mon père. Si mon frère et ma mère sont d’accord, le fait que ses cendres reposent au jardin suspendu lui convient tout à fait. Après consultation, le propriétaire du terrain et la garante morale de la vie familiale n’y voient pas d’objection.

Ce jardin, qui était à l’origine un chant d’amour du sage précaire pour la dame de ses pensées, pourrait donc se transformer en jardin du souvenir pour la famille Thouroude. On a connu de plus vastes impostures. De même que certaines mayonnaises ratées font de merveilleuses vinaigrettes, de même, un message érotique maladroit peut se transformer en une belle oraison funèbre. Je me suis ouvert de cette idée farfelue à la femme que j’aime ; elle ne la trouve pas farfelue du tout et en a été très touchée.

Vous vous demandez sans doute, à la lecture de tout ceci, comment ose-t-il parler du décès de son propre père avec ce ton détaché et badin ? Le sage précaire a-t-il un coeur, etc. Avant de mettre ce texte en ligne, j’ai demandé à mon père ce qu’il en pensait, et voici le courrier qu’il m’a envoyé, en réponse à ma question :

Bonjour mon fils,

ça va aussi bien que possible et ça devrait aller de mieux en mieux après la radiothérapie qui devrait commencer incessament.

Je t’autorise bien volontiers à écrire sur ton blog tout ce que tu veux concernant ma mort et mes cendres . Je ne trouve le sujet ni délicat, ni funeste, ni triste. Normal, tout simplement !
J’aimerais que tu emploies un ton léger pour parler de cet événement qui, après tout, est assez banal puisqu’il concerne chacun d’entre nous.
Profite bien de ton jardin suspendu! Le temps passe et il va bien falloir t’en séparer.
Je t’embrasse
Ton père

Vers l’Aigoual de jour

Col de Bonperrier

Le soleil levé, je reprends la route en direction de Bonperrier, qui est rien moins que mon col préféré. Approcher de Bonperrier et de son ranch en pierre me fait penser à la pampa, et plus généralement, à l’Amérique. Un même esprit de mission, de foi, d’enthousiasme et de débrouillardise devait animer les Cévenols et les colons européens d’Amérique.

L’herbe de Bonperrier est propre comme un gazon anglo-saxon, et la vue accidentée comme un rêve de Patagonie.

Passé le col, je me trouve un coin d’ombre et mange les restes du dîner de la veille : pizza et saucisse de Lozère.

Croix de Lorraine en souvenir des maquisards cévenols

Quelques heures plus tard, j’approche du Col du Pas et aperçois une croix de Lorraine qui rappelle au marcheur que tous ces cols étaient occupés par des groupuscules de résistants, qui, par agglomérations successives, finirent par former en 1944 le Maquis Aigoual-Cévennes.

Les Cévenols n’avaient pas attendu longtemps avant de lutter contre l’occupant. Les Allemands le savaient bien ; dès 1943, ils rasaient des villages tels que Crottes et ratissaient Ardaillers, Valleraugue ou Saint-Hippolyte-du-Fort. Des dizaines de rebelles ont été capturés et pendus à Nîmes.

La promenade mène jusqu’à Aire de Côte, qui fut la dernière base du Maquis, avant la libération finale du territoire. Aire de Côte, c’est aussi la dernière étape avant la grimpette qui conduit au mont Aigoual. J’y arrive à dix heures du matin. Cela fait six heures que je suis parti. Un gîte d’étape me permet de remplir ma bouteille d’eau. Le mont Aigoual est tout prêt, sa tête est perdu dans les nuages.

Le Mont Aigoual depuis Aire de Côte

Encore deux heures et demie de marche, me dit-on au gîte.

Le chemin est large, c’est une piste forestière qui passe dans une hêtraie. Le hêtre a vraiment une essence importante autour de l’Aigoual. C’est d’autant plus important à noter que le hêtre ne se plante pas, contrairement à ce que les lecteurs de La Précarité du sage pensent.

Pour que le hêtre existe ici, il a fallu inventer la forêt de l’Aigoual. Et contrairement aux idées reçues, il a fallu pour cela le travail d’un génie, Georges Fabre (1844-1911). Brillant polythechnicien sorti de l’école nationale forestière, il a choisi de venir travailler en Cévennes pour mener un projet de fou : reboiser les montagnes qui étaient devenues un véritable désert, à cause de la révolution industrielle, qui consommait énormemément de bois, et de l’élevage de mouton qui empêchait aux arbres de repousser.

Fabre a voyagé dans le Caucase, au Maghreb et en Norvège, pour étudier des montagnes aux climats similaires au Mont Aigoual, et trouver les essences qui pourraient résister et faire souche dans le massif cévenol. Avec le temps, des taillis ont pu résister et produire une véritable forêt, solide et créative. Une forêt capable de porter en elle, justement, des hêtres.

Hêtres de l’Aigoual

Et puis c’est le mont Aigoual lui-même qui apparaît. Silence.

L’Observatoire de l’Aigoual

 

 

Vers l’Aigoual de nuit

Soleil levant depuis le col de l’Homme mort

Réveillé à 3 heures du matin, je prépare mes affaires pour partir en randonnée autour de 4h00. Eclairé par une lampe de poche, je monte vers la crête. Je veux relier le mont Aigoual depuis le terrain, en longeant la crête.

J’avais déjà marché jusqu’à l’Aigoual, mais à chaque fois depuis Valleraugue, par le fameux sentier dit des « 4 000 marches ». L’ennui des 4 000 marches, on le sait, c’est son dénivelé un peu abrupt, et c’est le fait qu’il faille prendre la voiture pour s’y rendre. Partir de chez soi, c’est plus long et plus facile en même temps.

Ce matin, je n’ai qu’à me rendre au col de l’Homme mort, ce que j’ai fait mainte fois, et à longer la crête jusqu’au sommet des sommets, le mont des monts. C’est une longue promenade, et comme j’évalue mal les distances et les durées, je pars le plus tôt possible. Mes insomnies passagères me sont d’une aide certaine. Habitué à être éveillé à trois heures, c’est très en forme que je pars sur les chemins à quatre heures.

Les étoiles tapissent le ciel comme une herbe de cristaux. (J’essaie de faire mon Giono, mais à la relecture, ce n’est pas convaincant.)

Heureusement que je connais parfaitement l’itinéraire car, un an plus tôt, je me serais immanquablement égaré dès les premiers mètres hors du terrain. Mes pas s’enchaînent dans le faisceau lumineux de ma lampe et j’arrive à Puech Sigal dans une étrange fatigue.

Le chemin repart vers le col, et il est beaucoup, beaucoup plus long que les autres fois où je l’ai emprunté. Il est même interminable. Comment ai-je pu considérer que le col de l’Homme était facilement accessible ? Plus jamais je ne dirai cela. Atteindre le col de l’Homme et revenir au terrain constitue une vraie grosse randonnée, que le retour se fasse par le col de Bonperrier ou par celui de l’Asclier. Ou même que l’on décide de revenir sur ses pas.

Les Grandes Jasses est un lieu dit plat, une prairie ou un clairière où paissent les moutons avant les transhumances, et une table de piquenique. Je m’allonge sur la table, la bouteille d’eau pour oreiller, et je regarde les étoiles. Je suis épuisé. Le spectacle des étoiles me calme, comme d’habitude. Soudain, une énorme étoile filante. Les yeux grands ouverts, je suis aux aguets. C’est vrai que nous sommes en août. Je collectionne les étoiles filantes et les objets volants traversant le ciel.

Il est 5h30 quand je reprends la route. Je me promets de ne m’arrêter qu’à la hêtraie, ce qui est d’une bêtise rare, et qui montre que je ne suis pas aussi habitué que je le prétends à ce chemin. Quitte à être si près du col, autant ne pas s’arrêter si près du but. Au pied d’un hêtre fabuleux, et près d’un tronc compliqué comme un éléphant, je m’allonge et m’endors.

Quand j’atteins le col de l’Homme mort, le soleil levant me prend par surprise. Je n’avais pas pensé une seule seconde à ce simple fait que le soleil se levait et que j’étais en droit d’y assister.

Pierres de rivière

Autour des iris que j’ai plantés sur une pente, j’ai tapissé le sol de pierres de rivière.

En effet, je voulais retenir la terre autour des bulbes, et il me fallait des pierres pour cela. Mais je voulais changer un peu, après avoir collecté de nombreuses feldspaths dans la montagne. Les récentes baignades dans la rivière m’ont remis sous les yeux les merveilleuses pierres aux dessins ondoyants qui peuplent le lit de l’Hérault et de la Valniérette.

La difficulté était inverse : les pierres blanches, je pouvais les faire rouler dans la montagnes, elles étaient sur la crête. Mais les pierres de rivière, il fallait les monter depuis les profondeurs de la vallée. J’ai profité de divers trajets de voiture. Soit Véro me prêtait la sienne, soit mon frère me prêtait la sienne, soit j’en louais une. Et petit à petit, j’ai acheminé quelques petites dizaines de pierres qui donnent une apparence de ruissellement à mon jardin suspendu.

J’ai laissé tout cela reposer. Retour de vacances, j’ai regardé cet arrangement, et j’ai vu que cela était bon. Et cela m’a satisfait l’âme.

Ce qui fait qu’au total, le jardin suspendu est constitué de roches arrachées aux plus hauts chemins, et de pierres glanées dans les lits les plus bas.

D’un côté des éclats de roche blanche, marbrée et cassante, qui ont été exposés au soleil depuis des millions d’années. De l’autre, des pierres rondes, lisses et sombres qui ont été caressées par l’eau depuis autant d’années

Mon jardin suspendu, c’est simple, devient un petit concentré de paysage cévenol.

Premiers légumes du jardin suspendu

Cosmos sur le Jardin Suspendu

Le jardin suspendu a beaucoup souffert de la sècheresse pendant mon absence, mais les cosmos sont en pleine gloire. Le parterre le plus bas est celui qui pousse le plus haut. Les cosmos montent vers le ciel, tels de grandes orgues qui chantent des prières à Dieu.

Les plants de tomates ont merveilleusement résisté, et surtout, la première tomate rouge du terrain est dans mon jardin suspendu. Mon frère et sa compagne peuvent être jaloux, c’est moi qui serai le premier mangeur de tomates sur le terrain d’Aiguebonne! Ils ne seront pas jaloux, cependant, car c’est grâce à eux que cette tomate a survécu : ils ont arrosé une ou deux fois mon « petit espace », comme ils l’appellent, par gentillesse et grandeur d’âme. Sans ce petit effort en pleine canicule, et sans les quelques orages qu’ont connus les Cévennes en juillet, je pouvais dire adieu à mes ratatouilles maison.

Les cucurbitacées aussi se portent comme des charmes, produisant déjà de belles courges (ou des potimarrons, le Diable si je sais faire la différence) bien jaunes.

J’arrose, j’arrose autant que je le peux. La chaleur est accablante.

A la rivière

 

La chaleur est aujourd’hui accablante en Cévennes. Cela fait des jours et des jours que la seule solution pour respirer qu’a trouvé le sage précaire, c’est de dormir et d’aller à la rivière. Grâce à Dieu, il a plu cet hiver, et il a neigé : l’eau est abondante dans les rivières en été, elle est propre et fraîche.

Sur la route qui va de Pont d’Hérault au Mazel (commune de Notre-Dame de la Rouvière), les bons coins abondent sur les bords de l’Hérault. Mon préféré est peut-être celui que l’on aborde depuis une maison abandonnée, dans un virage, après l’hôtel de Cluny. Ici, c’est en fait la confluence entre l’Hérault et la Valniérette, et pour être parfaitement précis, c’est cette dernière rivière, peu connue, qui m’émerveille.

La Valniérette est une charmante petite rivière qui prend sa source sur la montagne du Liron, qui prend une existence nommée depuis la commune de Valnière, et qui court de rocher en rocher jusqu’à atteindre le fond de la vallée, où elle se jette joyeusement dans l’Hérault.

Son caractère enfantin se remarque dans la manière qu’elle a, depuis des millions d’années, de creuser la roche granitique en toboggans vertigineux et en gouffres utérins parfaitement lisses et sphériques. Ces gouffres sont de petites piscines d’eaux claires, assez profondes pour pouvoir y plonger depuis la hauteur des roches environnantes. Elle produit un paysage d’enfance, tendre et maternel, virevoltant et espiègle, toujours à la limite d’une inquiétante colère, d’un débordement meurtrier.

C’est un paysage qui souffle le chaud et le froid constamment. Les roches blanches y sont chaudes et parfois brûlantes, tandis que l’eau est froide, et parfois noire quand elle s’engouffre dans un couloir encaissé. Comme un enfant turbulent et génial, la Valniérette est fascinante et fatigante. Après une journée passée sur ses bords, on est gagné par le sommeil avant même la tombée de la nuit.

Absence de chat

Je sais, j’ai déjà écrit un billet avec le même titre, l’année dernière. Mon chat avait en effet disparu, et je l’avais cru victime d’un renard ou d’une sauvagine. Revenue chez moi pour mettre bas et donner une belle petite enfance à ses chatons, j’ai cru ma chatte de retour pour de bon.

L’autre matin, l’intuition que j’avais eu la veille se confirme : plus de chats. Les croquettes sont intouchées, et personne ne somnole sur les lits de la cabane. La chatte m’a encore abandonné, cette Pomponnette! Peut-être a-t-elle amené ses petits vers une famille plus nourrissante, qui donne des boîte de ronron plutôt que ces croquettes sèches comme des pierres.

Dès que les chatons ont atteint l’âge qu’avait la chatte quand elle a disparu, ils disparaissent à leur tour. Peut-être reviendront-ils l’année prochaine. Les femelles, s’il y en a, viendront mettre bas elles aussi.

Il faudra ouvrir l’oeil, quand ils auront l’âge de procréer. Ce serait drôle que des générations de félins prennent ce terrain comme leur lieu de reproduction. Les étés seront pleins de chatons espiègles, que  nous tuerons en août.

Mâle dominant chez le chaton cévenol

La chatte revient de sa chasse avec une taupe noire dans la gueule. Les chatons sont tout excités et tournent autour de leur mère en miaulant sauvagement. Un petit gris attrape la taupe et va jouer avec un peu plus loin. Les autres veulent le rejoindre mais il les tient à distance avec un geste d’une rare violence. Etonnamment, les trois chatons reculent et laissent la taupe à leur frère. Chaque fois qu’un chat s’approche, le gris grogne de manière à effrayer le prétendant. J’ai devant les yeux une scène de constitution de ce qu’on appelle un mâle dominant. Un seul peut tenir en respect une troupe entière par la seule conviction qui est la sienne d’être dans son plein droit et par l’affichage d’une capacité immédiate de violence. Le groupe ne sent pas que le jeu en vaut la chandelle et se désunit très vite.

A la faveur d’une manœuvre de diversion, le gris lâche la taupe et un petit noir l’attrape pour l’apporter ailleurs. Il se fait respecter de la même manière que son frère, et même le premier gris, à la tête de lion, n’ose plus s’approcher.

Le mâle dominant est donc une notion flottante, et s’attribue aux individus qui possèdent la proie.