Barra est passé me rendre visite l’autre jour. Nous sommes allés voir jouer Lyon contre le Real Madrid dans un pub d’Ormeau Road, qui acceptait de diffuser ce match sur une de leur télé. D’ordinaire, les pubs ne diffusent que les matchs auxquels participent des clubs britanniques. Jusqu’à présent, c’est le « Royal bar » qui me permettait de voir Lyon, Bordeaux ou Marseille. Mais Barra, avec son accent du sud, ne pouvait pas aller dans un pub aussi unioniste que le Royal.
L’Errigle, sur Ormeau road, a l’avantage d’être mixte, du point de vue communautaire.
A la fin du match (un partout), il pleuvait. Nous prîmes un taxi pour rentrer chez moi. Le chauffeur était un républicain de la première force. Un accent très fort, un maillot vert, clamant qu’il jouait au hurling (un des sports gaéliques, faisant partie des symboles nationalistes irlandais).
Barra s’autorisa alors à poser une brève question. « Qu’est-ce que c’est que cet accent de Dublin ? » dit le chauffeur. « Et qu’est-ce qui vous prend d’habiter Roden street ? Doit pas y avoir beaucoup de Dublinois, down there… » Nous rions. Non, il n’y a pas d’Irlandais dans mon quartier, c’est vrai. Je rappelle qu’une femme de ma connaissance vient de la république, et qu’elle ne se sent pas en sécurité. « La république, dit le chauffeur, pourquoi tu dis la république ? C’est l’Irlande, point final. » Il se lança dans un réquisitoire contre la république, qui avait abandonné le nord aux Anglais, qui avait volé le drapeau de l’Irlande unie pour se l’appliquer à elle, qui n’avait cure du sort des catholiques et des républicains de l’Ulster. Barra n’en menait pas large, et préférait ne rien répondre.
Arrivé chez moi, je lui donnai un billet de 10 livres. « Donne-moi deux livres, et je te rends un billet de 5. » Ce que je fis.
Le lendemain matin, dans la supérette du coin, je voulus acheter des œufs, des haricots, du pudding et des champignons pour faire le petit déjeuner. On me refusa le billet de 5 livres. « Forgery », me dit la caissière. Contrefaçon. Le chauffeur de taxi s’était vengé des Irlandais du sud, des Français qui habitent chez les protestants, et du monde entier.
Photo Irish Times