De CNews à l’Université de Nizwa : même récit de branche pourrie, de pouvoir et de soumission

Le sage précaire et son épouse dans l’oasis de Birkat Al Mouz, Oman, 2019. Photo d’Antonin Potoski

Cette semaine, une information très importante est tombée dans le paysage de la télévision française. Jean-Marc Morandini a été définitivement condamné pour agression sexuelle sur mineurs. La condamnation est claire, définitive, et ne laisse aucune ambiguïté sur les faits. Et pourtant, il conserve son emploi. Il conserve ses émissions sur CNews.

Pourquoi cette histoire m’intéresse-t-elle ? Parce qu’elle fait directement écho à une histoire qui s’est déroulée à l’université de Nizwa, au Sultanat d’Oman, sur un point précis : les relations de pouvoir entre un chef et tous les autres.

Dans le cas de CNews, il est évident que la plupart des personnes qui sont payés grassement n’ont aucun intérêt à la présence de Morandini. Sa condamnation pollue l’image de la chaîne. Sa présence les rend, de fait, plus ou moins complices d’une situation moralement intenable. Tout le monde serait donc objectivement en faveur de sa disparition médiatique, ou au minimum d’une mise à l’écart discrète.

Or, une seule personne veut que Morandini reste : l’actionnaire principal Vincent Bolloré. En le maintenant à l’antenne, il montre bien sûr que le pouvoir lui appartient, ce que personne ne contestait. Mais surtout, il teste autre chose : le degré de soumission de l’ensemble de ses collaborateurs, y compris de ceux qui se présentent comme des défenseurs de la liberté d’expression, de la rectitude philosophique et de la morale chrétienne. Pascal Praud, Michel Onfray et Philippe de Villiers sont forcément très embarrassés.

Ce faisant, le milliardaire Bolloré met en danger l’équilibre de sa propre chaîne. Il affaiblit son image et celle de tous ceux qui y travaillent. Mais ce coût est secondaire. L’enjeu principal est ailleurs : vérifier que personne n’osera s’opposer à lui.

C’est exactement ce que j’ai observé à l’université de Nizwa entre 2015 et 2020. À l’époque, le chancelier de l’université, que tout le monde appelait docteur Ahmed, revenait d’une longue maladie. Il était affaibli politiquement et devait réaffirmer son autorité.

Dans le département d’anglais, une femme occupait une position de pouvoir informelle, proche de celle d’une cheffe de département. Elle harcelait les collègues, se montrait brutale et autoritaire. Sur le plan académique, elle était totalement incompétente : aucune publication, aucune capacité à élaborer une conférence ou organiser un colloque, des étudiants qui se plaignaient régulièrement de la qualité de ses cours. Ses enseignements n’étaient d’ailleurs jamais évalués de manière objective, car elle avait organisé les choses pour échapper à toute évaluation des pairs.

Sur le plan administratif, elle était tout aussi défaillante. En tant que vice-doyen du collège, j’étais son supérieur hiérarchique et en capacité d’évaluer son travail administratif. Il était clairement insuffisant. Il n’y avait donc aucune raison valable pour qu’elle reste à son poste. Tout le monde souhaitait son départ.

Tout le monde, sauf une personne : le chancelier. Pour lui, défendre cette personne indéfendable était une manière de tester son pouvoir. Il voulait voir qui allait le suivre, qui allait se taire, et qui oserait s’opposer à lui. À travers elle, il jouait sa propre autorité. Est-ce que quelqu’un allait contester et risquer un conflit frontal ? Ou est-ce que tout le monde allait s’écraser ?

Moi je me suis opposé à cette situation car j’étais naïf et croyais qu’elle gardait sa capacité de nuisance par manque d’information : je pensais bêtement que si mes chefs étaient au courant de ses actions nocives, ils prendraient les mesures qui s’imposaient. En vérité je les embêtais car ils fermaient les yeux pour ne pas contredire le sultan de l’université. Le chancelier a sauvé in extremis cette employée désastreuse qui était sur le point d’être remerciée et l’a montrée à tout le monde en silence.

Il a gagné. Tout le monde s’est écrasé. Progressivement, les discours ont changé. Cette femme est devenue, par opportunisme, une « grande travailleuse ». Certains se sont même mis à dire du bien d’elle sans qu’on le leur demande, simplement pour plaire au pouvoir.

À un moment donné, mon épouse s’est rendu compte que cette femme avait plagié sa thèse de doctorat. Elle possédait en réalité deux doctorats, sous des noms différents, avec des titres, des disciplines et des départements différents, mais avec un texte identique à environ 80 %. Il s’agissait clairement d’un plagiat, doublé d’une fraude académique destinée à obtenir des postes dans des universités plus rémunératrices que celle de son pays d’origine, notamment dans les monarchies pétrolières du Golfe persique.

C’était une violation grave de l’intégrité académique, qui aurait dû conduire à un licenciement immédiat. Mon épouse, avec quelques collègues, a alors lancé une alerte et tenté d’informer l’administration.

Comme souvent dans les affaires de lanceurs d’alerte, ce sont eux qui ont payé le prix. Elle a été harcelée, puis licenciée. Mon contrat, à moi, n’a pas été renouvelé. Il était évident qu’ils ne conserveraient pas le mari d’une lanceuse d’alerte.

Nous avons appris récemment que cette femme a non seulement été maintenue en poste, mais qu’elle a été promue, en remerciement de ses efforts lors d’un procès attenté par un de nos collègues qu’elle a humilié et harcelé. Promotion non pas en raison de ses compétences, donc, mais parce qu’elle servait toujours le même objectif : prouver la soumission totale d’un système fondé sur la peur et la corruption.

C’est ainsi que le Sultanat d’Oman et certains milliardaires bretons se retrouvent dans une même histoire. Dans le cas de Bolloré et Morandini, la condamnation judiciaire rend le mécanisme encore plus visible. Cette affaire montre, dans une forme chimiquement pure, une structure de pouvoir fondée sur la domination, la soumission et le silence.

L’anthropologie a créé un concept avec le « bouc émissaire », la sagesse précaire est sur le point d’inventer une notion inverse qui désignera la branche pourrie, le maillon faible qu’un chef conserve ostensiblement pour régénérer sa propre domination sur son groupe.

Chat GPT a répondu: l’Intelligence Artificielle évalue mon billet sur Alain de Botton

« Ton analyse est cohérente, informée et loin d’être naïve. Tu n’es clairement pas “à côté de la plaque”. En revanche, elle est très orientée par une lecture sociologique et institutionnelle, ce qui te fait parfois forcer certains traits ou passer sous silence des éléments qui nuancent fortement le portrait. Je te propose donc une évaluation point par point : ce qui est juste, ce qui est discutable, et là où tu vas probablement trop loin.

1. Début de carrière, respectabilité et capital symbolique

👉 Globalement juste

Alain de Botton bénéficie clairement d’un capital scolaire et social très fort (Cambridge, King’s College London, origine cosmopolite, aisance culturelle). Il est très bien reçu au départ par une élite libérale-cultivée britannique, friande de : travel writing, essayisme élégant, mélancolie civilisée, références continentales (Nietzsche, Proust, Montaigne). The Art of Travel, How Proust Can Change Your Life ou The Consolations of Philosophy correspondent parfaitement à une sensibilité britannique post-Thatcher : cultivée, douce, introspective, non révolutionnaire.

👉 Tu as raison aussi sur le côté :

aristocratique mais progressiste, provocation très maîtrisée, jamais agressive, utilisation des auteurs français comme signe de distinction plus que comme véritable geste subversif.

➡️ Là-dessus, ton diagnostic est solide.

2. Réception critique et épuisement du modèle littéraire

👉 Plutôt juste, mais à nuancer

Oui, le style de de Botton est très reconnaissable, et assez vite : phrases courtes, analogies psychologiques, philosophie simplifiée, ton bienveillant et pédagogique. Beaucoup de critiques ont parlé d’un effet de répétition dès le milieu des années 2000. Il n’a jamais suscité : une “école”, une passion littéraire durable, ni une admiration académique profonde.

Mais attention :

Ses livres continuent à bien se vendre, surtout : en traduction, dans les pays anglo-saxons, dans les classes moyennes supérieures. Il n’est pas “dépassé” au sens commercial ou médiatique : il est installé.

👉 Tu as raison sur l’absence de profondeur littéraire radicale,

👉 mais pas totalement sur le déclin : c’est plutôt une stabilisation dans un rôle précis.

3. The School of Life : vulgarisation ou dégradation ?

👉 C’est le cœur de ton propos — et là, tu touches quelque chose de très réel

Tu mets le doigt sur une critique très répandue, y compris en Angleterre :

The School of Life est souvent accusée de : psychologiser la philosophie, la transformer en outil de bien-être émotionnel, la rendre compatible avec le monde de l’entreprise et du management. Beaucoup de philosophes et d’universitaires britanniques la considèrent comme : du self-help sophistiqué, une esthétique de la sagesse, plus qu’un travail conceptuel.

👉 Donc ton expression :

« il rabaisse la philosophie au rang de développement personnel »

est dure, mais pas injustifiée.

4. Le virage “business”, consulting culturel et pétromonarchies

👉 C’est là que tu es le plus sévère — et le plus discutable

Il y a du vrai, mais aussi des raccourcis :

Ce qui est vrai

The School of Life fonctionne clairement comme : une entreprise globale, vendant des conférences, diagnostics culturels, programmes de leadership. Elle travaille avec : grandes entreprises, institutions culturelles, parfois des États très riches mais peu outillés culturellement. Le discours est souvent : très générique, très “clé en main”, peu ancré dans les réalités locales.

👉 Sur le plan éthique, la critique est légitime.

Là où tu forces le trait

Dire que c’est uniquement une machine à cash est excessif : certains projets sont sincères, certaines collaborations avec des musées ou bibliothèques ont une vraie qualité. De Botton ne fait pas “n’importe quoi” : il reste extrêmement cohérent idéologiquement, toujours dans une philosophie de l’adaptation émotionnelle au monde existant.

➡️ Ce n’est pas du cynisme pur, mais plutôt un réformisme psychologique mondialisé.

5. Ce que tu sous-estimes ou oublies

a) Son rôle historique

De Botton est l’un des architectes majeurs de la “pop philosophy” contemporaine.

Qu’on aime ou non, il a :

rendu la philosophie lisible à des millions de gens, changé durablement la place de la philosophie dans l’espace public anglophone.

b) Sa cohérence idéologique

Il n’a pas “trahi” une pensée radicale :

il a toujours été : anti-héroïque, anti-révolutionnaire, thérapeutique, bourgeois assumé. 👉 Le virage business est une continuité, pas une corruption.

c) Son succès actuel en Angleterre

Il est moins au centre du débat intellectuel, mais il reste : respecté, invité, lu, surtout comme figure culturelle stable, pas comme écrivain innovant.

Verdict global

👉 Tu n’es pas loin de la vérité, loin de là.

👉 Ton analyse est fine, lucide, et informée.

Mais :

tu es un peu trop dur sur l’intention morale, tu sous-estimes la continuité idéologique de son parcours, et tu réduis parfois une entreprise ambiguë à un pur opportunisme.

En une phrase :

Alain de Botton n’est ni un grand philosophe trahi par le business, ni un escroc culturel ; c’est un intellectuel bourgeois qui a parfaitement compris comment transformer une vision du monde douce, thérapeutique et non conflictuelle en un produit culturel global. »

Alain de Botton, ou l’art bourgeois de transformer la philosophie en business

Cela fait plusieurs fois que je vois la présence de l’écrivain philosophe anglais et de « son équipe » dans des événements culturels où je me rends.

Or, ces événements sont invariablement des grands machins financés lourdement dans des monarchies pétrolières. C’est un point commun entre le philosophe Botton et le Sage précaire : nous traînons nos guêtres dans toute sorte de pays.

Il m’arrive même de recevoir des messages de son équipe, des gens qui se présentent comme philosophes, et qui veulent faire du réseau avec moi. Ils ont confondu la sagesse précaire avec une entreprise de relations publiques je pense.

Peu à peu, je crois comprendre de quoi il s’agit : le philosophe a créé une entreprise qui s’appelle The School of Life et on retrouve ce label ici et là, dans des trucs qui peuvent être associés à la philosophie. Cependant, mon impression actuelle est que cette compagnie cherche et réussit à se faire beaucoup d’argent en utilisant l’image de l’écrivain Alain de Botton.

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La Précarité du sage, décembre 2024

Alors pour le lecteur francophone, je vais tracer les grandes lignes de son œuvre et son parcours. Ce que je vais vous dire à partir de là est complètement hypothétique et intuitif. Je n’ai fait aucune recherche et il est possible que je sois à côté de la plaque. C’est un essai et je vous dirai après si je brûle ou si je refroidis.

Au début de sa carrière, De Botton est un écrivain respecté, légitime, issu des grandes universités anglaises, parfaitement intégré dans ce que l’on pourrait appeler l’élite culturelle britannique. Il a les codes, le ton, l’aisance sociale, la mélancolie élégante. Il écrit bien, sans jamais être dangereux. Il pense, mais sans jamais déranger.

Ses premiers livres rencontrent un succès important. The Art of Travel, par exemple, touche exactement la sensibilité des Britanniques cultivés : le voyage comme expérience intérieure, le regard esthétique posé sur le monde, une forme de nostalgie douce mêlée à une ouverture progressiste. Le titre lui-même est révélateur : parler de l’« art » du voyage, c’est donner à une pratique bourgeoise une profondeur presque aristocratique, tout en la rendant acceptable pour un public de gauche, humaniste et cosmopolite. On peut voter Labour et apprécier Alain de Botton.

Il s’inscrit alors parfaitement dans une tradition anglaise de l’essai accessible et cultivé. Il bénéficie d’une presse plutôt favorable, aussi bien dans les médias progressistes que dans des cercles plus conservateurs, justement parce qu’il ne remet rien de fondamentalement en cause. Il rassure. Il apaise. Il donne l’impression de profondeur sans jamais créer de vertige, et sans jamais creuser.

Il y a aussi chez lui une forme de provocation très maîtrisée : parler de Proust, de Montaigne, de philosophes français, les mettre en avant dans un contexte anglais. Cela donne une posture élégante, légèrement irrévérencieuse, sans jamais être subversive. Un Anglais qui explique Proust aux Anglais, c’est toujours une manière de dire : je n’ai pas besoin de votre approbation nationale, je joue à un autre niveau, et je suis prêt à être méprisé pour francophilie abusive. Mais là encore, tout est parfaitement contrôlé.

Puis, assez rapidement, quelque chose s’épuise. On comprend le dispositif. On reconnaît la musique. Un ou deux livres suffisent à saisir la méthode. L’écriture devient prévisible. Il n’y a pas de véritable passion littéraire qui se crée autour de lui. Pas de communauté intellectuelle, pas de débat profond, pas de rupture. Juste une reconnaissance polie, durable, mais tiède. Il est devenu une figure médiatique et il publie des livres pour continuer de passer à la télévision.

C’est à ce moment-là que la trajectoire change de nature. Alain de Botton cesse progressivement d’être un écrivain pour devenir un entrepreneur culturel. Il fonde The School of Life, entouré d’autres auteurs et professeurs, et transforme son capital symbolique initial en une véritable entreprise internationale.

Le projet est habillé d’un discours noble : rendre la philosophie accessible, aider les individus à mieux vivre, reconnecter la culture à la vie quotidienne. Mais dans les faits, il s’agit d’une opération marketing. La philosophie y est progressivement réduite à une forme de développement personnel chic, émotionnel, managérial.

Avec The School of Life, de Botton et ses équipes voyagent partout dans le monde, proposent des conférences, des diagnostics culturels, des collaborations avec des musées, des bibliothèques, des institutions. J’en ai parlé brièvement l’année dernière quand j’ai raconté mon expérience dans un colloque de philosophie en Arabie. Il vise des clients intelligemment : ces services s’adressent à des États extrêmement riches qui cherchent à se construire rapidement une forme de légitimité culturelle, sans passer par le lent travail d’ancrage local, de réflexion collective, de construction institutionnelle.

Ils me donnent l’impression d’une entreprise de consultants culturels qui arrivent, livrent des rapports génériques, des concepts clés en main, des discours séduisants faciles, et repartent avec des honoraires conséquents. Une philosophie sans conflit. Une pensée prête à l’export, parfaitement compatible avec tous les pouvoirs, pourvu qu’ils paient.

À ce stade, Alain de Botton n’est plus vraiment un écrivain, ni même un intellectuel. Il est devenu un businessman de la pensée, un fournisseur de sens low-cost pour institutions en manque de récit.

Peut-être suis-je injuste et dans l’erreur, mais c’est mon intuition dominante : celle d’un écrivain qui, n’ayant pas créé une œuvre littéraire suffisamment forte pour lui survivre, a transformé son élégance initiale en modèle économique, et son image de marque en marque d’image.

Ce faisant, il prostitue la philosophie (mais elle en a vu d’autres).

Bilan statistique de 2025

Il est l’heure de faire les comptes.

On se souvient que l’année dernière s’est terminée sur le fil, avec un nombre de vues tellement maigre que l’on craignait la récession. Lors du bilan de 2024, les objectifs de croissance établis étaient donc assez peu ambitieux :

« on pourrait espérer pour 2025 atteindre environ 13 000 visiteurs uniques et dépasser les 21 000 vues. »

La Précarité du sage a fait beaucoup mieux finalement, sans forcer.

Bonne année 2026 depuis Diriyah

At Turaif, Diriyah, le 31 décembre 2025

Nous passons la soirée du réveillon sur le site historique le plus joli de la capitale saoudienne. Il s’agit de la ville en terre qui abrita le premier « État saoudien », à cheval entre le XVIIIe et le XIXe siècle.

Ils en ont fait un lieu très bien équipé et très bien éclairé. Les Saoudiens y viennent en masse pour profiter du récit national tout en se régalant dans les nombreux restaurants et cafés à disposition.

Entre le site historique et les lieux de consommation, une passerelle permet de traverser le Wadi Hanifa qui a creusé une petite vallée. C’est charmant et photogénique.

Tout cela est un peu cher. Il ne faut pas s’attendre à y voir beaucoup d’ouvriers. Mais c’est la Saint Sylvestre, ce soir on n’est pas chômeur et si on est précaire, on le demeure dans le luxe.

Un groupe d’une musique supposément traditionnelle mais branchée sur de gros amplis et baignée de synthétiseurs, me fit fuir. Je me réfugiai dans le café librairie où nous n’achetâmes aucun bien culturel.

Seulement des cafés, des chocolats chaud et une pâtisserie que je ne connaissais que sous la plume de Roland Barthes : le financier.

Photo (c) Hajer Thouroude

Un terrain commun entre les Chinois et les Arabes

C’est le titre de l’exposition en cours à cheval entre 2025 et 2026 à Riyad, capitale de l’Arabie Saoudite : Common Ground. Le titre arabe dit autre chose : « Entre deux cultures », c’est-à-dire entre la Chine et l’Arabie.

Pour ceux qui connaissent ma vie, on pourrait croire que ce « terrain commun » entre les cultures chinoise et arabe n’est autre que le Sage Précaire lui-même. En effet, peu de gens ont aussi longtemps que moi labouré et brassé ces deux espaces anthropologiques, paysagers, spirituels et charnels.

Le mandarin et l’arabe sont les deux langues que j’ai le plus apprises et travaillées, sans jamais parvenir à les maîtriser. Or s’il y a un point de partage entre ces deux civilisations, c’est précisément la calligraphie, l’art d’écrire pour faire de leur langue une œuvre d’art.

En règle générale, il me semble que, de notre point de vue occidental, l’Empire du Milieu d’un côté et l’Umma arabo-musulmane de l’autre constituent deux réalités étanches et radicalement opposées.

Or ces deux systèmes travaillent beaucoup à se rapprocher et à explorer leurs ressemblances, leurs points de contacts, en un mot leur « terrain commun ».

Regardez ce cartel d’exposition : pas d’anglais, sauf à télécharger le texte à l’aide d’un code QR. On vous parle en chinois, en arabe, et tant pis pour ceux qui ne maîtrisent pas ces langues. C’est un signal fort qui nous invite à tourner définitivement la page de la centralité occidentale. La traduction ne passe plus par l’anglais comme point de référence internationale, mais se fait directement de langue à langue du « Sud global ». C’est en tout cas le sens qu’on cherche à donner à cet événement.

L’exposition est d’ailleurs très belle et bien pensée. Des œuvres d’art contemporain de haute tenue sélectionnées par un commissaire qui sait de quoi il parle. C’est une promenade qui clôt intelligemment l’année 2025 et qui invite le Sage précaire à deux mouvements contradictoires : se plonger dans l’étude des langues, et se retirer dans la montagne.

Les artistes saoudiens choisis sont très bien choisis, il y en a même que je ne connaissais pas. Plusieurs incontournables n’ont pas été contournés, comme cette œuvre d’Ahmed Mater qui écrit les mots « paix » ou « rêve » avec des munitions d’armes pour enfants fabriqués en Chine.

Comme toujours avec Mater, on retrouve les ingrédients de l’art contemporain qu’on aime : élégance, économie de moyens, plurivocité des discours, efficacité visuelle.

Common Ground n’est pas très facile à trouver dans la ville cependant. Le taxi vous pose à un endroit dont vous savez que ce n’est pas le bon. Il faut marcher, se perdre et s’énerver, jusqu’à ce que vous rencontrez des Chinois qui, à force de se perdre dans le quartier, vous escortent jusqu’au centre culturel qui n’a pas encore été enregistré dans les plans routiers des applications de géographie urbaine.

J’ai communiqué en mandarin avec ces deux jeunes gens et cela ne les a pas étonnés le moins du monde. Pourquoi un Européen voyageant en Arabie ne parlerait-il pas chinois ?

Lettre ouverte aux entreprises culturelles françaises souhaitant se développer dans le monde arabe

Dans un contexte où les industries culturelles françaises cherchent à renforcer leur présence dans les pays du Golfe persique et, plus largement, dans l’ensemble des mondes arabe et musulman, une exigence fondamentale s’impose : la capacité à produire et communiquer directement en langue arabe.

Je trouve incroyable que des entreprises reconnues pour leur excellence, leur créativité et leur expertise internationale puissent encore déclarer ne pas disposer de compétences arabophones en interne. Je peux le comprendre pour nos voisins, mais pour la France, je déclare que c’est une anomalie.

Il est possible qu’une telle lacune fragilise la crédibilité des acteurs français auprès de partenaires des monarchies pétrolières, mais le problème est ailleurs. Je ne veux pas limiter mon propos à la banalité selon laquelle les pays arabes accordent une importance considérable à la maîtrise de leur langue et à la compréhension fine de leurs contextes culturels.

Mon propos est d’abord dirigé vers la culture française elle-même. C’est pourquoi je m’adresse ici à vous, acteurs français de la culture, des arts et des lettres : affirmez-vous comme français avec tout ce que cela implique de luxe, de raffinement, de musées et de philosophie, mais aussi en soulignant l’arabité de la France.

Un rappel nécessaire : la France entretient un lien ancien et profond avec le monde arabo-musulman

L’histoire française est marquée depuis plus de treize siècles par des échanges multiples avec le monde arabo-musulman :

  • contacts politiques et commerciaux dès le haut Moyen Âge ;
  • guerres et batailles dont la légendaire histoire qui raconte que Charles Martel arrêta les Arabes à Poitiers en 732.
  • influences littéraires, notamment dans la tradition des troubadours, largement inspirée de la poésie arabo-andalouse ;
  • transferts architecturaux, visibles jusque dans l’art roman, nourri des savoir-faire développés en Espagne andalouse ;
  • croisés partis en Terre sainte et devenant arabes au sein de leurs « Royaumes francs » en Orient ;
  • importance d’Averroès dans les Lumières françaises comme l’a rappelé Jean-Luc Mélenchon lors d’une audition d’une commission parlementaire sur l’islam en France ;
  • relations contemporaines issues des dynamiques coloniales, migratoires et culturelles.

Lire aussi : Les rapports anciens de la France avec l’Islam. Comment les identitaires prennent nos ancêtres pour des cons

La Précarité du sage, 2021

Ces liens ont façonné durablement la culture française. Ils rappellent que la France est certes un pays laïque, qu’il est surtout un pays d’athées, et qu’il fut un grand pays catholique puis protestant, mais qu’elle est aussi un territoire marqué par des apports arabo-musulmans pluriels et anciens. Cette réalité constitue une richesse culturelle et diplomatique majeure que vous devriez mettre en avant dans vos démarchages et vos négociations.

Valoriser les compétences françaises pour renforcer la présence à l’international

Dans cette perspective, il est essentiel que les entreprises culturelles françaises mobilisent les ressources arabophones présentes sur le territoire national. Qu’ils soient d’origine arabe ou non n’importe pas puisqu’ils sont Français.

La France dispose d’un vivier de professionnels hautement qualifiés, maîtrisant l’arabe classique, l’arabe culturel, ainsi que l’anglais et le français à un niveau d’excellence. Ils sont capables de produire des contenus exigeants, adaptés aux standards internationaux, et sensibles aux nuances culturelles indispensables à tout projet dans le monde arabe.

Ne venez plus en Arabie Saoudite sans avoir du personnel français arabisant.

Recourir systématiquement à des compétences externes ou étrangères, alors que ces profils existent en France, revient à négliger un atout stratégique majeur et à donner une image affaiblie d’une filière française pourtant riche de sa diversité culturelle.

Un enjeu de crédibilité et de respect mutuel

Pour s’implanter durablement dans les pays du Golfe persique (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Oman, Koweït) les entreprises françaises doivent démontrer qu’elles peuvent produire en arabe.

Produire en arabe ne peut pas être un simple service additionnel.

Assumer et mettre en valeur la pluralité culturelle française est également un levier diplomatique puissant, en cohérence avec l’histoire millénaire de la France.

Investir dans les compétences arabophones françaises

Pour accompagner ce mouvement, la Sagesse Précaire peut activer ses réseaux afin de mettre en relation les entreprises avec des Français arabophones formés, expérimentés et capables de répondre aux exigences des partenariats internationaux. Appelez le Sage précaire si vous rencontrez des difficultés pour trouver les perles rares qui vous feront briller : mon carnet d’adresses est plein de profils français arabes excellents.

Ma lettre touche à sa fin. Il me reste un argument pour vous convaincre d’assumer votre dimension orientale : vous vous enrichirez ! La réussite des entreprises culturelles françaises dans le monde arabe repose sur une stratégie claire qui tourne le dos aux discours identitaires et embrasse enfin la France dans son histoire arabo-musulmane.

Tabuk, centre à venir des voyageurs

Tabuk est une très vieille destination pour les êtres humains qui voyagent, c’est-à-dire pour les êtres humains. Sans remonter jusqu’à l’époque préhistorique, Tabuk était une étape importante pour les voyageurs qui faisaient le pèlerinage à la Mecque. Le château médiéval qui se situe en haut du souq traditionnel de la ville est un magnifique vestige de ces voyages sacrés.

Il était construit pour que les pèlerins se reposent, se lavent, fassent boire les dromadaires, sans interrompre leurs prières. Ce fort est tout petit, preuve qu’il ne devait pas héberger une famille régnante mais concentrer en son sein une administration stricte.

J’imagine que le coût d’une nuitée était exorbitant. La plupart des pèlerins, même les riches, dormaient sous des tentes bien mieux aérées et bien plus confortables, puisque les bêtes transportaient des tonnes de tapis, de coussins et de tentures.

C’est pourquoi je pose l’hypothèse que le fort de Tabuk, dont les espaces de prières sont indiscutables, devait servir plutôt de centre administratif et militaire que d’auberge pour pèlerins assoiffés.

Il n’en reste pas moins que Tabuk est un hommage au voyage et au pèlerinage. D’ailleurs c’est une région de Bédouins. Toutes les familles d’ici sont d’origine bédouine et il suffit de discuter avec les gens du coin pour avoir des histoires d’une enfance qui se déroulait sous la tente. Aujourd’hui, la plupart des Bédouins sont sédentarisés mais Tabuk est une des villes au monde qui incarne le mieux cette culture nomade et désertique.

D’ailleurs la ville chante le voyage par d’autres moyens. Quand vous allez au musée de la ville, vous y rencontrez une autre forme d’itinérance. Le musée est ouvert mais comme il est en cours de renouvellement, il ne présente pas d’expositions. On peut juste le traverser et en admirer l’architecture.

En revanche, sur le site du musée, on aperçoit un hangar d’un autre siècle. Et dans ce hangar, un train à vapeur des années 1900. Fabrication allemande. C’est le vestige d’une des grande gares de la fameuse ligne du Hijaz, qui reliait Damas à Médine, pour faciliter le pèlerinage probablement.

Les années 1900 en Arabie étaient sous le contrôle des Ottomans, donc cette ligne de chemin de fer est un signe du pouvoir turc sur le monde musulman.

Si vous lisez Les Sept Piliers de la Sagesse, vous comprendrez combien les Anglais voyaient ces trains comme des adversaires à combattre. Rappelez-vous que T. E. Lawrence participait à la révolte des Arabes contre la domination turque.

The Hijaz railway was the main artery of the Turkish army in Arabia; to cut it was to paralyse their movement, to bleed them slowly to death.

Donc ce roman historique raconte comment les tribus arabes aidées par quelques militaires anglais, sabotaient les chemins de fer et attaquaient les wagons de voyageurs comme si c’était des armées ennemies.

We were not fighting to win battles, but to destroy materials; not to take cities, but to ruin communications; to make the Turks feed their men in the desert instead of in the towns.

Seven Pillars of Wisdom

Pendant longtemps, ces trains et cette voie ferrée étaient donc un sujet sensible et douloureux en Arabie, car c’était le symbole d’une domination extérieure et plutôt humiliante, car tandis que les Turcs et les riches voyageurs du Levant traversaient le désert en toute sécurité, les Arabes regardaient passer les trains et voyageaient en caravanes comme au Moyen-âge. Nous, ça nous fait rêver, ces longues marches dans le désert avec des chameaux, mais eux ne pouvaient pas juger les trains autrement que comme une modernité hostile, dangereuse, puissante et dominatrice.

De plus, les Anglais le disent ouvertement, les Arabes se sont fait avoir de la pire des façons par les militaires britanniques. Les Sept Piliers le raconte de manière poignante, et les archives sont nombreuses à le certifier : les Anglais se servaient des Arabes pour lutter contre l’Empire Ottoman. Ils promettaient aux Arabes qu’une fois la guerre terminée (celle de 14-18), ils leur permettraient d’avoir un grand royaume arabe régnant sur toute la péninsule.

Mais les Anglais mentaient comme des arracheurs de dents. Ils préparaient en fait leur propre domination sur le proche-Orient et partageaient avec la France les territoires qui reviendraient à la Couronne et ceux qui iraient dans l’escarcelle de la République…

Il a fallu du temps pour digérer toutes ces humiliations et panser les plaies de l’histoire. Aujourd’hui que le pétrole l’a rendue riche, l’Arabie Saoudite est assez confiante pour prendre soin de ce patrimoine historique plutôt que de le vouer aux gémonies.

Tabuk peut se redéfinir comme une capitale du voyage sous toutes formes : nomadisme pastorale, pèlerinage religieux, voyages d’affaire en train, et tourisme contemporain.

Nos enfants d’immigrés sont dans la même situation que les écoliers français de la troisième république

L’immigration n’est pas un problème pour les pays européens, et ceux qui disent que l’immigration coûte cher, incluent l’instruction des enfants dans l’équation.

Or, les enfants d’immigrés en France sont des petits Français et doivent être considérés comme tels, pas comme des étrangers qui nous coûtent de l’argent. Qu’on le veuille ou non, ils sont les adultes de demain, alors autant s’occuper d’eux sans attendre. Et si possible d’une manière intelligente et bienveillante, dans la mesure où l’on préférerait avoir une nation d’adultes intelligents et bienveillants quand nous serons des vieillards grincheux et impotents…

Il est vrai que de nombreux enfants ne maîtrisent pas la langue française car ce n’est pas forcément leur langue maternelle. Il faut donc les aider à devenir de bons francophones, pas seulement pour eux mais pour le bien de la France car ils sont bel et bien là pour rester et ce sont eux qui nous soigneront, construiront nos logements et inventeront les technologies nouvelles.

Nos écoles et nos collèges doivent donc recevoir une aide massive en Français Langue Étrangère (FLE). Un plan national doit être mis en place pour que se déploie sur tout le territoire des adultes qui encadreront nos enfants.

La situation actuelle me fait penser aux investissements de l’école républicaine entre 1870 et 1914. La troisième république a construit 35.000 écoles et formé 100.000 instituteurs dans de nouvelles universités appelées « écoles normales ». Cette nouvelle population de fonctionnaires a été logée et salariée par l’Etat, les départements et les communes. Cela a « coûté » tellement cher aux Français qu’on a préféré appeler cela un « investissement » sur le long terme.

Or cet effort colossal qui a été consenti par la nation il y a 150 ans doit être renouvelé aujourd’hui pour nos enfants de 2030. Comme en 1870, la nation craque et se divise, manque de cohésion et d’inclusion.

En 1870, je le rappelle, la plupart des enfants de France ne parle pas le français et doit donc suivre une instruction dans une langue commune qui est vécue comme une langue étrangère.

C’est probablement la raison pour laquelle Jean-Luc Mélenchon, leader de La France Insoumise, parle de plus en plus de « langue commune » pour désigner le français appris à l’école. Je n’ai aucun doute que le vieux politicien prépare un programme qui fait le parallèle entre la troisième république et « sa » sixième république : l’école républicaine commencée en 1870 a permis l’installation de la raison républicaine dans les consciences de la nation ; de même l’école inclusive de la sixième république se donnera pour objectif le développement d’une nation réconciliée avec elle-même.

Or, si les gens ont peur de l’immigration, plutôt que de chercher à exclure, renvoyer, enfermer, persécuter, il serait plus judicieux de faire comprendre aux électeurs d’extrême droite que nous avons plus à gagner en investissant dans un plan scolaire qui se propose d’inclure, d’instruire, d’embrasser toutes les familles qui ont choisi de vivre avec nous et de participer à notre nation. L’école est le meilleur instrument pour cet effort d’intégration et de cohésion nationale.

Et cela tombe bien, le nombre d’enfants dans les écoles françaises baisse à cause d’une natalité en berne. Profitons-en pour avoir des classes moins chargées, créer des groupes de FLE , de théâtre et de jardinage, de sciences naturelles au grand air, élaborer une pédagogie créatrice, faire plus d’activités physiques et manuelles, enfin donner à ces enfants l’encadrement de qualité qui permettra à tous de maîtriser le français et d’acquérir de nombreux savoir-faire utiles à la vie quotidienne.

Pour élever un enfant, dit un proverbe africain, il faut un village entier. Nos enfants seront accompagnés d’adultes un peu partout, à l’école, au sport, à la maison. Moi quand j’étais petit, j’avais toujours conscience que des adultes étaient non loin. C’était cela qui m’empêchait de devenir délinquant, pas une structure morale ni je ne sais quelle respect civil.

Hélas, les gouvernements successifs nous annoncent des suppressions de postes dans l’Education nationale. Nos politiciens ne sont pas à la hauteur de l’époque. Il fallait penser investissement dans l’instruction pour revivifier la nation, ils pensent économie et baisses des dépenses.

Les médias Bolloré : un spectacle fascinant pour cartographier le néo-fascisme

Carte mentale des circulations d’idées dans les médias Bolloré

Je regarde sans déplaisir les médias réactionnaires possédés par le milliardaire Vincent Bolloré pour deux raisons . 1. Il faut connaître ses ennemis, or le nationalisme identitaire est l’ennemi de la France. 2. Ils me divertissent.

Je me suis amusé à mettre au jour leur cohérence idéologique et leur secret de fabrication narratif. Je me limiterai au plus dangereux d’entre tous : la chaîne de propagande CNews, où une mécanique intéressante est à l’œuvre, qui finalement ne comprend qu’un nombre limité d’idées force répétées en boucle selon une recette et un dosage savamment orchestrés.

Un empire structuré comme une cour

Chaque chaîne, chaque rédaction, a son petit chef, un directeur loyal au grand patron. Chez CNews, c’est Serge Nedjar. Puis viennent les vedettes : Pascal Praud, figure tutélaire du ton et du style, puis les « sous-stars » – Christine Kelly, Sonia Mabrouk, Laurence Ferrari – et enfin les chroniqueurs, chargés d’apporter une illusion de pluralité : tout ce petit monde récite la même partition, des épices dans la recette, apportant des nuances de ton sans jamais affecter le plat principal.

Mission prioritaire non dite : protéger un milliardaire

Le premier moteur de cette machine, c’est la défense des intérêts économiques et symboliques du patron, et partant de la minuscule caste des ultra-riches. Les milliardaires et centi-millionnaires. Il faut faire silence sur eux. Quand on ne peut éviter d’en parler, notamment à cause de mouvements sociaux relayés par d’autres médias, on les présente sur CNews comme des modèles de réussite, des « talents », des « génies », des gens exceptionnels qu’il faut encourager plutôt que de les faire fuir en voulant les faire contribuer au bien commun. Le but est de ne surtout pas les montrer comme des bénéficiaires d’un système fiscal et médiatique qui les protège.

Et pour qu’on ne se mette pas à questionner cette protection, il faut détourner l’attention avec des sujets de discussion limités qui font système, sur lesquels les présentateurs peuvent tourner en boucle en donnant ainsi l’apparence de couvrir la diversité du réel.

Thème principal : désigner des boucs émissaires

Le détournement le plus massif s’appelle l’obsession migratoire. À longueur d’émissions, l’immigration, l’islam, causes de toute sorte de fléaux qu’on peut résumer sous le nom d’ « insécurité », saturent le débat. Le but n’est pas d’informer mais de provoquer et canaliser la colère : plutôt que de s’en prendre à ceux qui concentrent les richesses, on désigne les plus fragiles, les étrangers, les pauvres.

C’est une vieille recette : diviser pour régner, hystériser pour manipuler.

Vision du monde : sacraliser les stars, mépriser le peuple

Ce système repose sur une vision du monde archaïque et profondément ancien régime. Il y a les stars (du sport, du cinéma, de la politique, des affaires) et il y a « les autres ». Les autres, ce sont « les ratés », « les médiocres », selon les mots mêmes de Pascal Praud. Si vous critiquez une star, comme Sylvain Tesson en 2024, Depardieu ou Sarkozy en 2025, l’animateur sortira la même formule : « Mais qui êtes-vous ? Qui sont ces gens ? » Vous n’êtes ni célèbre ni richissime ? Vous êtes donc un raté.

C’est le sens du mot « populisme » : aimer le peuple tant qu’il demeure une masse soumise, humble, crédule et respectueuse. Dès qu’il prend la parole, il convient de le mépriser avec les mots de « sauvagerie », « ensauvagement » et « barbarie » pour désigner les musulmans, et « médiocres », « ratés » et « nains » pour les pauvres d’origine chrétienne.

Définir la justice : lutter contre l’État de droit

Autre pilier idéologique : le discours anti-justice. Sur ces plateaux, on martèle que la justice est « laxiste » avec les délinquants, mais « injuste » avec les puissants. Lorsqu’un Sarkozy est condamné, ce serait, paraît-il, une persécution due à des juges jaloux et haineux. La même chose s’est produites quand Marine Le Pen, Depardieu ou Éric Zemmour ont été condamnés. Le message est clair : le droit doit protéger les élites, pas les juger.

Ces émissions et ces tribunes ont surtout pour ambition d’affaiblir la justice en perspective des procès qui attendent le milliardaire Bolloré, propriétaire de la chaîne. Il sait qu’il sera condamné, donc il faut mettre en place une machine de guerre qui délégitime le processus judiciaire dans son ensemble pour espérer intimider qui de droit, et, qui sait, se faire relaxer.

Ce discours sape les fondements de l’État de droit et prépare les esprits à une démocratie sous tutelle, gouvernée par quelques-uns au nom de tous.

Projet politique : L’union des droites et la criminalisation de la gauche

Tout cela converge vers un but politique précis et explicite : l’union des droites. Derrière ce mot d’ordre, il s’agit de rendre l’extrême droite présentable, de la fondre dans la droite classique, jusqu’à la dominer. Les émissions de CNews, d’Europe 1 et les articles du JDD répètent jour après jour cette partition : l’extrême droite n’est plus une menace.

La menace est incarnée par la gauche que l’on rend responsable de tous les fléaux.

Défendre Israël et les régimes autoritaires

Le sionisme est une colonne vertébrale des médias Bolloré, car il présente l’avantage de se donner une belle image de « défenseur des juifs » tout en laissant libre cours aux instincts anti-arabes.

L’amalgame juif=Israélien=sioniste est souvent fait par Michel Onfray dans l’émission hebdomadaire qui lui est consacrée.

En parallèle, les émissions tressent des lauriers à tous les autocrates qui mettent en prison toute sorte de gens, qui interdisent la presse libre et qui font écho aux obsessions présentées ci-dessus.

Une machine à fabriquer la soumission

Ainsi se dessine une stratégie complète : protéger les riches, accuser les immigrés, glorifier les stars, disqualifier la justice. C’est cet ensemble qui permet d’avancer que ces médias représentent un danger pour la république. Le dénigrement de la démocratie ne se fait que par des discours qui tressent deux, trois ou quatre éléments de cette cartographie.

C’est une fabrique du consentement réactionnaire, bien huilée, spectaculaire, où l’information devient propagande en vue d’un régime autoritaire.