Bloqué à Riyad le jour de l’Aïd

Je suis toujours à Riyad, en Arabie saoudite, et le vol prévu pour mon retour en Europe a été annulé. Je pense donc à mon avenir en cherchant concrètement ce que je peux faire pour partir d’ici et rejoindre ma femme à Munich.

Bloqué loin de chez moi par la guerre, je pense automatiquement à la nécessité pour la sagesse précaire de fuir le monde pour aller faire un jardin. Toute cette agitation dans les aéroports, ces incertitudes, me ramènent à une intuition que j’ai depuis longtemps. Cela fait déjà depuis 2008 ou 2009 que j’évoque sur ce blog l’idée d’un affrontement majeur entre les États-Unis et la Chine. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous sommes entrés dans une phase de conflit mondial qui ne dit pas encore son nom, mais qui se manifeste par différentes zones de tension.

Dans ce contexte, les tensions entre l’Iran, les pays du Golfe, Israël et les États-Unis s’inscrivent dans un mouvement plus large. Et parmi les conséquences possibles, il y a des questions très concrètes comme l’accès à l’eau. De plus en plus de médias évoquent des difficultés d’approvisionnement en eau potable.

Tout cela renforce chez moi une conviction personnelle : il faut se recentrer sur ses proches et sur un ancrage territorial concret. Depuis plus de dix ans, j’ai acheté un terrain à Aiguebonne, dans les Cévennes, avec cette idée en tête. C’est un lieu isolé, mais accessible, avec de l’eau grâce à une source. Ce n’est pas un lieu de repli au sens défensif ou survivaliste.

L’idée n’est pas de se cacher ni de se préparer à affronter des ennemis. L’idée est de créer un espace de vie simple et beau, un lieu où l’on peut accueillir la famille et les amis. Il ne faut pas se crisper sur ce que l’on possède ni se refermer sur soi-même. Il faut au contraire construire quelque chose qui s’ouvre amplement sur ses affinités électives, cultiver un terrain, faire un jardin.

Un jardin, ce n’est pas seulement pour produire. C’est un espace de jeu, un lieu de respiration, un endroit où peuvent se développer l’amitié, les échanges et une certaine forme de vie commune. C’est une manière de rester humain dans un contexte qui peut devenir de plus en plus tendu. Je nous vois d’ici lire des livres à l’ombre de mes arbres fruitiers, composer des salades et des airs de guitare, nous baigner dans le bassin de mon terrain pour nous rafraichir pendant la canicule.

Je pense à tout cela aujourd’hui, interdit de mouvement, le jour de l’Aïd 2026.

En ce jour d’Aïd, je souhaite une bonne fête à tous les musulmans de la Précarité du Sage, ainsi qu’à tous ceux qui ne sont pas musulmans.

Et pour les Lyonnais qui ont vu perdre l’OL hier contre un club espagnol qui ne le méritait pas, je dirais simplement : consolez-vous en cultivant votre jardin.

Nous sommes tous les enfants de Gaza

Il y a des phrases qui dérangent par leur contenu et qui interpellent la sagesse précaire par ce qu’elles révèlent. « Nous sommes tous les enfants de Gaza » est de celles-là. Elle a résonné dans une salle municipale de Saint-Denis, reprise par une jeunesse vibrante et consciente. C’était sa manière, dimanche dernier, de célébrer la victoire au premier tour du maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko. Et aussitôt, une partie du commentaire médiatique s’est crispée, comme si cette parole disait autre chose qu’un simple et puissant élan de solidarité.

Ce qui frappe d’abord, c’est le contraste. D’un côté, un fait démocratique simple : une ville élit un maire. De l’autre, une mise en récit dramatique : « Saint-Denis est tombé entre les mains de La France Insoumise ». Comme si le choix des urnes devenait une chute, voire une faute. Le langage n’est jamais neutre. Il façonne les perceptions, il suggère des peurs. Ici, il trahit une difficulté à accepter qu’une alternance politique, portée par une population diverse et jeune, puisse être autre chose qu’une menace.

Les journalistes insistent sur le fait qu’un nombre très limité d’électeurs s’est déplacé pour élire Bagayoko, ce qui insinue que la légitimité du nouvel édile laisse à désirer. Ils n’avaient pas fait ce commentaire quand Saint-Denis « tombait » entre les mains d’un socialiste avec encore moins d’électeurs en 2014 et en 2020. Quand un Français élu est d’origine africaine, de couleur noire et appartenant à une gauche plus sincère que le Parti socialiste (qui a tant trahi notre pays), la suspicion des journalistes se dresse immédiatement. Et la hargne commence.

Puis vient cette phrase, ce chant : « Nous sommes tous les enfants de Gaza », clamée au sein de l’Hôtel de Ville. Et là encore, l’incompréhension domine. On feint de croire qu’il s’agirait d’un désintérêt pour la France, d’un détournement de la citoyenneté. « Êtes-vous le maire de Gaza, demande Apolline de Malherbe, ou de Saint-Denis ? » Comme si la solidarité internationale annulait l’ancrage local. Comme si l’empathie pour les Palestiniens était une trahison du peuple français.

Mais l’histoire des mobilisations dit exactement l’inverse.

Dire « Nous sommes tous des enfants de Gaza », c’est s’inscrire dans une tradition politique et morale ancienne. C’est faire écho à ces slogans qui ont traversé les décennies : message d’affection pour une ville blessée (« Ich bin ein Berliner), des étudiants proclamant leur solidarité avec un camarade expulsé (« nous sommes tous des juifs allemands »), des foules dénonçant une guerre lointaine au nom de principes universels (« Paix au Vietnam »). À chaque fois, il ne s’agit pas de fuir son pays, mais de l’interroger, de le pousser à être à la hauteur de ses propres valeurs.

Ce que certains décrivent comme une fracture est peut-être, en réalité, une évolution. Une jeunesse qui ne cloisonne pas ses indignations. Une génération qui comprend que le monde est interdépendant, que la souffrance d’un territoire n’est pas étrangère à notre humanité commune. Il ne s’agit pas de « voter pour la Palestine », mais de refuser l’indifférence et de rejeter le soutien à un État guerrier et suprémaciste que nos médias cherchent à imposer.

Il y a aussi, dans ce « cri » (comme le désigne Mme de Malherbe, car pour ses oreilles, cet appel n’est pas du langage articulé), une réaction à un sentiment d’étouffement. Lorsque certaines réalités semblent disparaître du débat public, lorsqu’un conflit s’éloigne des écrans ou n’apparaît qu’à travers des filtres prudents, alors la parole se fait plus forte. Crier devient une manière de rappeler les consciences et de refuser l’oubli.

Réduire cela à une dérive ou à une forme d’hostilité envers la France est non seulement simpliste, mais aussi profondément injuste. Car ce que l’on entend, dans ces voix, ce n’est pas le rejet d’un pays. C’est une manière de dire : être citoyen, ce n’est pas seulement appartenir, c’est aussi regarder le monde et prendre position.

Il y a, enfin, quelque chose de profondément positif dans cette scène. Une mairie qui devient un lieu d’expression. Une jeunesse qui s’empare de la parole. Un moment de ferveur qui, loin d’être violent, est traversé par une forme de lyrisme politique. Cette capacité à s’émouvoir, à se sentir concerné, à refuser la passivité, c’est peut-être l’un des signes les plus vivants d’une démocratie. Il se trouve qu’un seul parti a décidé de suivre cette ligne-là, et de soutenir les manifestations pro-palestiniennes depuis des années. Ce parti reçoit donc des tombereaux d’excréments de la part du monde télévisuel, et se fait insulter en permanence. En toute logique, La France Insoumise récolte aussi les fruits de sa stratégie politique et fait élire des maires dans plusieurs villes de France.

« Nous sommes tous les enfants de Gaza » ne dit pas que l’on oublie Saint-Denis ou la République. Elle dit que l’on élargit le cercle et qu’en effet beaucoup de jeunes sont venus à la politique à cause de ce qui se passe à Gaza, à cause de l’indifférence révoltante devant les morts d’enfants palestiniens. Les militants de Saint-Denis refusent de hiérarchiser les vies, et ils clament ainsi que, de même, il ne faut pas hiérarchiser les Français en raison de leur pigment de peau, de leur religion ou de leurs opinions.

Devant les plateaux de télévision qui voient de la haine et de l’antisémitisme dans ce slogan, les jeunes militants de Saint-Denis rappellent simplement que, face à la souffrance, la réponse la plus humaine et la plus républicaine reste encore la solidarité.

Ormuz 2026

On parle beaucoup du détroit d’Ormuz en ces temps de guerre illégale dans le Golfe persique et à l’occasion de l’agression atroce de l’Iran, initiée par Israël et les États-Unis. Ormuz revient comme un refrain : passage stratégique, goulet d’étranglement du commerce mondial, théâtre potentiel de confrontation. On évoque alors des chiffres, des flux, des tankers, des menaces. On imagine un espace saturé de métal, de surveillance et de pétrole.

Et pourtant, pour moi, Ormuz n’a jamais été cela.

Quand je pense à Ormuz, je pense d’abord à la province de Musandam, ce fragment d’Oman accroché à la pointe de la péninsule arabique, faisant face aux côtes iraniennes. C’était l’un des endroits que nous aimions le plus, Hajer et moi, dans les premières années de notre mariage au Sultanat d’Oman.

Rien ne correspondait à l’image attendue.

L’eau, d’abord. D’une clarté presque irréelle. Une transparence si parfaite qu’elle défiait la perception. Je me souviens d’une photographie que je ne peux pas publier car mon épouse ne m’en donne pas l’autorisation : elle fait la planche dans le détroit, elle est allongée sur l’eau, immobile, et l’image donne l’illusion qu’elle flotte dans l’air. Le corps suspendu, détaché de toute pesanteur liquide. Comme si la mer elle-même s’était effacée.

Puis il y avait les sorties en mer. Nous prenions des boutres pour nous éloigner des côtes, et là s’ouvrait un monde que l’on n’associe jamais à Ormuz : coraux aux couleurs vives, poissons éclatants, dauphins surgissant à la proue. Un paradis discret et naturel, à rebours de toutes les cartes stratégiques.

Ce contraste m’a toujours frappé : comment un lieu aussi chargé symboliquement peut-il être, dans le même temps, un espace d’une telle pureté ?

Peut-être est-ce précisément cette tension qui m’a conduit vers un autre Ormuz, plus intérieur celui-là : celui du roman Ormuz de Jean Rolin.

Je l’ai lu, relu et étudié. C’est un texte étrange, presque déroutant. L’histoire d’un homme qui tente de traverser le détroit à la nage, geste absurde, démesuré, voué à l’échec. À mesure qu’il progresse, la traversée devient moins un exploit physique qu’une dérive existentielle. Et cette scène, presque irréelle, où il s’allume une cigarette au milieu de l’eau, comme si le monde avait perdu toute cohérence, reste gravée en moi.

On comprend alors que la traversée ne mène nulle part. Ou plutôt qu’elle mène à une forme de dissolution du moi, du fait notamment que l’auteur se subdivise en deux personnages : un narrateur qui est censé écrire le reportage de l’exploit du second. Le héros qui doit nager disparaît. On ne sait plus qui traverse quoi.

Ce roman, étonnamment étudié dans le champ de la recherche littéraire, m’a accompagné pendant des années, notamment dans le cadre de mon propre travail. Il a nourri La pluralité des mondes, puis s’est retrouvé, de manière plus diffuse, dans mon livre sur Oman, Birkat al Mouz.

Dans le dernier chapitre de Birkat Al Mouz, intitulé « la guerre », j’essayais déjà de capter quelque chose de cette montée en tension dans la région du Golfe. Depuis les plages de Musandam, on apercevait au loin les silhouettes des destroyers. Présences silencieuses. Le paradis n’était pas intact : il était traversé par une ligne de fracture invisible.

Ce chapitre était construit comme un contrepoint : d’un côté, la montée des tensions géopolitiques ; de l’autre, une guerre plus intime, celle que nous menions dans notre vie quotidienne, Hajer et moi, dans les structures administratives où nous évoluions. J’y décrivais comment un couple se forme aussi dans l’épreuve, dans des combats souvent perdus d’avance. Deux échelles, deux conflits, un même motif : se battre et supporter la défaite.

Ormuz, au fond, n’est peut-être que cela.

Un lieu de passage, au sens le plus profond. Passage des navires, bien sûr, mais aussi passage entre les mondes : entre le visible et l’invisible, entre la beauté et la menace, entre l’intime et le politique. Un lieu où les contraires ne s’annulent pas mais coexistent, parfois dans une tension insoutenable.

Aujourd’hui, alors que l’actualité s’en empare à nouveau, je ne peux m’empêcher de penser que ce que l’on dit d’Ormuz est incomplet. On en fait un symbole stratégique, un point de contrôle, un enjeu militaire. Mais on oublie qu’il est aussi un lieu où l’eau est si claire qu’elle donne l’illusion de l’air.

Et où, peut-être, certains continuent de nager sans jamais vraiment atteindre l’autre rive.

Message d’adieu à France Inter

Ce matin, j’ai écouté la matinale de France Inter.
C’est quelque chose que je n’avais pas fait depuis longtemps.

D’abord parce que je vis la plupart du temps à l’étranger. Ensuite parce que je n’ai plus vraiment de radio. Et puis parce qu’à l’ère d’Internet, on choisit les émissions qu’on écoute : on télécharge un podcast, on sélectionne une chronique, on écoute ce qui nous intéresse. Le direct est devenu l’exception.

Mais ce matin, sur mon vélo — toujours bloqué en Arabie saoudite — j’ai écouté la matinale.

Et je crois que c’était la dernière fois.

La première chose que j’entends est une interview autour d’un film consacré aux collaborateurs pendant l’Occupation allemande. Les invités sont l’acteur Jean Dujardin et le réalisateur, dont j’ai oublié le nom. L’échange se déroule normalement jusqu’au moment où vient la question inévitable : quel rapprochement peut-on faire entre les collabos et notre époque ?

Dans un moment où les manifestations de néofascisme et même de néonazisme se multiplient, je m’attendais à ce que l’on parle de ces dérives bien visibles.

Le cinéaste interviewé choisit au contraire de citer Jean-Luc Mélenchon et les jeux de mots qu’il aurait faits avec des noms de pédocriminels juifs. Il explique que, dans les années 1930 déjà, des antisémites jouaient avec les noms, et que cela lui rappelle les égarements du leader de La France Insoumise.

Voilà donc le rapprochement proposé entre les années 1930-1940 et aujourd’hui.

En entendant cela sur France Inter, le 10 mars 2026, je me dis que quelque chose ne tourne pas rond. J’ai l’impression d’assister à un glissement éditorial. Comme si la chaîne, régulièrement décrite comme de gauche, cherchait à se repositionner en reprenant – parfois presque mot pour mot – certaines obsessions du débat politique tel qu’il est structuré aujourd’hui par la droite et l’extrême droite médiatiques.

Je continue de pédaler sur ma bicyclette. En arrivant dans le quartier des ambassades où je travaille, j’entends la chronique de Sophia Aram.

Plusieurs minutes d’un humour inexistant, que je trouve sinistre et même d’un cynisme assez stupéfiant. Dans sa chronique, elle met dans le même panier Dominique de Villepin, Edwy Plenel, Jean-Luc Mélenchon et d’autres encore. Leur crime : critiquer la guerre menée actuellement contre l’Iran par les États-Unis et Israël.

À partir de là, tous ceux qui critiquent l’agression atroce deviennent, dans la bouche de Sophia Aram, des complices objectifs de l’islamisme intégriste des « mollah » iraniens. Pour elle, ne pas désirer ardemment assassiner des milliers d’Iraniens revient à défendre activement le régime totalitaire en place à Téhéran.

La chronique ne ressemble en rien à de l’humour. Elle consiste en une énonciation, presque mécanique, d’éléments de langage déjà omniprésents dans certains cercles médiatiques et politiques alignés sur les positions des groupes d’influence pro-israéliens : faire appel au droit international ne serait qu’une manière détournée d’empêcher les Israéliens de vivre en paix. Dénoncer des massacres revient à salir les vrais démocrates occidentaux qui luttent pour la paix et la sécurité en bombardant les pays musulmans. Militer contre les crimes de guerre, c’est être antisémite. S’élever contre des guerres injustes, c’est vouloir exterminer les juifs.

Je pensais ne pouvoir entendre ces folies que sur les médias du milliardaire réactionnaire Vincent Bolloré.

C’est à ce moment-là que je comprends.

Lorsque la chronique se termine et que commence le journal de 8 heures, je prends une décision très simple : je ne peux plus écouter cela.

Je ne parle pas seulement pour moi. Je pense que beaucoup de gens qui se situent à gauche ont probablement déjà cessé d’écouter. Mais même quelqu’un comme moi, qui me situe plutôt à droite, ne peut plus s’y retrouver.

Ce n’est pas une question de désaccord ponctuel. C’est une question de climat intellectuel. Je ne peux pas écouter une matinale où une Sophia Aram peut m’accuser de racisme et de nazisme parce que je désapprouve les bombardements interminables des forces impérialistes. Son manque d’humour n’a d’égale que sa haine, dont je ne saisis pas l’origine, mais qui me gêne et me blesse.

La matinale de France Inter était autrefois un espace de discussion pluraliste, parfois vif, souvent insolent, toujours imparfait, mais où l’on n’avait pas le sentiment de pouvoir entendre de telles opinions racistes, indifférentes au malheur des gens, anti-démocratiques, anti-républicaines, sous couvert d’humour, et en roue libre. Je peux écouter des saloperies pareilles sur CNews, mais cela me dégoûte sur France Inter.

Alors voilà, c’était la dernière fois que j’écoutais la matinale de France Inter.

Je continuerai peut-être à écouter sur cette chaîne certaines émissions que j’aime encore : Le Masque et la Plume, les documentaires d’histoire de Philippe Collin, et quelques autres.

Mais la matinale, pour moi, c’est terminé.

Le paradis à l’ombre des épées : Michel Onfray et l’invention d’une guerre de 1400 ans

On parle beaucoup de la sphère médiatique liée aux milliardaires réactionnaires quand il s’agit de dénoncer la progression des affects d’extrême droite ou de la sensibilité néofasciste. On cite souvent les mêmes noms, les mêmes émissions, les mêmes chaînes. Mais on parle beaucoup moins d’une émission diffusée chaque samedi, dans laquelle Michel Onfray intervient longuement avec la journaliste Mme Ferrari.

L’ancien professeur de philosophie, star des medias, y développe semaine après semaine des positions politiques scandaleuses qui passent relativement inaperçues dans le débat public, alors même qu’elles mériteraient d’être examinées avec attention.

Samedi 7 mars 2026, interrogé sur la guerre actuelle en Iran, déclenché et menée par Israël et les États-Unis, Michel Onfray a proposé une interprétation pour le moins radicale. Selon lui, ce conflit ne daterait pas de quelques jours ni de quelques semaines : il aurait commencé il y a environ 1 400 ans, avec l’apparition de l’islam. Son argument tient en une référence qu’il présente comme décisive : dans le Coran, affirme-t-il, il est écrit que « le paradis est à l’ombre des épées ». À partir de cette citation, il conclut que les musulmans seraient engagés depuis quatorze siècles dans une guerre à mort contre les juifs.

Cette affirmation pose plusieurs problèmes.

D’abord, la phrase qu’il cite ne se trouve pas dans le Coran. Elle provient d’un hadith, c’est-à-dire d’un texte rapportant une parole attribuée au prophète de l’islam. Comme beaucoup de hadiths, elle s’inscrit dans un contexte précis, celui de batailles du VIIᵉ siècle où la jeune communauté musulmane devait lutter pour sa survie, et les fidèles se devaient d’être galvanisés pour résister, pour affronter les dangers, et surtout pour ne pas fuir. Le prophète était de facto un chef de tribu, il n’avait pas les moyens de coercition que possèdent les Etats-nation pour effectuer une mobilisation générale. Un chef de tribu de l’antiquité n’avait guère que sa parole et son charisme personnel pour motiver ses troupes à aller se battre. Cette citation qui dit que le paradis est à l’ombre des épées est à comprendre dans ce contexte de motivation et d’encouragement. Elle n’est pas une description du paradis ni un programme historique de guerre permanente contre un peuple en particulier.

Ensuite, transformer une phrase isolée, sortie de son contexte historique et théologique, en preuve d’une hostilité éternelle entre musulmans et juifs relève d’un raccourci extrêmement lourd de conséquences. Cela revient à attribuer à plus d’un milliard de personnes (les musulmans) une intention collective et permanente d’extermination (des juifs).

Une telle idée n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une vision essentialiste des peuples et des religions : les musulmans seraient par nature animés par une volonté de détruire les juifs. Une fois posée ainsi, cette thèse transforme un conflit politique et géopolitique en fatalité historique et religieuse.

Dans l’émission, Michel Onfray ne se contente pas de proposer cette lecture historique. Il affirme également qu’Israël « a raison » de mener ses guerres actuelles dans la région du Proche-Orient. Mais son argument ne repose pas seulement sur le droit à la défense d’un État. Il repose sur l’idée que les musulmans, par leur origine et leur religion, seraient voués à vouloir exterminer les juifs. Une telle affirmation devrait au minimum susciter un débat sérieux. Car elle revient à présenter un ensemble immense de populations comme un ennemi intrinsèque et permanent. Dans l’histoire européenne, ce type de raisonnement a déjà existé. Il a servi à justifier des violences de masse.

Dans le même temps, une partie du débat public se concentre sur des accusations d’antisémitisme dirigées contre des responsables politiques pour des épisodes beaucoup plus ténus. On cite par exemple la polémique autour de la prononciation du nom de Jeffrey Epstein par Jean-Luc Mélenchon. On peut juger cette sortie de Mélenchon maladroite ou inutile, mais il est difficile d’y voir la preuve d’une volonté d’hostilité envers les juifs.

L’écart entre ces deux situations est frappant. D’un côté, une polémique sur une prononciation qui recouvrirait (pour ceux qui sont dotés d’une oreille fine et exercée) un antisémitisme d’atmosphère. De l’autre, une théorie affirmant explicitement qu’une religion entière serait engagée depuis quatorze siècles dans une entreprise d’extermination des juifs.

Il serait utile que ce contraste fasse davantage parler, non pour censurer Onfray ni empêcher un débat, mais pour rappeler que certaines idées ont des conséquences funestes. Présenter un milliard et demi de personnes comme des ennemis naturels d’un autre peuple ne peut pas être considéré comme une simple opinion parmi d’autres.

Michel Onfray se rend coupable d’appel à la haine. Il joue le rôle sinistre de celui qui appelle à la fracturation de la nation française composée de chrétiens, de musulmans et de juifs.

Loin des bombes, dans le Golfe persique

Je me trouve en Arabie saoudite au moment où l’Iran bombarde les pays du Golfe, ce qui terrifie ma chère épouse restée au pays. Elle me demande de rentrer en Europe au plus vite mais je ne sens pas les choses ainsi.

Mon obsession par rapport aux états guerriers du monde n’a pas bougé depuis les débuts de ce blog : la guerre décisive, celle qui va mener à un grand cataclysme et à un nouvel ordre mondial est devant nous. C’est la grande confrontation qui se prépare entre la Chine et les États-Unis. Le reste n’est qu’une myriade de petits affrontements sans conséquences réelles. On peut y laisser sa peau bien sûr, et je ne suis pas à l’abri d’un drone perdu, ni des éclats d’explosion qui pourraient m’atteindre lorsque je suis sur mon vélo dans le quartier des ambassades de la capitale saoudienne.

L’autre jour, je roulais vers les bureaux de la commission des musées quand je me suis fait arrêter par la police saoudienne qui surveille les entrées dans le quartier diplomatique. Pourquoi ne vous arrêtez-vous pas, me disait-il ? Je ne m’arrête jamais, je travaille là-bas. Mais tous ces gens dans leur voiture travaillent dans ce quartier, vous voyez bien qu’ils s’arrêtent tous et qu’ils se font fouiller. Pardon, dis-je, je n’avais pas fait le rapprochement. Le rapprochement entre quoi et quoi ? Pardon, dis-je ? Bon, vos papiers.

Le supérieur des policiers vient me voir pour calmer son collègue excédé : l’ambassade américaine a été bombardée, vous n’êtes pas au courant ? Vous ne regardez pas les informations ? Désolé mais mon arabe est encore trop élémentaire et je ne comprends pas bien les nouvelles ici. Mais vous pourriez quand même regarder CNN !

Vous voyez l’ambiance.

Pour ma part, je crois que cette guerre va durer encore quelques jours ou quelques semaines puis que Trump va de nouveau renvoyer les Israéliens à la maison en leur promettant qu’on s’y remettra très bientôt. Mais que les USA ne peuvent pas éternellement payer les guerres immondes que veut mener Israel, sans en payer les conséquences dans les élections à venir.

Mais je m’égare. Ce n’est pas le rôle de La Précarité du Sage de fournir des analyses d’actualités au jour le jour. Le rôle de ce blog est de se maintenir loin des bombes et loin des déchirements de surface pour encourager ses lecteurs d’aller cultiver leur jardin.

Tabuk, centre à venir des voyageurs

Tabuk est une très vieille destination pour les êtres humains qui voyagent, c’est-à-dire pour les êtres humains. Sans remonter jusqu’à l’époque préhistorique, Tabuk était une étape importante pour les voyageurs qui faisaient le pèlerinage à la Mecque. Le château médiéval qui se situe en haut du souq traditionnel de la ville est un magnifique vestige de ces voyages sacrés.

Il était construit pour que les pèlerins se reposent, se lavent, fassent boire les dromadaires, sans interrompre leurs prières. Ce fort est tout petit, preuve qu’il ne devait pas héberger une famille régnante mais concentrer en son sein une administration stricte.

J’imagine que le coût d’une nuitée était exorbitant. La plupart des pèlerins, même les riches, dormaient sous des tentes bien mieux aérées et bien plus confortables, puisque les bêtes transportaient des tonnes de tapis, de coussins et de tentures.

C’est pourquoi je pose l’hypothèse que le fort de Tabuk, dont les espaces de prières sont indiscutables, devait servir plutôt de centre administratif et militaire que d’auberge pour pèlerins assoiffés.

Il n’en reste pas moins que Tabuk est un hommage au voyage et au pèlerinage. D’ailleurs c’est une région de Bédouins. Toutes les familles d’ici sont d’origine bédouine et il suffit de discuter avec les gens du coin pour avoir des histoires d’une enfance qui se déroulait sous la tente. Aujourd’hui, la plupart des Bédouins sont sédentarisés mais Tabuk est une des villes au monde qui incarne le mieux cette culture nomade et désertique.

D’ailleurs la ville chante le voyage par d’autres moyens. Quand vous allez au musée de la ville, vous y rencontrez une autre forme d’itinérance. Le musée est ouvert mais comme il est en cours de renouvellement, il ne présente pas d’expositions. On peut juste le traverser et en admirer l’architecture.

En revanche, sur le site du musée, on aperçoit un hangar d’un autre siècle. Et dans ce hangar, un train à vapeur des années 1900. Fabrication allemande. C’est le vestige d’une des grande gares de la fameuse ligne du Hijaz, qui reliait Damas à Médine, pour faciliter le pèlerinage probablement.

Les années 1900 en Arabie étaient sous le contrôle des Ottomans, donc cette ligne de chemin de fer est un signe du pouvoir turc sur le monde musulman.

Si vous lisez Les Sept Piliers de la Sagesse, vous comprendrez combien les Anglais voyaient ces trains comme des adversaires à combattre. Rappelez-vous que T. E. Lawrence participait à la révolte des Arabes contre la domination turque.

The Hijaz railway was the main artery of the Turkish army in Arabia; to cut it was to paralyse their movement, to bleed them slowly to death.

Donc ce roman historique raconte comment les tribus arabes aidées par quelques militaires anglais, sabotaient les chemins de fer et attaquaient les wagons de voyageurs comme si c’était des armées ennemies.

We were not fighting to win battles, but to destroy materials; not to take cities, but to ruin communications; to make the Turks feed their men in the desert instead of in the towns.

Seven Pillars of Wisdom

Pendant longtemps, ces trains et cette voie ferrée étaient donc un sujet sensible et douloureux en Arabie, car c’était le symbole d’une domination extérieure et plutôt humiliante, car tandis que les Turcs et les riches voyageurs du Levant traversaient le désert en toute sécurité, les Arabes regardaient passer les trains et voyageaient en caravanes comme au Moyen-âge. Nous, ça nous fait rêver, ces longues marches dans le désert avec des chameaux, mais eux ne pouvaient pas juger les trains autrement que comme une modernité hostile, dangereuse, puissante et dominatrice.

De plus, les Anglais le disent ouvertement, les Arabes se sont fait avoir de la pire des façons par les militaires britanniques. Les Sept Piliers le raconte de manière poignante, et les archives sont nombreuses à le certifier : les Anglais se servaient des Arabes pour lutter contre l’Empire Ottoman. Ils promettaient aux Arabes qu’une fois la guerre terminée (celle de 14-18), ils leur permettraient d’avoir un grand royaume arabe régnant sur toute la péninsule.

Mais les Anglais mentaient comme des arracheurs de dents. Ils préparaient en fait leur propre domination sur le proche-Orient et partageaient avec la France les territoires qui reviendraient à la Couronne et ceux qui iraient dans l’escarcelle de la République…

Il a fallu du temps pour digérer toutes ces humiliations et panser les plaies de l’histoire. Aujourd’hui que le pétrole l’a rendue riche, l’Arabie Saoudite est assez confiante pour prendre soin de ce patrimoine historique plutôt que de le vouer aux gémonies.

Tabuk peut se redéfinir comme une capitale du voyage sous toutes formes : nomadisme pastorale, pèlerinage religieux, voyages d’affaire en train, et tourisme contemporain.

L’histoire mythique qui fonde l’Arabie saoudite

Le roi Abdulaziz, par un artiste brut, nom et date inconnus.

Quel événement incarnerait le mieux la fête nationale en Arabie saoudite ?

Après une recherche minutieuse, je suis arrivé à un consensus avec mes équipes. Ce serait un événement qui a eu lieu en 1902, quand le royaume n’existait pas encore, et que les puissances coloniales étaient encore chez elles en Arabie : Ottomans et Britanniques cherchaient à contrôler la péninsule. En 1902 s’est déroulé un événement majeur et marquant pour tout Arabe, donc déterminant pour tout Saoudien.

Le jeune Abdulaziz n’était pas encore roi et il était en exil au Koweit avec son père et tout son clan. Personne ne misait sur lui et ne lui voyait un rôle quelconque dans le concert des nations. Or, en 1902, il est allé saisir la ville de Riyad, ville perdue dans le désert, ville pauvre et modeste dont il a fait la capitale d’une nation richissime.

Abdulaziz est parti du Koweït avec une poignée d’hommes pour aller reprendre Riyad, qui n’était que la capitale d’une petite province dont les Al Saoud était la famille régnante depuis des siècles. C’est pourquoi je dis qu’Abdulaziz Al Saoud est allé la « reprendre » puisque c’est la ville d’où vient sa famille.
Or pourquoi cette conquête (ou cette reconquête) de Riyad pourrait incarner la fête nationale de tous les Saoudiens ? Parce que les historiens racontent que quand il est devenu roi, Abdulaziz ne cessait de raconter cette épopée, comme une sorte de mythe, de légende personnelle, et avec raison, car cet exploit militaire a été réalisé quand il était pauvre et au bord du néant.

Plutôt que d’aller directement en ligne droite sur Riyad, comme il y avait des espions, Abdulaziz a décidé d’aller dans le sens inverse, direction sud dans le désert. Le fameux désert Rub al Khali. Le fabuleux territoire mortel que l’écrivain anglais, Wilfred Thesiger, appelle Le désert des déserts (ou en anglais le « territoire du vide ».

Et justement, Abdulaziz y est allé, dans ce désert de la mort, et il s’y est fait oublier.

Avec ses hommes il est allé vivre une vie de pauvreté, une vie au bord de la mort, une vie de survie et de patience. Une vie de Bédouin et une vie de prophète. C’est là qu’il a bâti sa légende et son charisme d’homme d’État respecté de tous les Arabes.
Il a passé même un mois de ramadan avec ses hommes dans le désert. Donc quand il fallait rompre le jeûne le soir, il n’avait presque rien que quelques dattes séchées, un peu de farine et un peu d’eau qu’ils mélangeaient pour en faire des galettes cuites sur les braises du feu. Ils buvaient le lait des chamelles et ils priaient.

Une véritable vie de prophète.

C’est là qu’Abdulaziz a su montrer à ses hommes qu’il avait une très grande volonté d’âme, il a su les remotiver chaque soir avec des histoires avec des discours avec des poèmes avec des discussions sur la religion et des promesses sur l’avenir.

Ce séjour dans le désert fut un grand moment de communion entre des hommes qui n’ont pas craqué. C’est un grand moment où l’Arabie Saoudite était en germes, non pas simplement chez cet homme, qui en est devenu le roi et le fondateur, mais dans une communauté réduite à l’état d’une famille, d’un mini clan, de presque rien. On retrouve dans cette narration historique tout ce qui fait une légende arabe avec la dimension bédouine qui est toujours essentielle à l’identité arabe.
Quelque chose que l’on retrouve dans la légende dorée par exemple du prophète Jésus, qui part 40 jours dans le désert. Ou du prophète Mahomet qui reçoit la visite de l’archange Gabriel après avoir longtemps médité dans les montagnes autour de La Mecque.
Grace à sa connaissance de la vie bédouine, Abdulaziz réussit à faire survivre ses hommes, à les faire traverser des épreuves extrêmement dures de chaleur, de soif et de faim, de solitude. Il arrivait à provoquer chez eux l’enthousiasme et la fidélité, ce qui est très difficile compte tenu du fait qu’il n’avait rien pour s’assurer de la loyauté de ses compagnons, rien d’autre que sa personnalité, son charisme personnel et son appartenance à la famille régnante des Saoud.

Et c’est après cette longue période de disette et d’ascèse qu’il est allé, en pleine nuit, reprendre le fort de Masmak, au sud de Riyad, ce fort qui est aujourd’hui un musée d’histoire.
Il n’a fallu que quelques hommes pour emprisonner le gouverneur de la ville, tuer quelques soldats, et retourner toute un ville et une province.

Élégance, économie de moyen, courage, voisinage de la mort et de Dieu, nuit, poésie et désert. Toute l’Arabie est dans ce récit mythique et c’est pourquoi on devrait en faire la date de célébration de la fête nationale.

Je publie un essai sur un musicien juif tandis qu’Israel commet l’irréparable

Je suis heureux d’annoncer la publication de mon article consacré à Léo Sirota dans l’ouvrage collectif L’Asie ou la mort (Éditions Hermann), sous la direction de Gérard Siary et Philippe Wellnitz.

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La Précarité du sage, 22 octobre 2021

Ce livre rassemble des recherches sur l’exil de nombreux juifs en Asie, qui, au XXe siècle, ont fui les persécutions en Europe. Mon texte s’intéresse au parcours de ce grand pianiste juif d’origine ukrainienne, contemporain d’Arthur Rubinstein, qui choisit de vivre au Japon. Entre Sirota et le Japon, il y eut une véritable histoire d’amour : celle d’un artiste cosmopolite incarnant la meilleure tradition européenne, et d’un pays en marche vers la modernité.

Lire aussi : Le Pianiste juif et le Japon

La Précarité du sage, 29 août 2021

Au-delà de la musique, le destin de Sirota nous rappelle combien les artistes exilés ont façonné des ponts culturels inattendus. Son parcours, de Kiev à Vienne, Paris, Berlin, Tokyo puis les États-Unis, illustre une culture européenne ouverte sur le monde, généreuse et créatrice, loin des enfermements identitaires et des essentialisations qui sont en train de s’imposer aujourd’hui dans le débat public.

Dans le contexte tragique que nous traversons aujourd’hui – guerres, génocide, persécutions, manipulations idéologiques – il me semblait important de rappeler que les juifs ne sont pas les Israéliens, qu’ils sont porteurs d’une culture flamboyante et qu’ils doivent être protégés de ceux mêmes (les sionistes fanatiques qui ont table ouverte dans nos médias) qui les amalgament au projet mortifère du grand Israël.

C’est maintenant, quand les Israéliens commettent l’irréparable, qu’il faut célébrer les artistes juifs exceptionnels qui, du fond de leur fragilité constitutives, ont su résister par la musique et la pensée.

Je profite de cette publication pour rappeler que les juifs, les Arabes, les Ukrainiens, et tant d’autres, ne sont pas d’abord des étiquettes communautaires, mais des êtres humains porteurs d’une histoire universelle.

Je dédie ce travail à tous ceux qui croient encore à une culture européenne ouverte aux échanges et à la diversité, capable de résister aux discours de haine et de racisme.

Pourquoi je ne parle pas de ceci ni de cela

On me reproche parfois de passer sous silence des sujets jugés plus graves, plus urgents que ceux que j’aborde ici. Mais il faut que je le dise clairement : La Précarité du sage n’a jamais eu pour ambition de courir après l’actualité ni de répéter ce que tout le monde sait déjà.

Si je parle ici d’un genre littéraire, d’un auteur ou même d’un muret en pierre sèche, c’est précisément parce que je n’ai pas trouvé ailleurs les mots, les intuitions ou les points de vue que je m’apprête à poser. C’est cette absence qui justifie mon geste. On ne vient pas ici chercher des redites, des indignations légitimes ou des commentaires de culture générale. Je le sais comme vous qu’Israël commet l’irréparable, que tuer des enfants c’est mal, pourquoi en parlerais-je au moment même où tout le monde en parle ?

On vient sur ce blog pour entendre quelque chose d’autre, je crois. Lire quelque chose d’autre. Peut-être d’insolite. Parfois de maladroit, probablement aussi d’un peu idiot, mais quelque chose qui vient d’une vision, d’une prise de conscience.

Cela me vaut des désaccords et cela blesse parfois. Rappelez-vous mes textes sur la musique populaire : quand j’ai dit que rock, reggae, folk, punk, hard rock – tout cela, en réalité, procédait du même modèle de chanson que la variété. Que c’étaient des ritournelles, ni plus ni moins complexes les unes que les autres, avec des changements de surface, de texture, de style. Des lecteurs se sont sentis insultés.

De la même manière, quand j’ai commencé à écrire sur Sylvain Tesson, j’ai vu avant tous les journalistes et les critiques le nœud stylistique et idéologique de ses textes. Il ne s’agissait pas seulement de dire qu’il était “de droite” ou “réactionnaire” comme une étiquette jetée à la va-vite, mais d’analyser une construction d’écriture, une façon de faire du style un masque. Là encore, les réactions ont été vives. Mais force est de constater que mes intuitions se sont révélées exactes.

Dans le champ politique, je ne parle pas de Gaza parce que d’autres en parlent, et le font très bien. Je n’ai rien à ajouter aujourd’hui à ce qui est su, documenté, analysé, disséqué, montré, crié. Et si j’en ai parlé, ce fut il y a vingt ans. Mon angle d’attaque était moins la Palestine elle-même que la pression exercée par les soutiens d’Israël sur nos médias. À une époque où nommer les réseaux pro-israéliens en France vous valait l’accusation d’antisémitisme, le soupçon, l’isolement. Je me souviens de textes de 2008 où j’alertais déjà sur ce que je percevais : une hégémonie silencieuse, un pouvoir d’influence plus que de conviction.

Aujourd’hui, les choses se sont clarifiées. On sait. On voit. Les masques sont tombés. Les partisans inconditionnels d’Israël, qu’ils soient d’extrême droite ou dans une position devenue intenable au centre – comme Mme Braun-Pivet, comme Mme Bergé – apparaissent pour ce qu’ils sont : les derniers défenseurs d’une cause désespérée. Ils ont perdu la bataille des images, la bataille des idées. Il n’y a plus besoin de les dénoncer. Les médias s’en chargent.

J’ai défendu l’humoriste Dieudonné quand c’était courageux de le faire, entre 2007 et 2014. Maintenant qu’il n’est plus radioactif, je n’ai plus besoin d’en parler. En revanche, j’ai toujours la conviction que Dieudonné est la figure française la plus importante de l’histoire culturelle de notre pays au XXIe siècle.

Ce que j’essaie de faire ici, dans la Précarité du sage, c’est de nommer ce que je ne lis nulle part. D’amorcer des chemins là où personne ne semble vouloir s’aventurer. C’est mineur, c’est fragile, c’est parfois solitaire. Mais c’est aussi cela, ma manière de contribuer.

Dans quelques jours, je publierai un billet sur un terrain dans la montagne. Sur la manière de regarder un chemin, de remonter un muret en pierre sèche, de raconter ce geste. J’espère que vous ne lirez pas cela comme une simple “ode à la campagne” façon supplément week-end d’un journal national. J’essaierai d’en faire quelque chose de singulier.