Tunisie 2011 : la fin de la postcolonie ?

Ce qui me frappe depuis le début des mouvements sociaux en Tunisie et au Maghreb, c’est que la France y est absente. On lui reproche toujours de ne pas être assez critique vis-à-vis des dictateurs. Incidemment, ce que je note, c’est que personne ne dit plus que les malheurs des Tunisiens viennent de l’ancien colonisateur.

Le chômage des jeunes, la hausse des prix, l’absence de liberté politique, la concurrence chinoise, tout ce dont souffre la population est peut-être liée à l’histoire coloniale, mais de manière trop indirecte, trop lointaine pour qu’on en parle sérieusement.

La gêne des politiques français n’a d’égale que celle de tous les Français d’origine tunisienne qui peuplent les médias français. Ils se taisent, ou se sont longuement tus. Pourquoi ? Ils ont des maisons là-bas, c’est-à-dire qu’ils se sont parfaitement bien accommodés du régime de Ben Ali. Tout de même, ils auraient pu profiter de leur tribune médiatique pour dénoncer ces régimes non ? Une fois de temps en temps, par solidarité. Ils ont donc un peu honte d’eux-mêmes tout en étant fiers de leurs compatriotes.

Plus profondément, ce que leur gêne nous dit, c’est ceci : avant la « révolution de jasmin », il était préférable de ne pas critiquer trop ouvertement la dictature de Ben Ali, non pas seulement parce qu’il était un rempart contre l’islamisme, mais parce qu’il ne fallait pas paraître regretter l’indépendance. À un certain niveau de conscience, critiquer un des régimes du Maghreb, c’était courir le risque de donner raison aux nostalgiques de l’Algérie française, c’était apporter de l’eau au moulin de ceux qui disent qu’ « ils » ne peuvent pas se gouverner tout seuls.

Les Européens aussi étaient mal à l’aise. Les Européens préféraient le discours confortable de la victimisation, qui consistait à dire que tout était de la faute de la colonisation. Finalement, cette obsession de la colonisation a été un rempart idéologique assez efficace pour éviter que les dictatures du Maghreb et d’Afrique ne se sentent visés par la vindicte populaire internationale.

Or, ce sont les Tunisiens eux-mêmes qui se révoltent maintenant, et qui n’ont pas de complexe vis-à-vis de la France. Ils ne craignent plus de passer pour des pro-français car cela n’aurait aucun sens. Les Tunisiens nous montrent qu’ils sont bien en avance sur nous et nos approches postcolonialistes des problèmes actuels.

L’impression que tout cela me laisse est que les études postcoloniales, appliquées aux cultures et aux sociétés africaines, sont déjà dépassées, et qu’elles le sont depuis longtemps. Pour comprendre ce qui se passe en Tunisie, on est obligé de prendre en compte la diversité de la population actuelle, ses classes sociales, son élite bourgeoise qui a soutenu les manifestations dès la première heure, son niveau général d’éducation, son utilisation des « nouvelles technologies ». La situation d’ex-colonisée de la Tunisie n’éclaire presque rien, n’apporte apparemment rien au débat.

Le poète et essayiste Adbellawab Meddeb, dans une tribune au Monde d’aujourd’hui, résume assez bien la situation intellectuelle dans laquelle cette « révolution du jasmin » nous plonge : « Il semble que les événements de Tunisie devraient nous éviter un double tropisme : celui du paternalisme de la décolonisation et celui de la pensée différentialiste et hégémonique qui divise le monde en centre et en périphérie. » Que ce soit l’immolation de Mohamed Bouazizi dans le village de Sidi Bouzid, ou le rôle de la blogosphère, tout se passe à la phériphérie et dans la déterritorialité. Et quand on cherche un centre, par rapport à cette périphérie, on l’imagine plutôt dans la relation Chine/Etats-Unis, ou Europe/Afrique, ou Occident/Islam, mais certes pas à Paris.

La territorialité, dont les soulèvements ont contesté la préséance, ce n’est pas la France, c’est l' »appareil d’Etat » (pour parler comme Deleuze). Et la déterritorialisation, produite par les anonymes tunisiens, est le résultat d’une machine de guerre (encore Deleuze) créatrice d’un discours qu’on a encore du mal à entendre car il dit des choses incertaines, subversives et nouvelles.

C’est peut-être la fin du fantôme de la colonisation, la fin de la postcolonie, et certainement la ringardisation des études postcoloniales.

Tunisie 2011 : Nous sommes tous des blogueurs tunisiens

Comme le dit Abelwahhab Meddeb, ce qui se passe en Tunisie est une « révolution par les blogs ». Sa façon de parler de la « génération du digital », des gens qui écrivent sur le web, est extrêmement fort. Dans l’émission de France culture, La Rumeur du monde, il explique que c’est sa fille, franco-tunisienne comme lui, qui l’a éveillé à ce monde des blogs tunisien, et combien ils sont déterminants dans la constitution et l’expression de ce qu’il perçoit comme une « société civile tunisienne ».

On est loin des jugements ambiants sur les blogs. D’habitude, le mot même de blog est prononcé avec une moue de dégoût, et exprime la déchéance de l’écriture, de la lecture, de la communication. Blog, c’est d’ordinaire synonyme d’épanchement infini, sans forme et narcissique. Il va sans dire que je réprouve ces allégations, et que je considère le blog comme une forme d’expression qui en vaut d’autres, qui a son rythme, ses qualités et ses défauts, sa pulsation propre.

Ce qui est beau dans les propos de Meddeb, c’est que les blogs n’y sont pas seulement décrits comme des lieux d’expression sauvages et incontrôlables, lieux d’émissions de messages courts, mais comme des lieux de réflexion et de maturation de l’information.

Et puis surtout, ce qui est émouvant est le contact évident qui existe entre blog et action politique, cyber-écriture et manifestations. Foin du déversement gluant de ces petits ego qui veulent laisser une trace, le blog se révèle être une écriture à la fois personnelle et collective, individuelle et politique, émotive et intellectuelle.

Des Africains qui préfèrent l’Amérique : Célestin Monga

monga-un-bantou.1292496259.jpg

A la recherche de récits de voyage écrits par des Africains, je suis tombé sur Un Bantou à Washington, de Célestin Monga (PUF, 2007). Economiste camerounais, Monga a écrit des articles d’opposition au pouvoir de Paul Biya, a fait de la prison, a incarné la résistance démocratique camerounaise, avant de s’exiler en Amérique dans les années 90 où il a repris ses études à Boston (université d’Harvard), et finalement trouvé refuge dans un beau bureau à Washington, dans la prestigieuse Banque mondiale.

Le passage critique vis-à-vis de la France m’a évidemment intéressé. Monga doit se justifier de plusieurs choses : de refuser l’exil que la France mitterrandienne lui offre, de ne pas rester avec ses compatriotes au Cameroun, de préférer l’Amérique à la France, et de collaborer à « la politique de la Banque mondiale ».

Même s’il reconnaît qu’il existe une « France de Victor Hugo », il ne nourrit plus que des sentiments amers pour cette France qui « apparaissait aux Africains de mon âge comme une vieille dame aigrie et recroquevillée sur elle-même, à une époque où la globalisation semblait au contraire étendre les frontières de notre galaxie » (67).
monga.1292496313.jpg

C’est un grand lieu commun dans les études postcoloniales, de reprocher à la France de se crisper sur « sa » république, son « vieil universalisme » (A. Mbembe), les « frontières de la francité » (S. Shilton), son « identité nationale », lorsque le reste du monde s’ouvre, s’aère l’esprit, se mélange dans une globalisation vraiment moderne. Achille Mbembe écrit les mêmes mots dans sa contribution au gros ouvrage collectif, Ruptures postcoloniales, les nouveaux visages de la société français (La Découverte, 2010).

rupturespostcoloniales.1292496525.jpg

Avant de partir pour l’Amérique, Célestin Monga s’imagine comme intellectuel africain à Paris, et cela lui répugne considérablement : « L’idée de passer mes journées à flâner dans les bistrots de la Rive gauche ou à humer l’air du Jardin des Tuileries, et mes soirées à déambuler sur les Champs-Elysées me semblait un plaisir dégoûtant » (68). C’est bien un rejet violent, épidermique. A propos de Harvard, il parlera de la « volupté de l’ascèse ». Il y a donc deux formes de plaisirs existentiels selon Monga : en France, un hédonisme pourri, délétère, décadent, où l’on traîne dans une misère morale sans issue ; aux Etats-Unis, un plaisir sain et sobre, frugal, tourné vers l’émancipation et les vrais résultats.

Paris, c’est l’apparence de la liberté, Boston l’efficacité de la vie libre.

Monga donne de nombreuses autres raisons, toutes plus légitimes les unes que les autres : le manque de sécurité, la mauvaise conscience, la « mémoire exagérément lucide ». Il donne aussi plusieurs raisons qui l’ont poussé à accepter l’éxil aux Etats-Unis plutôt qu’ailleurs. Achille Mbembe fait de même, lui qui a enseigné quelques années à Columbia. Dans l’article cité plus haut, Mbembe alarme le lecteur sur la perte de prestige de la France en Afrique, perte « dont le principal bénéficiaire est l’Amérique ». Les Etats-Unis qui, eux, possèdent une « réserve symbolique immense » avec sa « communauté noire » qui a tant de représentants dans le monde politique, médiatique et culturel.

A aucun moment Monga ni Mbembe ne disent que les Etats-Unis offrent plus d’argent aux élites du monde entier, de meilleures conditions de travail et un cadre de vie appréciable. Ou plutôt, ils le disent, mais ils n’interrogent jamais le fait que si les Etats-Unis ont tant d’argent pour attirer les élites, c’est grâce à une forme d’impérialisme dont ils sont les maîtres, et qu’ils n’oublient jamais de fermer leurs frontières, autant qu’il leur est possible, pour empêcher les pauvres de venir chez eux.

Enfin, nos amis intellectuels africains omettent tout simplement de dire que tous ceux qui bougent aujourd’hui ont plutôt envie d’aller en Amérique qu’en France. Moi aussi, si j’avais le choix, j’irais sans hésiter à Boston, New York ou Washington, plutôt qu’à Paris ou à Londres. Cela n’a rien à voir avec un rejet de l’Europe, mais tout avec le désir naturel d’aller voir sur place comment les choses se passent au centre du monde. Si j’avais vécu à Lugdunum au premier siècle, de même, j’aurais essayé de me rendre à Rome, pour voir un peu.

C’est un peu facile, en définitive, d’habiller ses choix de migrations de grands principes moraux, et de profiter des largesses américaines, faites sur le dos des travailleurs exploités, pour expliquer que la France décline du fait de son colonialisme mal digéré. Mais c’est le propre des nomades et des touristes comme moi, ils ne craignent pas la facilité.

Sage Préc. ch. J. Femme pr Voyage de Rêve

Ce message s’adresse à toutes les femmes non mariées qui ont confiance en moi et en qui je peux avoir confiance.

Mon colocataire pakistanais est revenu à la charge aujourd’hui, il me demande à nouveau si je connais une femme européenne qui serait d’accord pour l’épouser.

Il propose à la gentille Européenne de l’emmener en voyage au Pakistan, à la frontière afghane, là où vivent les Pachtounes. C’est un des endroits les plus beaux de la terre, où les gens ont au coeur l’hospitalité et la fierté d’être généreux.

La femme en question ne serait pas seule dans ce voyage. Je serais là, moi aussi, et je ne me séparerai d’elle que si elle le désire. Je serai là comme garantie que rien ne lui arrivera de funeste. Mon Pakistanais m’a expliqué qu’il ne voulait pas la toucher, ni l’abuser en rien. Elle sera accueillie et fêtée dans sa famille, comme une de mes amies. Moi-même étant l’ami de mon Pakistanais, tout nous sera offert et nous serons traités comme des étrangers, c’est-à-dire comme rois et reines. 

Contrairement aux apparences, je n’ai pas d’intérêt particulier dans cette transaction, car mon voyage à la frontière afghano-pakistanaise n’est en rien suspendue au succès de cette entreprise. Si aucune femme ne veut se marier avec lui, il ne m’en tiendra pas rigueur et m’emmènera quand même dans son pays. Il brûle de me présenter à sa famille, car, me dit-il, tant que je n’aurai pas fait l’expérience de son peuple, je ne saurai jamais ce que veulent dire les mots d' »hospitalité », d’ « accueil », de « générosité ».

Quelque chose en moi, ou dans ma façon de faire et de défaire les choses, l’a conduit à me considérer un peu comme son frère. Or, on ne laisse pas son frère moisir à Belfast, on espère de lui qu’il nous honorera de sa présence à la maison. La jeune femme qui répondra à cet appel sera un peu ma soeur, donc aussi la soeur de mon Pakistanais.

Dans le code de l’honneur des Pachtounes, il existe aussi une règle qui autorise – et oblige – à venger par le sang quiconque a déshonoré un membre de sa famille. Que la jeune femme se rassure donc : si jamais quelqu’un voulait, d’une manière ou d’une autre, attenter à son honneur (ou au mien), nous aurions la joie de voir le triste énergumène pendu par les couilles jusqu’à ce qu’elles sèchent. Ne me dites pas que vous ne trouvez pas l’idée sensationnelle!

Ce voyage de rêve se fera, de plus, dans une des régions les plus chaudes du monde à cette minute. Les armées talibanes, pakistanaises et américaines y jouent à cache-cache continuellement. Aller là-bas, c’est s’assurer de revenir en Europe en comprenant un peu mieux le monde dans lequel on vit.  

Alors chères amies, attrapez au vol cette chance que le hasard vous offre : un beau mariage pour de faux, un beau voyage, des gentlemen tout autour à vos soins, des paysages fabuleux, des aventures palpitantes, des histoires à raconter jusqu’à la fin de votre vie.  

Et pour le sage précaire, qui a si peu à offrir d’ordinaire, vous offririez le plaisir d’avoir été utile à quelqu’un, et l’opportunité de mieux vous connaître.

Les arts du quai Branly : embarras de la France néo-coloniale

quai-branly-exterieur.1287771557.jpg 

J’ai profité d’habiter près de Paris (Belfast, Irlande du nord), d’y avoir de la famille et de devoir y aller assez souvent pour inviter ma mère à m’y rejoindre pour des sorties dites culturelles.

Son frère Etienne nous a prêté un appartement à la Défense, et nous avons fait la bringue pendant deux jours et demi.

Comme ma mère est une voyageuse, je lui ai proposé de visiter le musée du Quai Branly. Vous savez, c’est le musée de Jacques Chirac qui devait s’appeler d’abord « Musée des arts premiers ». Au début, les gens pensaient que l’expression d’arts premiers étaient classe, puis très vite, on s’est aperçu que ce n’était qu’une manière de dire « primitif », « sous-développé », « sauvage », sans le dire tout à fait. 

Surtout, quand on voit des artefacts datés du XIXe siècle japonais, on se demande vraiment comment confondre cela avec de l’art produit par des sociétés traditionnelles.

Bref, ce joli musée montre des collections d’ethnologie du monde entier. Il existe pourtant un prestigieux « Musée de l’homme », fermé pour rénovation, connu pour avoir accompagné la recherche française dans ce domaine tout le long du XXe siècle, et plongeant ses racines dans les débuts de l’histoire naturelle (!) au XVIIIe siècle.

Il s’agit d’une collection d’objets ethnologiques, mais rassemblés à des fins esthétiques, voire décoratives. Dit comme cela, il faut avouer, cela nous renvoie à l’exotisme le plus grossier. L’exotisme du XIXe siècle, où l’on se pâmait devant des choses venues d’ailleurs, mais uniquement parce qu’elles parlaient à nos sens et qu’elles dépaysaient. L’exotisme comme version esthétique du colonialisme, comme nous en avions déjà parlé ici à propos de Pierre Loti et des femmes asiatiques en générale.

quai-branly-nouvelle-guinee.1287771313.jpgTableau de Nouvelle-Guinée

Ce lien entre le fringant musée du quai Branly et le colonialisme est en fait inscrit dans l’histoire même du musée, et mérite d’être rappelé brièvement :

1931 : « L’Exposition coloniale » montre aux Parisiens les richesses, les curiosités et les peuples qui habitaient le territoire conquis par la France. On construit pour cela le Palais de la Porte Dorée, dans le 12ème arrondissement. Les indigènes y sont montrés en habits traditionnels comme dans une foire, ou un zoo.

1935 : Musée de la France d’Outre-mer. C’est le nouveau nom de l’Exposition coloniale, dans les mêmes locaux.

1960 : Musée des arts africains et océaniens. Autre nom, même endroit.

1990 : Musée national des arts d’Afrique et d’Océanie. Idem.

2003 : On décide de fusionner les collections de ce musée impérialiste avec le nouveau musée voulu par Jacques Chirac. Embarrassé par l’expression d’arts premiers, on ne trouve pas de solutions. On ne trouve pas de nom pour ce musée, que l’on voudrait grand public, sexy (donc pas trop scientifique, genre « musée de l’ethnologie »), et en même temps pas raciste ni colonialiste (genre « musée des sauvages et des cannibales du monde entier »). On ne trouve pas, alors on laisse le nom de l’adresse : quai Branly.

Comme on ne sait pas comment parler des arts issus de l’Afrique, de l’Océanie, de l’Asie et de l’Amérique précolombienne, on parlera peut-être un jour des « arts du quai Branly ». Pour une analyse du contexte historique du musée, cliquez ici.

quai-branly-interieur.1287771204.jpg

Cela reste un fabuleux musée à visiter, avec sa mère par exemple. Dans les espaces consacrés à l’Afrique, on a le bonheur de voir des statues, des tissus et des balafons pareils à ceux que mes parents ont ramenés de Ouagadougou, quand ils y habitaient dans les années 60. Le blogueur est heureux de voir des masques Fang (Gabon), qui lui rappellent les billets du superbe Equateur noir, écrit par Agathe et Ben.

Liu Xiaobo, superbe Nobel de la paix

 liuxiaobo.1286527459.jpg

 Vive la Chine! Célébrons notre amour et notre admiration pour cette culture hors du commun. Chinois, mes grands frères, vous me montrez la voie pour tant de choses.  

Il paraît que la Chine a menacé Oslo de représailles au cas où le prix Nobel de la paix serait attribué à Liu Xiaobo, ou à tout autre dissident chinois. Je suis donc ravi de ce nouveau Nobel. On ne peut pas accepter qu’un pays fasse pression de cette façon, et surtout, que le pouvoir économique soit capable de faire taire tout le monde. Heureusement, la Chine n’est pas réductible à ce gouvernement qui met en prison ses intellectuels les plus courageux. La Chine éternelle, aujourd’hui, palpite dans la cellule de Liu Xiaobo.

Comme Gao Xingjian, qui fut le premier Nobel de littérature de langue chinoise, Liu Xiaobo sera un héros avant l’heure en Chine. Avant l’heure car c’est dans quelques années qu’il sera réhabilité. 

Comme je l’avais écrit fin 2009, lorsque Liu fut emprisonné, ces personnalités dissidentes sont des héros qui donnent une très belle image de la Chine. Moi, c’est par amour de la Chine que je les admire. Gao dans sa littérature, Liu dans son engagement intellectuel, ne sont pas des imitateurs de l’Occident, vraiment pas, mais ils puisent dans la culture chinoise leur inspiration et leur force pour faire progresser l’art et l’intelligence sinophones. Bien sûr, Liu Xiaobo sera beaucoup plus médiatisé que Gao car clairement dissident, vivant en prison pour avoir seulement rédigé un appel à la démocratisation du pays. Impliqué dans les événements de la place Tiananmen en 1989, et dans le militantisme interne depuis, il peut incarner une conscience qui perdure au sein même de la république populaire.

L’avantage du prix Nobel, c’est qu’il reste toujours d’actualité. Vingt ans plus tard, on peut toujours dire : « Un tel, prix Nobel de cela ». C’est utile pour forcer le souvenir, surtout face à un régime qui est passé maître dans la dissimulation de la vérité. Un jour, de jeunes Chinois s’éveilleront à ces faits intangibles et s’apercevront que plusieurs prix Nobel furent attribués à des compatriotes. Cela les conduira peut-être à lire La Montagne de l’âme ou la Charte 08. En lisant, ils se demanderont pourquoi les auteurs de ces textes furent bannis, car ces textes n’ont rien d’anti-chinois, bien au contraire. Ils se rendront compte alors, peut-être, que les ennemis de la Chine sont d’abord ceux qui empêchent les Chinois de s’exprimer librement.

Les contes de fée de nos intellectuels

Les intellectuels, on le sait, se sont transformés en chevaliers blancs qui viennent sur les plateaux de télévisions pour alerter l’opinion publique. Comme ils méprisent le public, qu’il juge idiot, oublieux, sous-éduqué, ils usent d’un langage émotif relativement simple : colère, tristesse, dégoût, révolte, leur lyrisme est fondé sur des sentiments basiques que tout le monde peut comprendre.

L’autre jour, dans une émission, un homme politique fort en gueule répond à Gérard Miller. Ce dernier est un de ces intellectuels médiatiques qui peuplent notre vie sans que nous l’ayons véritablement mérité. De la génération de BHL, il avait vingt ans en 1968, est passé par le maoïsme avant de se ranger dans la psychanalyse, c’est-à-dire dans n’importe quoi. Il a des opinions sur tout, comme le sage précaire, et gagne beaucoup d’argent, à la différence du sage précaire. Produit typique de la France d’après-guerre, il incarne la déchéance de l’élite intellectuelle de notre pays. Dans l’émission, il se lança dans une tirade anti-raciste convenue. Il se fit applaudir.

L’homme politique lui dit alors : « C’est bien, vous avez fait votre numéro, vous vous sentez mieux maintenant ? »

Miller sourit et répondit que, oui, il se sentait mieux. Si on l’avait interrogé, il aurait reconnu qu’en effet, exprimer sa colère est une bonne chose pour l’équilibre mental. Et que si l’on peut, en un seul et même geste, lutter pour une bonne cause (l’anti-racisme) et se faire du bien au moral, alors pourquoi hésiter ? Le bien-être par l’engagement humanitaire.

Si j’avais été l’homme politique, je lui aurais répondu ceci : Monsieur Miller, vous vivez dans un conte de fée. rappelez-vous la chanson d’Henri Salvador, Une chanson douce. On invente une histoire où la biche va se faire manger par un méchant loup. On génère de la peur chez l’enfant. Une angoisse qui renvoie à toutes ses angoisses d’enfant. Puis on fait apparaître un chevalier blanc qui anéantit le loup, et, dans ses bras, la biche se transforme en princesse. Je la connais bien cette chanson, pour l’avoir étudiée et chantée avec des étudiants chinois qui l’aimaient bien. La parole féérique donne de l’émotion aux enfants et les conduit vers un sentiment de quiétude où les méchants sont punis, où les filles sont des princesses. Et les enfants, confiants dans la voix chaude de leur père, la voix douce de leur mère, peuvent enfin s’endormir tranquille.

Nos intellectuels français font la même chose. Ils forment un discours où de gentilles filles sont assassinées, lapidées, ils insistent sur les détails sordides, puis ils règlent tous les problèmes en quelques phrases lyriques. Dans leur parole, les dictateurs sont punis, la démocratie gagne, et ainsi, par cet acte de parole féérique, eux-mêmes se sentent mieux.

L’ennui, c’est que le public – le peuple, si l’on préfère – n’est pas aussi con qu’ils l’imaginent, et pas aussi inculte que les enfants qui s’endorment. Il sait, le peuple, que le mal continue d’exister même après les tirades de Miller, BHL et autres Kouchner. Son angoisse, à lui, au peuple, n’est pas diminuée par ces discours humanitaires, et cette vision du monde, constitués de grands méchants loups, de fragiles princesses et de blancs chevaliers, ne lui est d’aucun secours.

Les méchants loups (la Chine, l’Iran, les Talibans, l’ « islamo-fascisme », le Hamas, Poutine, Chavez), les pauvres biches (les peuples) et les chevaliers blancs (nos intellectuels eux-mêmes), forment en fait un conte de fée parfaitement indigeste et dangereux pour l’intelligence. Alors que Voltaire, Zola, Sartre, cherchaient à réveiller leurs compatriotes, nos penseurs actuels veulent les endormir. On a vu ce qui s’est passé en 2008 lors du passage de la flamme olympique « chinoise » à Paris. Des jeunes ignorant, manipulés par nos intellectuels médiatiques, ont manifesté en criant : « Assassins », à des Chinois qui venaient juste encourager leurs athlètes. Des Chinois qui avaient appris le français avec des chansons d’Henri Salvador, et pour qui la France avaient encore une certaine culture à faire valoir, un certain savoir-vivre aussi. 

Les jeunes Français avaient cru que les tyrans chinois, sanguinaires comme le loup de la chanson, pouvaient être anéantis s’ils criaient assez fort. Ils avaient même négligé de s’intéresser à l’histoire réelle du Tibet et de la Chine. Ils évoluaient dans le monde féérique parallèle de nos anciens soixante-huitards moralisateurs.

BHL, les humanitaires et l’impérialisme

Le sage précaire pense en partie avec sa tête, et en partie avec ses tripes. Parfois, souvent, il lit des choses universitaires et, avant même d’avoir une opinion articulable, il sent monter une rage depuis la région du foie, ou de la rate. Parfois, cela monte et le sage précaire manque s’étouffer. La dernière fois que cela m’est arrivé, ce fut en lisant la revue la plus prestigieuse d’ « études françaises » au Royaume-Uni. C’est la revue la plus établie, la plus reconnue, la plus célèbre. Tout le monde la feuillette quand elle sort. J’y ai lu de telles conneries dans le dernier numéro que je préfère ne rien en dire ici. Les universitaires réussissent par moments à combiner le dogmatisme (l’absence de réflexion critique sur une idéologie donnée) et l’erreur factuelle. Cela fait beaucoup pour un sage précaire, qui n’aime rien tant que la vérité factuelle et l’ondoiement idéologique.

Mais plutôt que de critiquer mes amis britanniques, qui font aussi des revues de grande tenue, je vais me tourner vers des personnalités françaises qui provoquent aussi en moi des pulsions de rejet ou d’attraction, que je ne peux m’expliquer qu’après coup.

Bernard-Henri Lévy par exemple. la dernière fois que je l’ai vu, il militait pour défendre la femme iranienne qui était menacée d’être lapidée. Pourquoi cela me gênait-il de le voir parler de cela ? Moi aussi, je suis contre la lapidation, et même opposé à toute peine de mort. Voire, je suis parfaitement en faveur de l’adultère, en terre chrétienne comme en terre d’Islam. L’équilibre d’une nation, c’est mon idée, tient dans la capacité des couples à se tromper sans se haïr et sans rompre.

BHL, donc, m’énerve prodigieusement quand il parle de cette Iranienne. Pourtant, il ne m’énerve pas tout le temps. Là il m’énervait spécifiquement. À la réflexion je comprends pourquoi.

Il disait : « Si le tribunal iranien recule, si nous gagnons cette bataille… » Arrogance contre-productive. Cette attitude ne peut avoir comme effet qu’un adversaire qui se braque, et qui, pour montrer son indépendance, fera ce qu’on lui demande de ne pas faire. Pour reprendre les termes de Max Weber, c’est de la diplomatie « de conviction » et non « de responsabilité ». BHL se moque que son projet foire, ce qu’il veut, c’est prendre le rôle du chevalier blanc, qui saute sur la première cause venue. À la limite, je me suis demandé si BHL n’aimerait pas que l’Iran lapide ses femmes, cela permettrait de diaboliser vraiment ce pays, et de lui déclarer la guerre dans un futur proche.

Passons sur l’Iran. Le problème avec BHL, pour moi, c’est qu’il ne nous apprend jamais rien sur les pays et les peuples qui attirent son attention. Il énumère toujours les grandes batailles qui furent les siennes, où il s’engagea pour faire prendre conscience d’un massacre. Il dit toujours : « La Bosnie, le Darfour, la Tchétchénie », comme s’il avait porté sur ses épaules les décisions internationales qui ont réagi, ou pas, aux événements qui s’y déroulaient. À chaque fois, il sort les grands mots, la grosse artillerie de la sensiblerie et de l’Histoire émotive, telle qu’elle s’écrit à gros traits : « massacre, charnier, génocide, Munich, tortionnaire, droits de l’homme… »

En revanche, jamais une réflexion sur l’histoire de ces peuples, de ces gens, des enjeux. La seule chose qui l’intéresse, semble-t-il, c’est l’incendie et l’alarme. Le rôle de l’intellectuel était tout de même plus vaste et plus intelligent à l’époque de Sartre.

Mais j’y pense, c’est la même chose avec Bernard Kouchner, et avec tous les humanitaires. Un refus de se situer dans la réflexion historique. Une vision du monde binaire avec de pauvres gens aux abois, des démocraties qui sont dans le vrai, et des chevaliers blancs dont le seul rôle est de forcer l’attention de ces souverains au coeurs purs, les Peuples occidentaux, afin qu’ils interviennent, s’interposent, tels de nouveaux Deus ex machina.

C’est ma contribution, aujourd’hui, aux débats contemporains. Nos humanitaires, nos activistes de la guerre juste, nos nouveaux philosophes, prennent le peuple pour un monarque vaniteux, qu’il faut flatter, à qui il faut parler de manière émotive. Le résultat de cette posture est un mépris infini pour l’histoire et pour tout ce qui ne va pas dans le sens des intérêts des démocraties occidentales. Tous ces gens, et les champions de la charité en premier lieu, sont les figures les plus visibles, les plus vivantes et les plus hypocrites, de l’impérialisme occidental.

Tullyquilly (6) Le Juif errant

Depuis que Daniel a monté un tipi dans un des jardins, le visiteur est encore plus confortable que lorsqu’il logeait dans le cottage. J’y ai dormi quelques nuits la semaine dernière, et je crois m’être ressourcé. Je suis un autre, depuis que les oiseaux me réveillaient le matin et que la pluie rythmait mes journées de travail.

La cuisine est accessible depuis le jardin sans passer par la partie où Daniel habite. Le matin je me fais un café à l’aide du moulin à café électrique qui me rappelle celui qu’on avait, dans ma famille, dans les années 78-80. Je vais tâcher de me trouver un tel moulin, si c’est encore commercialisé. 

Daniel, le soir, préparait à manger avec les légumes du potager et les oeufs de Jennifer, de Gerry, de Blacky et des autres poules. Je tâchais de l’aider, mais je suis très décevant, comme aide. Mon utilité principale, dans la vie, est de tenir compagnie, et de manger la nourriture des autres, dormir dans les draps des autres, fouler la terre des autres.

A ce propos, Daniel me dit que lui non plus ne se sent nulle part chez lui. Qu’il est un Juif errant.

Daniel est un American Jew, dont les grands-parents ont émigré de Pologne avant la guerre. Ils ne parlaient pas polonais, me dit-il, seulement yiddish. Mon ami dit que les juifs polonais voyaient la Pologne comme un pays catholique, auquel ils ne se sentaient pas liés ; il paraît surpris d’apprendre qu’en France, au contraire, les juifs sont non seulement assimilés à la nation mais en plus très patriotes.

Je lui demande alors de me parler un peu de sa vision du monde, du conflit israélo-palestinien. Quelles sont les chances pour que le processus de paix aboutisse ? Aucune chance, dit-il. Il est contre l’Etat d’Israël, qu’il juge colonialiste, et me dit que ses grands-parents polonais eux-mêmes étaient contre. Pour eux, la terre promise c’était l’Amérique. Daniel est allé plusieurs fois en Israël et ça ne l’a pas convaincu. « Si on veut la paix au Proche-Orient, dit-il, tous les Juifs doivent en partir, et émigrer en Amérique. L’Europe ? Oui, pour certains d’entre eux, mais l’Amérique surtout. » J’ai l’impression qu’il considère toujours un peu l’Europe comme le lit douillet des camps de concentration.

Je lui conseille de ne jamais parler en ces termes s’il pose le pied en France. La liberté de parole d’un Américain de gauche pourrait heurter les consciences.

Un éditeur américain lui demande d’écrire un livre sur l’histoire de l’Espagne. Il se demande où il trouvera le temps de faire cela. Nous parlons histoire de l’Europe. Il m’apprend qu’à l’université de Queen’s, le département d’histoire escamote complètement la France. On y enseigne l’histoire de l’Espagne, de l’Allemagne, de la Russie, et strictement rien sur la France. Comme, par ailleurs, l’histoire n’est pas obligatoire dans le système éducatif britannique, les habitants de cette province n’ont pas l’occasion d’entendre parler de la révolution française. Cela navre Daniel : « Comment veux-tu comprendre le monde moderne sans étudier la révolution française ? »

Il a donc l’intention d’organiser un voyage à Paris avec ses étudiants, pour compenser un peu l’ignorance qui est la leur sur mon pays.

Je le dis, le salut viendra des Américains errants.

Tony Blair, l’Iraq et l’Iran

Je me souviens de l’époque où Tony Blair remuait ciel et terre pour aller faire la guerre en Irak, sous l’aile protectrice de George W. Bush. L’ensemble de son pays et la presse de son pays pestaient de rage contre cette décision.

Dans ses Mémoires, Blair prend l’attitude de la contrition. Il s’excuse un nombre incalculable de fois aux familles des victimes. Comme si ce n’était qu’une question émotionnelle. C’est une manière abjecte de faire oublier qu’il a été indigne du grand peuple dont il avait la charge. Qu’il a commis, d’abord de profondes erreurs de jugements, puis des mensonges purs et simples.

De plus, suivant cette vogue détestable de la charité, il a décidé de reverser les bénéfices des ventes de son livre à je ne sais quelle association qui vient en aide à ces mêmes familles de victimes. Cela me donne envie de vomir sur mon laptop.

Aujourd’hui, dans une interview accordée au Guardian, il affirme qu’il faut maintenant s’attaquer à l’Iran. Je ne plaisante pas.