Les contes de fée de nos intellectuels

Les intellectuels, on le sait, se sont transformés en chevaliers blancs qui viennent sur les plateaux de télévisions pour alerter l’opinion publique. Comme ils méprisent le public, qu’il juge idiot, oublieux, sous-éduqué, ils usent d’un langage émotif relativement simple : colère, tristesse, dégoût, révolte, leur lyrisme est fondé sur des sentiments basiques que tout le monde peut comprendre.

L’autre jour, dans une émission, un homme politique fort en gueule répond à Gérard Miller. Ce dernier est un de ces intellectuels médiatiques qui peuplent notre vie sans que nous l’ayons véritablement mérité. De la génération de BHL, il avait vingt ans en 1968, est passé par le maoïsme avant de se ranger dans la psychanalyse, c’est-à-dire dans n’importe quoi. Il a des opinions sur tout, comme le sage précaire, et gagne beaucoup d’argent, à la différence du sage précaire. Produit typique de la France d’après-guerre, il incarne la déchéance de l’élite intellectuelle de notre pays. Dans l’émission, il se lança dans une tirade anti-raciste convenue. Il se fit applaudir.

L’homme politique lui dit alors : « C’est bien, vous avez fait votre numéro, vous vous sentez mieux maintenant ? »

Miller sourit et répondit que, oui, il se sentait mieux. Si on l’avait interrogé, il aurait reconnu qu’en effet, exprimer sa colère est une bonne chose pour l’équilibre mental. Et que si l’on peut, en un seul et même geste, lutter pour une bonne cause (l’anti-racisme) et se faire du bien au moral, alors pourquoi hésiter ? Le bien-être par l’engagement humanitaire.

Si j’avais été l’homme politique, je lui aurais répondu ceci : Monsieur Miller, vous vivez dans un conte de fée. rappelez-vous la chanson d’Henri Salvador, Une chanson douce. On invente une histoire où la biche va se faire manger par un méchant loup. On génère de la peur chez l’enfant. Une angoisse qui renvoie à toutes ses angoisses d’enfant. Puis on fait apparaître un chevalier blanc qui anéantit le loup, et, dans ses bras, la biche se transforme en princesse. Je la connais bien cette chanson, pour l’avoir étudiée et chantée avec des étudiants chinois qui l’aimaient bien. La parole féérique donne de l’émotion aux enfants et les conduit vers un sentiment de quiétude où les méchants sont punis, où les filles sont des princesses. Et les enfants, confiants dans la voix chaude de leur père, la voix douce de leur mère, peuvent enfin s’endormir tranquille.

Nos intellectuels français font la même chose. Ils forment un discours où de gentilles filles sont assassinées, lapidées, ils insistent sur les détails sordides, puis ils règlent tous les problèmes en quelques phrases lyriques. Dans leur parole, les dictateurs sont punis, la démocratie gagne, et ainsi, par cet acte de parole féérique, eux-mêmes se sentent mieux.

L’ennui, c’est que le public – le peuple, si l’on préfère – n’est pas aussi con qu’ils l’imaginent, et pas aussi inculte que les enfants qui s’endorment. Il sait, le peuple, que le mal continue d’exister même après les tirades de Miller, BHL et autres Kouchner. Son angoisse, à lui, au peuple, n’est pas diminuée par ces discours humanitaires, et cette vision du monde, constitués de grands méchants loups, de fragiles princesses et de blancs chevaliers, ne lui est d’aucun secours.

Les méchants loups (la Chine, l’Iran, les Talibans, l’ « islamo-fascisme », le Hamas, Poutine, Chavez), les pauvres biches (les peuples) et les chevaliers blancs (nos intellectuels eux-mêmes), forment en fait un conte de fée parfaitement indigeste et dangereux pour l’intelligence. Alors que Voltaire, Zola, Sartre, cherchaient à réveiller leurs compatriotes, nos penseurs actuels veulent les endormir. On a vu ce qui s’est passé en 2008 lors du passage de la flamme olympique « chinoise » à Paris. Des jeunes ignorant, manipulés par nos intellectuels médiatiques, ont manifesté en criant : « Assassins », à des Chinois qui venaient juste encourager leurs athlètes. Des Chinois qui avaient appris le français avec des chansons d’Henri Salvador, et pour qui la France avaient encore une certaine culture à faire valoir, un certain savoir-vivre aussi. 

Les jeunes Français avaient cru que les tyrans chinois, sanguinaires comme le loup de la chanson, pouvaient être anéantis s’ils criaient assez fort. Ils avaient même négligé de s’intéresser à l’histoire réelle du Tibet et de la Chine. Ils évoluaient dans le monde féérique parallèle de nos anciens soixante-huitards moralisateurs.

BHL, les humanitaires et l’impérialisme

Le sage précaire pense en partie avec sa tête, et en partie avec ses tripes. Parfois, souvent, il lit des choses universitaires et, avant même d’avoir une opinion articulable, il sent monter une rage depuis la région du foie, ou de la rate. Parfois, cela monte et le sage précaire manque s’étouffer. La dernière fois que cela m’est arrivé, ce fut en lisant la revue la plus prestigieuse d’ « études françaises » au Royaume-Uni. C’est la revue la plus établie, la plus reconnue, la plus célèbre. Tout le monde la feuillette quand elle sort. J’y ai lu de telles conneries dans le dernier numéro que je préfère ne rien en dire ici. Les universitaires réussissent par moments à combiner le dogmatisme (l’absence de réflexion critique sur une idéologie donnée) et l’erreur factuelle. Cela fait beaucoup pour un sage précaire, qui n’aime rien tant que la vérité factuelle et l’ondoiement idéologique.

Mais plutôt que de critiquer mes amis britanniques, qui font aussi des revues de grande tenue, je vais me tourner vers des personnalités françaises qui provoquent aussi en moi des pulsions de rejet ou d’attraction, que je ne peux m’expliquer qu’après coup.

Bernard-Henri Lévy par exemple. la dernière fois que je l’ai vu, il militait pour défendre la femme iranienne qui était menacée d’être lapidée. Pourquoi cela me gênait-il de le voir parler de cela ? Moi aussi, je suis contre la lapidation, et même opposé à toute peine de mort. Voire, je suis parfaitement en faveur de l’adultère, en terre chrétienne comme en terre d’Islam. L’équilibre d’une nation, c’est mon idée, tient dans la capacité des couples à se tromper sans se haïr et sans rompre.

BHL, donc, m’énerve prodigieusement quand il parle de cette Iranienne. Pourtant, il ne m’énerve pas tout le temps. Là il m’énervait spécifiquement. À la réflexion je comprends pourquoi.

Il disait : « Si le tribunal iranien recule, si nous gagnons cette bataille… » Arrogance contre-productive. Cette attitude ne peut avoir comme effet qu’un adversaire qui se braque, et qui, pour montrer son indépendance, fera ce qu’on lui demande de ne pas faire. Pour reprendre les termes de Max Weber, c’est de la diplomatie « de conviction » et non « de responsabilité ». BHL se moque que son projet foire, ce qu’il veut, c’est prendre le rôle du chevalier blanc, qui saute sur la première cause venue. À la limite, je me suis demandé si BHL n’aimerait pas que l’Iran lapide ses femmes, cela permettrait de diaboliser vraiment ce pays, et de lui déclarer la guerre dans un futur proche.

Passons sur l’Iran. Le problème avec BHL, pour moi, c’est qu’il ne nous apprend jamais rien sur les pays et les peuples qui attirent son attention. Il énumère toujours les grandes batailles qui furent les siennes, où il s’engagea pour faire prendre conscience d’un massacre. Il dit toujours : « La Bosnie, le Darfour, la Tchétchénie », comme s’il avait porté sur ses épaules les décisions internationales qui ont réagi, ou pas, aux événements qui s’y déroulaient. À chaque fois, il sort les grands mots, la grosse artillerie de la sensiblerie et de l’Histoire émotive, telle qu’elle s’écrit à gros traits : « massacre, charnier, génocide, Munich, tortionnaire, droits de l’homme… »

En revanche, jamais une réflexion sur l’histoire de ces peuples, de ces gens, des enjeux. La seule chose qui l’intéresse, semble-t-il, c’est l’incendie et l’alarme. Le rôle de l’intellectuel était tout de même plus vaste et plus intelligent à l’époque de Sartre.

Mais j’y pense, c’est la même chose avec Bernard Kouchner, et avec tous les humanitaires. Un refus de se situer dans la réflexion historique. Une vision du monde binaire avec de pauvres gens aux abois, des démocraties qui sont dans le vrai, et des chevaliers blancs dont le seul rôle est de forcer l’attention de ces souverains au coeurs purs, les Peuples occidentaux, afin qu’ils interviennent, s’interposent, tels de nouveaux Deus ex machina.

C’est ma contribution, aujourd’hui, aux débats contemporains. Nos humanitaires, nos activistes de la guerre juste, nos nouveaux philosophes, prennent le peuple pour un monarque vaniteux, qu’il faut flatter, à qui il faut parler de manière émotive. Le résultat de cette posture est un mépris infini pour l’histoire et pour tout ce qui ne va pas dans le sens des intérêts des démocraties occidentales. Tous ces gens, et les champions de la charité en premier lieu, sont les figures les plus visibles, les plus vivantes et les plus hypocrites, de l’impérialisme occidental.

Tullyquilly (6) Le Juif errant

Depuis que Daniel a monté un tipi dans un des jardins, le visiteur est encore plus confortable que lorsqu’il logeait dans le cottage. J’y ai dormi quelques nuits la semaine dernière, et je crois m’être ressourcé. Je suis un autre, depuis que les oiseaux me réveillaient le matin et que la pluie rythmait mes journées de travail.

La cuisine est accessible depuis le jardin sans passer par la partie où Daniel habite. Le matin je me fais un café à l’aide du moulin à café électrique qui me rappelle celui qu’on avait, dans ma famille, dans les années 78-80. Je vais tâcher de me trouver un tel moulin, si c’est encore commercialisé. 

Daniel, le soir, préparait à manger avec les légumes du potager et les oeufs de Jennifer, de Gerry, de Blacky et des autres poules. Je tâchais de l’aider, mais je suis très décevant, comme aide. Mon utilité principale, dans la vie, est de tenir compagnie, et de manger la nourriture des autres, dormir dans les draps des autres, fouler la terre des autres.

A ce propos, Daniel me dit que lui non plus ne se sent nulle part chez lui. Qu’il est un Juif errant.

Daniel est un American Jew, dont les grands-parents ont émigré de Pologne avant la guerre. Ils ne parlaient pas polonais, me dit-il, seulement yiddish. Mon ami dit que les juifs polonais voyaient la Pologne comme un pays catholique, auquel ils ne se sentaient pas liés ; il paraît surpris d’apprendre qu’en France, au contraire, les juifs sont non seulement assimilés à la nation mais en plus très patriotes.

Je lui demande alors de me parler un peu de sa vision du monde, du conflit israélo-palestinien. Quelles sont les chances pour que le processus de paix aboutisse ? Aucune chance, dit-il. Il est contre l’Etat d’Israël, qu’il juge colonialiste, et me dit que ses grands-parents polonais eux-mêmes étaient contre. Pour eux, la terre promise c’était l’Amérique. Daniel est allé plusieurs fois en Israël et ça ne l’a pas convaincu. « Si on veut la paix au Proche-Orient, dit-il, tous les Juifs doivent en partir, et émigrer en Amérique. L’Europe ? Oui, pour certains d’entre eux, mais l’Amérique surtout. » J’ai l’impression qu’il considère toujours un peu l’Europe comme le lit douillet des camps de concentration.

Je lui conseille de ne jamais parler en ces termes s’il pose le pied en France. La liberté de parole d’un Américain de gauche pourrait heurter les consciences.

Un éditeur américain lui demande d’écrire un livre sur l’histoire de l’Espagne. Il se demande où il trouvera le temps de faire cela. Nous parlons histoire de l’Europe. Il m’apprend qu’à l’université de Queen’s, le département d’histoire escamote complètement la France. On y enseigne l’histoire de l’Espagne, de l’Allemagne, de la Russie, et strictement rien sur la France. Comme, par ailleurs, l’histoire n’est pas obligatoire dans le système éducatif britannique, les habitants de cette province n’ont pas l’occasion d’entendre parler de la révolution française. Cela navre Daniel : « Comment veux-tu comprendre le monde moderne sans étudier la révolution française ? »

Il a donc l’intention d’organiser un voyage à Paris avec ses étudiants, pour compenser un peu l’ignorance qui est la leur sur mon pays.

Je le dis, le salut viendra des Américains errants.

Tony Blair, l’Iraq et l’Iran

Je me souviens de l’époque où Tony Blair remuait ciel et terre pour aller faire la guerre en Irak, sous l’aile protectrice de George W. Bush. L’ensemble de son pays et la presse de son pays pestaient de rage contre cette décision.

Dans ses Mémoires, Blair prend l’attitude de la contrition. Il s’excuse un nombre incalculable de fois aux familles des victimes. Comme si ce n’était qu’une question émotionnelle. C’est une manière abjecte de faire oublier qu’il a été indigne du grand peuple dont il avait la charge. Qu’il a commis, d’abord de profondes erreurs de jugements, puis des mensonges purs et simples.

De plus, suivant cette vogue détestable de la charité, il a décidé de reverser les bénéfices des ventes de son livre à je ne sais quelle association qui vient en aide à ces mêmes familles de victimes. Cela me donne envie de vomir sur mon laptop.

Aujourd’hui, dans une interview accordée au Guardian, il affirme qu’il faut maintenant s’attaquer à l’Iran. Je ne plaisante pas.

Viol de Nankin (4), du nombre


memorial-nankin-cloche.1281876986.jpg                                          Entrée du Mémorial du massacre de Nankin, 2010.

La question du nombre de morts dans une guerre semble être essentielle pour la mémoire que gardent les générations suivantes. A Nankin, aujourd’hui, le Mémorial du massacre a incarné ce chiffre dans un monument. On a commandité une sculpture, une cloche bouddhiste en bronze, dont les mensurations et la structure renvoient aux chiffres de l’événement : trois piliers et cinq cercles pour rappeler les 300 000 morts. Dans l’ensemble du mémorial, le chiffre revient constamment, et est décliné de différentes façons.

On a besoin d’avoir un chiffre rond et, si possible, symbolique. Quand il n’est pas symbolique, on crée les symboles et et on fait tourner le chiffre comme un objet sacré.

Quand il s’agit d’un crime commis par une nation sur une autre, il est rare que les deux pays, même longtemps après la guerre, s’accordent sur les chiffres. Aujourd’hui, par exemple, la France et l’Algérie n’ont toujours pas trouvé un terrain d’entente sur ce point, ce qui empêche une réconciliation totale entre nos deux pays.

Au Japon, on sait qu’une partie de la population est tentée par le révisionnisme, et la question des manuels scolaires japonais est un gros sujet de discussion en extrême-Orient. J’en ai beaucoup entendu parler, de la part de mes étudiants, quand j’habitais à Shanghai. On ne sait pas assez que, dès l’hiver 1937 jusqu’aujourd’hui, des Japonais se battent pour dénoncer ce qu’a fait l’armée de leur pays. Qu’au Mémorial de Hiroshima, où je me suis rendu à cette même époque shanghaïenne de ma vie, le massacre de Nankin était reconnu comme un crime honteux.

Le problème est que, comme la Chine ne garantit pas la liberté de la recherche historique, il n’y a pas de collaboration possible entre historiens chinois et japonais pour trouver une manière commune de raconter la guerre. Les Chinois affirment qu’il y a eu 300 000 morts à Nankin, même si cela contredit les évaluations d’à peu près tous les autres observateurs, parmi lesquels les Occidentaux présents lors du massacre, qui parlent de moins de 100 000 morts.

A Nankin, le Mémorial du massacre a incarné le chiffre officiel de 300 000 morts dans la sculpture qui accueille les visiteurs. J’avais parlé, dans mon premier blog (qui était entièrement consacré à Nankin), de « mathématique d’un massacre« , mais c’est parce que je n’avais pas remarqué que ce chiffre était en fait très contesté par les historiens, et que le pouvoir en place devait donc l’ériger comme une chose supérieure, échappant à toute discussion.

Iris Chang, dans The Rape of Nanking, a préféré suivre le chiffre de 300 000 morts, et je crois savoir pourquoi. Au fond, elle s’en fiche qu’il y ait eu 300 000 ou 50 000 morts. Ce à quoi elle est attachée, ce n’est pas le nombre de victimes, mais c’est la mémoire internationale. Et pour imposer ce crime dans la mémoire, elle a préféré faire corps avec l’historiographie chinoise officielle.

La contredire n’aurait fait qu’ajouter du débat, de l’incertitude. Or, on ne se souvient pas bien, quand on est dans l’incertitude.

memorial-chiffre.1281877015.jpg Mémorial du massacre de Nankin

Viol de Nankin (1), d’Iris Chang

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Je ne savais pas que Le Viol de Nankin était un livre si récent et si important au regard de l’histoire. Je l’avais vu en version anglaise dans l’édition de poche de Penguin, dans une bibliothèque vieillotte, et je l’avais immédiatement classé parmi les classiques à lire un jour.

Je ne savais pas non plus qu’il n’avait été traduit en français que récemment. Comment a-t-on pu attendre ? Preuve supplémentaire que la Chine, son histoire récente, intéresse trop peu les Français.

En fait, il s’agit d’un livre paru en 1997, écrit par une Américaine d’origine chinoise dont les grands-parents avaient réussi à fuir Nankin avant que les Japonais ne la mettent à sac. Une femme qui, pour la conception de son ouvrage, a combiné les méthodes américaines du journalisme historique et la méticulosité nationaliste des Chinois. Mêlant une énergie effroyable dans l’accumulation des données, à un angle de vue étroit et hégémonique, elle a construit un livre qui a pour but de rester dans l’histoire. Un livre qui impose sa présence parce qu’il n’a oublié aucun aspect de ce qui fait un grand livre, selon ce qu’on enseigne dans les universités américaines.  

Personne avant elle n’avait réuni tant d’informations, de témoignages, de lectures, de talent d’écriture, pour qu’un événement échappe à l’oubli.

Enfin, elle l’a écrit comme une œuvre littéraire. Non pas un roman, pas une fiction, mais un essai écrit dans un souci de construction esthétique qui aboutit à l’effet le plus poignant possible. L’effet recherché est celui d’une tragédie, qui remue le lecteur dans ses fondations morales et esthétiques.

Alors qu’elle dénonce amplement les Japonais pour leurs crimes, c’est d’un Japonais qu’elle s’inspire pour la construction de son ouvrage. Le cinéaste Kurusawa lui fournit donc la méthode narrative pour raconter le grand massacre de Nankin. Comme dans le film Rashomon, le récit raconte le même événement selon les points de vue des victimes, des bourreaux et des étrangers.

Quelques années après avoir écrit cette plongée dans l’horreur de 1937, Iris Chang s’est donné la mort en Californie.

Religions et nationalité parmi mes colocataires

J’ai un nouveau colocataire, indien ceui-là. Je savais que mon Pakistanais ne tenait pas dans son coeur les gens de cette nationalité, mais je ne pouvais pas attendre toujours.

Au total, la maison compte quatre nationalités, et, en termes religieux, à part moi qui suis athée, nous avons un chrétien, un musulman et un hindou. Comme c’est le ramadan, le musulman est un peu sur les dents. Hier, dans la cuisine, il avait l’air profondément dégoûté : « Le nouveau a craché dans l’évier. » L’Indien avait bu au robinet, en effet, et avait certainement recraché un peu d’eau. C’en était trop pour le Pakistanais. Il ne pouvait plus toucher ni l’évier, ni les tasses qui étaient autour, ni même l’éponge. Il lui fallait un tout nouvel attirail. Les choses avaient été souillées par le crachat de l’Indien. 

Quand j’étais en France, l’Indien m’a écrit pour relever des « problèmes d’hygiène » dans la maison. Je me suis dit qu’il allait me causer des emmerdes. A mon retour, j’ai marqué mon territoire pour qu’il sache qui était le patron : j’ai fait le ménage dans la cuisine. Faire le ménage, nettoyer, c’est en quelque sorte prendre possession de quelque chose. Il voulait instaurer je ne sais quel système de financement pour les produits collectifs de nettoyage, ce à quoi j’ai mis fin fermement, et calmement. Moi, les systèmes de financement, je ne leur fais confiance que si je ne m’occupe de rien. Dans mon système à moi, tout le monde achète à sa mesure, selon ses moyens, et contribue au jugé.

Le colocataire letton, lui, ne sort jamais de sa chambre. Il ne contribue en rien et paie ses loyers avec retard.

Et à neuf heures du soir, le Pakistanais fait une prière et vient déguster dans la cuisine les petits plats qu’il a préparés en fin d’après-midi. Des choses délicieuses qu’il partage avec moi. Je lui demande s’il n’a pas envie d’aller rompre le jeûne avec d’autres musulmans, quelque part dans la ville. Il ne dit pas non, mais je n’ai pas encore compris pourquoi il ne le faisait pas. 

Kosovo chante la Serbie

Que le Kosovo prenne son indépendance, sous l’oeil bienveillant des pays européens et américains, me met assez mal à l’aise. Je ne pense pas seulement au risque de guerres à venir, lorsque le Serbes se battront pour récupérer cette région qui signifie beaucoup pour eux, mais au sens que cela possède, au manque de sens plutôt.

Ce qui m’ennuie dans cette affaire, c’est le rapport bizarre qu’on entretient avec l’histoire. La Serbie, ce n’est quand même pas rien au regard de l’histoire. Depuis le Moyen-âge, le royaume de Serbie est un pays qui rayonne dans tout le sud de l’Europe centrale. A plusieurs reprises, les Balkans se sont réunis autour de cette puissance. Vouloir réduire la Serbie à un petit pays « démembré », cela revient vraiment à vouloir humilier les Serbes, et l’humiliation ne me paraît pas une bonne politique.

Aujourd’hui, on fait passer les Serbes pour des brutes épaisses, des nationalistes bornés, des fascistes. C’est là que je trouve matière à m’insurger. Je ne discute pas du rôle de l’armée serbe dans les années 1990. Admettons qu’elle a été coupable de crimes contre l’humanité, que ses hauts responsables doivent être jugés, admettons tout ce que l’on veut, et instruisons les procès. Mais cela ne doit pas nous autoriser à traîner dans la boue et l’infamie une nation qui fut souvent admirable, et en tout cas héroïque, le long de sa longue histoire.

Or, si l’on jette un oeil dans le passé, on note que jamais il n’y eut de pays appelé Kosovo. Grand comme un département français, aussi peuplé que le Rhône ou la Seine-Saint-Denis, ce territoire n’a pas de langue, pas d’armée, pas d’économie digne de ce nom, pas de culture en propre. En terme de critère historique, le Kosovo est moins légitime que la Bourgogne pour réclamer son indépendance. Je n’ai rien contre les Kosovars, ni contre les Albanais, ni personne, mais ces gens appartiennent à un pays qui s’appelle la Serbie, et ce depuis mille ans. Qu’ils aient les mêmes droits que les Serbes dans leur pays, soit. Qu’ils fassent sécession au moment où ils sont nourris et protégés par l’Europe, l’OTAN et l’armée américaine, cela est plus problématique.

Sincèrement, on se demande sur quelle base on accorde l’indépendance d’un pays, puisque l’histoire, visiblement, n’y entre plus pour rien. Au nom de quoi l’accorde-t-on ? Du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Mais les Kosovars ne constituent pas un peuple. De quoi vont-ils vivre, grands Dieux, quand nous ne les financerons plus artificiellement ? Comment se défendront-ils ? Devront-ils compter sur les mafias qui contrôlent déjà les familles et les business locaux ? Je m’emporte un peu, sans doute, et je présente mes excuses pour cela. Vous allez comprendre ma gêne.

A mon avis, le fond de l’affaire, c’est que les pouvoirs en place (Etats-Unis et Union européenne) veulent rabaisser les peuples qui se sentent en prise avec l’histoire. Ils veulent humilier l’histoire elle-même. Ils veulent couper les gens de tout « sens historique ». Pour les Serbes, le Kosovo est le lieu d’une bataille importante contre les Ottomans au XIVe siècle, une défaite annoncée qui symbolise à la fois la fin de leur souveraineté, et l’héroïsme tragique d’une armée qui se savait plus faible que l’ennemi et qui a quand même lutté jusqu’à la mort.

Le Kosovo est donc un « lieu de mémoire » pour la nation serbe. Et aujourd’hui, les médias, les humanitaires, les gens au pouvoir disent aux Serbes que tout cela, l’histoire, les lieux de mémoire, ce sont des bêtises. On leur dit qu’il faut oublier le passé et se tourner vers l’avenir, vers l’Union européenne, l’Amérique, le spectacle.

Il me semble que nous faisons le contraire de ce que nous devrions faire. Et nous, Français, portons une lourde responsabilité, nous qui fûmes des alliés de la Serbie. Il me semble que nous devrions parler avec les Serbes la langue de l’histoire, comme nous le faisons avec les Chinois. Nous devrions les aider à s’en sortir, à guérir les blessures atroces des guerres de ces vingt dernières années et soutenir le projet d’une Serbie digne et forte, respectueuse, voire protectrice des minorités et des cultes.

Au lieu de cela, on croit bien faire en les mutilant. On croit que les Serbes « ont évolué » ou « vont évoluer », comme si communier avec les riches heures de son passé était une maladie, une nevrose. C’est de là que vient mon courroux, de cette volonté acharnée que je perçois en Occident de faire table rase du passé, de résumer l’histoire à des schémas simplistes pour s’en débarrasser.

Le carreleur

Dans la salle de bains, il étalait le mastique sur le mur, pour faire tenir les carreaux. Je le regardais tracer les lignes grises avec sa spatule édentée, c’était beau comme une peinture contemporaine. J’avais envie de le filmer pour vous montrer, mais vous aussi vous avez une salle de bains, des carreaux, et vous aussi vous avez des carreleurs qui viennent faire de l’art dans votre maison.

Lee est un homme de Belfast qui travaille au noir pour les petits propriétaires. Il parle football avec moi mais n’ose pas aborder la question des Bleus. En général, ici, les gens ne parlent pas de l’équipe de France en présence des Français, par égard, par un réflexe de politesse : ils pensent que c’est inapproprié d’évoquer un tel désastre. Ils se lâchent sur Facebook, en revanche. Lee aime bien l’équipe d’Espagne et l’équipe du Brésil.

Il dit qu’en Espagne, les gens sont très abrupts. Pas rude, si vous voulez, mais abrupts. Il y est allé pour des vacances. Où ? Il ne s’en souvient pas, quelque part sur la côte. Honnêtement, il a trouvé les gens abrupts. Pas méchants, pas mauvais dans le fond, mais enfin, il s’adressent la parole sans ménagement. « Nous, ici, on est beaucoup plus timides. Les gens pensent ‘Belfast /bombe /explosion /attentat’ mais pas du tout, on n’est pas comme ça. Qu’est-ce que vous pensez des gens d’ici ?’

Je dis que j’aime les gens d’ici. Il me rétorque que je peux dire ce que pense. Je dis que je le pense.

Lee est allé en vacances dans de nombreux endroits d’Europe : Espagne, Grèce (Crète), Chypre. Jamais la France. Tiens, c’est la première fois, après un quart d’heure de conversation, qu’il évoque mon pays. La destination qu’il a préférée ? « Ah Chypre ». Oui, beau soleil, il faisait très chaud et la mer était fantastique. Chypre, il y retournerait bien. Le temps y est meilleur qu’à Belfast, oui.  

Ces gens qui ont peur des Chinois

Il paraît que cette vidéo a fait rage sur internet et a créé je ne sais quel incident diplomatique entre la France et la Chine. Même avec mon faible niveau de chinois, il me semble que j’aurais remarqué assez facilement que les sous-titres ne correspondaient pas aux paroles prononcées et que c’était une grosse blague.

Ce qui me fait réagir, dans cette affaire, c’est l’image qui est véhiculée des Chinois. Des gens calculateurs, froids, prêts à fondre sur nous, prêts à dominer le monde comme si c’était leur seule ambition. On les imagine à tort comme des êtres inhumains, froids, riant de la misère des autres.

Un jour, je buvais un café avec un ami qui, au détour de la conversation, me dit : « Je n’arrive pas à les trouver sympathiques, les Chinois. »

Il n’y a pas plus éloigné de ce sinistre tableau que les Chinois que j’ai connus et que je continue de fréquenter. Il faudrait que tout le monde ait la chance de rencontrer et de converser avec Huang Bei, Neige, Peng Yuxia, Mimique et Luluc, pour se faire une tout autre idée des Chinois. Une image de personnes affectueuses, drôles, intelligentes et patientes. Une image d’une grande beauté physique aussi.

Il y a cinq ans déjà, dès les premières pages de mon premier blog, je faisais le portrait d’une jolie jeune femme qui était sur le point de partir en France, et j’espérais que mes compatriotes ne ratassent pas l’opportunité d’une belle rencontre.

Il me semble que depuis cinq ans, l’image que les Européens se font des Chinois se soit dégradée, et rien ne me fait plus de peine.