Théorie du soulèvement (3) méthode irlandaise vs méthode anglaise

Les Anglais se soulèvent massivement. Chez les Anglais, il y a cette vieille tradition de la prolétarisation du peuple, la massification des travailleurs.

Les Irlandais, au contraire, ont une tradition de la révolte qui s’apparente plutôt à la guérilla. Moins nombreux, moins prolétarisé, moins organisés parce que longtemps sous le joug d’un pouvoir étranger, l’art du soulèvement irlandais est plus lancinant, plus pervers, il consiste à construire des machines de guerre qui déroutent l’adversaire. Souvent, quand les Irlandais se battent, leur avantage est leur courage couplé à une stratégie que personne ne comprend. Pas même, certaines fois, les Irlandais eux-mêmes.

La sagesse pécaire doit se confronter au soulèvement populaire, c’est son défi, elle qui n’aspire à rien tant qu’à la sieste et à la flânerie. J’ai déjà fait https://gthouroude.com/2009/03/19/le-sage-precaire-en-manif/la critique de la sagesse précaire sous l’angle du soulèvement.

Puis j’ai dressé une grossière distinction entre réaction française et réaction britannique face aux injustices. Je disais un peu bêtement (et faussement, car j’avais en grande partie tort, comme souvent), que les Britanniques préféraient la charité individuelle alors que les Français restaient attachée à la manifestation de rue.

Mais en participant à la manifestation du 30 novembre à Belfast, j’ai eu une autre impression. Je voyais là le retour de la tradition du soulèvement anglais, le grand syndicalisme qui était si puissant outre-Manche depuis la deuxième guerre mondiale. Ce syndicalisme même qui fut fragilisé par les mandats de Margaret Thatcher, dans les années 80.

L’amie qui était à mes côtés y voyait plutôt l’espérance d’une manifestation où protestants et catholiques étaient côte-à-côte. C’est sa remarque qui m’a fait réfléchir sur des différences de méthodes, dans le domaine de la révolte populaire. Quand les Irlandais catholiques de Derry et de Belfast se sont soulevés, ils l’ont bien fait, j’ai l’impression, comme une guérilla, et le pouvoir britannique n’y a jamais rien compris. Les Irlandais eux-mêmes, ont-ils vraiment pris la mesure de ces étonnants « Troubles » ?

En revanche, notre belle manif du 30 novembre, elle était bel et bien britannique, si ma théorie portative est correcte (ce qui n’a rien de garanti). Organisée, massive, syndicalisée, disciplinée, propre sur elle, luthérienne, oui, c’était la marque de la  méthode impeccable des Anglais.

Un leprechaun fatigué en route pour la Suisse

Sur cette photo, le vert de mon chapeau n’a pas seulement pour but de d’entrer en relation avec la couverture du livre de Nicolas Bouvier en arrière-plan. La composition a davantage de sens que cela.

Le vert du chapeau est en fait la couleur de l’Irlande, et le chapeau lui-même un élément de costume pour fêter la Saint Patrick, le sain patron de l’Eire.

Je voulais rendre hommmage à l’Irlande car je viens de recevoir une bourse de la part de l’ADEFFI, l’association des études françaises d’Irlande. Comme cette année, la bourse était subventionnée par l’ambassade de Suisse, j’ai fait un dossier de candidature qui mettait en avant mon travail sur l’écrivain voyageur genevois Nicolas Bouvier.

L’argent qui m’a été attribué servira à faire un petit voyage en Suisse, aux archives de l’écrivain. D’où la présence de ses Oeuvres complètes en arrière plan de ma photo. Ainsi en un seul cliché, sur une seule ligne, il y a à la fois ma tête, l’Irlande et la Suisse.

Il fallait une petite photo pour un bulletin en ligne qui informe des petits événements de l’université. Mes amis thésards ont procédé à quelques prises de vue, et ce sont ces deux-là qui ont été élues par le haut comité des affaires picturales de mon bureau collectif.

Or, il est fort à parier que l’université choisira le deuxième cliché, sans le chapeau de Leprechaun.  

 

Des candidats controversés aux présidentielles d’Irlande

L’Irlande est une république à la tête de laquelle se trouve un président.

Sans véritable pouvoir, le président limite son rôle à inaugurer les chrysantèmes.

Les élections pour élire le prochain président auront lieu dans quelques semaines, le 27 octobre prochain. Deux candidats attirent mon attention.

D’abord David Norris, qui  est un spécialiste de James Joyce. Je vais essayer de décrocher un entretien avec lui avant les élections, afin qu’il me parle du grand écrivain. Il est controversé parce qu’il est le premier politicien à être ouvertement homosexuel, et que son élection ferait grand bruit dans un pays encore très catholique. De plus, son nom a traîné dans des scandales, sur lesquels je ne m’étendrai pas.

Ensuite, et surtout, la candidature de Martin MacGuinness. Jusqu’à la semaine dernière, MacGuinness était un des hommes les plus puissants d’Irlande du nord. Il était l’une des deux têtes du gouvernement de la province (Deputy First Minister of Northern Ireland), « job » qu’il a décidé de laisser tomber pour aller se battre de l’autre côté de la frontière.

Dans le nord, membre du Sinn Fein, ex-dirigeant de l’IRA, il est honnis par les loyalistes, et par de très nombreux britanniques, qui l’accusent de meurtre. Le journal le plus modéré dans la tendance protestante/unioniste, parle toujours de lui comme un ancien terroriste reconverti dans la politique. Des universitaires de gauche (mais protestants) m’ont clairement dit que c’était un assassin.

Le Belfast Telegraph « informe » que la candidature de MacGuinness est indécente, que c’est une insulte faite aux victimes de l’IRA, que les Irlandais ne l’aiment pas de toute façon. Pourtant, un sondage très récent le crédite de 16% d’intention de vote, en troisième position derrière Norris-le-Joycien (21%) et Michael Higgins (Labour party, 18%).

Mon ami Barra me dit que c’est bizarre de la part de MacGuinness. Qu’il risque de perdre tout son crédit dans le nord, et de ne rien gagner dans le sud.

Pour moi, c’est plutôt la marque d’un grand stratège. Après avoir incarné la lutte des Irlandais, puis leur accès aux postes à responsabilité, après avoir été un des plus grands artisans du processus de paix, et être devenu un personnage historique, il se lance dans une bataille extraordinaire, car inattendue. Il prend tout le monde par surprise. 

Originaire du nord, de Derry, il croit tellement que l’Irlande est son pays qu’il se sent légitime pour en prendre la tête.

Ce qui est brillant, dans ce geste, c’est qu’il oblige les Irlandais « du sud » à ne pas oublier la question de la réunification de l’Irlande. Même s’il perd, il aura remis l’Irlande du nord au centre des débats.

Les journaux anglais, et mêmes ceux de gauche, sont très inconfortables avec cette candidature, et continuent d’appeler MacGuinness le « boucher du nord », et ne peuvent oublier le fait qu’il a été dirigeant d’une organisation qui a tué. En temps de guerre, c’est vrai que l’on tue. Mais les Britanniques, très prompts à traiter les Français de colonialistes dès que l’on touche à des foulards islamiques, ont toutes les difficultés à percevoir du colonialisme dans la situation de l’Irlande du nord. Donc ils ne perçoivent pas les conflits des dernières décennies comme une guerre.

 Beaucoup de gens aimeraient que l’on arrête de parler de tout cela, des Troubles, des conflits, des tensions communautaires. Beaucoup disent qu’il faut « tourner la page », mais sans jamais oser dire nettement à quel pays ils veulent que l’île appartienne. La candidature de MacGuinness est là pour rappeler une chose simple et têtue : il est anormal que le nord de l’Irlande soit britannique (c’est lui qui pense cela, pas moi! Moi je n’ai pas d’opinion, tout cela est bien trop compliqué!) De même qu’il est anormal que les Antilles soient françaises (ça c’est moi qui le rajoute, et qui le pense).

La nervosité d’un Irlandais à Belfast

De retour du Kerry, un ami irlandais a voulu m’accompagner jusqu’à Belfast et y rester un jour ou deux.

Je ne l’avais jamais vu aussi tendu. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il venait chez moi, dans ce ghetto protestant, mais cette fois, c’était peut-être à cause des événements de début juillet, ou de la fatigue, mon ami était à cran.

Avant d’aller chez moi, on a bu une pinte au Kelly’s cellar, un vieux pub républicain. On y a rencontré des gens que je connais bien, un Anglais et une Autrichienne. L’Anglais est d’origine irlandaise et il a tendance à surjouer les signes d’appartenance à l’Irlande. Quand un hooligan nous a abordés et a su que l’Anglais venait de Birmingham, il ne lui a plus adressé la parole, alors qu’il m’a serré la main quand je lui ai dit que j’étais français.

Pour rentrer chez moi, nous avons pris le taxi. Pendant que j’ouvrais ma porte, mon ami irlandais a cru voir que le chauffeur de taxi attendait que nous entrions dans ma maison avant de s’en aller. Il pensa qu’il l’avait entendu parler dans la voiture et qu’il allait maintenant prévenir les paramilitaires de l’UVF pour venir le chercher.

J’ai essayé de le rassurer, de lui dire qu’il n’y avait jamais eu de violences dans ma rue depuis trois ans, cela n’a eu aucun effet. Il préféra me laisser faire les courses tout seul. Le lendemain matin, quand je descendis de ma chambre, il était déjà dans le salon, en pyjamas, et me raconta qu’il avait entendu une scène de violence dans la rue qui l’avait empêché de dormir. Je n’avais rien entendu, moi, mais peut-être ai-je le sommeil plus lourd ?

Je lui ai proposé d’aller faire une promenade chez les catholiques, pour changer un peu. Il se sentirait davantage chez lui, sur Falls Road, où les gens affichent le drapeau irlandais. L’ambiance était meilleure en effet. Café, ou soupe du jour, au centre culturel irlandais « Culturlann », où une charmante joueuse de bandonéon enchanta mon ami.

C’était la première fois qu’il visitait Falls Road, et ses célèbres fresques murales. Arrivé au bout de la rue, près du centre-ville, il m’a dit que ces républicains étaient de sacrés communicants, pour réussir à se donner une belle image internationale, tout en ayant commis tant de crimes.

Signe de sa tension constante, il me demandait de répéter tout ce que je lui disais. Il ne comprenait plus mon accent, alors que nous sommes amis depuis 1998. Treize ans d’acclimatation à l’accent français ont volé en éclat en un week-end. Il était comme un chat en terrain hostile, aux aguets, incapable de se concentrer sur ce qu’il entendait, même si c’est lui qui posait des questions.

On a alors bu une pinte dans un charmant pub irlandais, où l’on joue parfois de la musique traditionnelle, The Maddens Pub. Il a trouvé l’ambiance sympathique, mais il m’a dit, en sortant, une remarque que j’ai trouvée très judicieuse : « A Belfast, on peut pas aller dans un pub irlandais sans que ce soit un acte militant. On ne peut pas écouter de la musique innocemment. »

La ferme de Tom, co.Kerry

Tom et Barra dans le Kerry

J’ai fait un petit voyage plein de charme la semaine dernière. Pour la première fois, Tom nous a invités, Barra et moi, dans la ferme de son enfance.

Tom est né et a grandi dans la province du Kerry, dans le sud-ouest de l’Irlande. Ses parents étaient fermiers et logeaient dans une maison qui date du XIXe siècle. Aujourd’hui, c’est l’un des frères de Tom qui a repris l’exploitation, et qui a construit une maison plus moderne juste à côté, pour y loger sa femme et ses trois enfants.

Etude de bleu, Ballybunion, Co.Kerry

De son côté, Tom n’a jamais cessé de passer ses vacances d’été et d’hiver dans sa chambre d’adolescent, sous les toits de la vieille ferme. Il y entrepose les livres et les disques vinyles dont il ne veut pas s’encombrer à Dublin. Maintenant que ses parents sont aux cieux, après plusieurs années de deuil, Tom est prêt à accueillir des amis dans la ferme. Barra et moi fûmes les tout premiers à y résider plus de quelques heures, à y dormir. C’est peut-être la première fois depuis des siècles qu’y séjournaient des gens étrangers à la famille de Tom!

Vendeuses de bonbecs irlandaises, Co.Kerry

J’ai loué une voiture à Belfast, ai fait quelque affaires à Navan et suis passé chercher Tom et Barra à Dublin, pour les conduire de l’autre côté du pays en quelques heures. C’est chouette les petits pays, c’est comme des îles. D’ailleurs l’Irlande est une île.

On a pu aller se promener au bord de la mer, dans la charmante station balnéaire de Ballybunion, qui fait penser aux années 60, avec ses bonbecs en plastique, ses bleus et ses blancs. Je me suis baigné dans les vagues, pendant que mes amis pestaient contre l’Europe sur la plage.

Le sage précaire avec capuche
Sans capuche

Nous nous sommes promenés le long des falaises qui font penser à la Normandie et, ô joie, nous avons vu le pub que possédait l’écrivain et dramaturge John B. Keane, astucieusement nommé le « John B. Keane Inn ». C’est le fils, Billy Keane qui s’en occupe, et le soir du 12 juillet, nous avons assisté dans ce pub à une soirée de lectures et de musique qui attira une bonne quarantaine de gens du coin.

La petite ville, Listowell, est très « culturelle » pour une bourgade de deux ou trois mille âmes. Un festival littéraire, des productions de théâtre, une légende de l’écriture contemporaine, Listowell est l’incarnation du mythe irlandais « île des saints et des savants ».

Le chanteur nord-irlandais Mickey McConnell a terminé la soirée avec Only Our Rivers Run Free, cette chanson qu’il a composée, mais qui rencontra le succès grâce à l’interprétation de Christie Moore. Son interprétation à lui, Mickey, est la plus poignante de toutes. Quand les filles du pub reprenaient le refrain en choeur, c’était tellement beau que j’en avais la chair de poule et les larmes aux yeux.

Les livres et les cd de Tom

Le soir, après dîner, on apportait des bières dans la chambre de Tom, pour passer le temps de la seule manière qui vaille, quand on est un adolescent éternel : écouter des disques, comparer les différents Dylan (Tom les a tous), discuter du mérite respectif de Kraftwerk et de Marc Knopfler.

Et puis parler des filles qu’on n’a pas eues. Du bonheur qui existe ou qui n’existe pas. Tom a parlé d’une certaine administrée de la ville de Limerick, dont il était amoureux dans les années 80, mais il n’a pas saisi la chance quand elle s’est présentée, et maintenant il se demande ce qu’elle est devenue. Il doute qu’elle ait épousé son producteur de boyfriend.

Barra près des disques vinyles de Tom

J’ai pu lire dans sa bibliothèque la fameuse pièce de John B. Keane, The Field, ainsi que la grande biographie de Beckett par James Knowlson. Barra se demandait pourquoi les Français admiraient des mecs comme Joyce et Beckett plutôt que des Keane, des Kavannagh ou des O’Brien. Il nous trouve snobs, il dit qu’on aime les écrivains irlandais à partir du moment où ils imitent les Français. « Une autre bière Liam ? »

Les falaises de Kerry

Casey vs Rigondeaux (2) The Big Fight

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Quand le grand combat était sur le point de commencer, la salle était surchauffée et le public chantait « Your Sex Is On Fire ». C’est la chanson officielle, semble-t-il, de « Big Bang ». Il est apparu sur des escaliers latéraux, comme une étoile tombée du ciel.

La stratégie était assez typiquement irlandaise : il était question d’intimider Rigondeaux par une foule incandescente.

Rigondeaux ne fut pas impressionné par nos efforts et assoma le pauvre Casey de sa toute puissance cubaine. Ses bras sont plus longs que ceux de Casey, de sept centimètres. Il apparut dès les premières secondes, que notre Irlandais n’avait aucune chance de s’en sortir.

Dès la première minute, il toucha le sol de la main, et faillit tomber, mais se reprit. Très vite, “El Chacal” décocha une droite de tous les diables dans le ventre de “Big Bang”, qui perdit alors toute contenance. Rigondeaux ne le laissa pas souffler et voulut tuer le match aussi vite que possible, sans aucune pitié pour le public irlandais, venu en masse de Limerick pour soutenir son rejeton.

Au bout d’une minute trente de combat, Casey tomba à terre, et nous tous, supporters au grand coeur et à la voix tonitruante, nous nous levâmes en poussant un cri d’horreur. Nous pensions tous qu’il était invincible, et le voilà à terre pour la première fois de toute sa carrière professionnelle. Carrière qui a commencé il y a moins d’un an, soit dit en passant.

L’arbitre le laissa se relever, et le spectacle était navrant, désolant. Casey était sonné, il divaguait sur le ring, le public ne savait comment réagir. Quand il eut repris ses esprits, Casey affirma qu’il voulait continuer.

Rigondeaux fondit sur Casey et l’acheva par une pluie de coups mats et silencieux. C’est l’arbitre qui s’interposa et déclara le combat terminé. Willie “Big Bang” Casey fut déclaré “technical knocked out”, KO technique.

J’avais dépensé 70 euros, prix du billet, pour 2 minutes 37 de boxe inégale. C’était excessif, mais la boxe est un passe-temps excessif. C’est un ancien boxeur, reconverti dans le journalisme sportif, que vous le dit.

Le marché aux chevaux, ce que j’ai vu

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Irlande 2011 : la strategie du Sinn Fein

Le gouvernement irlandais n’est toujours pas forme. Le Fine Gael et le Labour sont en train de negocier.

Ce qui est interessant, dans ces elections, c’est aussi le score du parti republicain, le Sinn Fein, dirige par Gerry Adams.

L’autre matin, je suis alle prendre un cafe dans la librairie du Sinn Fein. Dans le nord de la ville, a cote du musee Hugh Lane, non loin de chez Tom. Trois hommes discutaient, autour de leur cafe. Leur accent dublinois etait musique a mes oreilles.

Apres avoir bu mon cafe en feuilletant des brochures et des bouquins, je retourne voir le gerant en lui posant des questions sur les dernieres elections. Il considere que c’est un grand succes pour les republicains. Les medias ont tout fait pour les ignorer et les discrediter, malgre quoi, ils envoient un nombre solide de deputes a la chambre, le « Dail ».

Maintenant, l’homme m’explique la strategie qu’ils vont suivre. Faire pression sur le Labour pour les amener a refuser de faire coalition avec les Fine Gael. Cela forcera le Fianna Fail a entrer dans une coalition avec le Fine Gael, afin de bien montrer que les deux freres ennemis, Fine Fail et Fine Gael, ne sont differents en rien. Il s’agit de creer un front de gauche, constitue par le Labour, le Sinn Fein et les differents petits partis socialistes ainsi qu’un certain nombre d’independants.

Creer une alternative a gauche. Voila le discours strategique de Gerry Adams, qui a fait ses preuves en Irlande du nord, pour ce qui concerne l’accession au pouvoir de son parti. On a beau se moquer de son ignorance presumee en economie, il faut lui reconnaitre une intelligence politique diabolique.

Irlande 2011 : Coup de tonnerre électoral

Tout le monde s’en fout, alors je force un peu le trait.

Les élections générales ont donné un résultat historique. Le parti le plus grand du pays, le « Fianna Fail », a chuté à un niveau si bas qu’il n’avait jamais connu un tel score depuis le début de la république. Un diagramme de l’Irish Times montre bien la débâcle. Depuis les années 20, le Fianna Fail fluctue entre 45 et 55% des parts de vote. Soudain, en 2011, il réunit moins de 20% des suffrages.

C’est l’autre grand parti irlandais, le « Fine Gael », qui remporte l’élection, comme prévu. Mais tous les commentateurs souhaitent bien du plaisir au prochain gouvernement pour arranger les affaires du pays. Les Irlandais sont assommés par l’état de déréliction des finances, et par l’immensité de la dette.

Les aéroports, dit-on, bruissent des sanglots de mères qui laissent partir leurs rejetons, fraîchement diplômés, chercher un emploi en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Canada. Cette nouvelle émigration est ressentie douloureusement par les familles irlandaises. Elle rappelle de mauvais souvenirs, et surtout, elle remplit de honte la génération des parents, ceux qui avaient trente ans au début du Tigre Celtique. Un sentiment de culpabilité d’avoir laissé à leurs enfants un pays qui n’a pas seulement connu une crise économique, mais qui a perdu son âme, comme le dit le poète Theo Dorgan : « Where we should have been building a nation, we surrendered our better selves to the pitiless business of getting and spending. » (The Irish Times, 9 décembre 2010) Et nous voilà sur des ruines, continue le poète, devant une nouvelle génération qui arrive, et nous n’avons rien à lui offrir, et nous la laissons partir loin de notre île, en silence.

La tribune de ce poète, prenant une page entière du grand journal irlandais, est un document que je garde précieusement. Il s’adresse aux étudiants de l’université de Cork, et il y a quelque chose de spécifiquement irlandais dans ce discours. Quelque chose qu’on n’imaginerait pas en France. Il leur parle d’émigration sur un ton poignant et digne, et avec une familiarité de la chose, qui laisse pantois. Beaucoup d’articles de presse évoquent ces nouveaux départs, ce choix collectif de s’en aller chercher fortune ailleurs, comme une fatalité irlandaise.

Alors les Irlandais, pour ne pas supporter le poids de la honte et de la colère tout seuls, ont voulu faire payer le parti au pouvoir pendant toutes ces années. Le « Fianna Fail », qui avait bénéficié de l’embellie économique, est aujourd’hui rendu responsable, avec les banques, de la situation du pays. Les électeurs savent bien que le nouveau gouvernement n’a pas une grande marge de manoeuvre, ils n’attendent aucun miracle. Mais il fallait marquer le coup.

Le peuple a rejeté sans ambiguité le vieux parti qui avait incarné la république irlandaise. C’est une élection historique parce qu’elle signe la fin de la première partie de la république. Il semble qu’on entre dans un deuxième mouvement. Pas seulement un changement de gouvernement, mais peut-être une refonte du jeu politique.

Ocean Bar, Dublin

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Donnant sur le bassin du Grand Canal, le bar était pionnier dans ce quartier. Il est bien placé, mais l’intérieur n’a ni les avantages de la modernité ni le charme des vieux endroits.

Un homme qui ressemble à Hugh Grant vient retrouver son vieux copain le serveur. Le serveur est irlandais, peut-être un des propriétaires, et prétend qu’il est très busy alors que le pub est vide. Hugh Grant est un étranger, peut-être allemand, nordique en tout cas, ayant cette chaleur humaine que les Irlandais trouvent intrusive. Je me dis qu’il doit bien s’emmerder dans la vie, Hugh Grant, pour avoir comme compagnon de Friday night un barman qui nettoie le bar en lui parlant de son boulot.

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Un autre étranger entre, habillé d’une chemise à carreaux. Il semble avoir plus d’atomes crochus avec le barman, être moins lourd dans son affection, moins dans le besoin d’amitié. Hugh Grant, lui, se trouve mis de côté. Quand le mec à la chemise à carreaux s’éloigne, Hugh Grant essaie de renouer avec le barman, qui lui fait répéter tout ce qu’il dit, comme si son anglais n’était pas clair. Il répète ses phrases, mais le barman se détourne avant la fin. Hugh Grant réagit en payant une tournée. Quinze euros pour trois pintes.