Parmi les surprises de mon retour en France, je découvre des livres abandonnés dans des greniers et des garages en sous-sol, des choses qui proviennent de je ne sais quelle famille, quel héritage.
L’un de ceux qui m’a fait le plus plaisir de sortir d’un carton fut cette édition ancienne d’un livre de voyage : L’Appel du Hoggar de Roger Frison-Roche. Si je ne m’abuse, ce récit fut le premier livre du célèbre montagnard, publié en 1936, quelques années avant son best-seller Premier de cordée.
L’exemplaire que j’ai trouvé n’est pas une édition originale, malheureusement, c’est une deuxième édition, et le livre est assez abîmé. J’aimerais le faire réparer par un relieur mais je ne suis pas certain que la qualité médiocre du papier permette de faire des miracles.
Je l’ai lu dès mon retour en France, quelques jours après avoir atterri à Lyon. C’est écrit dans une langue simple et directe, sans effet de style. Ma lecture fut trop rapide pour que je comprenne ce qui a pu faire le succès du livre. Peut-être simplement l’évocation de cette région montagneuse d’Algérie qui était peu connue à l’époque et qui était chargée de mystère.
Vous imaginez sans peine la joie qui fut la mienne de tomber sur un tel petit trésor de littérature géographique.
Station service d’Izki, sultanat d’Oman. Photo d’Antonin Potoski
Dans le désert (2017) se présente comme un récit de voyage intéressant à plus d’un titre. Je cite la présentation de l’éditeur Au Diable Vauvert :
Du Qatar à Oman, en passant par Dubaï et Bahreïn, Julien Blanc-Gras nous guide dans un nouveau monde…
Ceci est un peu mensonger. À la lecture, il apparaît que c’est principalement du Qatar qu’il est question. Au Bahrein, le voyageur ne peut pas entrer faute de visa. Le sultanat d’Oman est à peine évoqué, quelques pages à la toute fin du livre.
Je confesse que c’est la mention d’Oman qui m’avait donné envie de lire ce livre. Julien Blanc-Gras étant célèbre, véritable chouchou des journalistes du Masque et la Plume, j’étais alléché. Je voulais savoir comment un auteur à succès allait aborder Mascate, et si j’allais apprendre quelque chose. Las, Dans le désert n’aborde, à propos d’Oman, que la Péninsule de Musandam, où se trouve le détroit d’Ormuz.
Le but du récit est d’aller voir les Qatariens de plus près pour les laver des stéréotypes de milliardaires qui leur collent à la peau. Blanc-Gras est un professionnel du reportage, il rencontre donc des gens qu’on ne rencontrerait pas tous les jours, mais qu’apprend-on sur le Qatar ? Dans ce livre, pas grand-chose. On ne sort pas des préjugés que l’on a déjà en tête avant même d’y avoir mis le pied.
Quelques pages sur les Émirats arabe unis qui pourraient avoir leur place dans un magazine de voyage.
Enfin quelques pages en Oman, à Khasab plus particulièrement, sans doute parce que l’écrivain n’avait pas le temps d’aller plus loin. Il fallait cocher la case « Oman ». Un clin d’oeil à Ormuz de Jean Rolin lorsque Blanc-Gras écrit :
C’est officiellement un bout du monde. Je ne peux pas vraiment aller plus loin, à moins de tenter de rejoindre l’Iran à la nage.
Il faut attendre les trois dernières pages du livre pour voir quelque chose d’inhabituel. Le narrateur se laisse inviter par un marinier dans son village. On va aller, grâce à l’écrivain-voyageur, dans l’un de ces petits hameaux accrochés « au pied d’une falaise ». Voilà qui est nouveau car ces villageois n’invitent pas souvent des étrangers. On n’en saura rien car l’auteur arrête ici son histoire.
Cela demeure un petit livre facile à lire, plaisant, parfois un peu drôle mais dont il ne faut pas exagérer la drôlerie.
Après le récit, l’auteur remercie l’Institut français pour lui avoir fait bénéficier d’une bourse d’écriture, ainsi que la Fondation Jean-Félicien Gacha pour son « concours » dans l’écriture du livre. C’est le problème des écrivains professionnels : ils gagnent leur vie avec les livres, par conséquent ils vont à la chasse aux subventions, restent très peu de temps dans les territoires explorés et produisent le plus vite possible des livres assez peu originaux.
Quand nous n’avons pas l’énergie d’aller nager dans la mer, parce qu’il fait trop chaud et que nous sommes de gros flemmards, Hajer et moi partons au hasard des rues, à pied ou en voiture.
Parfois, Hajer sort son téléphone et, possédée par je ne sais quel génie intérieur, elle filme ce qu’elle voit, surtout quand le soleil couchant se trouve dans notre ligne de mire. Ce sont de rares moments où l’on se dit que l’on pourrait faire des reportages de ouf, si nous nous y mettions.
Nous ne filmons pas la plupart des choses que nous voyons, encore moins les gens que nous rencontrons. Et pourtant Dieu sait qu’ils méritent d’être vus et entendus.
L’art de la promenade en voiture nous vient de la culture américaine, c’est pourquoi on utilise des mots anglais pour la décrire, le « cruising ». En Irlande, mes amis dublinois m’avaient introduit à ce passe-temps philosophique de rouler pour rouler. L’écrivain-philosophe Bruce Bégout a publié plusieurs livres de littérature géographique en Amérique dans lesquels il parle du « cruising« . Or, ici en Oman, les Indiens ont introduit un nouveau terme : « roaming« . On peut donc dire que mon épouse et moi roamions à Seeb. Ce n’est pas très heureux, comme expression.
Nous nous faisions systématiquement klaxonner car nous étions trop lents, trop contemplatifs. N’oublions pas qu’ici, en juin 2021, l’épidémie du COVID 19 est repartie à la hausse et que le gouvernement a instauré un nouveau couvre feu à 20h00. Nombreux sont les automobilistes qui voulaient rentrer chez eux avant l’heure fatidique et ne supportaient pas les touristes comme nous. Alors à partir de 19h00, le roaming sur la corniche n’est plus possible, pollué qu’il est par une armée de citoyens qui respectent la loi.
Basée sur un colloque qui s’est tenu à la Sorbonne à l’automne 2019, la publication de La littérature de voyage aujourd’hui a pour objet de faire une photographie des études actuelles sur l’écriture géographique contemporaine. On y trouvera donc une tentative collective d’y voir un peu clair dans la production pléthorique des récits de voyage des années 2010-2020. Outre les auteurs que l’on verra analysés et disséqués, ce collectif permet surtout de réunir les grands noms de l’ « école francophone » de la critique en littérature viatique, école dont j’ai parlé récemment.
Que l’on considère les premiers noms de la liste des auteurs : la préface est écrite par Sarga Moussa et la conclusion par Philippe Antoine. Je peux me tromper mais à mes yeux, ces deux chercheurs sont les deux patrons de l’école francophone. Tous deux sont d’éminents dix-neuvièmistes, spécialistes de Chateaubriand, du romantisme et des voyageurs orientalistes. Tous deux tournent depuis plus de dix ans leurs regards sur des textes contemporains.
Les deux noms qui suivent sont les deux stars des études viatiques contemporaines : le britannique Charles Forsdick dont j’ai aussi parlé et que j’ai abondamment cité dans mes publications des années 2015. Leader de ce que j’ai appelé le « cercle de Liverpool », Forsdick traite ici de la littérature migrante. Cela lui permet de continuer l’analyse des courants littéraires français qu’il avait commencée il y a vingt ans : après avoir profondément critiqué la « littérature voyageuse » de Michel le Bris et compagnie, puis la « littérature monde » du même Le Bris, il sauve le festival de Saint-Malo in extremis en donnant une appréciation apparemment positive des derniers développements des « Étonnants voyageurs », capables de donner voix aux migrants, aux exilés et aux réfugiés.
La deuxième star est bien entendu Jean-Didier Urbain, ethnologue des voyages qui fut précurseur dès la fin des années 1980. Dans mes propres recherches, Urbain fut important car il m’ouvrit les yeux sur les fausses valeurs qui étaient les miennes et les fausses oppositions auxquelles je prêtais trop d’attention : le voyage contre le tourisme, le lointain contre le proche, le monde contre le moi, les vrais voyageurs contre les faux vacanciers, etc. Toutes ces conneries qu’il fallait déconstruire pour commencer à penser la littérature des voyages et la réévaluer. Sans Urbain, j’aurais beaucoup erré et me serais égaré, comme tous ceux qui déclarent ne pas aimer les récits de voyage alors même qu’ils ne font rien d’autre. Je me souviens très bien de ma première lecture de son grand opus, L’Idiot du voyage. Il cassait tellement les idoles auxquelles je croyais (la haine du tourisme, que je croyais nécessaire pour légitimer le « vrai » voyage) que je pestais comme un fanatique qui lirait Voltaire. Mon exemplaire de son Idiot du voyage est plein de notes rageuses que je prenais dans le train et dans lesquelles j’apostrophais le pauvre Urbain comme s’il était là, près de moi, à mettre en doute mes certitudes en chuchotant à mon oreille d’une voix ironique et diabolique. Combien de fois n’ai-je pas jeté son livre par terre, avant de le récupérer pour continuer ma lecture ? C’était le métier qui entrait.
Tous les autres noms présents dans ce volume sont importants, sauf le mien qui n’est là que par la grâce des cadres de l’école qui ont la générosité de faire une place à la sagesse précaire. Inutile, je pense, de dire combien je suis heureux et fier de participer à cette aventure éditoriale et universitaire. Toutes choses égales par ailleurs, c’est comme si j’enregistrais une chanson dans le même album que Georges Brassens, Léo Ferré, Anne Sylvestre et Renaud.
Les spécialistes de la littérature de voyage ne sont pas extrêmement nombreux mais ils forment une petite communauté universitaire très intéressante à observer. Je précise d’emblée que je fais partie moi-même de cette communauté, donc mes paroles n’ont rien d’objectif. Cette petite analyse m’amuse d’autant plus que j’ai essayé de cartographier l’équivalent britannique de cette approche française. J’avais montré qu’il existait une « école de Nottingham » et un « cercle de Liverpool ». J’étais très satisfait de mes catégories qui m’ont valu quelques remarques. Par conséquent, pour caractériser l’approche française de la littérature de voyage, je vais essayer le terme d’ « école francophone ».
Je ne peux pas annexer le nom d’une institution ni d’une ville pour la raison que la revue principale est affiliée à Clermont-Ferrant, comme l’est Philippe Antoine, l’un des fondateurs de ce courant, bien que le centre de recherche soit affilié à la Sorbonne. D’ailleurs, s’il n’y avait pas eu ce décentrement, on aurait pu parler d’une « école de Paris » puisque la collection de livres la plus importante fait partie des Presses de l’Université Paris-Sorbonne, et que d’importantes figures de ce groupe de chercheurs travaillent à Paris : François Moureau est une huile de la Sorbonne, Sarga Moussa est affilié au CNRS et Gilles Louÿs à Nanterre. On est donc passé à deux doigts d’une centralisation commode. Au contraire, on peut parler aujourd’hui d’une belle décentralisation. Regardez le comité de rédaction de notre revue, Viatica : outre Clermont-Ferrand, se distinguent l’université de Picardie avec Anne Duprat, l’École normale supérieure de Lyon avec Liouba Bischoff, l’université de Lorraine avec Alain Guyot, etc. Et je ne parle pas d’autres figures marquantes telles qu’Odile Garnier de Nice, Daniel Lançon de Grenoble ou Sylvie Requemora-Gros d’Aix-Marseille. C’est donc la France tout entière qui est concernée par cette « école francophone ».
Beaucoup plus que la France, évidemment, c’est pourquoi je ne l’appelle pas « l’école française ». C’est l’ensemble de la francophonie qui s’exprime ici puisque la place de la Suisse et du Canada est incontournable quand on évoque la littérature des voyages. Je ne pense pas aux éternels écrivains suisses que l’on sort du chapeau chaque fois que l’on invoque le récit de voyage, Ella Maillart et Nicolas Bouvier, mais bien des chercheurs, car dans ce domaine aussi les universités suisses, canadiennes, belges, sont souvent en avance sur la recherche hexagonale. Le suisse Adrien Pasquali a écrit un livre de référence en 1997 peu avant de disparaître. Roland Le Huenen a longtemps enseigné à Toronto et a écrit les premiers grands articles qui ont marqué notre champ de recherche, Roland Le Huenen qui est décédé il y a peu et à qui la revue Viatica rend un vibrant hommage dans son huitième numéro.
Je trouve cela beau, cette constitution d’une communauté de chercheurs qui se souvient, qui fonde des traditions et qui ouvre ses rangs à des jeunes pour vivifier la pensée et faire place à l’innovation. Cette communauté se manifeste dans plusieurs espaces symboliques comme des rencontres, des collections spécialisées chez des éditeurs universitaires, des revues ou des laboratoires. Les principaux animateurs de cette communauté organisent fréquemment des colloques nationaux et internationaux qui se concrétisent parfois dans des publications. On peut bien sûr mentionner le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV) fondé par François Moureau dans les années 1980, la collection « Imago Mundi » chez Sorbonne Université Presses, où j’ai eu le bonheur de publier ma Pluralité des mondes, la revue Viatica fondée en 2014 et les colloques réguliers dont celui de 2012 où j’ai participé pour la première fois sans avoir clairement conscience de la cohérence idéologique de cette communauté vivante et affectueuse envers ses aînés.
Pour rendre justice à mes petits efforts, je me permets de relever que j’ai quand même tenté de poser des jalons dans un billet de 2012, d’une comparaison entre la critique britannique du travel writing et son équivalent francophone. Certes, je me limitais dans ce minuscule article à montrer qu’en France et au Canada on faisait encore grand cas des écrivains voyageurs médiévaux à la différence des études britanniques et que cela avait de réelles conséquences idéologiques. Cela reste maigre mais il faut un début un tout et je reste persuadé que nous devrions nous pencher sérieusement sur une cartographie des diverses approches théoriques sur la littérature des voyages, pays par pays, langue par langue. Que font les Allemands par exemple ? Comment étudient-ils les écrivains voyageurs de langue allemande ? Je pose cette question à tous les universitaires d’outre-Rhin que je croise dans les colloques et mes voyages, et n’ai jamais reçu de réponses satisfaisantes. Que font les Polonais quand ils étudient Jean Potoski, Andrzej Stasiuk et Ryszard Kapuscinski ?Le but de cette cartographie, selon moi, ne serait pas de fusionner toutes les approches, mais de prendre conscience de nos impensés, nos angles morts, nos divergences et nos convergences, et au final de muscler certaines tendances critiques, voire de passer des alliances de circonstance sur tel sujet, telle notion, comme des tribus de guerriers nomades.
En attendant que lumière soit faite sur l’Europe de la littérature viatique, recentrons-nous sur cette myriade de textes et de rencontres en langue française. Les générations s’y croisent, de frais doctorants pas encore trentenaires côtoient des fringants retraités, des livres passionnants ont été publiés. Quelque chose est en train de se passer qui vaut le détour.
Antonin Potoski à Birkat al Mouz, Oman, 2019. Photo Hajer Nahdi.
Mon meilleur antidote quand je déprime à cause d’une littérature, c’est une autre littérature, et particulièrement celle d’Antonin Potoski. À la différence de Sylvain Tesson, lui ne s’embarrasse pas de pseudo-connaissances du coran et de jugements à l’emporte-pièce. Ce n’est pas l’islam qui l’intéresse mais les hommes et les femmes qu’il croise et qui se trouvent être (parfois) des musulmans. En 2013, il a fait paraître chez Gallimard un livre de littérature géographique que je tiens pour un chef d’œuvre : Nager sur la frontière. Cette frontière, c’est un cours d’eau qui sépare – et unit – le Myanmar et le Bangladesh.
Quand on lit Potoski, on est exposé à une intelligence du cœur et de la perception qui secoue nos préjugés et nos certitudes. Entre autres choses, il évoque avec profondeur le problème des musulmans de Birmanie qui sont persécutés par les Bouddhistes et qui trouvent refuge dans des camps du Bangladesh. Mais à la différence du discours journalistique, Potoski n’est pas qu’un témoin héroïque qui veut alerter son prochain. C’est un artiste, il prend du plaisir dans ces territoires, il développe des amitiés, il nage, il se balade, il aime et est aimé, il vit et il respire dans un monde irrespirable.
Sans être lui-même musulman, il prend le contre-pied des critiques à la mode qui font d’eux des bouc-émissaires, sans tomber pour autant dans un dogmatisme tiers-mondiste car il se situe toujours ailleurs, dans d’autres conflits, d’autres oppositions : « Je prends aisément le parti des musulmans, face aux bouddhistes : la société musulmane m’est plus immédiate, présente au monde, tactile. » Il cherche un point de vue « tactile », le point de vue de sa peau.
Il dit que dans des pays bouddhistes, il a eu des amis de toutes les confessions mais que, curieusement, c’est avec les musulmans qu’il a gardé des liens d’affection. Il rappelle que les sociétés bouddhistes sont des paradis pour les touristes occidentaux et donne des explications de ce confort que les voyageurs ressentent dans les villages bouddhistes. Mais il fait le travail d’un écrivain voyageur, c’est-à-dire d’un philosophe de terrain, qui déplace les lignes des idées reçues pour secouer nos rigidités idéologiques.
Est-ce bien sûr que les spiritualités orientales, tant vantées par nos aînés hippies, soient si cool et si bienveillantes ? Regardez leurs chiens. Potoski parle des chiens d’Asie, ce qui est rare. Il repère une différence entre les chiens bouddhistes, féroces et agressifs, et les « chiens de l’Islam », timides et évitant les passants : « Derrière le jardin doucereux du bouddhisme, j’ai toujours senti le vivant prêt à mordre ». On se demande d’où il sort ce type de sensation, mais je trouve cela excitant pour l’esprit, même si moi, quand j’ai vécu en Asie, je n’ai jamais senti d’hostilité ni chez les bouddhistes ni chez leurs chiens. Il est difficile de résumer les belles pages où Potoski médite sur les mérites respectifs des musulmans et des bouddhistes, pages qui n’ont pas pour but de préférer une communauté sur une autre mais, par des réflexions et des observations concrètes, de nous faire prendre du recul sur nos certitudes.
Prenez le passage suivant, que j’ai souligné et lu de nombreuses fois. Le comprenez-vous ? Je vous le confesse, moi, je ne le comprends pas. Je ne sais pas, après plusieurs lectures et quelques années, ce que Potoski a vraiment voulu dire mais ces lignes sont l’exemple de ce que l’écriture de voyage apporte de vivant et d’irremplaçable dans la littérature française :
Que la minéralité, les déserts islamiques sont rassurants ! Je n’aime pas les joues bouffies d’alcool des hommes bouddhistes, leurs chiens arrogants, leurs coqs de combat, je n’ai pas de mal à imaginer la brutalité des milices bouddhistes xénophobes qui chassent les familles bengalies à la peau foncée dans les campagnes arakanaises. Je suis, évidemment, du côté de la minéralité, du silicium, des larmes d’encens, de la géométrie, face à la verdure et au sang, aux forêts de bambou, à la dissolution dans le végétal et l’organique !
Tandis que les écrivains voyageurs médiatiques tels que Sylvain Tesson confortent le réactionnaire en nous dans ses peurs et ses jugements de valeur, Antonin Potoski met le lecteur en mouvement. Ce faisant, il réveille le nomade en nous.
Quelques lignes plus loin, Potoski se remet lui-même en cause en avançant qu’il « apprend à être des deux camps » à la fois. Et il continue en nous racontant une histoire singulière vécue là-bas, entre Bangladesh et Myanmar, d’un jeune homme qu’il a aidé à traverser une frontière et qui s’en est trouvé bouleversé.
La mosquée Fatma au petit matin, Sib, sultanat d’Oman, 2020.
Sylvain Tesson écrit sur l’islam, il ne peut pas s’en empêcher. Tesson est l’écrivain voyageur le plus célèbre de France donc, puisque je suis un chercheur en littérature viatique, je ne peux pas occulter ce qu’il écrit, ni ignorer ce qu’il dit quand il s’exprime dans les médias. Il entre dans les prérogatives de mon métier, malheureusement, d’effectuer une veille médiatique sur ce qui se fait dans le domaine des lettres géographiques. Les sottises proférées par les idéologues actuels en faveur d’une guerre civile entre Européens et Africains, ou entre chrétiens et musulmans, je peux encore les souffrir calmement car mon champ de recherche n’est pas associé à leur travail. Mais un écrivain du voyage qui publie un ou deux livres par an et qui a beaucoup de succès, je suis contraint de m’y astreindre, à mon grand dam, et mon dégoût le dispute à l’accablement.
Le journal de Tesson de 2014 à 2017 transpire la haine de l’islam et des musulmans. Son titre se veut pourtant fragile et subtil : Une très légère oscillation. Or loin de ressentir une vibration ou un tremblement, le lecteur se prend en pleine figure les certitudes d’un homme très à l’aise avec ses privilèges et ses préjugés. Je ne peux pas lire cela avec détachement, qu’on me le pardonne. Quelque chose en moi est blessé par les envolées de ce « vagabond » autoproclamé qui ne peut supporter l’altérité que lorsqu’elle est exotique, lointaine et décorative. Les musulmans sont trop proches de lui, et en même temps ils résistent trop bien à l’impérialisme de sa culture. Tesson ne peut les supporter alors il les fait passer pour des crypto-terroristes. La méthode est simple, elle comporte quatre étapes :
1. Citer les quelques phrases violentes et choquantes qui figurent dans le Coran, on les connaît tous, les sortir de leur contexte et les interpréter de la manière la plus simpliste qui soit.
2. Prétendre que ces phrases constituent l’essence de l’islam, que les musulmans tendent par définition à devenir aussi violents que le sont ces phrases quand elles sont mal comprises.
3. Décrire les crimes réels qui parsèment la vie des hommes, terrorisme, djihadisme, conflits armés, sans oublier de rappeler autant que possible lesdites phrases du Coran.
4. Laisser reposer. Le résultat vient de lui-même sans avoir besoin de produits additionnels. Le pauvre lecteur, l’innocent auditeur, l’exsangue téléspectateur tirera la conclusion de lui-même : les musulmans sont nos ennemis et nous devons nous en débarrasser.
Pourtant, on pouvait attendre d’un écrivain du voyage qu’il essaie de dépasser les stéréotypes qui essentialisent des populations. Un voyageur n’a-t-il pas un rôle philosophique dans la société d’où il vient ? N’est-il pas censé ouvrir les yeux sur le réel et faire comprendre les cultures étrangères aux autochtones qui, eux, n’ont ni le temps ni le luxe de voyager ?
Au contraire, Sylvain Tesson incarne une autre figure éternelle du voyageur qui a déjà été longuement dénoncée dans les études postcoloniales notamment : supérieur, ethnocentrique, l’ explorateur sûr de lui qui prend la pose de l’aventurier pour établir des hiérarchies conservatrices entre les hommes, rappelant constamment l’opposition fantasmatique entre un « eux » et un « nous », et se conformant quant à lui, résolument, aux codes du camp du bien et de la civilisation.
Tesson n’est pas seul dans cette galère. C’est au contraire un courant majoritaire dans l’histoire du genre Voyage que j’étudie avec soin depuis vingt ans. Jetez un œil, par exemple, sur ce couple d’aventuriers sympathiques qui ont marché à travers l’Afrique, et qui donnent de l’islam une image de sauvagerie sexuelle.
En revanche, je vous supplie de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Je vous certifie qu’à chaque époque vous pourrez lire des récits de voyage fins et créatifs, informés et généreux. Il convient seulement de ne pas se laisser guider par des médias paresseux.
Le sage précaire, Cévennes, 2012. Photo Hubert Thouroude
Quand Sylvain Tesson raconte son aventure en Sibérie au journal anglais The Guardian, il dit que vivre dans la nature vous condamne à un état proche de la dépression. Il emploie pour ce faire une expression idiomatique anglaise, « cabin fever ».
The Guardian, 13 mai 2013.
C’est profondément inexact. J’ai vécu en cabane pendant plus d’un an et je peux le certifier. Personne ne tombe dans un état de dépression et il n’existe pas de « fièvre de la cabane ». La différence de perceptions entre nous provient d’une simple variable : la classe sociale.
L’écrivain à succès parle de cette manière car il n’a passé qu’une saison dans une jolie petite hutte construite par un géologue au bord du célèbre lac Baikal. Comme moi, il avait eu peur de s’ennuyer, peur d’avoir peur et peur des bêtes sauvages, mais comme c’est un homme riche il avait emporté avec lui beaucoup de nourriture, beaucoup de livres, beaucoup d’alcool et beaucoup de tabac. Un camion l’avait conduit et avait transporté ses grosses cantines de provisions.
Dans ces conditions, en effet, quand vous êtes seul et que vous avez des réserves de vodka, que le bois sec est là qui vous attend, vous pouvez être tenté de boire comme un trou et de vous laisser vivre. Dans le même journal anglais, Tesson explique que ses journées étaient divisées en deux parties : le matin il faisait des « choses spirituelles », comme lire, fumer et rester au lit ; l’après-midi était consacré à des activités physiques comme marcher en raquettes, creuser des trous, escalader des rochers.
Cela est très éloigné de la vie que j’ai vécue en cabane. L’hiver venu, il faisait trop froid pour goberger toute la matinée. Pardonnez mon arrogance, mais moi, je ne suis pas un parisien sponsorisé par des marques de sport ; quand je vis dans la montagne, personne n’a préparé du bois de chauffage à l’avance pour moi. Je ramasse des branches dans la forêt pour ma consommation personnelle.
Quand je me réveillais, par conséquent, je ne traînais pas au lit : je me levais pour scier du bois, le fendre, et faire du feu. Rien de tel que cette activité matinale pour réchauffer son corps et le réveiller. Tranquillement, l’eau de la source chauffait dans sa casserole posée sur mon poêle. Quel bonheur terrestre, une heure après le réveil, de boire son café noir au soleil froid de janvier.
À ce rythme-là, croyez-vous vraiment que beaucoup de gens se laisseraient aller à la « fièvre de la cabane » ?
Le sage précaire en Cévennes, photo Pierre Guillemot, 2013
Les villes côtières du Golfe persique peuvent être très belles. Mascate, par exemple, est pleine de charme. Une des choses qui me plaît le plus dans la capitale d’Oman est la végétation, les fleurs et les arbres cultivés en bord de route. Autour des rond-points, s’étendent en étoile de véritables parcs avec des pelouses impeccables et des arbres remarquables, certains anciens et tous plantés avec soin, voire avec science.
L’écrivain Jean Rolin, qui est allé dans le Golfe au début du siècle pour écrire son récit Ormuz, se moque dans une vidéo tournée chez son éditeur P.O.L. de tous les pétunias qui ont été plantés dans les villes de cette région. Pour lui, il s’agit d’un gâchis épouvantable. De la minute 8’28 à 9’20, Rolin s’amuse de ces pétunias pour conclure que cela relève d’une « vision caricaturale du monde dans lequel on vit et de celui dans lequel on pourrait être amené à vivre ».
S’il n’y avait que des pétunias, je serais d’accord pour me moquer avec le grand écrivain, mais ce que l’on trouve comme plantes est bien plus divers en Oman. Et surtout, une information d’importance doit être apportée : contrairement à ce que l’on pourrait penser, les autorités omanaises n’utilisent pas d’eau potable pour ces parcs et ces jardins, ni n’épuisent les nappes phréatiques du pays. Les autorités ont mis en place un réseau de stations d’épuration, ainsi que de désalinisation de l’eau de mer, et c’est dans ces ondes à peine dépolluées que l’on puise pour arroser ces milliers de pétunias. Je tiens cette information d’ingénieurs hydrauliques français qui travaillent en Oman.
Quand vous viendrez vous promener en Oman, ne soyez pas surpris par la magnificence des fleurs et des essences. Au contraire, ayez foi dans le fait que, malgré la chaleur des longs été, peut-être verrons-nous pousser de véritables forêts dans l’Arabie heureuse.
Au lycée français de Mascate, le brillant professeur de lettres qui officie en classes de collège et de lycée est un spécialiste de l’écrivain égyptien Albert Cossery. Il a terminé sa thèse de doctorat il y a quelques années et ne sait s’il va sacrifier encore du temps et de l’énergie à publier cette dernière, ou sacrifier aux passions paresseuses de son écrivain favori et tout abandonner à l’autel de la plage.
Cyril (c’est son nom), que j’avais dû harceler en 2016 pour qu’il participe à mon colloque sur la littérature des voyages en Arabie, est un faux fainéant dans une vallée fertile. Il a organisé en 2018 un projet de longue haleine avec ses étudiants et des collègues du lycée, sur les questions du portrait et du voyage. Un volet de ce projet pédagogique prévoyait une rencontre avec des « écrivains voyageurs ».
J’étais donc invité en compagnie de deux auteurs que j’aime beaucoup : Nicolas Presl qui crée des bande dessinée sans parole (des romans graphiques, dit-on aujourd’hui), et Antonin Potoski qu’on ne présente plus aux lecteurs de ce blog. Auteur notamment de Nager sur la frontière (Gallimard), de Cités en abîmes (Gallimard) et de L’Hôtel de l’amitié (POL), Antonin Potoski écrit des récits de voyage résolument contemporains, qui ressemblent enfin à la façon de voyager des années 2010-2020. Il est aux antipodes de ces « nouveaux explorateurs » qui veulent nous faire croire qu’ils voyagent comme au XIXe siècle et qui cherchent à écrire comme on le faisait dans les années 1930 (oui, je pense notamment à Sylvain Tesson). Potoski prend en compte ce qui se passe vraiment dans la vie quotidienne des gens qui vivent dans les pays traversés. D’ailleurs ils ne les traversent pas, il y vit. Il vit en transit et passe de points de chute en logements provisoires.
Fin mars 2018, nous fûmes réunis au Lycée français de Mascate pour une soirée littéraire très bien préparée par les élèves, leurs professeurs et d’autres membres du personnel. Les questions fusaient, posées par des étudiants différents à l’un de nous trois. Nous fûmes aussi invités à raconter notre vie en quelques mots, à commenter une image que nous avions choisie, ainsi qu’à lire quelques lignes sur le voyage. Moi, j’ai fait le cabot, car c’est à peu près tout ce que je sais faire quand j’ai un microphone. Mon épouse était là, au premier rang du public, elle rayonnait d’une beauté sombre et je voulais l’impressionner en faisant rire le public composé essentiellement d’élèves du lycée et de parents d’élèves.
Étaient présentes aussi les huiles de la francophonie et de la diplomatie française en Oman, dont l’Ambassadeur lui-même qui avait pris ses fonctions quelques semaines auparavant et qui voyait là l’occasion de rencontrer quelques-uns de ses administrés.
Je lus des extraits d’œuvres de Potoski, pour bien souligner que c’était un grand écrivain, et non juste un ami de la famille. Je fis enfin des commentaires drolatiques et impertinents sur les livres de voyage rassemblés pour l’occasion par la bibliothécaire du lycée. Ce fut l’occasion de brandir Ormuz de Jean Rolin et de clamer une nouvelle fois que si Potoski était un très bon écrivain, Rolin était carrément le meilleur parmi les vivants.
L’ensemble de nos interventions fut un succès culturel et éducatif couronné par un dîner dans un hôtel très charmant de ce nouveau quartier de Mascate, ainsi que d’une nuit avec ma femme passée dans ce même hôtel, offerte par les sponsors pour défraiement.
L’ambassadeur vint nous serrer la main à la fin de notre performance : « J’écris moi aussi, me dit-il. Je vais faire paraître un polar dans quelques jours. » Intéressant. Je me promis intérieurement de lire son livre, même si le genre littéraire adopté par l’ambassadeur n’était pas ma tasse de thé. Il revint vers le livre de Jean Rolin, qu’il prit à son tour à la main : « C’est amusant que vous ayez parlé de Rolin ; dans quelques jours, j’accueille son frère, Olivier, qui vient passer une semaine en Oman. »