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Le 29 mars dernier, le sage précaire a fêté son anniversaire de la meilleure des manière, seul avec la femme qu’il aime. Sans bougie mais avec un délicieux gâteau, sans flonflon mais avec l’apaisement d’une soirée sans pression.
L’année dernière mon anniversaire fut un enfer. Des amis bienveillants étaient chez nous et voulaient me faire plaisir alors que je désirais être seul. Il fallait faire semblant d’être joyeux ce qui est probablement, pour un être humain naturellement joyeux, l’effort le plus difficile à fournir.
Cette année, une simple soirée avec celle qui sait me faire plaisir. Des cadeaux que je n’ai ouverts que le lendemain pour des raisons que je ne dévoilerai pas. Une bouteille de jus de fruit pétillant qu’on a oublié de déboucher. Le paradis.
Un cadeau d’anniversaire est apparu dans la presse : l’annonce de la parution d’un livre qui révèle les relations qu’entretiennent trois écrivains avec l’extrême droite. L’écrivain voyageur Sylvain Tesson est épinglé comme un bon vieux fasciste aux multiples fréquentations inavouables. Voilà qui tire une belle conclusion au travail que j’ai mené un peu seul depuis dix ans. Cela fait dix ans que je repère, dans l’écriture de cet aventurier, une tonalité réactionnaire, un style ampoulé faussement dandy, et des relents de racisme insupportable.
À la réflexion je ne suis pas si seul. Un autre chercheur en littérature des voyages a fait du bon travail sur l’imposture Tesson et je voudrais lui rendre hommage : Jean-Xavier Ridon. Lisez parmi ses articles ceux qui sont parus depuis les années 2015, c’est lumineux.
Le jour de mon anniversaire, donc, je vois le monde médiatique confirmer, sur le plan de l’enquête, ce que j’avais perçu dans les mailles du texte, dans la chair de l’écriture et le grain de la voix. Je sais que personne ne se dira jamais : « Il avait donc raison ce mec que j’ai rencontré dans tel train ou dans tel colloque. » Ce n’est pas ce genre de reconnaissance que l’on obtient. Les satisfactions du chercheur sont plus étouffées, plus solitaires, plus longues en bouche. Le sage précaire et sa meilleure moitié se contentent de se lover dans le noir non sans avoir avalé un entremet au chocolat.
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Cette question est le libellé du sujet de l’essai philosophique tombé hier lundi 20 mars lors de l’épreuve du baccalauréat dite « Humanités, Littérature & Philosophie » (HLP).
L’un des chapitres de ce cours d’HLP portait justement sur « Les expressions de la sensibilité » et mon copain Ben, professeur de philo plénipotentiaire, avait partagé avec moi des documents pédagogiques qui m’ont permis de faire ce cours alors que je ne savais rien de la nouvelle mouture du bac et de ses inénarrables réformes. Par ailleurs, dans le cours de philosophie en tronc commun, des notions du programme permettaient aussi de traiter un tel sujet : non seulement l’inconscient, l’art, le langage, mais aussi la raison, la vérité, voire la technique. Nos élèves étaient donc armés.
Le savoir nuit-il à la sensibilité ?
On peut déceler un double paradoxe dans la question. D’abord, dans l’histoire de la pensée, c’est plutôt le contraire que l’on avance : la sensibilité nuirait à la recherche de la vérité. Que ce soit Platon qui arrache le philosophe du monde sensible pour accéder au monde intelligible, ou Descartes qui se méfie de ses sens quand il part à l’assaut d’une connaissance indubitable.
Les élèves cultivés auront discerné qu’au XIXe siècle, un tournant opéré d’abord par le romantisme puis par certaines formes de vitalisme, a renversé la perspective et considéré l’intellectuel comme un être faible et plein de ressentiment à l’égard du corps. L’une des illustrations de cette dualité peut être lue au XXe siècle dans le roman de N. Kazantzakis, Alexis Zorba, dont le narrateur est un doctorant qui étudie l’oeuvre poétique de Mallarmé, si je ne m’abuse, et qui se décrit comme exagérément cérébral, tandis que Zorba jouit de la vie d’une manière plus sage, car plus vitale, plus sensible, plus corporelle.
J’avoue que j’ai été sensible moi-même à ce genre de pensée. J’ai longtemps hésité avant de me lancer dans une thèse de doctorat parce que l’acquisition du style d’écriture savante exigé par l’université me faisait peur. Je craignais que devenir savant m’assèche le cerveau et me rende incapable de produire les petits poèmes en prose en quoi consiste l’œuvre du sage précaire.
Le deuxième paradoxe du sujet se trouve dans le texte d’Octave Mirbeau présenté en première partie de l’examen. La narratrice, femme de chambre, fait la lecture à un jeune esthète bourgeois malade de la tuberculose. Grâce à cette relation ancillaire, la femme de chambre découvre la poésie, le monde de l’esthétique, et se découvre elle-même comme sujet d’une sensibilité appréciée. Cela changera sa vie. Le garçon lui explique que la beauté de la poésie est inaccessible aux « savants », du fait qu’ils ont « trop d’orgueil ». D’où la question pour l’essai philosophique : le savoir nuit-il à la sensibilité ?
Le paradoxe concernant ce texte est évident. Loin d’être une nuisance, le savoir est au coeur de la sensibilité des personnages. Le jeune homme apprécie une poésie très intellectuelle pour son temps, Mirbeau cite les noms de Baudelaire et Maeterlinck. Pour un roman de la Belle époque, ce sont des références ultra modernes et raffinées. Il fallait être un savant pour connaître et apprécier les poètes symboliques au tournant du XXe siècle. De plus, la femme de chambre ne savait pas qu’elle possédait une sensibilité. L’état de son savoir ne lui permettait pas de se rendre compte qu’il existât une chose qu’on appelle « beauté », et qu’elle fût elle-même capable de se délecter d’une oeuvre poétique. C’est le jeune homme qui lui enseigne ce qu’est la poésie, et qui lui apprend qu’elle-même dit parfois des choses belles et sensibles.
C’est ce que Bergson explique à la même époque que ce roman de Mirbeau, à propos de l’émotion ressentie devant des oeuvres d’art modernes. Pour apprécier une oeuvre nouvelle, encore faut-il pouvoir y prêter « attention ». Or l’attention est, selon Bergson, « la jonction entre la perception et des états anciens ». S’il y a trop de différence entre ce que j’ai l’habitude d’apprécier et la perception d’une chose nouvelle, la « jonction » ne se fait pas et je manque la rencontre avec l’oeuvre. La sensibilité ne peut donc pas se vivre de manière indépendante du savoir. Pour reprendre les mots de Bergson, la « concentration » est
une coalescence entre le souvenir et la perception. Si la distance est trop grande entre ce qu’on perçoit et ce qu’on connaît déjà, la coalescence ne peut pas se faire et l’attention en réalité ne se fixe pas.
Henri Bergson, Conférence de 1904.
Le savoir défini comme une culture acquise et méditée est donc une condition de possibilité de toute expression, même imparfaite et lacunaire, de la sensibilité. En revanche, on connaît des individus qui utilisent des éléments de connaissance de manière à empêcher et à travestir l’expression et l’épanouissement de la sensibilité. C’est le cas notamment des mauvais poètes et des auteurs industriels qui se servent de clichés pour exprimer des sentiments stéréotypés. Les exemples abondent mais celui que j’aimerais utiliser vient d’un texte qui m’a été envoyé par Ben en novembre dernier. Il s’agit des Salons de Denis Diderot, dans lequel on peut lire une extraordinaire parenthèse qui pourrait constituer un ouvrage autonome autour d’une exposition du peintre Joseph Vernet ; ce texte est connu sous le nom de » Promenade Vernet » :
deux poëtes ont quelquefois fait deux mêmes vers sur un même sujet
Denis Diderot, Salon de 1767.
Le philosophe ne blâme pas les deux poètes qui pourtant, visiblement, ne sont pas d’une grande originalité. Ce qu’il avance, au contraire, c’est que les sensations sont trop nombreuses et subtiles pour trouver leur juste expression dans un idiome vernaculaire :
C’est qu’il n’y a dans la même pensée rendue par les mêmes expressions, dans les deux vers faits sur un même sujet, qu’une identité de phénomène apparente ; et c’est la pauvreté de la langue qui occasionne cette apparence d’identité.
Diderot.
Diderot nous invite à une réflexion sur le langage pour expliquer les difficultés que nous rencontrons à exprimer adéquatement notre sensibilité. Or le langage est une partie intégrante de notre « savoir » et de notre culture. La langue serait trop « pauvre » parce qu’elle a été créée pour des motifs sociaux et pratiques. Nous parlons pour communiquer des idées compréhensibles par tous, en vue d’actions collectives. Les langues naturelles ne sont pas apparues pour faire de la poésie, et encore moins pour trouver des expressions précises à toutes les variations de notre âme.
De ce point de vue, on pourrait dire que ce n’est pas le savoir en tant que tel qui limite la sensibilité, mais la structure de la langue elle-même. La question peut donc évoluer en se demandant s’il est possible d’acquérir des modes linguistiques qui permettent de donner à la langue une capacité d’approcher l’idiosyncrasie de notre moi. Cette langue nouvelle, plus proche de la sensibilité, à la fois singulière et communicable, n’est-ce pas ce qu’on appelle la littérature ?
Il y aurait mille choses à dire pour répondre à cette question. Ce qui me plaît dans ce genre de sujet, c’est qu’ils peuvent être abordés à plusieurs niveaux de compréhension, et traités par lancers, comme une fusée à plusieurs étages.
En 2021, le concours pour devenir professeur d’histoire géographie donnait ce très beau sujet de composition : « Les usages de l’écritures du XIIe au XIVe siècle (Angleterre, France, Italie, péninsule Ibérique) ». Le rapport du jury de ce concours est très instructif à tous les égards. Je recommande la lecture de ces rapports qui sont toujours extrêmement bien écrits, par des professeurs qui aiment leur métier, ou qui donnent envie de l’aimer.
Le sage précaire comprend de suite pourquoi on parle de « péninsule ibérique » au lieu d’Espagne : parce que la péninsule est arabophone à cette époque, qu’elle s’appelle Al Andalus, et que les musulmans y font régner une culture plutôt lettrée par rapport au reste de l’Europe occidentale. Les chrétiens y parlent en arabe. Les juifs aussi, et y vivent dans une sécurité relative ; relative mais plus grande que dans le reste de l’Europe occidentale, et surtout que l’Espagne conquise par les rois catholiques.
Avant de lire le rapport du jury, je rêvasse et je me demande comment traiter un tel sujet. Me viennent à l’esprit les textes connus de ces trois siècles : les chansons de geste, celles des troubadours, les grands récits de voyage de Marco Polo, de Guillaume de Rubrouck et de Jean de Mandeville. Je songe aux grands textes théoriques d’Averroès, de Maïmonide, de Thomas d’Aquin, de Duns Scott. Mon esprit divague et je salive à l’idée de lire le rapport du jury qui devrait, selon toute probabilité, éclairer ma lanterne.
Las, vous ne trouverez rien sur l’Europe arabophone. Cette phrase trahit le préjugé des historiens français :
La péninsule Ibérique est fragmentée en royaumes, nettement individualisés, portés par la Reconquista
Rapport de jury, Capes d’Histoire-Géographie
Portés par la Reconquista ? Ce mot espagnol n’est pas en italique dans le rapport alors même que le rapporteur se plaint du fait que les candidats omettent de souligner les titres et les mots étrangers. Signe peut-être que la guerre de conquête des rois catholiques est considérée comme tellement légitime qu’elle a été intégrée dans la culture française.
Le mot « arabe » n’apparaît qu’une seule fois dans le rapport du jury, pas à propos de l’Espagne mais de la Sicile :
un royaume de Sicile, fondé en 1130, caractérisé par un important syncrétisme entre influences byzantines, arabes et normandes.
Idem.
Cela me serre d’autant plus le coeur que j’ai beaucoup rêvé sur cette Sicile à la fois normande et arabe. J’utilise comme fond d’écran de mon ordinateur la fameuse carte du monde conçue en Sicile par Al Idrissi, sous le règne de Roger II. Devinez en quel siècle ? Au XIIe naturellement. Cette œuvre devrait apparaître dans la dissertation des futurs professeurs d’histoire.
Carte du monde d’Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154.
Hormis cette lacune, le rapport du jury est très instructif. On y découvre des textes intimes.
« La notion de scripturalité de l’intime renvoie aux écrits du for privé de l’époque moderne. Il s’agit d’une « scripturalité éphémère » ». « La « lettre d’amitié » de Jean de Gisors à Alice de Liste, petit billet du milieu du XIIIe siècle trouvé glissé dans un mur de Saint-Pierre-de-Montmartre lors de travaux de restauration, en est un témoignage exceptionnel. »
On y découvre surtout que le corps enseignant a encore beaucoup à faire pour penser l’Europe dans sa totalité, sans fermer les yeux sur des réalités pourtant incontournables. La conclusion, en toute logique, précise que la dissertation s’est réduite à la culture chrétienne, ce qui n’était pourtant indiqué dans le libellé du devoir.
Le XIIe siècle marque, dans l’Occident chrétien, non pas une apparition de l’écrit mais une nette progression de l’écrit par rapport à l’oral, et ce dans l’ensemble de l’Occident médiéval.
Cela fait plusieurs années que l’écrivain ne me fait plus d’effet. J’ai lu ses premiers romans avec plaisir, je ne le nie pas, mais je l’ai lâché au point de ne plus avoir même le désir de lire son dernier roman, même sous forme d’un petit plaisir coupable.
Il y a dix ans déjà, sa prose ne m’impressionnait plus. Déçu par La Carte et le territoire (prix Goncourt 2010), je trouvais qu’il était allé au bout de son inspiration : il ne lui restait plus qu’à se répéter pour se faire connaître et reconnaître par ceux qui n’avaient pas encore lu. Malgré cela, Soumission (2015) m’avait relativement plu. C’était intéressant d’imaginer la possibilité d’une islamisation de la France. La vision de l’islam n’y était pas très intelligente mais d’un point de vue romanesque, le dispositif fonctionnait plutôt bien.
En revanche, Sérotonine (2019), à mes yeux, ne présentait plus rien d’intéressant. L’auteur faisait du Houellebecq. Le personnage public devenait radicalement d’extrême-droite et il devenait évident pour tous qu’il n’avait plus rien à apporter au monde.
En ce qui concerne Anéantir (2022), la stratégie commerciale mise en place par l’auteur avait de trop grosses ficelles, cela n’avait plus aucun effet sur moi. Ce que j’ai entendu et lu dans les médias sur le roman m’a suffi pour m’en faire une idée. Le truc séduit exclusivement les gens qui n’ont pas lu les premiers romans de Houellebecq et qui n’ont pas d’appétence pour la déstabilisation qu’impliquent toute forme nouvelle, toute pensée originale, toute théorie novatrice. Houellebecq a fait le même chemin que Michel Onfray et Sylvain Tesson : il s’est laissé déporter vers la droite réactionnaire comme un voilier sans gouvernail, et il vend encore ses bouquins au petit million de Français qui ont de l’argent à ne plus savoir qu’en faire.
Sans connaître les chiffres diffusés entre professionnels de l’industrie du livre, il est facile de deviner la courbe des ventes des livres de Houellebecq : ascendante de 1994 jusqu’au pic du prix Goncourt 2010. Puis un plateau dû aux émotions provoquées par son livre sur l’islamisme paru en pleine crise terroriste. Et enfin une descente qui reste soutenue grâce au public nouveau attiré par son attachement explicite à l’extrême-droite catholique.
Heureusement pour son train de vie, Houellebecq détient ce qu’il faut pour attirer le public des gens riches, le seul encore capable d’acheter des livres : une célébrité durement acquise, des idées de beauf, une pensée facile à comprendre, une image de marque, une réputation, et enfin des livres-objets de qualité pour décorer les intérieurs cossus.
Ses revenus peuvent donc être assurés pendant encore vingt à trente ans avant que son oeuvre ne sombre dans l’oubli.
Il y a cinquante ans, le cévenol Jean Carrière recevait le prix Goncourt pour L’Épervier de Maheux, un roman rude et qui se veut métaphysique au sein d’une famille qui habite dans le « haut pays », territoire inventé et inspiré des Cévennes.
Vendredi 18 novembre, la médiathèque du Vigan organisait une soirée pour rendre hommage au grand écrivain et à son Goncourt maudit. Nous fûmes honoré de la visite de l’historien Patrick Cabanel qui nous gratifia d’une conférence sur les rapports entre Jean Carrière et les autres écrivains cévenols, André Chanson et Jean-Pierre Chabrol notamment.
Cette conférence fut pour moi une grande déception. Je m’attendais à une présentation beaucoup plus informée, de la part d’un savant très connu pour ses livres sur l’histoire des protestants, des Cévennes et des relations entre protestants et juifs. Malheureusement, ce fut une série de propos décousus, des banalités sur la littérature et des jugements de valeur à l’emporte-pièce.
À des enfants assis au premier rang, il fit des commentaires plutôt déplaisants : j’espère que quand vous serez grandes vous aurez la chance d’entrer dans ces belles écoles que sont les prépas, grâce auxquelles vous saurez parler avec éloquence, comme je le fais ce soir, sur tout un tas de sujets.
Les seuls documents qu’il avait à partager étaient quelques lettres de Carrière à Chamson, qu’il tâcha de distiller pour faire durer sa conférence, mais la matière était trop pauvre pour nourrir un auditoire un peu plus exigeant qu’une classe de collégiens. Cabanel improvisa pour combler un manque manifeste de préparation, mais ses plaisanteries et ses parenthèses n’avaient ni le brio ni l’érudition que le public viganais méritait.
Sans vouloir me fâcher avec mes chers amis du CNRS, de Princeton University et de l’université de Lausanne, je voudrais affirmer modestement qu’il n’y a rien de déshonorant à être en retard sur son temps.
Je fais référence ici au colloque qui s’est tenu à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, il y a quelques jours. Parmi les débats qui nous ont tenus en haleine, il y avait celui qui opposait les « orientalistes » et les « post-orientalistes ».
Je m’explique brièvement.
D’un côté, mes chers amis cités plus haut pensaient que Nicolas Bouvier avait « décentré » la littérature de voyage dans un contexte d’impérialisme et de néo-colonialisme. De l’autre, il y a notamment votre serviteur qui dit simplement que non, tout génial que fût l’écrivain suisse, son grand récit L’Usage du monde tient un discours qu’il convient d’appeler « orientaliste », voire « néo-orientaliste ». Je ne vais pas répéter toutes ces choses déjà dites et écrites, mais chez Bouvier, les « autres » (les voyagés) sont vus en miroir de ce que sont les Occidentaux. Et c’est un miroir inversé : les « autres » incarnent dans L’Usage du monde le contraire de ce que « nous » sommes. Cela renvoie à ce qu’Edward Said appelait l' »orientalisme », un phénomène d’essentialisation des populations rencontrées.
La vérité est que Nicolas Bouvier n’était pas en avance sur son temps, et j’ajoute qu’il n’y a aucune honte à cela. Sur la question du récit de voyage comme discours qui met en forme un rapport à l’autre, une hiérarchisation de l’espace, voire une relation hégémonique incarnée dans des marqueurs stylistiques et des choix narratifs, la culture francophone avait déjà amorcé un processus de déconstruction du récit colonial et impérialiste : que l’on songe aux situationnistes et leurs dérives, à Michel Butor et à son Mobile américain, ou encore aux analyses de Roland Barthes sur les voyages et leurs représentations dans Mythologies notamment.
De ce point de vue là, Bouvier était en retard sur temps. Il était pétri d’une littérature d’avant guerre, et alors ? Est-ce un mal ? L’histoire de l’art et des idées abonde en êtres exceptionnels qui étaient en retard sur leur temps.
Johan Sebastian Bach composait et jouait de manière démodée. Les gens venaient l’entendre en disant : « Ça me rappelle les génies qu’on entendait du temps de mon grand-père, mais en mieux. »
Leibniz, tout révolutionnaire qu’il fût, pensait comme un homme du XVIIe siècle alors qu’il vivait au siècle des Lumières.
Le colloque des 6 et 7 octobre s’est très bien passé. On s’est bien amusé et on a été gâté par d’excellents buffets ainsi qu’un très bon restaurant japonais dans le 7ème arrondissement de Lyon, rue de Bonald. Le choix d’un japonais s’était imposé en raison du livre de Bouvier Chronique japonaise.
Le campus de l’Ecole Normale Supérieure (ENS) est très beau, les amphis sont classes et les jardins laissent pousser des fleurs des champs, des mauvaises herbes, comme on le fait maintenant dans les milieux informés. Nous étions donc plongés deux jours durant dans la fabrique de l’élite française.
Les études sur Nicolas Bouvier sont chatoyantes. Beaucoup de Suisses dans ce colloque lyonnais, donc beaucoup des débats tournèrent autour de sujets qui intéressaient surtout les Suisses. Or, pendant qu’ils parlaient entre eux, les autres purent explorer les traductions et les réceptions anglaises, allemandes, italienne, espagnoles, chinoises, iranienne, et même coréenne. C’était extraordinaire.
Une performance magistrale d’Halia Koo traita de manière comique, distancée et maîtrisée de la traduction et de la réception coréenne. Maîtresse de conférence à Terre-Neuve au Canada, elle a su mêler un grand sérieux avec un sens impressionnant de la performance scénique.
Daniel Maggetti, qui règne sur les lettres françaises à Lausanne, donna une conférence passionnante sur les premières années de l’écrivain et de sa réception à l’intérieur de la Suisse : il dégonfla le mythe d’un Bouvier simple et discret, pour dévoiler une personnalité assoiffée de reconnaissance, apte à faire appel à des réseaux, des cercles et des pistons. Cela faisait écho à la conférence de Raphaël Piguet qui parla de la vie de Bouvier en Amérique et qui nous informa de tous les soutiens que le voyageur obtint de la communauté suisse pour être invité à donner des conférences dans les universités prestigieuses du Nouveau Monde.
Comme je m’occupais de la réception britannique/irlandaise, et que Raphaël devait a priori rester centré sur les États-Unis, nous nous sommes parlé plusieurs fois sur des rendez-vous « Zoom », lui à Princeton et moi en Cévennes, depuis l’hiver 2022 jusqu’à cet automne. Nous avons ainsi évité de marcher sur nos plates-bandes respectives et avons précisé nos objets d’étude. Lui s’est finalement attelé à la réception « grand public » anglophones, et moi aux usages « universitaires » de la critique bouviérienne.
Liouba Bischoff, dont le livre L’Usage du savoir a profondément renouvelé les études sur Bouvier, a parlé notamment de sa postérité dans l’oeuvre des écrivains qui ont suivi. Elle nous a fait le plaisir de citer un extrait sonore de Jean Rolin himself, et de souligner sans chercher la polémique la nullité de Sylvain Tesson et les limites de la « littérature voyageuse ».
Je ne vais pas revenir sur toutes les contributions, qui furent vraiment intéressantes et riches. Notons seulement qu’apparemment une pilule ne passe pas dans la communauté des bouviériens : le fait qu’il ait été un jeune homme de droite, plutôt orientaliste, admirateur d’auteurs réacs. Cela ne l’a pas empêché de se déporter sur la gauche, comme d’autres écrivains avant lui. Victor Hugo aussi a commencé conservateur avant d’être très à gauche. Jean-Paul Sartre aussi, on oublie souvent que dans les années 1930, il était loin d’être le combattant des causes prolétaires qu’on a connu plus tard. J’ai suffisamment écrit et publié sur la question des errements politiques de Nicolas Bouvier, je n’ai pas besoin d’y revenir.
Il y avait une jeune femme iranienne, une jeune femme russe, une Chinoise restée en Chine qui a parlé en visioconférence. L’actualité brûlante du temps présent était incarnée par ces jeunes gens.
La Traversée de Bondoufle, de Jean Rolin, P.O.L, 2022, 200 pages.
Jean Rolin parle de La Traversée de Bondoufle. Vidéo de Jean-Paul Hirsch, 24 avril 2022.
Voici le meilleur livre de cette rentrée littéraire 2022.
Deuxième livre de voyage à pied en temps de confinement. Après Le Pont de Bezons, publié en 2021, qui racontait des escapades de l’auteur le long de la Seine entre Mantes et Melun, le nouveau Jean Rolin quitte la ligne du fleuve pour adopter une figure circulaire autour de Paris. La première et la dernière page se situent ainsi au même endroit.
La Traversée de Bondoufle ne raconte donc nullement une traversée, et ne se passe pas à Bondoufle (commune de l’Essonne), c’est la magie des titres. Il se passe dans les communes d’Aulnay-sous-Bois, de Gonesse, du Thillay, de Bouqueval, de Villiers-le-Bel, de Garges, d’Écouen, etc. On verra Bondoufle quand même, attention, il n’y a pas non plus tromperie sur la marchandise, mais ce sera aux pages 143-147. Je le précise pour les fans de Bondoufle qui n’achèteront le livre que pour leur commune préférée.
Le but de ce récit est de suivre la limite entre la ville et la campagne. Faire le tour de Paris d’une manière psychogéographique : suivre la ligne qui marque la fin de Paris. Marcher sur la zone qui opère le passage de l’urbanisation parisienne à la campagne française. Le projet n’est pas nouveau mais il reste intéressant et surtout, c’est un régal de lecture.
Pour parler de ce livre, on est tenté de dresser un inventaire de tout ce que le marcheur rencontre et voit : des champs de maïs, des camps de Roms, des fermes, des cèpes, des prisons, des décharges sauvages, des ronds-points, des chemins aux noms incroyables, des chasseurs qui forcent le narrateur, pour ne pas se prendre une balle, à traverser un champ en chantant comme un dément.
Idéalement, la route qu’emprunte le randonneur Rolin est une départementale bordée de pavillons d’un côté, et de champs de culture de l’autre.
La plupart des lieux traversés, Rolin y est allé deux fois bizarrement. Il ne cesse d’écrire « la première fois que je suis entré à … » ; « Le fait est qu’un an plus tard, dans les premiers jours d’août 2020, repassant par le même chemin, je constaterai que … » (38) ; « Après deux tentatives de sortie de Cergy par la campagne … » (70). Ces dédoublements fantomatiques ajoutent à l’ambiance globalement mystérieuse et presque fantastique de La Traversée de Bondoufle. On sait que tout est vrai, vérifiable, et pourtant tout est nimbé d’une poésie surréelle.
Et juste avant que je franchisse ce pas, je vis se profiler au-dessus de moi la silhouette de ce que dans ma confusion je pris tout d’abord pour un très petit chevreuil, et qui s’avéra être un lièvre gigantesque, au moins vu sous cet angle, en contre-plongée et se détachant sur un ciel clair
Jean Rolin, La Traversée de Bondoufle, P.O.L, 2022, p. 112.
Le narrateur est seul la plupart du temps, sauf quand il est accompagné de cette femme cryptique appelée « Celui des Ours », vestige du roman précédent. Il est souvent seul, parfois invisible et parfois clownesque, burlesque et objet de moqueries. Certaines scènes sont dignes du cinéma muet. Par ailleurs, si l’auteur n’a peur de rien quant à son style, le narrateur a toujours peur qu’un malheur lui arrive, qu’un délinquant l’agresse, qu’une chienne lui morde les mollets. La raison de cette peur est toujours la même depuis les premiers livres de Jean Rolin : il n’a rien à faire là, ceci n’est pas un territoire touristique, ni un chemin de randonnée, il peut gêner par sa seule présence. En témoignent les mots qui figurent sur la quatrième de couve.
Car à vrai dire, en cette chaude journée de septembre, il n’y a guère que moi à traîner sans raison dans les parages.
Jean Rolin, La Traversée de Bondoufle, quatrième de couverture.
Et il finira bien par y avoir une « algarade », un « incident sérieux » avec « un de ses semblables » qui ne supporte pas qu’on se permette de marcher sur un de ces chemins. Mais cette bagarre qui est annoncée comme un teaser plusieurs fois dans le corps du texte, il faudra attendre les dernières pages du livre pour en lire la relation et elle sera décevante car (spoiler alert !) les deux hommes n’en sont pas venus aux mains finalement.
Chaque court chapitre est un délice de lecture. Tout à l’heure j’ai dit « régal de lecture », ce n’est pas tout à fait pareil. C’est le style, le phrasé de Rolin, qui fait toute la différence, c’est pourquoi on aimerait lui laisser la parole. Il faut citer ces moments où l’on se prend à rigoler à propos de chevaux et de haras :
… la traversée d’un cavalier. Lequel m’accusa au passage d’avoir fait peur à son cheval, mais sur un ton si outrageusement snob qu’il ne pouvait s’agir que d’une parodie. En m’éloignant dans la direction de Poissy sur le chemin de la Bidonnière, je ruminais l’incident minuscule qui venait de se produire, me demandant si le cavalier avait effectivement voulu rire en s’adressant à moi sur ce ton.
Ibid., p. 94-95.
C’est ainsi qu’est dressé le portrait d’une France périurbaine qui ne manque pas de charme, qui est un peu dégueulasse par endroits mais qui n’est pas à feu et à sang. Une France où l’on ne rencontre pas grand-monde, au fond, et où les animaux prennent bien plus de place que les humains.
Jean Rolin se fait arpenteur de la limite ville-campagne sans juger, sans fermer les yeux sur les choses désagréables, politiquement incorrectes, mais en essayant de ne pas tenir de discours politique sur les évolutions du pays et de ses territoires. Certains y verront la preuve que la décadence du pays est bien en marche, d’autres que la France semble être un pays est en paix et plutôt harmonieux. Voyez les toutes dernières lignes :
Dans les jardins se voyaient des cerisiers dont certains étaient chargés de fruits, une circonstance assez rare, cette année-là, en raison des gelées tardives. Et toujours une grande abondance de roses. En approchant de ce bois que la carte au 1/25 000e désigne comme le bois d’Amour, il me sembla entendre des coups de feu, puis j’observai le vol ondulé d’un pic-vert. En contrebas de la route, juste avant le bois, un chemin que je n’avais pas encore emprunté filait droit au milieu des blés.
Dieu merci il n’a pas succombé à ses blessures, pas encore, pas cette fois-ci. Salman Rushdie a échappé à la tentative d’assassinat d’un fanatique qui pensait bien faire en poignardant un innocent. Toute ma solidarité et mes prières vont à Salman Rushdie.
L’extrême-droite peut à bon droit clamer que l’islam a encore frappé. Pourquoi ne le ferait-elle pas ? Au nom de quoi se retiendrait-elle ? Comme toujours, il y a une profonde union objective entre les pires défenseurs d’une cause et les pires adversaires de cette même cause. En l’occurrence, un islam véritable, pur et doux comme il doit l’être, adorateur d’un Dieu miséricordieux comme il est constamment répété dans le Coran, cet islam est également détesté par les fanatiques et par les ennemis de l’islam. Les musulmans, eux, accueillent chaque nouvelle d’un attentat avec le même accablement.
Le sage précaire a toujours lu Les Versets sataniques en diagonale car il n’a jamais pris un véritable plaisir à cette lecture. Une grande partie du roman consiste en des récits de rêve, or les Anglais ont un dicton qui est souvent repris par les enseignants en expression écrite : « Tell a dream, lose a reader » (« raconte un rêve, perds un lecteur. »). Martin Amis prétend dans un article que cette phrase est d’Henry James, donc ce n’est pas vrai. Cette phrase ne ressemble pas au style de Henry James. C’est probablement Martin Amis lui-même qui a dit cet apocryphe mot d’esprit, répétant ainsi ce que de nombreux lecteurs disent dans les cafés du commerce de la critique littéraire :
Ne racontez pas les rêves de vos personnages, ça gonfle tout le monde, et c’est le signe d’un manque d’inspiration évident. Bossez et tâchez d’intéresser vos lecteurs.
Pire que tout, interdisez-vous la facilité de terminer une histoire avec un personnage qui se réveille. « Tout cela n’était qu’un rêve. » C’est intolérable.
Le sage précaire
Dans Les Versets sataniques, les chapitres impairs relatent les faits et gestes de deux personnages, Gibreel Farishta et Saladin Chamcha, et les chapitres pairs sont les récits de rêves de Gibreel. Vous voyez de suite le symbolisme derrière ces prénoms de personnage :
Gibreel se prononce comme Djibril, c’est-à-dire Gabriel en arabe, l’archange qui a révélé les sourates du Coran à Mohammed.
Saladin est le nom d’un grand sultan d’Egypte du XIIe siècle, grand guerrier, victorieux des croisés francs et anglais, vainqueur de Philippe Auguste et de Richard Coeur de Lion. Le sens de Saladin, en arabe, est « rectitude de la foi ».
Sans même lire le roman de Salman Rushdie, on peut imaginer que le personnage Gibreel représente un islam spirituel, onirique, plutôt cool, alors que Saladin va osciller entre l’esprit de chevalerie et le djihadisme qui furent les grandes caractéristiques du sultan d’origine kurde qui régna sur Jérusalem. Nul doute que le romancier anglophone d’origine indienne a joué sur les nombreux effets de sens et de sous-textes qui permettent de faire entendre des échos innombrables avec l’époque contemporaine et les problématiques lancinantes que sont la religion, le racisme, les migrations, le fanatisme ou la liberté d’expression.
Or, il est tragiquement ironique que ce soit dans un chapitre qui raconte un rêve de Gibreel qu’on peut lire les passages incriminés sur un prophète nommé Mahound. Ces passages ne sont en rien blasphématoires, (et quand bien même l’eussent-ils été…), mais ils ont valu à Salman Rushdie d’être mis à mort par des leaders religieux qui font honte à l’islam et aux musulmans.
Il est ironique que ce soit la narration d’un rêve qui cause cette aberration historique. Le dicton disait « raconte un rêve, perds un lecteur ». Les fanatiques d’aujourd’hui en inventent un autre plus lugubre : « raconte un rêve, perds un auteur. »
Avant l’âge de quarante ans, je ne crois pas avoir suscité de jalousie. Avant de travailler dans une université du sultanat d’Oman, je ne me suis jamais plaint de l’envie des autres. Or, ce qui s’est passé dans ma vie, entre 2015 et 2020, fut tout à fait exceptionnel à cet égard et probablement unique dans une vie de sage précaire.
La jalousie a grandi par degrés et fut de plus en plus destructrice. Mais elle atteignit un pic fin 2017 et se stabilisa sur un plateau jusqu’à mon éviction finale de l’université. Pour comprendre l’évolution de la jalousie, je suis obligé de me remémorer les principales étapes de mon parcours en Oman. Je dois préciser que la conscience de la jalousie des autres ne m’apparut que bien trop tard, à partir de son pic de fin 2017, parce que plusieurs personnes me le disaient avec insistance.
Je dois préciser aussi une chose importante : la plupart des réalisations que je relate n’avaient jamais eu lieu dans la section de français, ni même dans l’histoire des études des langues étrangères. Par exemple, quand je dis que j’ai été invité pour être « keynote speaker » dans une université européenne, il faut comprendre que personne n’avait jamais reçu une marque de reconnaissance équivalente depuis la création du département des langues étrangères. C’était nouveau et presque scandaleux dans ce contexte.
À mon arrivée, on enviait peut-être le fait que je sois docteur dans un département qui en comptait peu, chercheur actif dans un groupe qui publiait peu de livres et d’articles, tout en étant aussi populaire que les autres avec les étudiants.
L’Institut français de Mascate m’invita fin 2015 à donner une conférence sur la littérature, ce qui me distingua. Aucun collègue ne fit le déplacement, excepté ma supérieure directe, la chef de section.
Avec le professeur de lettres du Lycée français de Mascate, nous lançons une action pédagogique avec croisement de classes sur des textes littéraires, et échanges entre étudiants omanais et élèves français. Partenariat bien vu par la hiérarchie des deux établissements.
Alors que mes collègues affirmaient que la recherche était impossible dans cette université, que d’autres avaient essayé en vain, j’ai quand même organisé un petit colloque avec des participants de plusieurs pays. Je surmontais les difficultés administratives, la hiérarchie ne me mettaient pas de bâtons dans les roues. Je reçus même une subvention de plus de mille euros pour cet événement. Je suis dans le deuxième semestre de ma première année : nous organisons la première session de ce colloque qui est un gentil succès.
La hiérarchie de la faculté me nomme président de la commission de la recherche au sein du département des langues étrangères.
Sur ces entrefaites, une jeune femme tunisienne arrive dans notre département, tellement ravissante que tout le monde lui fait la cour, moi aussi. Elle passe du temps avec moi. Parfois elle me demande ce que je pense d’un tel ou d’un tel. Elle me confie que mes collègues disent du mal de moi. Ils lui disent que je ne suis pas un vrai chercheur, que mes publications sont pourries et que le livre que je promets ne paraîtra jamais car je ne suis qu’un beau parleur.
La ravissante Tunisienne et moi-même profitons des vacances d’été 2016 pour nous marier et nous revenons à l’université en septembre avec ce nouveau statut marital. Rage de tous ceux qui draguaient ma belle, et malaise parmi celles qui, peut-être, voyaient en moi un célibataire envisageable.
Novembre 2016 : j’organise sur le campus la deuxième session de mon colloque avec la présence d’un grand professeur venu d’Angleterre, qui attire à nous l’attention des huiles de la faculté. Succès sur toute la ligne. La jalousie commence à se faire sentir et se traduit par des vexations diverses, des pressions inutiles et des remarques acerbes.
Le partenariat avec le Lycée français se passe très bien, mais des tensions s’accroissent à mon endroit sans que je comprenne ce qui se passe.
Court voyage à Paris. Je suis invité à un colloque à la Sorbonne sur l’oeuvre de Jean Rolin.
Début 2017. Je fais paraître un article de recherche sur Fabula.
C’en est trop, mes collègues se liguent contre moi pour me faire chuter alors que je suis au même niveau qu’eux. Les provocations s’enchaînent sans que je prenne conscience de cela et, plutôt que de faire profil bas, je réponds aux provocations, ce qui déclenche une procédure de plainte contre moi. Je me défends, cherche de l’aide dans la hiérarchie et remporte la partie. La DRH m’assure du soutien total de la haute administration. Ce soutien est évidemment à double tranchant : certains voudront se venger.
Fin de l’année universitaire. On cherche à m’humilier en distribuant les emplois du temps de manière injuste, sans que je sois consulté, alors que tous les collègues sont consultés et obtiennent satisfaction. On me met dans une sorte de placard. Heureusement, mon épouse reste mon plus grand soutien dans l’épreuve et nous montrons elle et moi une image de couple uni, ce qui agace.
Le Chancelier me nomme Vice-Doyen de la faculté, en charge de la recherche et des études supérieures. La jalousie est alors devenue incandescente. Tout ce que je touche prend feu. Aux yeux de certains, je suis un adversaire, voire un ennemi. Je suis trop accaparé par mes nouvelles responsabilités pour m’en rendre compte.
Fin 2017, je me retrouve donc catapulté assez haut dans l’organigramme, au-dessus de tous ceux qui me voulaient du mal. La jalousie prend alors d’autres formes. Dorénavant, je serai superbement ignoré, snobé. Quand je prends la parole en public, certains quitteront la salle ostensiblement. D’autres feront tout pour éviter les procédures administratives prises en charge par le bureau que je dirige, mettant à mal leurs propres projets. Naturellement, je serai tenu pour responsable de leurs éventuels échecs.
2018 : Je reçois des coups de toute part mais ceux-ci ne sont pas tous dus à la jalousie. Certains veulent ma place. Procès en illégitimité. On m’accuse d’être « un espion ». Des complots se forment contre moi, mais cela dépasse de beaucoup les cercles restreints où j’évoluais depuis août 2015. Plus je réussis dans mon action, plus on cherche à me nuire. Mais est-ce une expression de la jalousie ? Je ne sais pas.
Mars 2018, je suis invité en tant qu’écrivain et chercheur à une « Rencontre littéraire francophone » organisé par le Lycée français, en partenariat avec l’ambassade, l’AEFE, l’Institut français et des mécènes privés. C’est dans le cadre d’une action culturelle assez large. Présence de l’ambassadeur himself et des huiles de la francophonie en Oman. Trois visages ornent l’affiche, dont le mien. J’invite tous mes collègues français et francophones, car ce sera l’occasion pour eux de rencontrer le nouvel ambassadeur et d’autres personnes. Personne ne se déplacera, à part ma femme et quelques étudiants.
Mes étudiants écrivent et mettent en scène une pièce de théâtre en français. C’est une première dans l’histoire de l’université mais cela n’attire aucun commentaire de la part des enseignants. Les représentations en revanche sont louées par la hiérarchie et jusqu’à la diplomatie française ainsi que les acteurs de la francophonie du pays.
Invitations en cascade à venir donner des conférences, suite à la parution de mon livre qui connaît une belle carrière : Doha (Qatar), Paris (France), Ratisbonne (Allemagne), Jaen (Espagne). Je m’arrange pour ne pas rater de cours et pour n’en annuler aucun, mais j’entends dire que mes voyages sont des privilèges.
2019 connaît son lot de bonnes nouvelles qui creusent ma tombe : publication d’un collectif que j’avais dirigé sur l’œuvre de Jean Rolin. Voyage tous frais payés en Australie pour un colloque.
Invitation officielle pour être « Keynote speaker » dans une grande université britannique, dans le cadre d’un colloque. En français, on peut traduire cela par « orateur principal », mais c’est moins institutionnalisé que dans le monde anglo-saxon, où le fait d’être keynote speaker est une vraie marque de reconnaissance dans une carrière.
J’essaie de mettre sur pied un colloque à Nizwa pour faire briller la faculté. On me bloque de toute part. Je dois abandonner après des mois de préparation. Victoire des envieux qui ont réussi à tirer la faculté vers le bas et faire régner l’inertie.
Je postule pour une promotion universitaire. Mon dossier est recevable car il est reconnu comme complet. Ma promotion est rejetée au motif que la publication de livres ne compte pas pour la promotion. Le rejet de ma candidature est confirmé en appel. Jubilation des envieux qui voient là la preuve du mauvais niveau de mes recherches.
Tout ce que je propose pour améliorer le niveau de français de nos étudiants est rejeté systématiquement, mais remplacé par aucune autre proposition alternative. Nous voyons couler le niveau de nos étudiants sans réaction. Ils échouent aux tests de langue de type DELF et nous restons sans réponse. Dans ce contexte, se distinguer est perçu comme arrogant.
Quand je suis nommé chef de la section de français, certains refusent même de participer aux réunions d’équipe et l’hostilité devient palpable, hargneuse. En revanche, il n’y a pas de conflit ni de plaintes. Il s’agit d’une attitude « passive agressive » qui a pour but de me faire échouer, comme ces joueurs de football qui font exprès de perdre des matchs pour se débarrasser de leur entraîneur. Je fais preuve de patience avec mes collègues et ne leur fais aucun reproche. Je me débrouille. Je trouve d’autres appuis et travaille avec les étudiants. La réussite de certaines actions avec les étudiants me valent alors une mise à mort à base de mensonges, de calomnies et de harcèlement.
Mes jours étaient comptés à partir de l’été 2020 puisque le doyen quittait la direction de la faculté. Il me convoqua pour m’annoncer qu’il jetait l’éponge et qu’il se recentrait sur d’autres activités moins énergivores et plus gratifiantes. Je ne saurai jamais les vraies raisons derrière sa décision de partir. Il me confia alors que le nouveau doyen changerait son équipe et choisirait d’autres vice-doyens. C’est un peu comme un remaniement ministériel.
Mes responsabilités au sein de la direction de la faculté m’occupaient trop l’esprit pour que je prête attention aux phénomènes d’envie et de commérage. Dès que je fus démis de mes fonctions de vice-doyen, ce fut un déchainement contre moi. Les gens pouvaient enfin me piétiner en toute tranquillité. J’étais lâché, apparemment, par la hiérarchie. J’avais perdu mon Mojo. Le nouveau doyen avait entendu parler de moi en bien et en mal, il me harcela en toute quiétude.
Ce n’est pas à cause de la jalousie que j’ai perdu mon emploi. Je raconterai mon exclusion une autre fois car c’est une affaire sans lien avec mon action, et sans lien avec les relations interpersonnelles. S’il n’y avait pas eu cet événement extérieur qui a causé le limogeage de plusieurs personnes, je n’aurais pas perdu mon emploi. En revanche, la jalousie a accompagné mes jours pendant cinq ans en Oman et je n’ai pas su m’en extirper. Elle n’existait pas avant et elle a disparu après.