L’élégance suisse

Quand je me promène à Genève, je ressens la présence de Nicolas Bouvier partout. Pour moi, Genève, c’est Bouvier. Ou plutôt, c’est ce que Bouvier en a dit : une ville anglophile, dont la politesse, la libéralité, la rigueur et la chaleur discrète viennent d’un attachement profond à l’Angleterre.

Dans le même temps, Genève est une enclave presque française en Suisse. Dans sa biographie de Bouvier, François Laut décrit le Genevois comme un Parisien un peu perdu. Un Suisse qui cherche à être reconnu à Paris, et qui développe vis-à-vis des Français un mélange de familiarité et de mépris.

A la pause, je vais boire un café dans endroit littéraire qui fait librairie et café, « Livresse ». J’y lis, dans La Tribune de Genève du vendredi 13, que cela chauffe au niveau du commerce des livres. Pour ou contre le prix unique… Il y aura un referendum en mars pour laisser le peuple décider. Le débat est sensible en Suisse romande car 80% des livres sont importés de France, et coûtent 20 à 80%  plus cher qu’en France. Au-delà du coût, on voit le malaise que cela peut créer, sur le long terme : la grande littérature vient la plupart du temps de France, d’où un sentiment ambivalent pour cet encombrant voisin. Les Genevois sont un peu dans la position des Français provinciaux qui savent que tout se fait à Paris.

Mais personne ne peut accepter ce rôle de provincial. C’est dégoûtant d’être provincial, c’est morne, c’est ennuyeux, c’est lourd. D’ailleurs, avant la constitution des états-nations, au XIXe siècle, les grandes villes francophones étaient de véritables centres culturels, économiques et politiques qui n’avaient rien à envier à Paris. Elles jouissaient d’un rayonnement international : Genève, Lyon, Dijon, on venait de l’Europe entière pour vivre, pour y prier, pour y créer.

Les archives de Nicolas Bouvier

À la bibliothèque de Genève, j’ai manipulé, des jours durant, des carnets de notes de Nicolas Bouvier. Une fois que sa veuve, Eliane, a donné son accord pour que je pose mes sales doigts sur ces reliques, j’ai demandé à la dame en charge des archives de consulter ce qui avait trait aux voyages en Chine de Bouvier, et plus généralement à ce qui était en lien avec l’orientalisme.

J’avais aussi annoncé que je m’intéressais au Rhône, et que tout ce qui pouvait se rapporter aux rivières, aux fleuves, aux montagnes et aux Alpes était bienvenu. En particulier, un texte intitulé « Les Leçons d’une rivière », où l’écrivain était censé avoir évoqué frontalement la question de sa dépression nerveuse. Le fleuve, le Rhône, la montagne et la dépression de l’écrivain voyageur, tout cela me donnait l’eau à la bouche.

Je suis très excité à l’idée de découvrir ces carnets. J’écris dans le mien, à la table d’un café genevois, en pensant à ceux de Bouvier. J’imagine qu’ils sont bien tenus, lisibles, ordonnés, parce que Bouvier est un bon bourgeois, bien élevé, que l’on écrivait à la main tous les jours à son époque. Parce qu’il est suisse, genevois, à l’impeccable éducation et à la prose impeccable. J’imagine des carnets très ordonnés aussi parce que la bibliothécaire qui s’occupe des archives a référencé les carnets de manière extrêmement méthodique.

Je rencontre très vite cette bibliothécaire : très jolie, elle arbore un sourire enjôleur sous l’efficacité helvétique qui m’avait impressionné lors de notre échange de courriels. Elle a préparé les cahiers qu’elle pensait utiles, et joue de sa chevelure courte en souriant beaucoup. Elle fait preuve de douceur et de rigueur, ce qui ne fait que confirmer mon penchant pour les femmes qui travaillent dans ce milieu.

Je dois prendre les carnets un par un, et les feuilleter à ma place, dans une salle d’étude dépeuplée. Je n’ai pas le droit de photographier les documents d’archive, mais je suppose qu’il n’est pas interdit de prendre un cliché de la salle Senebier…

Les cahiers de Bouvier sont faits de pages blanches, non striées. Les mots suivent des lignes plus libres, au gré de l’humeur de l’auteur. Celui-ci se révèle d’ailleurs prodigieusement égal, régulier, harmonieux dans sa tenue des lignes d’écriture.

Je m’amuse à relever les fautes d’orthographe. Non par méchanceté, mais parce que cela me rassure. Même dans les tapuscrits, on note des « appercevoir », « dammassé », « mélancholique », « socièté », « avillissant », etc. C’est un écrivain tellement parfait dans sa prose, tellement minutieux dans la confection de ses phrases, au point qu’elles possèdent quelque chose d’éblouissant, tellement précieux, que c’est pour moi un soulagement de le savoir imparfait, de le voir commettre des fautes de français presque sous mes yeux, en direct.

La fin annoncée de l’imparfait du subjonctif

Les éditions de l’université de Montréal, chez qui nous allons publier notre ouvrage collectif Traits chinois/Lignes francophones, m’ont gentiment fait part de quelques corrections à apporter au manuscrit.

Parmi les « maladresses » qu’il faut changer, l’usage de l’imparfait du subjonctif. Ils ont un peu insisté, sembe-t-il, comme si c’était devenu une règle de moins en moins tacite. Sachez-le, chers lecteurs de ce blog, pour faire sérieux, scientifique et universitaire, il faut bannir l’emploi de ce mode auguste.

Je n’ai pas été révolté, pour dire le vrai. A priori, j’ai pensé que mes éditeurs avaient raison, car des phrases peuvent sonner terriblement archaïque et pompeux. Si je recevais des manuscrits de critiques littéraires avec des « qu’ils assassinassent », « que tu susses » ou « que nous tinssions nos promesses », je demanderais gentiment de revoir la copie.

Mais la phrase incriminée est celle-ci, et je laisse juge aux lecteurs éventuels de l’archaïsme de la tournure, ou de l’affectation outrancière de l’expression :

« Avant la « Grande guerre », en revanche, un partenariat entre Lyon et Pékin mit en œuvre le programme « Travail-Etudes », et permit à des étudiants de venir en France pour suivre une formation qui combinât le travail manuel et le travail intellectuel »

Nouvel espace, nouvelles vues

 

Cette fresque imitée de l’art bysantin est ce que l’on peut voir depuis notre nouveau bureau collectif. La faculté qui nous héberge a décidé de nous faire changer de bureau et nous avons maintenant des fenêtres de part et d’autre de la pièce, ce qui est nouveau.

D’un côté cette fresque qui nous permet de nous exercer à la lecture du grec. : le personnage assis, en haut, c’est sainte Sophie. Bon, ce n’est pas du grand art, mais les couleurs rendent cette petite cour plus agréable à l’oeil que du crépi grisâtre.

De l’autre côté de la pièce, la fenêtre donne sur la vieille façade de l’université Queen’s. C’est une façade qui a des airs un peu gothique mais qui a été conçue et construite au milieu du XIXe siècle. Le soir, son éclairage lui donne une aura romantique. Là aussi, les couleurs sont plus agréables que bien d’autres bâtiments.

 

 Mon espace a aussi dû être changé. J’ai hérité d’un bureau plus petit et plus vieux, ce qui me convient à peu près, car je ne suis pas l’extension des surfaces de travail. Mes livres, d’êtres posés sur des étagères plus étroites, prennent plus de hauteur. Ce faisant, tout le monde a l’impression que j’ai beaucoup de livres, alors que le nombre n’a guère évolué en trois ans.

Voyage pas très loin, d’Alexis Jenni

J’étais à Paris cet été lorsque Le Monde des livres (nouvelle version) a sorti son numéro avec sa révélation de la rentrée. Alexis Jenni et son gros livre sur les guerres de l’après-guerre venait de frapper, et je me disais que c’était beau, un pays où l’on s’enflamme pour un écrivain, pour un livre, une fois de temps en temps.

Comme tout le monde, comme tous les lecteurs du Monde, j’ai su que c’est lui qui aurait le Goncourt.

Celui qui vient de remporter le prix Goncourt était d’abord un blogueur. Un blogueur voyageur si l’on en croit son titre. D’ailleurs, je crois que son roman, L’art français de la guerre, est une traversée des guerres coloniales, et une exploration de l’identité française en tant qu’identité colonialiste. Auquel cas (si c’est bien le cas), ce roman est promis à un réel avenir, non pas seulement comme « reprise provinciale des Bienveillantes de J. Littell » comme des imbéciles l’ont dit, mais comme proposition massive d’une littérature post-coloniale française. Ce n’est donc pas mal vu de s’être dessiné en « Para colonial » dans son propre blog, c’est un joli clin d’oeil.

Tous les billets de son blogs sont des dessins, qu’Alexis Jenny commente légèrement. Parfois, on note chez lui l’oeil du flâneur qui croque ses contemporains dans les cafés, sous la télévision. Point de vue intéressant qui  ne déplairait pas au grands écrivains périphériques tels que Jean Rolin et Iain Sinclair.

 Comme nous sommes tous les deux lyonnais, et que son blog est sous-titré : « J’aime bien aller dans Lyon », je suis enclin à un fort a priori positif. (Curieux comme sous-titre).

Quel que soit mon a priori, Voyage pas très loin d’Alexis Jenni se lit et se regarde très bien. En attendant de pouvoir lire son livre, car à Belfast, évidemment, aucune librairie ne le propose à la vente, il m’est donc toujours possible de me promener sur son blog.

Apostrophes

Dans les médias, il faut savoir être conservateur. Il y a des émissions qu’il aurait fallu garder car une fois perdues, elles sont perdues pour toujours.

Qui songerait à éteindre Des chiffres et des lettres ? C’est la reine des émissions de jeux télévisés. On n’a jamais fait mieux, en terme de dramaturgie, de suspens et d’humour durable. Datant des années 60, c’est l’une des rares choses que les Anglais ont reprises de notre télévision, avec Countdown qui est diffusé depuis les années 80 outre-Manche.

Or, notre télévision n’a pas toujours eu la même pertinence, et se veut un peu trop jeuniste parfois. On n’a pas cette attitude conservatrice que savent soigner les Britanniques. On l’a, mais on ne l’a pas systématisée.

Souvent je me demande comment on pourrait parler de livres à la télévision. Les émissions littéraires se succèdent et se ressemblent dans l’échec. Bernard Pivot avait des détracteurs, et on peut critiquer ses options, sa culture et sa place dans le champs littéraire, mais depuis qu’il est parti, on pleure chaque semaine Apostrophes.

A titre personnel, je ne suis pas un adorateur de Pivot ; je lui préférais les documentaires de Pierre-André Boutang. Adolescent, j’enregistrais son émission Océanique, sur la trois, car ça passait trop tard et qu’il y avait école le lendemain. Son documentaire sur André Dhôtel m’a marqué plus profondément que toute autre émission de télévision. Et je ne parle pas de L’Abécédaire de Gilles Deleuze, que j’ai regardé cent fois.

On peut aussi préférer Pierre Dumayet, même s’il a été moins marquant pour des gens de ma génération. On peut préférer qui l’on veut, mais personne n’a jamais eu la stature populaire et nationale, presque mythologique, de Bernard Pivot.

C’est quand même extraordinaire que nous ayons réussi à saborder Apostrophes : c’était d’une certaine manière la meilleure émission littéraire du monde! Nulle part ailleurs il n’y a eu d’émission littéraire qui soit parvenue à s’imposer dans la culture populaire d’un pays. Demandez à un Anglais, un Américain, un Japonais ou un Italien qui est le grand médiateur des livres chez lui, il ne saura pas répondre. Demandez cela, même aujourd’hui, à un paysan berrichon, un plombier sarthois, un mineur stéphanois ou un immigré algérien, ils vous répondront sans hésiter Bernard Pivot.

Regardez-le aujourd’hui, Pivot, il est toujours vivant, toujours vert… Qu’est-ce qu’il fout ? Il ne pouvait donc pas continuer son émission, sans faire suer son monde ? Il avait déjà commis une erreur en voulant produire une émission plus dynamique dans les années 90, Bouillon de culture, qui s’est mise insensiblement à singer Apostrophes. Puis il a eu le toupet d’arrêter la télévision. Il avait le devoir de continuer. Si ce n’était pas pour lui, il fallait le faire pour la France. Pour accompagner les rentrées littéraires et les événements éditoriaux qui ponctuent nos vies de lecteurs. Pour qu’on puisse le critiquer, le vilipender, lui reprocher ses choix et ses plateaux. Un mythe national, ça doit souffrir un peu.

Depuis, on voit des émissions littéraires remarquables de constance dans la faute de goût. Ce qui m’agace le plus, ce sont les efforts désespérés des caméras et des scénographes pour « dynamiser » leurs émissions, comme si le livre était trop chiant et qu’il fallait attirer le chaland avec du mouvement. Arrêtons de vouloir être dynamique! La lecture n’est pas quelque chose de dynamique. Les mouvements de caméra empêchent de rencontrer des livres et des auteurs.

Premier principe : des caméras fixes pour parler des livres.

Et puis Pivot avait ce génie, tout personnel, d’être un peu le naïf de service, qui rigolait, qui s’étonnait, qui était impressionné. Il n’intimidait pas le spectateur, il n’importunait pas l’invité, il ne lui coupait pas trop la parole. Et le dynamisme existait, mais il venait de la parole des invités, des échanges, des traits d’humour de certains, des morceaux de bravoure d’autres. Il avait ce génie de dynamiser une rencontre d’écrivains, c’est très rare, et il fallait tout faire pour qu’il reste.

Il fallait garder cette émission pour en faire une véritable institution médiatique. Il fallait être conservateur dans le bon sens du terme, comme les Anglais savent l’être, comme on sait l’être avec nos cathédrales et nos hôtels de ville.

Même constat pour les émissions politiques. Il fallait conserver L’Heure de vérité. C’était la bonne formule télévisée, parfaite pour un dimanche midi après Téléfoot.

Quand on possède quelque chose de bon, dont on sait que cela se bonifiera en vieillissant, il ne faut rien toucher. Il y a des émissions qui sont des petits chefs d’oeuvre, il ne faut surtout pas chercher à les améliorer ni  à rajeunir leur audience.

Il faut reprogrammer Apostrophes, rembaucher Pivot, même contre sa volonté, et chercher un successeur, quelqu’un qui saura incarner les livres et les débats actuels. Pas une star, quelqu’un de discret, pour laisser la place aux stars du livre. Et de temps en temps, il y aura des surprises, des révélations, des événements qui pimenteront le vendredi soir de celles et ceux qui aiment se tenir au courant de ce qui se publie. On est un pays littéraire ou on ne l’est pas.

Les sentiments derrière l’euro

J’étais frappé de voir une amie brésilienne pester contre l’euro et l’union européenne. Elle souhaite plus que tout voir disparaître l’euro. J’ai cru au début qu’elle était inspirée par des lectures anglo-saxonnes, ce qui était le cas. Mais cela m’a fait réfléchir sur l’ensemble des gens qui réclament la fin ou la sortie de l’euro. Je me demande dans quelle mesure nos opinions sur ce sujet sont rationnelles. 

Ce qui m’amuse dans ces discussions concernant la crise de la zone euro, c’est qu’elles ne sont généralement pas économiques, mais sentimentales.

Les euro-sceptiques britanniques, ou américains, se réjouissent aujourd’hui en sautillant : « Nous l’avions bien dit, l’euro ne pouvait pas marcher. » Et les arguments savants ne manquent pas. Ma propriétaire, une protestante d’Irlande du nord, le dit elle aussi : l’Allemagne en aura assez de payer, et tout va s’écrouler. Mais ce qui lui plaît, c’est de se dire que sa chère Livre sterling sera toujours là, vaillante, comme un soldat de sa majesté.

L’attachement des gens à « leur » monnaie, franchement, si ce n’est pas une chose irrationnelle… Même chez les voyageurs et les expatriés, il y a des gens pour détester la monnaie commune, qui les heurte dans leurs instincts nationaux.

Car, que l’on comprenne ou pas les mécanismes financiers, ce qui compte finalement, c’est l’inclination qu’a chacun pour ou contre l’idée d’Europe. Quoi que l’on en dise, et quelles que soient les situations, on retrouve toujours les mêmes qui soutiennent l’Europe et les mêmes qui « would prefer not to« .  

Ma Brésilienne, elle s’en fout de la zone euro. Ce qu’elle veut, c’est que l’Europe ressemble à ce qu’elle en percevait quand elle vivait au Brésil : un ensemble de petits pays très différents les uns des autres, qui passent leur temps à se chamailler et se bourrer le mou.

Au fond, c’est une question de sentiment, de feeling. Moi, par exemple, j’ai toujours été enclin à trouver positif le fait que les pays européens s’unissent. Même si tout va mal, je trouve que c’est une sorte d’utopie, ça me plaît. Je n’ai jamais compris ceux qui disent qu’il n’y avait aucun sens de citoyenneté européenne, ou de patriotisme européen. Je crois au contraire que les Européens se sentent profondément liés les uns aux autres.

Un Européen de l’ouest comme moi, dont les racines plongent en Normandie, se sent très proche et des Scandinaves et des Grecs.

Mais ce n’est qu’un sentiment de ma part. Ma propriétaire sent les choses différemment. Pour elle, une Europe unie, c’est gênant, c’est désagréable, cela n’entre pas dans l’image idéale qu’elle se fait de son pays. Et je comprends bien que des intellectuels et chercheurs brillants, tels Emmanuel Todd, sentent les choses de cette manière.

Todd lui-même, a écrit un livre superbe, L’invention de l’Europe (1990) dans lequel il voulait démontrer que l’union européenne était un non-sens. Mais moi, au contraire, j’ai lu ce livre comme une magnifique preuve que l’union européenne etait souhaitable et passionnante.

Les différences démographiques, économiques et culturelles que Todd soulignaient en Europe depuis la fin du Moyen-âge, montraient en fait que ce qui fait sens, sur notre continent, ce sont les régions, les provinces, et non les pays. A la lecture de Todd, il me paraissait évident (mais ça fait longtemps que je l’ai lu) que les régions avaient plus d’intérêts à s’unir à d’autres régions hors de leur pays qu’aux autres régions de leur propre pays. La structure familiale « ch’ti », par exemple, est plus proche de l’Italie que de la Normandie. Bon.

Et puis Lyon, ma ville natale, est plus prospère et brillante quand elle traite avec Milan, Turin et Genève, que lorsqu’elle doit se tourner vers Paris à cause des frontières des états-nations.

C’est tout cela qui me rassure et m’inspire de la mélancolie en même temps. Quoi qu’on dise sur l’euro, on a la plus grande peine du monde de sortir de sentiments assez primitifs.

Le livre de voyage et le Livre-objet

Ce qui est extraordinaire, quand on se penche sur les récits de voyage d’après guerre, c’est que lorsque les écrivains déconstruisent le texte traditionnel, ils se rapprochent en réalité de la tradition. Plus ils sont expérimentaux, plus ils sont en lien avec les premiers livres de voyage de l’Europe médiévale.

L’exemple le plus beau est celui de Michel Butor, dont les livres de voyage forment le théâtre de ses recherches les plus audacieuses, dans les années 60. Pourtant, il savait très bien que dans une certaine mesure, il rejoignait d’anciennes traditions de collage, de fratras, et une tendance primitive de l’édition imprimée au mélange et à la corporéité du l’objet livre. Le livre est donc peut-être d’abord un « livre-objet ».

Or, l’histoire du livre est déterminant dans l’évolution du genre du récit de voyage.

François Moureau, qui est à la fois historien du livre et connaisseur de la littérature des voyages, a articulé les deux historicités pour démontrer que le livre-objet préexiste au genre, dans la mesure où les pratiques éditoriales de la Renaissance faisaient paraître dans le même volume de « Voyage » des histoires, des illustrations, des catalogues, des cartes, des réécritures, etc. ;  cela aurait constitué le terreau d’une forme littéraire en gestation : « Ces pratiques paratextuelles acheminèrent petit à petit le genre viatique vers sa conscience de lui-même », écrit Moureau.

La « conscience de soi » du genre, voilà le grand truc. On faisait des récits de voyage depuis des siècles, mais c’est à la Renaissance, et à travers la matérialité du processus d’édition, qu’on a pris conscience que le livre de voyage pouvait constituer un genre. Or, Michel Butor situe son œuvre de manière délibérée dans ces mêmes problématiques de l’imprimé et de la matérialité des livres.

Butor est connu pour faire des livres qui prennent en considération tous les aspects matériels de l’objet lui-même. Il pense au livre comme un objet, et pense donc aux mots, aux phrases, non comme des messages abstraits, mais aussi comme des corps noirs sur des surfaces blanches, les pages. C’est pour quoi son grand livre de voyage, Mobile, s’autorise des libertés avec la continuité de la lecture, et semble être composé de mots et de phrases fragmentaires.

Mobile, de Michel Butor

A la parution de Mobile en 1962, il a fallu un petit groupe de critiques militants pour défendre un livre aussi peu « lisible ». Roland Barthes a été de ceux-là, dans un très bel article intitulé « Littérature et Discontinu » (repris dans Essais critiques en 1964, et dans ses Oeuvres complètes, tome I, pp.1299-1308.)

Selon Barthes, Mobile n’a pas seulement agacé la critique régulière par son absence de continuité, mais, par le fait qu’il a contesté l’essence matérielle du littéraire, et a « blessé » quelque chose dans le champ de la critique. Quand le rejet d’un livre est presque unanime, suggère Barthes, c’est qu’il a heurté, froissé, ou menacé des états de choses, des ordres établis. Il faut donc chercher « ce qui a été blessé » : « Ce que Mobile a blessé, écrit Barthes, c’est l’idée même du Livre. »

Butor a en effet développé très tôt une réflexion qui dépasse la littérature comme forme symbolique, et qui prend en considération le support matériel de l’écriture, comme les peintres le font dès le début du XXe siècle, et comme Mallarmé a commencé à le faire dans la poésie avec Un coup de dés. L’optique de Butor est de faire émerger la conscience d’un travail sur le livre en tant qu’objet, impliquant le papier, la page comme surface blanche, la ligne, et même l’épaisseur du livre, l’entassement des pages. C’est pourquoi les critiques qui le défendent tendent à employer un vocabulaire associé au corps pour parler de Mobile. Barthes parle de blessure, Lyotard de « perversion du livre », et fait avec justesse référence à Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars et Sonia Delaunay (1913), livre de voyage en même temps que peinture, poème, véritable livre-objet.

On mesure par là combien le type de corporéité du récit de voyage importe pour la constitution d’un genre en tant que genre. Butor, lui, renoue avec le récit de voyage comme livre, et c’est l’aspect paradoxal de la « blessure » dont parle Barthes. L’idée du livre, ou le livre idéal, entendait que le lecteur oublie la matérialité du livre et fasse comme s’il était en présence d’une œuvre uniquement spirituelle. Mobile est, au contraire, un objet à manipuler.

Claude Reichler résume bien tout ce qui précède dans un article de 1994, qui montre que Butor ne doit pas seulement être classé comme un novateur, mais aussi comme un auteur soucieux d’une certaine continuité historique :

On a dit souvent que le genre avait été renouvelé par Butor, parce qu’il en avait bouleversé les conventions. Mais ce qui me frappe le plus, aujourd’hui, c’est de voir combien l’esprit des textes anciens est chez lui respecté, à quel point il comprend et intègre les usages traditionnels du récit de voyage, tout en les adaptant aux situations matérielles, sociologiques, culturelles contemporaines.

Si le livre est appréhendé dans sa dimension matérielle, alors la mobilité véritable de ce genre littéraire s’effectue peut-être entre le lecteur et l’objet, plus qu’entre le référent (le pays visité) et la conscience du lecteur. Le déplacement esthétique se fait à la surface de l’objet, et concerne un investissement libidinal de la même manière que les autres corps. C’est cette voie qu’emprunte J.-F. Lyotard pour décrire les éléments de souffrance et de jouissance qui parcourent le corps de Mobile :

Les opérations libidinales… s’effectuent sur les pages, sur la typographie, sur les blancs, la mise en page, l’organisation du volume. Tout cela va être déplacé, remué, mis en mouvement et presque en fuite, de façon à permettre des intensités étranges, extrêmement raffinées, qui procèdent des rencontres de marques (lettres et leurs corps, espacements, justifications typographiques, phrases, mots) sur la peau du livre.

La « peau » du livre de voyage renvoie à un domaine de l’édition qui se développera dans les années 1990 et qui déborde le champ de cette étude, celle des « carnets de voyage » qui connaît aujourd’hui assez de succès pour être l’objet de festivals et de prix.

La correspondance de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet montre aussi qu’avant la rédaction de l’Usage du monde, les deux amis avaient l’intention d’élaborer un livre-objet, qu’ils auraient intitulé Le Livre du monde, et qui auraient contenu du texte, des images et du son.

Cette dimension matérielle, corporelle, du livre de voyage, est sans doute aussi relativement à l’oeuvre dans les blogs, la cyber-écriture, toutes ces choses, mais c’est vraiment une autre histoire.

Connaissez-vous Antonin Potoski ?

Je viens d’entendre que Potoski sortait un livre chez Gallimard, dans la collection « Le sentiment géographique ». Cela me rappelle un billet que j’ai écrit il y a quatre ans, le 24 juillet 2007, sur le même auteur, plus jeune que moi et bien plus talentueux. Je l’avais mis en ligne sur un autre blog consacré à la Chine, ce qui n’était pas sa place puisque Potoski voyage en Afrique. Sa place est ici.

J’ai découvert cet auteur chez Mathieu qui m’hébergeait. Mathieu a beaucoup de livres publiés chez P.O.L., sa bibliothèque est donc un bon laboratoire pour rester en contact avec les créations contemporaines en littérature française. Au milieu de recherches formelles qui me laissaient assez froid, et à côté des auteurs que je connaissais déjà, je vis Hôtel de l’amitié d’Antonin Potoski. De la littérature de voyage mais un peu déstructurée, qui évite les clichés du voyage et de l’exotisme pour faire un portrait du monde complexe et pessimiste. L’auteur, la petite trentaine, vit au Mali et a une proximité avec les Dogons qui lui permet de voir d’un oeil étranger l’action des touristes. Il développe des idées provocatrices sur l’Afrique, sur les effets du tourisme, sur ceux des O.N.G. et sur les gens qui cherchent à tout prix à aider les Africains, à préserver la culture Dogon, à ne pas « bronzer idiot ». Il aime l’Afrique et les Africains, mais il est sans complaisance avec eux, et il écrit des paragraphes terribles sur eux.

Dans ce livre très court, il passe de l’Inde à l’Afrique, au Japon (Kyoto où il a profité d’une résidence d’écrivain! C’est un des avantages à être écrivain ailleurs que sur le net : sans gagner sa vie avec la vente de ses ouvrages, on est résident, on voyage aux frais de la Princesse, on vous loge en vous promettant de vous foutre la paix quelques mois.) Il commence même par dire qu’il va en Inde sans l’avoir jamais vraiment désiré. L’Inde est un peu un passage obligé quand on se prétend voyageur. C’est ce type d’ironie qui est distillé tout le long d’ Hôtel de l’amitié.

Comme toujours avec la littérature, les idées et les théories ne doivent pas être prises pour elles-mêmes, mais commes des propositions locales et temporaires, en réactions à des visions, des émotions. S’il se moque des Occidentaux, qu’ils soient beaufs ou « éthiques », qu’ils soient travaillés par la culpabilité ou satisfaits de leur position dominante, le but du livre reste poétique et incertain du point de vue de la pensée. Mona Cholet, dans un article du site « Périphéries », admet que Potoski a beaucoup de talent mais lui reproche sa facilité théorique, comme si un roman était critiquable de la même manière qu’un essai. Elle, Mona Cholet, critique l’excision des Africaines, et rejette l’idée que la différence culturelle puisse justifier les actions les plus inhumaines. Elle a raison. Mais Potoski est dans la position intenable, donc poétique, de celui qui s’est laissé envahir par une culture, toucher par un groupe humain, et qui ne peut pas, sans s’exclure d’une communauté où il se sent bien, leur parler le langage des droits de l’homme, du respect des femmes, etc. Je m’en rends compte souvent en Chine, où simplement évoquer les droits de l’homme (ou le respect du droit en vigueur en Chine), peut être très mal pris et considéré comme une arrogance d’étranger. Il faut pourtant trouver le style, le ton littéraire qui passe entre les gouttes et qui refuse à la fois la bonne conscience éthique de l’intellectuel engagé, et la défense aveugle de traditions mortifères pour la seule raison qu’elles sont différentes, donc présumément enrichissantes. Mona Cholet termine ainsi son article : « Trouver une réponse sereine et nuancée à l’autosatisfaction occidentale autant qu’aux excès de l’autoflagellation : c’est peut-être ça, le grand défi à relever, pour un écrivain-voyageur du XXIe siècle ? »

La littérature du voyage, on le voit, a un certain nombre de chats à fouetter. Il faut donc la sortir totalement et de l’exploit sportif et de l’hébétude touristique. Potoski travaille à cela. Son écriture est agréable et amère, son livre se lit d’une traite, comme on boit un grand verre de lait de brebis. Aux côté de son génial aîné Jean Rolin, le jeune écrivain indique que P.O.L. est aussi un éditeur du voyage, chose que l’on sait peu.


Jean Rolin, Britney Spears et Los Angeles

Cet été en France, il sera difficile de rater la prose et la personne de Jean Rolin. Non seulement son dernier livre sortira à point pour participer à la rentrée littéraire 2011, mais le journal Le Monde va publier tout le mois d’août une série de reportages sur Los Angeles signé du prix Médicis 1996.

C’est ce qu’on appelle un plan bien pensé. Le livre était écrit fin décembre. Il est fabriqué et prêt à la vente dès le mois de juin. Et l’éditeur attend son heure pour le lancer dans le grand bain. Avant de le mettre en vente, il envoie des exemplaires à des journalistes, des personnes influentes, des gens qui pourront jouer un rôle dans la médiatisation possible de ce nouvel opus.

Pendant l’été, même en vacances, on peut supposer que les organes de presse préparent les différents dossiers qui feront l’actualité littéraire dès la fin du mois d’août. Rappelez-vous l’agitation autour de Houellebecq avant qu’il ne devienne une star, de Grozdanovitch  et son Traité de désinvolture, ou le remue-ménage autour des Bienveillantes. J’aime cette fièvre française autour de la rentrée littéraire. Tout le monde s’en plaint mais c’est une très bonne chose, qui met des auteurs et des livres – pas forcément ceux qui le méritent le plus – en pleine lumière pendant quelques semaines. Aucun autre pays ne connaît cette fièvre annuelle, alors profitons-en.

L’histoire du dernier livre de Jean Rolin se déroule à Los Angeles, comme ses reportages du Monde, sur les traces de Britney Spears. Cela faisait longtemps que Jean Rolin voulait écrire sur cette star de la chanson. Il me l’avait déjà confié lors d’une promenade que j’ai faite avec lui il y a deux ans. Il m’en a reparlé au salon du livre 2010, juste avant son départ pour la Californie. On lira donc Rolin dans ses reportages, on le verra dans les interviews réalisés pendant l’été et publiés au moment de la sortie du livre, puis à nouveau dans les librairies, et dans les critiques qui ne manquent jamais un de ses livres. Comme il parle – au moins passagèrement – de Britney Spears, cela va attirer l’attention de la presse musicale, des émissions branchées, etc.

Je vous le dis, l’été sera rolinesque. Pour moi il l’est déjà car j’écris un chapitre de thèse sur ses textes viatiques.

La littérature est un sport de combat. Une lutte pour la survie où il faut jouer des coudes. La rentrée littéraire est un champ de bataille où il règne une grande tension. Un livre se doit d’y figurer s’il veut obtenir un prix, et en même temps, s’il y figure il a plus de chance de passer inaperçu, tant il y a de livres qui se publient. Alors il faut jouer serré, il faut calculer, faire preuve de stratégie et évaluer les rapports de force pour tenter sa chance en fonction de ses forces. Je crois que le calcul de l’éditeur P.O.L est le suivant : Rolin est déjà immensément reconnu par la critique et par un lectorat varié, mais peu nombreux. Beaucoup le confondent encore avec son frère Olivier. Il faut profiter d’un contenu décalé et potentiellement « people » (mais faussement people, car bien sûr il ne s’agit pas d’un livre sur Britney Spears) pour lancer une opération marketing. Il faut élargir le champs de reconnaissance afin de vendre dans un premier temps, puis dans un deuxième temps, faire en sorte que la base du lectorat fidèle s’élargisse.

Comme après chaque bataille, on y laisse des plumes. A la fin de l’automne, on comptera ses morts et ses butins.