Désérable : la roublardise sympa de l’écrivain beau gosse

Aymeric Caron dévoile la fraude de François-Henri Désérable en 2013

Dans une époque normale, un écrivain ne devrait pas se relever d’une telle déculottée à la télévision. Aymeric Caron montre que le jeune auteur François-Henri Désérable a commis pour son premier livre un texte à la limite du plagiat. On comprend sans ambiguïté que le jeune homme a été malhonnête intellectuellement.

On voit aussi comment il a réussi à s’en sortir dans le milieu littéraire. Il suffit de voir comment, Dieu me pardonne cette perfidie, les autres journalistes défendent Désérable : l’un est du beau sexe, l’autre est homosexuel, et les deux sont sous son charme.

On va me taxer de jalousie. Il y aurait de quoi. Le sage précaire n’est ni aussi beau, ni aussi jeune, ni aussi athlétique, ni aussi successful que l’invité du soir. Or non, je ne ressens pas de jalousie. J’ai lu son récit de voyage en Iran sans déplaisir en soulignant, à mon habitude, sa dimension ethnocentrique, ignorante et néo-orientaliste. Je n’en veux pas à Désérable de profiter de la candeur des cons pour se faire une place dans le milieu. Au contraire, j’ai employé cette méthode bien avant lui, cela fait partie de la roublardise que la sagesse précaire a toujours préconisée.

D’ailleurs, quand je l’entends parler de sa profession de hockeyeur professionnel sur le plateau de télévision, je lui trouve un faux air de sage précaire se vantant d’être ouvrier ramoneur.

Au fond, je l’aime bien ce Désérable. Il est moins bon écrivain que moi, mais il ne pouvait pas tout avoir non plus. J’aime qu’il ait réussi à s’imposer dans le milieu littéraire sans réel talent. Il fonctionne comme un révélateur de la médiocrité des éditeurs et des journalistes. Il sait charmer son monde. Je le prends dans mon équipe.

Comment François Bégaudeau a perdu son emploi

Il y a mille manières de se retrouver au chômage et de belles perspectives associées à cette compétence que j’ai appelée en 2007 « Savoir perdre son emploi ». Je le dis à tous ceux qui souffrent du monde du travail et qui prétendent que leurs affaires tournent bien pour faire bonne figure : il ne faut pas avoir honte d’une période de chômage, cela ne dégrade pas l’idée que l’on se fait de vous.

Ni dissimulez pas les épisodes conflictuels que vous avez connus et qui vous ont valus de tomber malades, d’être harcelés, d’être traînés dans la boue par des cons. Cela arrive. Cela n’entache pas votre profil professionnel, car nous savons que derrière un employeur se cache parfois un être faible et méchant.

Prenez le cas de François Bégaudeau, écrivain et critique très puissant du monde littéraire d’aujourd’hui. Après la publication d’Histoire de ta bêtise, le magazine Transfuge l’a viré en essayant de le salir. Souvent dans les ruptures : il ne suffit pas de voir la personne s’éloigner, on veut en plus l’égratigner, justifier sa décision en soulignant des défauts de caractère rédhibitoires chez elle. Le patron de Transfuge n’y manque pas en nous informant que Bégaudeau n’a pas d’amis, qu’il n’est pas aimé dans le milieu, que c’est une tête de con.

Quelle bassesse d’âme de la part de ce Vincent Jaury. Pourquoi ne reste-t-il pas à sa place de directeur ? Son argument est perfide et surtout contre-productif car le lecteur et tout nouvel employeur peut facilement voir le verre à moitié plein : certes, Bégaudeau s’est engueulé avec d’autres gens, mais il a donné totale satisfaction pendant quinze ans ? 15 ans ? C’est énorme comme longévité dans une entreprise culturelle.

Personne, aujourd’hui, n’espère conserver un collaborateur au-delà de quelques années. À mes yeux, le fait que Bégaudeau soit allé au clash avec plusieurs employeurs et camarades, ce n’est pas le signe d’une personnalité toxique et caractérielle. Au contraire, j’y verrais plutôt la marque d’un esprit sérieux et perfectionniste, entier et libre, n’ayant aucune crainte de se retrouver sans emploi. Alors le patron Vincent Jaury, ne supportant pas cette impertinente liberté de ton, décide d’accuser Bégaudeau du plus grave des forfaits : l’antisémitisme.

Là, c’est le coup de grâce. Dans la presse parisienne, on ne se relève pas d’une accusation d’antisémitisme. Bégaudeau se défend sur son blog en affirmant que son sujet n’était évidemment pas « les juifs d’aujourd’hui », mais le fait très connu et vérifiable que les juifs français sont devenus globalement de droite, et son expression fut « l’abêtissement récent des juifs de gauche ». Il n’y a rien là d’antisémite, et le coup revient en boomerang au visage de Transfuge. Ce type d’arguments employés pour souiller des individus avait déjà été employés par Philippe Val quand il s’occupait de Charlie Hebdo et avait déjà valu une grande fuite des lecteurs.

Transfuge, n’étant déjà pas très lu, a choisi clairement son camp. Celui de la subvention gouvernementale pour survivre plutôt que la recherche d’un lectorat. L’apparition quelques ligne plus loin du nom d’Éric Naulleau confirme ce mouvement.

Quand vous faites appel à des personnages médiatiques qui ne pensent pas, qui ne proposent rien, c’est que vous êtes à court d’argument. « D’ailleurs, Eric Naulleau l’a dit », voilà qui vous discrédite pour l’éternité aux yeux des lecteurs, mais qui rassure les donneurs d’ordre. Naulleau fait partie de ces gens dont le rôle principal consiste à taper sur la gauche tout en se réclamant de gauche, pour affaiblir autant que possible toute possibilité d’alternance. Ce patron de Transfuge ne pouvait pas mieux s’y prendre pour donner de la gloire à Bégaudeau.

François Bégaudeau a donc donné une leçon de précarité. Il a su perdre son emploi avec flamboyance et en acquérant du prestige au passage. La sagesse précaire lui tire son chapeau.

Les errances de la gauche française sur la laïcité

Le documentaire de Thomas Legrand est très intéressant car il montre bien que la question du voile sur les cheveux est une question interne à la gauche.

Les gens de droite, eux, sont très sereins quand il s’agit de restreindre les libertés des étrangers, des immigrés, des pauvres et des musulmans. Cela ne fait pas de débat à droite. Quand on se dit de gauche, en revanche, c’est souvent avec l’idée qu’il faut soutenir les plus défavorisés, et les musulmans sont les plus discriminés en France, ceux qui gagnent le moins d’argent, ceux qui ont le moins de pouvoir.

Donc, en 1989, quand deux jeunes filles de Creil sont allées à l’école avec un fichu sur les cheveux, et que le proviseur les a exclues, les choses auraient pu en rester là : la droite est pour opprimer les musulmans, et la gauche les défend. Malheureusement pour la santé de la France, c’est la gauche qui était au pouvoir à ce moment-là et il a fallu que ce soit elle qui agisse et réglemente. Le reportage montre bien le malaise. La plupart des gens de gauche n’ont pas de problème majeur avec ces filles voilées. Mitterrand (président) les trouve mignonnes, Rocard (premier ministre) s’en fout, Jospin (ministre de l’éducation) explique à l’assemblée que le droit à l’instruction doit primer et qu’il faudra accepter les filles voilées à l’école. Toute la gauche pense qu’il n’y a là aucun risque pour la république.

C’est alors qu’intervient une réaction extrêmement musclée de la part d’une gauche qu’on n’avait pas vue venir : les Badinter, les Finkielkraut, tous ces gens qui, depuis, ont quitté la gauche et sont devenus de droite et d’extrême-droite. Ils trouvent les mots pour retourner l’opinion de la gauche. Ils expliquent qu’au nom du féminisme il faut interdire le voile qui est un signe de soumission de la femme.

Ils expliquent que ces filles étaient manipulées par des musulmans radicalisés.

Ils expliquent que les filles musulmanes « nous appellent au secours » et veulent être protégées de leur famille, de leur quartier, de leurs grand frères. Et nous, pauvres de nous, nous les avons crus.

Moi-même, j’ai été convaincu par ces arguments qui me paraissaient beaux et paradoxaux : interdire aux filles de s’habiller comme elle veulent pour les protéger et leur garantir la liberté de conscience. Il faut être con pour penser cela, me direz-vous, et c’est vrai, j’ai été ce con intello et sûr de ses valeurs.

C’était raciste de ma part, mais j’avoue que j’y ai cru. Quand le débat est revenu sur scène, dans les années 2000, j’étais professeur de philosophie au lycée français d’Irlande, et je me souviens de mes discussions avec mes amis irlandais dans les pubs. Mes amis ne comprenaient pas la France, ils pensaient qu’on pouvait laisser les filles s’habiller comme elles voulaient. Je les traitais de naïfs et j’essayais de leur faire la leçon sur les valeurs de la république, la laïcité et le risque des religions.

Ce reportage qui met tous ces débats en perspective nous permet de comprendre que nous avons été floués. On nous a menti, on nous a manipulés. Elizabeth Badinter était dans l’erreur mais elle était sincère en tant que bourgeoise effrayée par les maghrébins. Caroline Fourest, elle, a carrément menti pour remporter la mise. Elle prétendait que dans les auditions, les filles musulmanes demandait anonymement l’interdiction du voile pour sauvegarder un espoir de liberté.

Trente-cinq ans après l’affaire de Creil, vingt ans après la loi sur les fameux « signes ostensibles » d’appartenance religieuse, nous avons pu prendre du recul, voyager, lire, nous cultiver, rencontrer des centaines de musulmans. Le bilan est simple : on s’est fait avoir. Les filles ne demandaient pas notre aide, en tout cas pas une aide sous forme d’interdiction vestimentaire. Les musulmans s’intégraient à notre nation malgré notre hargne à les persécuter et à les fliquer, malgré notre suspicion quant à leur rapport aux femmes, jusqu’à l’intimité de leurs filles.

Trente-cinq ans après, que sont devenues ces deux jeunes Françaises voilées de Creil ? Qui se soucie d’elles ? Moi, je pense à elles.

Sollers a-t-il raté mai 68 ?

Mais 68 : Philippe Sollers consolide sa place dans le milieu littéraire en crachant dans la soupe dans un reportage télévisé extrêmement complaisant.

Le documentaire est fait par des amis, dans une mise en scène d’un maniérisme étonnant. On peut voir cela sur le site de l’INA. Pour faire de la pub, rien de tel que d’annoncer une polémique ou un scandale. La voix off prétend donc que Philippe Sollers est au centre d’une cabale contre Tel Quel et la littérature moderne. Sollers prend donc le rôle de l’écrivain qui refuse d’être écrivain, le littérateur qui veut la mort de la littérature. Il fallait se montrer révolutionnaire alors il lance des anathèmes où personne n’est visé : « Un certain type de pourriture particulièrement concentrée se trouve résiduellement accumulée dans ce qu’on appelle les milieux littéraires ; c’est vraiment là où la sordidité à l’état pur peut apparaître dans une société… ».

Il publie deux livres en 1968, Nombres et Logiques qui sont des élucubrations à la mode. Il cherche à incarner l’auteur qui accomplit la mort de l’auteur annoncée par Roland Barthes dix ans plus tôt. Avec sa coupe de cheveux qui imite Guy Debord, Sollers fait de soi-même un produit marketing.

Roland Barthes, parlons-en : il apporte son imprimatur, sa légitimation, en publiant une recension absconse dans Le Nouvel Observateur du 30 avril 1968 aux deux livres cités plus haut. On peut lire cette critique sur le blog Pileface, mais je n’en trouve pas trace dans ses Oeuvres complètes (tome 3, 1968-1971, édition de E. Marty, Éditions du Seuil, 1994, 2002). Ah si ! Cet article est repris dans un ouvrage de 1979 qui regroupe ses différentes recensions, Sollers écrivain (Roland Barthes, Oeuvres complètes, tome 5, 1977-1980.)

Barthes et Sollers s’entendent bien car l’un adoube l’autre et l’autre apporte son soutien avec les divisions blindées d’une jeunesse radicale. Le sage précaire aime beaucoup Roland Barthes et l’a beaucoup lu pour ses recherches sur la philosophie du récit de voyage. Il lui pardonne donc beaucoup. Barthes aimait fréquenter des jeunes, il aimait les jolis garçons, c’est ainsi, il faut lui pardonner ses textes un peu complaisants. Lui pardonner aussi ses articles sur BHL, sur Renaud Camus. Il avait besoin de jeunesse autour de lui.

Pendant que les ouvriers faisaient grève, en mais 68, Sollers faisait de la stratégie commerciale. A-t-il raté mai 68 ? À mon avis oui, car il se comporte à ce moment-là comme un ecrivain d’avant garde des années 1950.

La vraie mort de Philippe Sollers, un écrivain remorque

Photo de Matej sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots « vieil écrivain sur sa machine à écrire ».

L’écrivain s’est éteint à 86 ans hier ou avant-hier. Paix à son âme.

Le dernier billet que je lui ai consacré date de 2008 et recensait un de ses derniers livres intéressants, ses mémoires intitulés Un vrai roman (2007).

Philippe Sollers se distingue comme un homme qui aura toujours été en retard sur les événements, qui aura couru après la gloire en essayant d’incarner la nouveauté alors qu’il ne faisait que se renier, qu’imiter les autres, et que prendre la pose. Petit condensé de sa carrière à grands traits :

Années 1950, il monte à Paris et prend racine dans le « milieu littéraire » qui sera son champ de bataille. Financièrement aisé, il n’enverra pas ses manuscrits par la poste, il les donnera à ses nouveaux amis éditeurs. Il écrit de manière classique, comme ses aînés, pour leur montrer qu’il est aussi bon qu’eux. Il sera donc apprécié et adoubé par des écrivains d’avant-guerre.

Années 1960, il devient d’avant-garde et écrit comme les expérimentateurs d’après-guerre qu’il rallie (lettrisme, situationnisme, nouveau roman, etc.). Pour combler son retard sur eux, il fonde la revue Tel Quel qui les publie, et qui cherche à donner l’impression qu’il est lui-même le créateur des mouvements qu’il singe.

Années 1970, il fait son fameux tournant maoïste, des années après le « Grand bond en avant » et la « Révolution culturelle ». Ayant raté mai 68, il compense en se radicalisant et en incarnant la position chinoise. De fait, il est encore lamentablement en retard : quand Simon Leys publie Les Habits neufs du président Mao, dénonçant le mal que fait Mao à la culture chinoise, Sollers incarne l’intello parisien maoïste qui n’a rien compris. Il va passer des années à se défendre et à essayer d’incorporer Simon Leys à sa propre galaxie pour faire oublier ses égarements.

Années 1975 : il retourne sa veste et rejette le marxisme-léninisme. Il soutient BHL et les « nouveaux philosophes ». Il n’aura vraiment eu aucune colonne vertébrale, sauf celle de la séduction et de la mise en réseaux de ses contacts.

Années 1980, retour à l’ordre, il abandonne les expérimentations, écrit des livres qui parlent de cul. Arrête la revue Tel Quel, se vend aux éditions Gallimard et y fonde la revue L’Infini qui n’a pas de prétention politique. Il fait du marketting culturel. Il surfe sur sa réputation d’écrivain, qui est entièrement due à son entregent dans le milieu littéraire. Participe souvent à l’émission de télé Apostrophe. Devient célèbre à défaut d’être un bon écrivain.

Années 1990, il règne sur le milieu littéraire. Écrit de pleines pages dans le supplément littéraire du Monde. Parle beaucoup du siècle des Lumières car il n’a rien à dire sur le monde contemporain. Il prétend, comme BHL, se cacher derrière son personnage médiatique pour mieux élaborer une œuvre dont on ne saura jamais rien. Il soutient Gabriel Matzneff et la pédophilie quand celle-ci prend des allures littéraires.

Années 2000, années de retraite active, où il peut raconter sa vie en un beau petit livre séduisant. Terminé. Il aurait dû tirer sa révérence après cela, comme Philip Roth l’a fait.

Années 2010 et 2020. Rien.

Ce n’est pas un hasard si le titre de mon billet de 2008 était « Sollers avant la mort ». On avait déjà cette sensation que le vieux monsieur avait bien travaillé et que c’était terminé dorénavant, qu’il devait penser à se reposer. La sagesse consiste souvent à savoir s’arrêter, c’est une décision très difficile à prendre, surtout quand on est un homme de réseaux. Les derniers écrits de Sollers n’avaient plus aucun intérêt, c’était de l’édition en pilote automatique. Il ne savait même plus quel mouvement suivre pour feindre d’en être l’organisateur.

Qu’on me permette de citer mes propres mots comme éloge funèbre :

Pas de doute qu’il sait s’y prendre, et qu’on le regrettera quand il disparaîtra. Il nous laissera avec des gens beaucoup moins légers, beaucoup plus corrects. En effet, ce n’est pas avec des Michel Onfray qu’on va rigoler en parlant de Nietzsche et d’érotisme.

La Précarité du sage, 1er janvier 2008

La gêne occasionnée, avec François Bégaudeau

François Bégaudeau est en train de prendre la place du meilleur intellectuel de ma génération. Signe peut-être que ma génération n’a pas trouvé sa place dans le monde, comme je le déplorais déjà en 2009, déjà à propos de Bégaudeau. Les gens nés entre mai 1968 et mai 1981 se trouvent dans un désert, mais je suis ouvert à tout contre-exemple qui prouverait que notre génération vaut autant que celle des boomers (terme qui désigne, je le rappelle, le groupe des gens nés entre 1942 et 1968.)

Je mesure le grand écart que je viens de faire en annonçant que François Bégaudeau était peut-être le meilleur d’entre nous. Je n’oublie pas l’avoir descendu en flèche des 2008 sur ce blog. Il l’avait mérité.

Bégaudeau est né quelques mois avant moi, d’une classe sociale proche de la mienne, et quand il parle j’entends quelqu’un que j’aurais pu rencontrer sur les bancs de la fac ou parmi mes amis. Si j’avais été nantais, ou lui lyonnais, on serait devenus copains dans les années 1990.

Je n’ai jamais aimé ses romans mais c’est normal : Bégaudeau n’est pas un très bon romancier. Là où il excelle, c’est dans le genre essai. Et là où il impressionne, c’est dans l’exercice de la critique.

Cependant il ne faut jamais oublier que la qualité première de Bégaudeau est d’être un bon imitateur, en bon agrégé de lettres qu’il est. C’est un bon élève, un bon étudiant, qui sait produire ce que les professeurs attendent de lui. Il s’est tellement imprégné de certains intellectuels que lorsqu’il parle de politique, on entend la voix de Frédéric Lordon, économiste marxiste de l’Ecole Normale Supérieure. Lordon est un véritable gourou pour la gauche radicale et intellectuelle mais beaucoup moins connu que Bégaudeau.

En bref, Bégaudeau est un imitateur mais à force, comme tous les bons étudiants, il finit par avoir des moments d’invention et de pensée personnelle. Et, comme je le disais, là où il m’enthousiasme, c’est dans la critique, qui est un genre passionnant, sous estimé mais très divertissant pour l’esprit.

Critique de livres, critique de cinéma, critique d’émission de télévision. On l’écoute et on prend des notes. Le podcast de critique qu’il produit avec un jeune anonyme depuis 2018 est un bain de jouvence. J’écoute cela en jardinant, et même si je ne vais plus au cinéma depuis des années, la critique elle-même, sans même voir le film dont il est question, suffit à mon bonheur.

Cliquez pour entendre ce podcast : La gêne occasionnée, sur Soundcloud (et ne me demandez pas ce qu’est « soundcloud »).

Chaque émission est consacré à un film et parfois un livre. Bégaudeau prépare ses idées, il est cadré par un jeune homme sympathique qui lit ses notes, ce qui permet à l’écrivain de se reposer et de fourbir ses armes.

Il y condense toute sa capacité pédagogique, il y convoque sa belle culture de lettré et de cinéphile. Il a bien assimilé son Deleuze sans en faire des tonnes, sans réciter sa leçon. C’est impeccable.

Écoutez par exemple de la minute 20’00 jusqu’à la minute 25’00 de l’épisode 28 Drive my Car, film japonais que je ne verrai jamais. Ces cinq minutes m’ont marqué, alors que je passais la serpillère dans la cuisine. Un petit développement un peu scolaire mais brillant sur la justesse des formes, sur Bresson, sur les gestes esthétiques, sur les formes inédites et les avant-gardes.

On ne fera jamais l’économie du constat implacable que la question de l’art est aussi la question du vrai, la question du juste.

F. Bégaudeau, La Gêne occasionnée, 28.

Je me suis dit que j’allais utiliser cette séquence dans ma classe de philosophie au lycée. Puis il relie cela au film Drive my Car qui met en scène des acteurs de théâtre, pour expliquer des aspects importants du jeu d’acteur et de l’ambiguïté, la plurivocité du texte de théâtre. Enfin il termine avec « trois figures d’agencement entre texte et corps » dans le film japonais, et cela fabrique un petit système pratique et stimulant.

Quand il analyse des romans, sur ce même podcast, c’est un peu moins brillant j’ai l’impression. Il a besoin de distance avec une forme d’art pour mieux la voir et distinguer ses arêtes. Les romans lui sont trop consubstantiels, alors il en parle moins bien.

Cadeaux d’anniversaire imprévus pour le sage précaire

Photo de Element5 Digital sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots : « voyageur réactionnaire ».

Le 29 mars dernier, le sage précaire a fêté son anniversaire de la meilleure des manière, seul avec la femme qu’il aime. Sans bougie mais avec un délicieux gâteau, sans flonflon mais avec l’apaisement d’une soirée sans pression.

L’année dernière mon anniversaire fut un enfer. Des amis bienveillants étaient chez nous et voulaient me faire plaisir alors que je désirais être seul. Il fallait faire semblant d’être joyeux ce qui est probablement, pour un être humain naturellement joyeux, l’effort le plus difficile à fournir.

Cette année, une simple soirée avec celle qui sait me faire plaisir. Des cadeaux que je n’ai ouverts que le lendemain pour des raisons que je ne dévoilerai pas. Une bouteille de jus de fruit pétillant qu’on a oublié de déboucher. Le paradis.

Un cadeau d’anniversaire est apparu dans la presse : l’annonce de la parution d’un livre qui révèle les relations qu’entretiennent trois écrivains avec l’extrême droite. L’écrivain voyageur Sylvain Tesson est épinglé comme un bon vieux fasciste aux multiples fréquentations inavouables. Voilà qui tire une belle conclusion au travail que j’ai mené un peu seul depuis dix ans. Cela fait dix ans que je repère, dans l’écriture de cet aventurier, une tonalité réactionnaire, un style ampoulé faussement dandy, et des relents de racisme insupportable.

À la réflexion je ne suis pas si seul. Un autre chercheur en littérature des voyages a fait du bon travail sur l’imposture Tesson et je voudrais lui rendre hommage : Jean-Xavier Ridon. Lisez parmi ses articles ceux qui sont parus depuis les années 2015, c’est lumineux.

Le jour de mon anniversaire, donc, je vois le monde médiatique confirmer, sur le plan de l’enquête, ce que j’avais perçu dans les mailles du texte, dans la chair de l’écriture et le grain de la voix. Je sais que personne ne se dira jamais : « Il avait donc raison ce mec que j’ai rencontré dans tel train ou dans tel colloque. » Ce n’est pas ce genre de reconnaissance que l’on obtient. Les satisfactions du chercheur sont plus étouffées, plus solitaires, plus longues en bouche. Le sage précaire et sa meilleure moitié se contentent de se lover dans le noir non sans avoir avalé un entremet au chocolat.

Photo de Anna Shvets sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots : « Voyageurs racistes ».

Guerre en Ukraine 2023 : le doute contre ceux qui récidivent éternellement

La guerre en Ukraine continue de faire rage et le sage précaire ne sait toujours pas qu’en penser.

« Poutine a déjà perdu la guerre, déclare Jonathan Littell dans Le Monde, mais on ne fait pas ce qui est nécessaire pour l’obliger à l’accepter. »

Le sage précaire est convaincu par le dernier qui a parlé. Il est pour la paix, c’est entendu, mais cela ne veut rien dire en temps de guerre.

Dans les médias, on entend tout et son contraire. Je suis également agacé par deux types de commentateurs : ceux qui disent que la Russie va très bien, qu’elle maîtrise la situation, que son économie est florissante grâce à cette guerre, me semblent de simples propagandistes.

À l’inverse ceux qui, comme Jonathan Littell, BHL, Romain Goupil et tous les néoconservateurs, disent que la victoire sur l’armée russe n’est qu’une affaire de volonté occidentale sont horripilants de naïveté et d’irresponsabilité. BHL déclare dans le long entretien que France Culture lui consacre : « Je suis fier de ce que la France a fait en Lybie. Moi ce qui me fait honte c’est la situation syrienne. L’ingérence démocratique en Lybie a fait plus de bien que la non-ingérence en Syrie. »

Tout ce groupe d’intellectuels bellicistes laisse pantois. Il suffit de faire la guerre, à les entendre, ce n’est quand même pas compliqué.

Le sage précaire observe ces imbéciles et les écoute attentivement. Voilà ce qu’il faut faire quand on est précaire : se mettre soi-même dans le camp du bien et affirmer crânement, contre toute apparence, au mépris de toutes les leçons de l’histoire, qu’au nom du bien on peut se livrer à toutes les sauvageries.

Mais alors le sage ne serait plus précaire. Il serait sûr de son fait, sûr de son droit, ce qui lui ferait perdre son statut faillible d’homme faible aux pieds d’argile.

L’intelligence artificielle a écrit ma dissertation de philosophie

La question n’est pas de savoir si les capacités de l’intelligence artificielle sont impressionnantes ou pas, si cette technologie est bonne ou pas. Oui, c’est impressionnant, oui c’est utilisable. Il n’y a pas lieu de rejeter les innovations, puisque de toute manière, nous y viendrons tous. Les gens se sont suffisamment ridiculisés en vaines arguties dédaigneuses sur les téléphones portables, l’internet, les ordinateurs, les blogs, les encyclopédies en ligne et les réseaux sociaux, avant d’y sombrer corps et âme.

Les questions que je me pose sont les suivantes. Dans quelle mesure Chat GPT, le plus récent truc en Intelligence Artificielle, peut écrire une dissertation de philosophie ? Quelles en sont les limites ? Comment un étudiant peut utiliser cette fonctionnalité de manière productive ?

Soit le sujet suivant, que j’ai donné à une classe de terminale : « La technique nous éloigne-t-elle de la nature ? ». Voici ce que propose Chat GPT en introduction : « La question de savoir si la technique nous éloigne de la nature est un sujet de débat depuis des siècles. » Soit, le début n’est pas fou mais on ne va pas râler tout de suite.

La suite pose quelques problèmes :

D’un côté, certains considèrent que la technologie nous permet de mieux comprendre et de mieux apprécier la nature en nous offrant de nouveaux moyens de la découvrir. D’un autre côté, d’autres affirment que la technologie a un impact négatif sur la nature en causant des dommages irréparables à l’environnement.

Chat GPT

En tant que correcteur, je ne suis pas satisfait de lire « certains » et « d’autres ». Dans ce cas, j’écris dans la marge : « Qui ? ». Cette façon d’écrire est paresseuse et surtout ne témoigne pas d’une réflexion originale. La personne qui écrit de cette manière limite son travail à un exposé d’histoire des idées. Ce n’est pas ce qu’on demande en philosophie, et j’avais demandé explicitement à l’intelligence artificielle une dissertation de philosophie.

La suite développe un peu les deux idées proposées en introduction, sans vraiment de réflexion originale. La conclusion se veut équilibrée et synthétique : « Il est donc important de trouver un équilibre entre l’utilisation de la technologie pour protéger la nature et la nécessité de préserver notre lien avec elle. » Cela ne vaudrait pas une bonne appréciation de la part d’un professeur mais cela peut limiter les dégâts pour des élèves qui présentent des difficultés pour s’exprimer à l’écrit.

Quand je demande à Chat GPT de me trouver une référence d’Aristote sur ce sujet, l’intelligence artificielle me sort un premier paragraphe correct puis un paragraphe qui me paraît incorrect :

Aristote encourage une utilisation modérée de la technique, qui respecte les limites naturelles et qui vise à améliorer la qualité de vie de l’homme sans nuire à la nature.

Chat GPT

Ah bon ? Où a-t-il dit cela, le bon Aristote ? Dans la Grèce antique, avait-on conscience que l’homme et la technique polluaient la terre ? Y avait-il seulement cette idée de « nuire à la nature », prise dans ce sens de préoccupation environnementale ?

Le pire vient quand je demande une référence à Descartes : un premier paragraphe correct puis deux paragraphes qui répètent mot pour mot ce qui était généré sur Aristote. Même opération avec Heidegger. Au final, l’application répète la même idée qui se veut équilibrée et suffisante : il convient d’encourager « une utilisation modérée et responsable de la technique, qui respecte les limites naturelles et préserve notre lien avec la nature. »

En conclusion, l’intelligence artificielle est un super jouet, mais est loin de pouvoir travailler à notre place. Son principal problème, à mes yeux, consiste à fondre toutes les pensées dans un ensemble modéré et consensuel. Là où on attend d’un étudiant qu’il comprenne et approfondisse des problématiques, Chat GPT va plutôt le diriger vers une agrégation et une confluence généralisée.

Pourquoi Michel Houellebecq nous a lâchés

Cela fait plusieurs années que l’écrivain ne me fait plus d’effet. J’ai lu ses premiers romans avec plaisir, je ne le nie pas, mais je l’ai lâché au point de ne plus avoir même le désir de lire son dernier roman, même sous forme d’un petit plaisir coupable.

Il y a dix ans déjà, sa prose ne m’impressionnait plus. Déçu par La Carte et le territoire (prix Goncourt 2010), je trouvais qu’il était allé au bout de son inspiration : il ne lui restait plus qu’à se répéter pour se faire connaître et reconnaître par ceux qui n’avaient pas encore lu. Malgré cela, Soumission (2015) m’avait relativement plu. C’était intéressant d’imaginer la possibilité d’une islamisation de la France. La vision de l’islam n’y était pas très intelligente mais d’un point de vue romanesque, le dispositif fonctionnait plutôt bien.

En revanche, Sérotonine (2019), à mes yeux, ne présentait plus rien d’intéressant. L’auteur faisait du Houellebecq. Le personnage public devenait radicalement d’extrême-droite et il devenait évident pour tous qu’il n’avait plus rien à apporter au monde.

En ce qui concerne Anéantir (2022), la stratégie commerciale mise en place par l’auteur avait de trop grosses ficelles, cela n’avait plus aucun effet sur moi. Ce que j’ai entendu et lu dans les médias sur le roman m’a suffi pour m’en faire une idée. Le truc séduit exclusivement les gens qui n’ont pas lu les premiers romans de Houellebecq et qui n’ont pas d’appétence pour la déstabilisation qu’impliquent toute forme nouvelle, toute pensée originale, toute théorie novatrice. Houellebecq a fait le même chemin que Michel Onfray et Sylvain Tesson : il s’est laissé déporter vers la droite réactionnaire comme un voilier sans gouvernail, et il vend encore ses bouquins au petit million de Français qui ont de l’argent à ne plus savoir qu’en faire.

Sans connaître les chiffres diffusés entre professionnels de l’industrie du livre, il est facile de deviner la courbe des ventes des livres de Houellebecq : ascendante de 1994 jusqu’au pic du prix Goncourt 2010. Puis un plateau dû aux émotions provoquées par son livre sur l’islamisme paru en pleine crise terroriste. Et enfin une descente qui reste soutenue grâce au public nouveau attiré par son attachement explicite à l’extrême-droite catholique.

Heureusement pour son train de vie, Houellebecq détient ce qu’il faut pour attirer le public des gens riches, le seul encore capable d’acheter des livres : une célébrité durement acquise, des idées de beauf, une pensée facile à comprendre, une image de marque, une réputation, et enfin des livres-objets de qualité pour décorer les intérieurs cossus.

Ses revenus peuvent donc être assurés pendant encore vingt à trente ans avant que son oeuvre ne sombre dans l’oubli.