Nous avons décidé de passer un beau dimanche, ne pas nous laisser faire. Au Museum Brandhorst, l’espace café est très large, éclairé et confortable. Hajer ne voulait pas perdre son temps car elle avait beaucoup de cours à préparer.
Nous avons trouvé la parade : Hajer se réveillerait tranquillement au café, et travaillerait ses cours, pendant que Guillaume se promènerait dans les espaces d’exposition du musée.
Lepante (2001) de Cy Twombly
Le dimanche, en plus, le billet d’entrée ne coûte qu’un euro.
Le musée est organisé en trois étages : le premier, éclairé par la lumière zénithale, est consacré à l’œuvre du seul Cy Twombly, peintre américain du XXe siècle.
Le rez-de-chaussée présente de nombreuses œuvres d’artistes reconnus des soixante dernières années.
Le sous-sol, volontairement sombre, propose une exposition de photographies.
L’ensemble est intelligemment fait, facile d’accès, parfait pour une promenade méditative dans la création de l’après-guerre occidentale.
De retour au café, Hajer était intensément concentrée sur ses cours d’arabe. Elle aussi, comme Twombly à un étage d’écart, avait couvert des feuilles de gribouillis et de schémas abscons.
Quand je travaillais dans les Biennales d’Art Contemporain de Lyon, des œuvres montraient des organes sexuels et des actes salaces. L’art choquait les bourgeois, c’était entendu. Les élus du Front National déposaient des plaintes contre le Musée.
Nous étions en 1997, puis en 2000.
Aujourd’hui les choses se sont renversées. L’extrême-droite impose des organes sexuels bien en vue dans des classes d’enfants et d’adolescents pour souligner son appartenance à la laïcité. Il s’agit en fait d’embêter les musulmans. La pudeur n’est plus de mise car elle est une vertu très prisée de nos concitoyens d’origine africaine. Aujourd’hui la fermeté, l’autorité, c’est d’obliger tout un chacun à regarder des œuvres réservées aux adultes. Et encore, pas tous les adultes. Autrefois, les artistes créaient des images osées pour des commanditaires. Ils peignaient, sculptaient des femmes et des hommes nus parce que des hommes riches le leur demandaient.
Au Musée de Lyon, nous savions où emmener nos groupes d’enfants et d’adolescents. De 1997 à 2000, nous ne montrions pas de choses qui nous paraissaient inappropriées.
Un jour, des enfants ont regardé par mégarde des vidéos inappropriées. Quel raffut. Chacun blâmait l’autre. Une polémique m’opposa à celui qui avait conçu l’exposition car il avait avoué qu’il n’était pas au courant de tout ce qui se trouvait dans les vidéos. Il se défendait qu’on ne pouvait pas passer des heures à tout regarder, et il m’insulta quand je me permis d’exprimer mon étonnement. Moi, simple animateur-conférencier, j’avais passé des heures à tout regarder pour préparer mes visites. Je devais être prêt à accueillir des enfants, des adolescents, mais aussi des étudiants et professeurs en art qui s’y connaissaient plus que moi et qui posaient des questions pointues sur lesdites vidéos.
La médiation culturelle a toujours dû se confronter à ces moments de gêne dans les musées et les expositions, où des corps nus provoquent le rire et les embarras des classes d’adolescents. En règle générale, la solution adoptée par le médiateur est de ne pas trop s’attarder et de les éviter si possible. Et c’est ce que la sagesse précaire préconise aux professeurs pour qu’ils ne se trouvent embourbés dans des tensions inutiles.
Cette émission de débat est intéressante en ce qu’elle dissimule. Les quatre intervenants expliquent ce qu’est la culture de l’effacement (cancel culture en anglais) sans jamais dire que ce terme est lui-même connoté et problématique.
En effet, ceux qui veulent renommer les rues du maréchal Pétain, ou les rues Adolf Hitler, déboulonner les statues de Lénine ou de Staline, retirer de la vente les pamphlets antisémites de Céline, ne cherchent pas à « effacer » la mémoire de ces personnalités. D’ailleurs personne ne songe à parler de cancel culture à leur propos.
On en parle depuis quelques années parce que ceux qui veulent déboulonner ne paraissent pas légitimes aux yeux des dominants. Ôter les nazis et les antisémites de nos villes, c’est normal, mais protester contre les colonialistes, les esclavagistes et les racistes, franchement, les maîtres trouvent cela exagéré. Alors on invente des mots incriminants : culture de l’effacement, nouvelle dictature de l’esprit, terrorisme intellectuel. Domination des minorités agissantes qui « nous » imposent leur vision et leur valeur…
Il n’y a pas de culture de l’effacement, ce terme a été inventé par des privilégiés qui cherchaient à décrédibiliser les simples citoyens qui voulaient faire entendre leur voix. Alors on les traite de « puritains », de « racistes », de « dictateurs », on leur prête une volonté d’interdire, de proscrire, d’annuler des oeuvres (« cancel » se traduit aussi par « annuler » !), comme si des minorités pouvaient imposer quoi que ce soit à un système médiatique verrouillé par de richissimes hommes d’affaires.
En réalité, quand on s’attaque à des statues d’esclavagistes, c’est pour éviter de célébrer des grands hommes comme s’ils n’avaient rien fait de mal. Quand on critique une star de cinéma accusée de viols et d’agressions, c’est pour ne pas oublier les nombreuses victimes qui ne sont pas écoutées, et qui finissent, chaque année, par mourir sous les coups de leur compagnon. Mais la mémoire n’est en aucun cas « annihilée ». Les films dans lesquels joue Gérard Depardieu seront toujours diffusés et aimés. En revanche les films les plus choquants peuvent être mis hors de portée des publics fragiles. Il s’agit seulement de retirer de l’espace public les signes ostensibles de célébration de certaines personnes, quand il a été avéré qu’elles ont participé à opprimer, à dégrader des gens qui furent méprisés dans nos sociétés.
Juifs, noirs, femmes, homosexuels, ouvriers, insurgés, beaucoup de gens furent persécutés de manière brutale et injuste, et quand ils prennent la parole, ils affirment ne pas supporter qu’on célèbre tranquillement ceux qui ont écrasé leurs ancêtres ou agressé les gens de leur espèce. Qu’y a-t-il de révoltant à cela ?
Cela ne les efface absolument pas. Nous continuons de lire Céline, et même ses pamphlets grâce aux prêts bibliothécaires. Nous continuons d’étudier l’histoire. Les statues déboulonnées ont toujours leur place, comme le dit un manifestant dans l’émission que je mets en ligne : leur place est dans les musées. L’expression « culture de l’effacement » est un donc mensonge. Ceux qui l’emploient sont soit menteurs, soit manipulés par des menteurs..
Gardons à l’esprit que le mouvement Der Blaue Reiter est avant tout un projet éditorial. J’ai été très impressionné par ce fait dans l’exposition que j’ai visitée au musée Lenbachhaus, à Munich. Der Blaue Reiter est un livre avant d’être une exposition. Une revue savante qui sert de machine de guerre pour soutenir et accompagner les productions et diffusions des oeuvres d’art.
Les auteurs des articles de cette publication sont les artistes eux-mêmes, qui ne parlent pas de leurs propres œuvres mais de celles de leurs collègues. C’est ce que la sagesse précaire ne sait pas faire, par un mélange de paresse et de vieille morale, se mettre en situation collective pour que chacun fasse la publicité de l’autre. Moi, je découvre que La précarité du sage est cité ou mentionné à droite à gauche sans avoir été averti, ce qui est flatteur mais ne permet pas de faire système.
Peinture d’art populaire en illustration de l’Almanach Der Blaue Reiter.
Les images choisies pour illustrer cet Almanach (il n’y a eu que deux numéros du fait que le mouvement s’est dissout à l’occasion de la guerre de 1914) sont une belle surprise. Quelques dessins et peintures de nos chers Munichois, autant d’œuvres de grands artistes français perçus comme les parrains de l’entreprise (surtout Delaunay et Matisse), et une majorité d’images venues d’ailleurs.
Des photos de sculptures médiévales, beaucoup de Moyen-âge, des masques asiatiques, des décorations arabes, un peu d’antiquités égyptienne et gréco-romaine, et une forte présence d’art naïf. Art brut, art populaire, dessins d’enfants et de fous. Les expressionnistes trempaient leur imaginaire dans ce que la technologie moderne permettait de mettre à disposition du spectateur occidental curieux.
Quatrième de couverture, où l’on reconnaît la signature de Kandinsky.
Alléluia, après d’âpres recherches, j’ai enfin trouvé les artistes qui peuvent incarner le génie de Munich, au même titre que les « actionnistes » incarnent Vienne, les « cubistes » Montparnasse, ou « Support-Surface » Nice.
Der Blaue Reiter est le nom du groupe fondé dans les années 1910 par des peintres devenus célèbres qui étouffaient dans l’académisme bourgeois de la capitale de la Bavière.
Franz Marc, Vassili Kandinsky, Maria Marc, Auguste Macke et compagnie, ont trouvé là le lieu de création où ils pouvaient laisser libre cours à leurs recherches, inspirés par les avant-garde de Paris.
V. Kandinsky, Maisons de Munich, 1908
Vous ne saviez pas que l’immense Kandinsky était de Munich ? Vous aviez tendance à l’associer à Moscou, à Berlin et à Paris ? Moi aussi, mais c’est ainsi, il vivait et enseignait la peinture à Munich dès le tournant du siècle. Il a acquis la nationalité allemande et c’est en Bavière qu’il a fondé et animé Der Blaue Reiter, ce collectif d’artistes que le sage précaire a connu adolescent quand il s’intéressait à l’expressionnisme.
Lenbachhaus, l’un des plus beaux musées de Munich, octobre 2023.
On peut voyager dans les oeuvres de ce collectif dans le beau musée Lenbachhaus, non loin des grandes « Pinacothèques » qui font le bonheur des amateurs d’art.
Le fameux Cheval bleu de Franz Marc au milieu de plusieurs toiles du Blaue Reiter.
Lenbachhaus est une belle maison de maître de la belle époque, appartenant à un peintre influent du début du siècle. Aujourd’hui on s’y promène et on y contemple des tableaux de l’expressionnisme vibrant de la scène munichoise.
Je suis allé dans ce musée avec un téléphone portable que l’on m’a prêté pour que je puisse prendre des photos. En bon touriste, je me suis exécuté. J’ai essayé de saisir deux types d’images : des détails qui pouvaient intéresser mon épouse, et des visuels qui pouvaient servir d’illustrations à ce blog.
Je rends le téléphone à son heureux propriétaire et, quelques jours plus tard, voici ce qu’il m’envoie : une vidéo souvenir plutôt bien faite de ma visite culturelle, composée exclusivement des photos que j’avais prises ce jour-là. Une vidéo qui fut faite automatiquement, par un logiciel intégré à sa machine, sans me demander d’autorisation et sans qu’on lui demande rien.
Je ne vais pas faire le mec révolté car la sagesse précaire ne se révolte que lorsque la sagesse précaire est menacée. Au contraire, j’ai ressenti une forme de plaisir en voyant cette initiative prise par l’intelligence artificielle.
En revanche la musique est désastreuse. Comment l’intelligence artificielle a-t-elle pu commettre une erreur aussi élémentaire que cette musique sans rapport avec le contenu des photos ? Il fallait en l’occurrence une petite imitation de morceau baroque, quelque chose de simple et de dinstingué, qu’un enfant du conservatoire aurait pu improviser en deux minutes.
Encore du pain sur la planche, messieurs les ingénieurs de l’IA.
Munich ne se distingue pas par la bière, contrairement à tous ceux qui me parlent de Munich. Le désir d’alcool, l’envie de se bourrer la gueule, le plaisir de trinquer entre amis, ce sont des coutumes que tous les homos sapiens ont toujours connues, il n’y a rien là de nouveau.
Ce qui distingue la Bavière, c’est l’amour de la musique. Si je compare les équipements muséologiques en France, en Italie et dans le sud de l’Allemagne, c’est la prégnance de la musique qui me paraît distinguer le plus la culture bavaroise.
La galerie verte a été construite dans les années 1730. À cette époque, l’homme fort de la Bavière s’appelle Charles-Albert, on ne le connaît pas car son ambition l’a dirigé vers l’est. Il fut même empereur du saint empire romain germanique sous le nom de Charles VII.
Galerie verte, Residenz, Munich, 1730
Dans son arbre généalogique, on voit que ses ancêtres directs sont notre roi Henri IV et Catherine de Medicis, ainsi que le grand roi d’Espagne Philippe II. Il ne faut donc pas voir les choses sous l’angle national. Un palais munichois ne vous permet pas de déceler une culture spécifiquement bavaroise, ni encore moins allemande.
Jeu de portes, de fenêtres et de miroirs
L’influence de la France, dans cette galerie verte, est évidente pour le simple flâneur. Puis on apprend que le souverain de cette époque avait assisté au mariage de Louis XV, qu’il était soutenu militairement par la France, et qu’il envoyait ses artistes et architectes à Paris pour se former.
Ces tableaux exposés, ces dorures et ces miroirs, étaient le lieu de fêtes extraordinaires, car la galerie verte était éclairée par de nombreuses bougies, et les flammes se reflétaient dans les dorures et les miroirs, créant un jeu visuel proprement étourdissant.
Ce qui importe, c’est la tendance baroque de l’Europe 1730. L’air de rien, à cette époque, on renversait radicalement les codes de ce qu’il fallait regarder.
L’oeil est autant attiré par les peintures que par les décorations
Le regard est sollicité par les décorations murales, les encadrements, les miroirs et même le parquet, autant que par le contenu des tableaux qui compose ce véritable musée privé.
Je rappelle qu’en 1730, nos villes et nos villages ne connaissent pas le musée. Pour voir des sculptures et des peintures, le peuple n’a que les églises et les cathédrales. La même chose peut se dire des livres et du savoir : les bibliothèques sont privées et les sages précaires sont employés par les familles riches qui ont besoin d’un vernis culturel pour faire bonne figure. Moi, en 1730, j’aurais probablement travaillé comme ouvrier itinérant dans les innombrables chantiers du type de la galerie verte. Je me serais fait virer pour manque de précaution et inaptitude. Je me serais cultivé sur le terrain et, comme j’aurais vite atteint les limites de mes capacités manuelles, je serais devenu précepteur pour instruire les enfants. À Munich, je leur aurais enseigné le francais, l’anglais et le latin. La philosophie et l’art. Rien qu’avec la galerie verte de la Résidence, il y a assez de richesse artistique pour constituer plusieurs années de masterclasses.
Cela me tombe dessus parfois, quand je vis dans un environnement propice. Une soif de contemplation artistique, parfois visuelle, parfois auditive, parfois gustative. Je ressens alors un besoin d’art analogue à celui de respirer, ou de boire de l’eau.
Dans cet État du sud de l’Allemagne, la Bavière, les ducs, puis les rois, se vivaient comme un pays indépendant, et développaient une culture de cour absolument étincelante. Au centre de la capitale, ils ont construit un palais qui n’a cessé de s’agrandir, de se prolonger, de se ramifier pour devenir, siècle après siècle, une véritable ville dans la ville.
Si on veut comparer le « Palais de la Résidence » avec un autre haut lieu de pouvoir, il ne faut pas penser à Versailles, comme on le fait trop souvent, mais à la Cité interdite de Pékin.
J’y suis allé un matin très tôt. Tôt, avant même l’ouverture des portes. On pourrait croire que j’ai été matinal pour éviter de faire la queue, ce qui se justifie amplement. Or non, ce n’était pas un choix rationel et réfléchi. C’est parce que j’etais mort de faim que je m’y suis rendu dès potron minet.
Je me suis régalé pendant des heures, des heures et des heures. Je ne savais rien de la dynastie des Wattelsbach, qui a régné sur la Bavière pendant le plus clair du millénaire qui vient de se terminer. Je suis sorti de la Residenz avec très peu de connaissances supplémentaires, mais rassasié de délectations, de contemplations, de réflexions, d’incompréhension ; je m’en suis mis plein la lampe de formes et de matières, de lignes et de couleurs, de décisions politiques et de recherches esthétiques. Je n’ai plus qu’à digérer tout cela, comme un chameau qui rumine.
Cécilia de Varine est à la fois une artiste, une médiatrice culturelle et une administratrice. Un peu comme le sage précaire, si à la place d’artiste on écrivait « blogueur », à la place de médiatrice « chercheur en littérature/prof de philo », et à la place d’administratrice « dictateur en puissance ».
Il fallait pour ce profil hors norme un métier incroyable, une activité insoupçonnée. Après avoir travaillé en musées, Cécilia a trouvé sa place chez les fous. Elle dirige depuis des années le service culturel d’un hôpital psychiatrique de Lyon, non pas le Vinatier, mais le Saint-Jean de Dieu.
Pour parler de son action et de cet hôpital, elle a rendez-vous tous les mois au micro d’une station de radio qui lui ouvre son antenne. Là encore, un concept d’émission très original, inouï sur les ondes traditionnelles des chaînes majoritaires.
La chronique de Cécilia est très bien faite. Elle tresse les histoires passionnantes de l’hôpital psychiatrique, de la ville de Lyon, et de l’exposition qu’elle met en place pour commémorer le bicentenaire de l’hôpital.