Anne Sylvestre ou La génération de ma mère

Anne Sylvestre en 2007, photo Anne-Marie Panigana Anne Sylvestre en 2007, photo Anne-Marie Panigana

Quand Anne Sylvestre chante, c’est toute la génération de ma mère qui chante.

Dans les thèmes abordés, les mélodies composées et les arrangements choisis, ses chansons sont une ode aux femmes post-soixante huitardes qui ont eu à assumer de nombreux combats. Au premier rang desquels, la contraception et l’avortement.

Non, non, tu n’as pas de nom
Non tu n’as pas d’existence
Tu n’es que ce qu’on en pense

Avec tendresse, elle ne revendique pas seulement la liberté de choisir, mais elle exprime la douleur de devoir se battre sur un terrain qui se situe dans son corps même.

C’est une bataille lasse
Qui me laissera des traces
Mais de traces je suis faite
Et de coups et de défaites

Les femmes de cette génération ont énormément supporté, elles ont porté la libération des mœurs tout en sauvegardant l’unité des familles. Ce sont elles qui ont été décisives dans les décennies d’après-guerre, alors que pour les baby boomers masculins, l’époque était excitante et plutôt avantageuse : il y avait du boulot, il y avait de la liberté sexuelle, il y avait des femmes plus jeunes, puis il y avait, pour leurs vieux jours qui sont arrivés à l’heure où j’écris ceci, un régime de retraite favorable.

Les femmes ont dû assumer une liberté nouvelle tout en voyant s’accumuler des responsabilités. Elles l’ont fait avec quelque chose d’héroïque, à mes yeux. Avec douceur et humour. Anne Sylvestre parle aussi du vieillissement dans un dialogue entre une mère et une fille :

– Va, déplie-les bien tes ailes
Ma chérie
– Il faudrait que tu essaies
Toi aussi
– Que sais-tu donc de mes ailes
De qui me les a coupées ?

(…)

Mais oui, j’ai toujours mes ailes
Ma chérie
Mais tu as ouvert les tiennes
Sur ma vie
Et s’il faut que je revole
Laisse-moi m’habituer
– Ne dis pas de choses folles
Tu as toujours su voler

Si les hommes de mon âge (je suis né en 1972) aiment tant fréquenter les femmes, c’est sans aucun doute grâce à leur mère qui, comme la mienne, ont été admirables. Elles ont transmis à leurs filles ce qui fait le charme des Françaises : intelligence, sensualité, drôlerie et dignité dans la douleur.

C’est tout cela qui s’entend dans les vers d’Anne Sylvestre.

 

Préférer les hipsters aux hippies

J’ai beau trouver la musique hippie agréable, cette esthétique, qui me plaisait tant à 14 ans, me paraît pauvre et un peu abjecte aujourd’hui que je retourne, sans l’avoir prévu, sur les lieux de la création du mouvement flower power.

Ceux qui suivent ce blog se souviennent peut-être d’un billet que j’ai écrit sur un festival de hippies contemporains dans le sud de la France, le Souffle du rêve. Le ton satirique que j’avais employé avait déchaîné des commentaires outragés et insultants, de la part de gens qui mettent sans doute des fleurs dans leurs cheveux et qui aiment se réunir en grand nombre dans des festivals. C’était des réactions d’intolérance et d’agressivité de la part d’individus qui professent la liberté et l’amour.

Chez le chanteur McKenzie, même autoglorification que chez les souffleurs de rêve des Cévennes. Il le dit dans la chanson : nous sommes tous des gentle people. Il y a chez les hippies une obscure assurance d’être originaux et bienfaiteurs. Ils pensent rendre le monde meilleur tout en étant dogmatiques et peu ouverts sur le reste du monde. C’est peut-être les différentes drogues qu’ils consomment qui les amènent à penser ainsi.

Alors bien sûr, nul besoin d’être fin psychologue pour comprendre que si je critique si fort la naïveté un peu bébête des baba cool, c’est en fait mon adolescence que je conspue. On me dira avec raison: « deviens adulte, accepte-toi, et tu mettras à nouveau des fleurs dans tes cheveux. »

A quoi je répondrai que je n’ai plus assez de cheveux pour y mettre des fleurs.

La vérité est ailleurs. Mon adolescence, je ne la rejette pas entièrement. J’ai gardé les sensations de l’adolescent que j’étais, le désir de voyager, celui d’aimer une femme aux cheveux bouclés, le sentiment que rien n’est au-dessus de l’amour. Mais en flânant à San Francisco, le voyageur peut difficilement adhérer à l’immaturité articulée du mouvement hippie, à cette inculture autosatisfaite et à ce narcissisme incessant.

Les contradictions touffues dans lesquelles je me débats seront peut-être éclairées par l’étymologie même du mot « hippy ». Dans les années 1940, on parlait des « hipsters », qui écoutaient Charlie Parker, et adoptaient la musique, les goûts, les habits et le langage des Noirs. Ils étaient cool, négligés et pauvres. Ils vivaient d’expédient, buvaient et se droguaient. Ils lisaient, écrivaient, et voyageaient, comme on le voit notamment dans Sur la route, de Jack Kerouac.

Ils ont ouvert la voie à des mouvements culturels tels que la génération Beat. Hipster a connu, dans les années 1960, un dérivé un peu dégradé. C’est devenu « hippy », pour désigner des jeunes gens qui prenaient l’apparence des hipsters, mais qui n’en avaient plus la culture. Les hippies copiaient leurs aînés, mais plutôt que du jazz, trop nuancé et complexe pour eux, ils se sont investis dans le rock et le folk, plus basiques.

Donc, voilà, je ne m’attendais pas à ce que mon voyage à San Francisco prenne cette tournure, mais je m’aperçois que s’il y a une génération rebelle qui m’intéresse en tous points, ce n’est pas celle des années 1960 et 1970, mais celle des années 1940 et 1950.

Les uns ont inventé une langue, une littérature, les autres une musique psychédélique. Les uns étaient plutôt solitaires et solidaires, les autres plutôt grégaires et égoïstes. Les uns voyageaient sans un rond, les autres étaient aidés par leurs parents. Les uns étaient vraiment incompris, les autres ont été chéris par les médias, au point d’en prendre la tête.

Rendre le livre festif : comment la « soirée irlandaise » fut préparée

Je profite d’une année de vie en France pour faire des tournées de librairies, de bibliothèques, de facultés ou de festivals. J’y prends la parole – s’ils m’y invitent, cela va sans dire, je ne vais pas m’imposer comme un malpropre.

Le sage précaire se déplace donc comme un représentant de commerce, et parle de ses livres et de ses recherches, que ce soit sur l’Irlande nomade ou sur la Chine francophone. Ou sur le récit de voyage en tant que genre littéraire.

C’était un rêve de jeune homme, la vie de commercial routier. J’ai toujours été attiré par cette existence dans les hôtels, sur les routes. Cela ne m’a jamais paru pathétique mais, au contraire, une vie pleine de promesses et de solitude contemplative. Cette image d’Epinal est confirmée par les récits de mon propre père qui s’enchantait des paysages montagnards quand il vendait je ne sais quoi, avant de se lancer dans le ramonage.

Je n’en suis pas là, notez bien, je n’en suis pas à faire des tournées tous les jours. Ma vie actuelle est beaucoup plus immobile, ravi que je suis de rester planté dans les montagnes flamboyantes de l’automne, et ravi de dormir de longues nuits silencieuses. Je ne vais jouer au bonimenteur que de loin en loin.

Je me suis produit à Paris, en Irlande et à Lyon. La semaine prochaine, je suis attendu au festival littéraire de Vitry-sur-Seine. En janvier, deux dates sont prévues, une dans le Gard et une dans l’Isère. Ce n’est pas un agenda surchargé.

Alors pour épicer la chose, je propose parfois des à-côtés un peu olé olé. Dans la ville du Vigan, par exemple, le conservateur de la bibliothèque a d’abord proposé qu’on invite aussi mon frère, celui qui a dessiné les illustrations de mon livre sur les Travellers irlandais. Bonne idée, assurément, qui demande que l’on retrouve, et encadre, les dessins originaux de mon frère. J’ai alors demandé à d’autres artistes, des peintres locaux, s’ils voulaient participer à la fête et peindre des images tirées de mes photos de voyage en Irlande.

Une chose en entraînant une autre, voilà que nous parlons de musique : pourquoi ne pas faire suivre mon intervention d’un peu de musique irlandaise plus ou moins traditionnel ? Et voilà que, de villages en villages, dans les montagnes cévenoles, le bruit court que le 18 janvier 2013 à 18h00, on jouera du banjo et de la flûte, de la cornemuse et du bodhran, en buvant du whisky irlandais…

L’idée qui me suit depuis toujours, c’est de rendre le livre vivant et festif. Il y a déjà du silence et de la solitude quand on lit les livres, alors quand on en parle, il faut le faire avec passion et avec style. Quand on me demande si je veux être payé pour ces interventions, je dis non, dépensez plutôt l’argent dans le boire et le manger, il faut nourrir et abreuvez ces braves gens qui se déplacent pour entendre parler un conférencier précaire.

Reste que la belle maison qui abrite la médiathèque du Vigan, le Château d’Assas, va résonner de sacrées mélopées quand la sagesse précaire va l’investir de tout son poids.

C’est amusant d’imaginer toutes celles et tous ceux qui sont, à cette minute, concernés d’une manière ou d’une autre par mon intervention. Une peintre ici, un aquarelliste là, une comédienne de l’autre côté de la vallée (pour faire des lectures à haute voix), quatre ou cinq musiciens dispersés dans le pays viganais et l’Aigoual. Au moins, s’il n’y a pas beaucoup de public, on pourra compter sur les participants actifs et leurs proches.

Ce n’est pas ainsi qu’on fait des affaires, ma petite dame, mais c’est ainsi qu’on met des guirlandes sur les arbres qui ont perdu leurs feuilles.

Paysan musicien

Avec mes amis brésiliens, jouant des instruments de mon frère

Mon frère est hanté par la musique. Pas moi. Moi, je l’étais quand j’étais jeune, mais je m’en suis affranchi. Pour exemple, j’ai pris l’autre jour une pile de CD pour faire la route dans une bagnole de location ; des CD qui avaient beaucoup compté pour moi… Je n’ai pas pu en écouter un seul en entier. Ils m’emmerdaient tous au bout d’une petite demie-heure.

Mon grand frère, lui, a gardé son âme d’adolescent. Il est littéralement habité par la musique populaire.

L’autre soir, il a appris des danses traditionnelles et le lendemain, au terrain, il chantonnait en essayant de se rappeler les pas. Comme si c’était le plus urgent quand la maison en pierre n’a toujours pas de toit. Je m’étais changé, j’étais en tenue de travail, j’étais prêt, mais incapable de prendre des initiatives par incompétence. Et voilà mon chef de chantier, en contrebas, qui répète et répète encore des pas de valse à cinq temps ou de « Scottish inversé » (whatever that is).

La musique est ce qui importe le plus à mon frère. Son esprit est toujours rempli d’airs, d’accompagnement, de suite d’accords et d’harmonie. S’il pouvait, il ne vivrait que de cela. Il est toujours en train de siffler, qu’il pleuve ou qu’il vente. Même au plus fort des soucis, il a toujours des morceaux qui lui trottent entre les oreilles. Il siffle des lignes précises car il apprend des airs traditionnels et apprend à jouer des instruments historiques, tels que la cornemuse ou diverses flûtes.

Mon frère paysan en plein travail

Nous travaillons enfin sur les poutres en châtaignier, puis pendant que je passe une couche d’huile de lin sur l’une d’elle, j’entends « tap tap » dans la cabane. C’est mon frère qui a pris la guitare et qui se joue des airs appris récemment, en tapant du pied par terre, et en chantant des paroles occitanes à voix basse. C’est plus fort que lui, il ne peut s’empêcher de répondre à l’appel des chansons. La musique n’est pas un passe-temps qu’il pratique lors de son temps libre, mais c’est une passion hégémonique qui s’impose à tout moment. Pour mon frère, faire de la musique et travailler sur le chantier, ainsi que travailler pour un salaire, ce sont des tâches également nécessaires qu’il faut accomplir avec autant de sérieux. En ceci, il me fait penser aux Indiens d’Amérique décrits par Lévi-Strauss, pour qui la danse, le chant et la parure étaient des activités sacrées qui requéraient bien plus de temps, chaque jour, que la pitance, la politique ou l’éducation des enfants.

Quand il a assez joué de la guitare, la tête plein de lignes musicales incomplètes et de mystères rythmiques à percer, il retourne aux poutres qu’il soigne en sifflant. Il peut alors travailler sans pause jusqu’à la fin du jour, sans même rien avaler. C’est ainsi, tout est chez lui question de rythme ; mon frère est un paysan musicien.

Les Wwoofers de Tullyquilly

Bloqué quelques jours ou quelques semaines en Irlande du nord, je profite de cette plage d’oisiveté pour retourner à Tullyquilly, le cottage de mon ami D.

Depuis quelques années, il fait appel à des volontaires qui travaillent bénévolement en échange du lit et du couvert. Ce système s’appelle le « Wwoofing ». Les wwoofers sont généralement jeunes, issus de nombreux pays, et peuvent être de bons fermiers sans être des foudres de guerre.

Mon ami, lui, a la particularité de n’accueillir que des wwoofers de sexe féminin, et si possible de belles plantes. Il se plaint d’elles mais il aime s’entourer de ces jeunes gens. Il dit qu’elles ne pensent qu’à manger, se balader et surfer sur la toile, qu’elles ne prennent pas d’initiative. Mais il persévère, car peut-être espère-t-il tomber sur la fermière idéale qui restera dans son cottage.

En attendant, il enrage tranquillement.

Certaines Américaines ne voulaient rien faire d’autre que peindre des signes, sur de vieilles tuiles d’ardoise plates. Elles étaient de vraies truies qui ne se lavaient pas et ne ramassaient rien derrière elles.

Son cottage est ainsi plein de vie, et lui se confectionne un rôle de patriarche sympa et cyclothymique. Il leur fait à manger et s’occupe de ses volontaires comme ses propres gamins. J’ai fait des courses en sa compagnie : il remplit des caddies énormes en aimant les faire passer pour des morfales. Il les gâte.

Jusqu’à l’arrivée de deux anges germaniques. Originaires de la région d’Hambourg, ces deux blondes de 18 ans viennent découvrir le monde dans la propriété de mon ami américain. Elles ne savent pas encore faire grand chose mais le patriarche les adore. Il est touché par leur propreté, par leurs attentions, et par le fait que, le soir venu, elles « chantent pour lui ».

En réalité, elles ne chantent pas pour lui, elles chantent pour elles-mêmes, pour maîtriser l’espace autour d’elles par leur voix. Elles font tourner leur répertoire de cinq ou six chansons dans des mini-concerts où tous les visiteurs se blotissent, un verre à la main. Les auditeurs planent au-dessus de la journée passée, portés par les chants cristallins des ces grands enfants à peine sortis de l’enfance.

Bizarrement, elles ne chantent jamais en allemand. Elles se limitent aussi à des chansons très récentes que personne ne connaît, des trucs du top 50 d’aujourd’hui. Mon ami se dit qu’elles pourraient s’ouvrir un peu aux années 60 ou 70, que l’on puisse chanter avec elles.

Moi, au contraire, je leur conseille de se tourner vers le grand répertoire allemand. Quitte à nous enchanter de leurs voix angéliques, autant qu’elles adaptent à la guitare les Lieder de Schubert. Winterreise chanté par un duo de femmes, alors que l’on ne le goûte qu’avec des barytons un peu trop suaves, je dis que ce pourrait constituer un résultat probant du système « Wwoofing ».

Schubert à 3h00 du matin

Réveillé en pleine nuit par les voix flûtées de (ou ramenées à la maison par) mes colocataires, je feuillette ce blog, que j’ai un peu abandonné ces derniers temps, et j’écoute Voyage d’hiver de Schubert. J’écoute en sourdine pour ne pas déranger mes colocataires et leurs éventuelles captures de la soirée.

J’avais toujours voulu écouter cette série de chansons romantiques, le fameux cycle du Winterreise, écrit par Guillaume Muller au début du XIXe siècle, et mis en musique par Franz Schubert juste avant de mourir, en 1828.

Bon, eh bien, à 3h 33 du matin, je dois dire que je n’ai rien à dire sur Winterreise.

D’avoir entendu mes pas dans l’escalier et d’avoir senti ma lourde présence, mes colocataires ont abrégé leurs conversations houleuses (« It’s me or nothing« , clamait une voix tout à l’heure), et fait taire leurs amants. Ou peut-être est-ce la musique de Schubert qui a calmé tout le monde et envoyé sous les draps ceux et celles qui, au fond, n’attendaient peut-être que cela.

Ma colocataire brésilienne

Elle vient de sortir de chez moi, elle m’a versé un mois de loyer et l’argent pour les factures de gaz et d’électricité. Elle est venue sans apporter le moindre bagage et est repartie faire la fête avec ses amies espagnols. Une jolie Brésilienne métis, au visage rond mais au corps élancé, habillé de noir, bottes et fourrure. 

Elle a besoin d’une chambre uniquement pour  ses weekends, car elle travaille sur un bateau toute la semaine. Un bateau de luxe, dans lequel elle s’occupe du Spa. Des clients prennent ce bateau uniquement pour se faire masser par ma nouvelle colocataire.

Elle nous a annoncé tout de go qu’elle était en instance de divorce, mais son mari continue de la conduire, de la servir. C’est lui qui l’aidera à déménager ses affaires dans ma maison.

Jamais je n’aurai autant rencontré de Brésiliens que lors de mon séjour à Belfast. Est-ce le signe de l’émergence du Brésil sur la scène internationale ?

Outre ces questions d’argent, elle est venue pour me demander quelles étaient « les règles de la maison ». Les règles ? Je n’ai pas su que lui répondre. Ici, il n’y pas d’autres règles que celle de respecter le sommeil et la vie privée des autres. Même pour le ménage, regardons les choses en face : tout le monde fait ce qu’il veut et au bout du compte, grosso modo, c’est moi qui me tape un peu tout. J’espère qu’elle n’a pas été trop déçue.

Elle dit qu’elle aime beaucoup danser, en particulier la salsa, le jeudi soir à La Boca. C’est drôle, nous y étions nous-mêmes avant noël! On a dû s’y croiser. Elle chante aussi, des chansons brésiliennes accompagnée d’un compatriote guitariste. Je lui dis que les Français sont des grands admirateurs de Chico Buarque, surtout grâce à O que será que será  mais aussi – pour ceux de ma génération – pour la superbe chanson qui accompagnait une publicité sensuelle qui m’a beaucoup fait rêver : Essa moça tá diferente. Gamin, je me disais que c’était impensable que des filles soient si belles, et invraisemblable que des chansons soient si érotiques. Depuis, j’ai bien essayé d’apprendre la samba ou la bossa nova à la guitare, mais en pure perte.

Je lui dis que mon amie brésilienne, Alinne, m’a fait découvrir il y a quelques années une chanteuse qui, paraît-il, n’est pas si populaire que cela : Marisa Monte. Ma colocataire en chante volontiers. Elle est surprise que je la connaisse et m’avoue qu’une de ses chansons est en réalité sa préférée, la meilleure de celles qu’elle interprète avec son guitariste. Laisse-moi deviner! C’est une chanson très triste, qui parle d’une source d’eau que l’on peut boire à l’aube pour effacer ses douleurs. Oui, c’est plus ou moins ça, dit-elle dans un sourire africain. Je cherche le titre, ça parle de « désillusion » : Dança da solidão.

C’est aussi ma chanson américaine préférée, mais je ne suis pas une référence en la matière, alors je me tais.

Elle part rejoindre ses joyeux amis, mais avant, une cliente lui offre cent livres sterling pour un massage, et elle vient la chercher en voiture jusque dans mon quartier malfamé.

Perfection du piano

Clara Schumann, Scherzo n°2, op. 14

Depuis que des disques de musique classique tournent sur la platine de mon bureau collectif, ma concentration intellectuelle s’est améliorée. En particulier grâce au piano.

Cela fait longtemps que je suis très impressionné par cet instrument. Ce que l’on peut faire avec le piano, ce que les musiciens ont pu composer avec lui me fascinent. Ma fascination avait commencé quand une voisine du dessus, en Chine, mettait des disques de piano tous les matins. Elle devait avoir une sorte d’obsession, et elle a dû me la communiquer.

Parfois, dans mon bureau, quand j’y suis seul, je ne pense plus à rien, j’éteins les lumières et je pénètre le monde incroyablement varié, complexe, surhumain, des morceaux de Mozart, de Schubert, de Schumann. (Chopin, c’est moins mon truc, je l’avoue, et je partage ce sentiment avec une amie japonaise dont on dit qu’elle est une vraie pianiste mais qui a toujours refusé de jouer pour moi. Alors nous parlons musique dans les pubs, des pintes de bière à la main, et nous pensons de concert que Bach est préférable – et même, pardoxalement, plus libre pour l’interprète – que Chopin.) 

Parfois, je n’écoute plus, car je me lance dans des méditations historiques sur l’invention technologique que le piano représente. Je me dis qu’il a fallu des siècles de travail pour arriver à cette perfection absolue. Une fois qu’on a inventé le clavier, il restait encore beaucoup à faire.

D’abord, le son était fluté, avec les harmonium et les orgues, c’était beau mais dès qu’on jouait un peu vite, cela devenait confus. Bon, j’entends déjà les défenseurs de l’orgue, des mecs comme Ben, par exemple, qui vont venir protester, comme quoi c’est très exagéré de dire que c’est confus, etc. Alors disons que l’orgue n’est peut-être pas confus, mais que ce qu’il gagne en amplitude sonore, il le perd en précision.

Ensuite avec l’épinette, et le clavecin, le son était pincé, parce que les cordes étaient pincées. C’était beau, et en plus, on pouvait jouer diablement vite, ce que mes amis Forqueray et Couperin ont pris un malin plaisir à faire. Mais avec le clavecin, on pouvait appuyer aussi fort que l’on voulait, le son était à peu près égal, et il avait une longueur très médiocre.

Avec l’invention du pianoforte (pour jouer piano et pour jouer forte comme on veut), et ses cordes frappées par des marteaux en velour (là aussi « marteau » et « velour », quel oxymore délicat), alors on pouvait jouer rapidement comme avec le clavecin, et tenir de notes longuement, comme à l’orgue. On pouvait privilégier la clarté de la pensée des Lumières, ou au contraire s’enliser dans des langueurs monotones annonciatrices des dérives romantiques.

On dit avec raison que le piano est l’instrument romantique par excellence. On a tous en tête les nocturnes de Chopin, les envolées de Rachmaninov. Ce qu’il ne faut pas oublier, cependant, c’est que le piano fut inventé un siècle avant le romantisme, et que le XVIIIe siècle connaissait l’existence de gens tels que Mozart. Mettez cet instrument merveilleux entre les mains d’un génie comme Mozart, et laissez-le s’amuser avec ce jouet autant qu’il le veut. 

Il en est sorti, bien sûr, des choses très célèbres, ce troisième mouvement de la sonate n°11. Mais aussi des jeux brillants et philosophiques, comme les fameuses 12 Variations sur « Ah! Vous dirai-je Maman » …

En général, mes méditations ne me mènent nulle part et s’interrompent brutalement, car j’ai tout de même une thèse à finir.

 

Schumann chez les thésards

On sait combien la musique me pèse, surtout dans sa dimension discriminante de snobisme rock’n’roll.

Dans le bureau collectif des thésards, nous avons découvert dans un placard jamais ouvert une boîte mystérieuse. Nous l’avons posé sur un bureau et nous l’avons ouvert : c’était une platine de disques portative. 33 tours et 45 tours sont les bienvenus sur ce matériel hi-fi datant des années 70. Un coffret de disques russes l’accompagne, édité en URSS. Des disques de phonétique.

J’ai laissé la chose sur le bureau et suis allé dans un magasin de charité pour acheter des disques vinyles. Ils devaient coûter une livre sterling chacun, mais la vendeuse mes les fit au prix de cinq pour une livre. Je prix un disque de Schumann, un de Mozart, un de Berlioz, un de Borodine et un de musique traditionnelle irlandaise.

 

Mes amis thésards ont ri gentiment. Ils se sont un peu moqués du disque irlandais, et n’ont pas été outrageusement cruels avec la musique classique. Maintenant quand ils parlent d’organiser une party, ils m’interpellent pour me demander si je veux bien être DJ avec mes disques funky.

Cet après-midi, j’ai fini mon déjeuner avant tout le monde pour retourner au bureau et m’y retrouver seul. Je voulais écouter un peu de musique. Mes amis sont rentrés eux aussi, bien vite, et ont fait de gracieux commentaire en entendant le son du piano. L’une a même dit « So civilised » en entrant. Si elle savait la folie qui se cachait sous ce morceau, elle ne prononcerait pas ce mot-là. Une jolie blonde trouve que c’est très joli, « very nice », et je décide de laisser le disque poursuivre son cours, en espérant ne pas trop déranger mes camarades.

Celui qui tourne à cette minute, pendant que j’écris, c’est Schumann : la sonate pour pianoforte en fa majeur, op.11. Interprété par Malcolm Binns, il s’agit d’un beau disque de 1964, enregistré à Londres, aux éditions Saga, dont la pochette représente un paysage campagnard peint à l’encre, ou à la gouache. 

En ce moment précis, c’est le troisième mouvement, « Scherzo ed Intermezzo : Allegrissimo », tellement guilleret et rapide, et tellement mélancolique par alternance. On sent venir la fin de la sonate, les dernières reprises du thème sont plus fatiguées et un peu désordonnées.

Le Finale, « Allegro un poco maestoso », je l’écoute avec attention et ne peux plus travailler sur ma thèse. C’est le problème avec la musique, soit cela m’importune, soit cela me charme trop. Dans tous les cas, cela m’empêche de me concentrer sur autre chose.

Quand la sonate s’achève, quelques-uns applaudissent brièvement. Entre temps, plusieurs étudiants seront entrés dans le bureau, tous exprimant le même étonnement amusé. De la musique classique, à nos âges, quelle loufoquerie.

Crossroad

Les vieilles chansons américaines qui parlent de carrefours, de croisements, de routes que l’on prend ou pas, sont un des beaux apports de la culture américaine. Les voyageurs charrient avec eux un imaginaire sec, une poétique confuse et une éthique fatiguée qui se sont admirablement incarnés dans le cinéma, la chanson et la littérature.

Les voyageurs, dans ce cas, ne voyagent pas pour le plaisir. Ils travaillent, ils cherchent du travail, ils sont en mission, en déplacement, voire, pour certains, ils migrent.

Le voyage ne doit pas être limité au loisir plaisant et cultivé du poète qui va méditer sur des ruines, ou du philosophe qui admire de grands paysages intouchés. Comme loisir, le voyage n’est qu’une pratique récente. Depuis toujours, le voyage désigne l’activité d’être sur la route, la « voie », pour des motifs professionnels. D’ailleurs, l’anglais « travel » a la même origine que le français « travail ».

Cette jeune nation américaine, construite sur un territoire trop grand pour elle, a dû lancer dans la nature des milliers de « routiers » à cheval et à pied pour couvrir et s’approprier le pays. Les Américains ont fondé une mythologie du croisement des routes.

Symbolisant les choix que l’on fait dans la vie, le croisement renvoie aussi à la croix du Christ, donc au Diable. La légende du blues dit que c’est à un croisement que Robert Johnson a rencontré Satan, qu’il lui a vendu son âme en échange du don de la guitare et de la chanson qui fait frémir. Crossroad, lieu de tous les prodiges.

À leur vieille habitude, les Américains articulent leur propre mythologie à l’antiquité la plus prestigieuse. Quand ce n’est pas l’ancien testament, comme dans les romans de Melville et de Faulkner, c’est la mythologie grecque. À un croisement de deux routes, le roi Oedipe a rencontré un vieillard qui lui a manqué de respect, et c’est là qu’il a tué Laïos, son propre père. Croisement, lieu de tous les destins.

« You can run, you can run », chante le bluesman du delta. Tu peux courir tant que tu veux, tu n’échapperas pas à tes fées, qui t’attendent au détour du chemin.

Ce n’est donc pas un hasard si le poème le plus connu de Robert Frost s’intitule « The Road Not Taken ». Publié en 1916, il a marqué les consciences américaines et il est enseigné à l’école comme nous apprenons les fables de la Fontaine :

« Two roads diverged in a wood and I… / I took the one less traveled by ».

Deux routes divergeaient dans un bois et moi… / Moi j’ai pris celle qu’on emprunte le moins.

The Road Not Taken

Two roads diverged in a yellow wood,
And sorry I could not travel both
And be one traveler, long I stood
And looked down one as far as I could
To where it bent in the undergrowth;Then took the other, as just as fair,
And having perhaps the better claim,
Because it was grassy and wanted wear;
Though as for that the passing there
Had worn them really about the same,And both that morning equally lay
In leaves no step had trodden black.
Oh, I kept the first for another day!
Yet knowing how way leads on to way,
I doubted if I should ever come back.

I shall be telling this with a sigh
Somewhere ages and ages hence:
Two roads diverged in a wood, and I—
I took the one less traveled by,
And that has made all the difference.