Comment je suis devenu guide touristique de luxe à Birkat al Mouz, Oman

Un jour, une amie nous demanda si nous serions intéressés de faire visiter notre village et notre région à des touristes fortunés venus de France. A priori non, nous n’étions pas intéressés, mais nous avions tellement d’affection pour notre amie que nous avons dit… mmmmoui pourquoi pas.

Une amie de notre amie avait une agence de tourisme ultra spécialisée pour les plus riches d’entre nous. Enfin, pour les plus riches d’entre vous, parce qu’entre les lecteurs de La Précarité du sage et le sage précaire, un gouffre économique tisse sa toile, si l’on peut s’exprimer ainsi.

Je ne sais pas trop pour mon épouse, mais pour moi l’oasis de Birkat al Mouz était trop précieuse, trop belle, trop intime pour être partagée avec des groupes de touristes. Comment vous faire comprendre cela ? Mon oasis était ma découverte, mon trésor, mon invention. Ma fille, ma bataille. La plupart des gens qui vivaient en Oman ne le connaissaient pas à cette époque. Je l’ai fait découvrir à des amis de Mascate qui pensaient connaître le pays comme leur poche. Je l’ai même fait découvrir à des habitants de Nizwa et de la nouvelle ville de Birkat al Mouz. Il faut s’imaginer que c’était un joyaux complètement inconnu et que les guides touristiques (les livres du genre Guide Gallimard et Lonely Planet), en français, en anglais et en allemand, n’en disaient que quelques mots, pour indiquer que ce village était la porte d’entrée de la route menant à la montagne, et qu’il était possible d’y faire le plein pour les 4×4.

Or, les voyageurs les plus riches, que faut-il leur offrir ? Ils veulent de l’exceptionnel, du luxe et de la qualité supérieure, mais il veulent aussi de l’authentique, du local et de l’expérience enracinée. Nous pouvions leur offrir cela, non le luxe mais l’exceptionnel et le local. Nous pouvions les emmener dans les ruines les plus incroyables d’Arabie ; nous pouvions même les faire entrer dans des mosquées rares et sublimes. Nous pouvions leur faire vivre une expérience unique, dans les profondeurs de l’islam ibadite dont notre oasis et la vieille ville de Nizwa étaient le coeur vibrant. Nous pouvions le faire, mais cela leur coûterait la peau des fesses, alors mieux valait laisser tomber.

Notre amie nous mit finalement en contact avec son amie, car nous traînions des pieds devant cette proposition. Notre but était de refuser poliment et gentiment l’offre de cette agence de voyage. Je ne savais pas comment le lui dire : nous n’avons pas de temps libre pour le tourisme, et puis nous sommes très occupés, nous sommes des profs d’université, nous avons des livres et des articles à écrire, nous sommes suffisamment payés, nous n’avons pas besoin d’arrondir nos fins de mois. J’essayais aussi de lui faire comprendre que ma femme n’était pas Madame Tout-le-monde, qu’elle avait des compétences qui la rendaient hors compétition, hors normes, sans comparaison avec la meilleure des guides touristiques, qu’on ne pouvait pas s’attacher les services de ma femme avec quelques billets. De mon côté, on pouvait me corrompre assez facilement, mais j’étais un être trop laborieux, il me fallait des mois pour écrire un article de recherche, j’étais trop paresseux, trop jouisseur, trop désireux qu’on me foute la paix pendant les week-ends.

L’amie de notre amie ne désarmait pas, et c’est ce qui me désarma. Elle gardait le sourire et c’était désarmant. Elle disait qu’on n’avait pas à bosser le week-end, que nous pouvions poser nos conditions et qu’elle se débrouillerait avec ses richissimes clients pour faire entrer nos conditions dans ses emplois du temps compliqués.

Nous ne savions plus comment refuser. Ma femme me demanda de ne rien faire qui puisse déplaire ou froisser l’amie qui nous avait mis en contact. Je me lançai à l’eau, toute honte bue, avec mon dernier argument massue : « Le problème, vois-tu, est que tout ce que l’on pourrait offrir est trop cher pour une agence de voyage. J’ai honte de le dire, car ça me fait passer pour un vile capitaliste, et moi-même je n’accepterais jamais de payer autant pour ce genre d’expérience, donc je ne mes sens pas bien de te parler ainsi, mais voilà, nous ne pourrions pas passer de temps avec tes clients à moins de & »/?£@≠÷€}«¶¶{ de l’heure.

L’amie de notre amie ne se départit pas de son sourire et dit : « D’accord ».

D’accord pour & »/?£@≠÷€}«¶¶{ de l’heure ?

Dans ce cas-là, nous ne pouvions plus vraiment faire machine arrière. Nous devînmes à cette minute des guides touristiques pour Français, Belges, Suisses et Québécois fortunés.

Je pense que notre amie entrepreneuse avait l’idée suivante en tête : je vends cette prestation à perte pendant quelques mois, je vois si ça fonctionne et si les clients en ont pour leur argent, et en attendant je vois si je peux trouver du personnel moins cher et tout aussi compétent que ces deux-là pour atteindre à moyen terme à un équilibre dans lequel tout le monde pourra se retrouver.

Du moins, moi, si j’avais été elle, c’est ainsi que j’aurais réfléchi.

Cruising au soleil couchant, Seeb

Quand nous n’avons pas l’énergie d’aller nager dans la mer, parce qu’il fait trop chaud et que nous sommes de gros flemmards, Hajer et moi partons au hasard des rues, à pied ou en voiture.

Parfois, Hajer sort son téléphone et, possédée par je ne sais quel génie intérieur, elle filme ce qu’elle voit, surtout quand le soleil couchant se trouve dans notre ligne de mire. Ce sont de rares moments où l’on se dit que l’on pourrait faire des reportages de ouf, si nous nous y mettions.

Nous ne filmons pas la plupart des choses que nous voyons, encore moins les gens que nous rencontrons. Et pourtant Dieu sait qu’ils méritent d’être vus et entendus.

L’art de la promenade en voiture nous vient de la culture américaine, c’est pourquoi on utilise des mots anglais pour la décrire, le « cruising ». En Irlande, mes amis dublinois m’avaient introduit à ce passe-temps philosophique de rouler pour rouler. L’écrivain-philosophe Bruce Bégout a publié plusieurs livres de littérature géographique en Amérique dans lesquels il parle du « cruising« . Or, ici en Oman, les Indiens ont introduit un nouveau terme : « roaming« . On peut donc dire que mon épouse et moi roamions à Seeb. Ce n’est pas très heureux, comme expression.

Nous nous faisions systématiquement klaxonner car nous étions trop lents, trop contemplatifs. N’oublions pas qu’ici, en juin 2021, l’épidémie du COVID 19 est repartie à la hausse et que le gouvernement a instauré un nouveau couvre feu à 20h00. Nombreux sont les automobilistes qui voulaient rentrer chez eux avant l’heure fatidique et ne supportaient pas les touristes comme nous. Alors à partir de 19h00, le roaming sur la corniche n’est plus possible, pollué qu’il est par une armée de citoyens qui respectent la loi.

Un ballet automobile autour d’un arbre

Hier, à la nuit tombante, nous sommes allés voir le margousier le plus intéressant de Seeb. Il est seul sur une grand place vide, dont je ne sais pas si elle est un terrain vague ou un espace volontairement vide, pour faire respirer ledit margousier.

Les enfants jouent non loin, et le long des maisons, les femmes et les hommes prennent le frais relatif de la fin de journée, assis par terre sur des tapis où ils se servent du thé.

Cet arbre m’a plu au premier regard, quand je l’ai découvert lors de promenades hasardeuses. Nous venions de déménager à Seeb et je découvrais mon quartier à pied et en voiture, en me laissant porter dans les méandres des vieilles rues. Ce sont les arbres qui m’ont de suite intéressé. Ce sont les arbres qui m’ont parlé de l’histoire de ma ville.

Celui-là, par exemple, il me parut grand et majestueux. J’ai senti immédiatement qu’on le respectait, voire qu’on le vénérait, ou plutôt qu’on l’avait vénéré et qu’il était aujourd’hui à la retraite. Mais je crains qu’il souffre. Non de la sécheresse, car pour être aussi vieux il a dû plonger ses racines dans une terre riche, mais des maltraitances humaines. Des branches sont cassées autour de lui. Des clous lui ont été plantés dans l’écorce.

Souvent, mes joggings et mes promenades me mènent à lui et je ressens quelque chose près de lui. À l’aube, il m’arrive de grimper sur son tronc et de me reposer sur une branche. Qu’est-ce que je ressens exactement ? Je ne saurais le dire.

Malade du Covid 19, je me forçais à faire des promenades le soir et/ou le matin. Plusieurs fois, j’ai dépassé mes forces et mon énergie pour marcher jusqu’à ce margousier qui m’apaisait. Les femmes assises sur les tapis devant leur maison me regardaient. Je n’osais leur dire bonjour ni les regarder, pour ne pas les gêner. Je touchais l’arbre magnifique sans savoir pourquoi. Je n’allais pas jusqu’à l’étreindre mais j’y collais mon dos endolori. Dire que l’arbre me revigorait serait exagéré. Ce qui est vrai est que je suis attiré vers cet arbre, par cet arbre, que je vais le voir intentionnellement, et que je ne sais pas pourquoi.

Il est appréciable que les communautés humaines l’aient laissé là, au milieu de nulle part, depuis plus de cent ans. J’ai déjà dit combien cette essence d’arbre était précieuse et médicinale dans le sous-continent indien, nul doute que celui-ce en particulier jouait un rôle de pharmacie collective tandis que tous les autres, à Seeb, appartiennent clairement à une habitation privée.

Les pur-sang du Sultan sur ma plage

Les chevaux du Sultan font leur sortie quotidienne au coucher du soleil, Seeb.

À quelques kilomètres de Seeb où j’habite, à Mabaila, se trouvent les haras privés du Sultan d’Oman. Comme l’Oman est une monarchie absolue, les possessions privées du Sultan sont un peu la propriété de toute la nation, avec la spécificité que personne n’en a l’usufruit, excepté le Sultan.

Le sultan actuel, Haythem, on peine à le connaître, à savoir ses goûts, ses tendances, ses prédilections. Dieu sait que son grand prédécesseur aimait la musique, les chevaux, les palais et l’architecture. Du coup, Qabous avait installé ses haras somptueux au bord de la mer, dans la commune de Mabaila, où se trouve aussi l’un des grandioses palais royaux entouré de hauts murs.

Tous les matins à l’aube, et tous les soirs au coucher de soleil, les cavaliers de la garde royale font faire des exercices aux magnifiques chevaux de Sa Majesté. Souvent, hommes et femmes montent ces belles bêtes tous ensemble. De jeunes princesses avenantes suivent des formations équestres sous nos yeux de baigneurs rêveurs. Ces princesses arabes se savent regardées et savent adopter une mine hautaine sans tomber dans le dédain.

Les cavaliers sont assez généreux avec nous, le petit peuple. Ils nous rendent nos saluts, ils permettent aux enfants de caresser leur bête, ils prennent des poses pour que nous puissions faire de jolies photos.

Eux seuls avaient le droit de pratiquer la plage, avec les pêcheurs, lorsqu’elle était interdite à tous les baigneurs et les promeneurs, à l’époque des restrictions dues au COVID 19. La police veillait et nous exhortait à quitter même la corniche. Nous étions donc condamnés à marcher et courir dans les rues avoisinantes, ce qui m’a fait découvrir de nombreux arbres remarquables.

Et même là, dans les rues calmes de Seeb, aux vieilles maisons centenaires et aux gros arbres à Neem, on croisait encore les pur-sang arabes. Je dis « pur-sang » pour faire classe, en vérité je ne connais rien aux races de chevaux. Dans mon esprit, les cavaliers faisaient marcher les beaux coursiers du Sultan dans tous les territoires de la ville pour les y habituer en prévision des actions de maintien de l’ordre où l’on aura besoin de chevaux capables de garder leur sang-froid dans des contextes humains agités.

À moins que le seul objectif de ce merveilleux carrousel soit de divertir la jeunesse dorée du sultanat, dans une colonie de vacances à la dimension d’un pays.

La littérature en classe de FLE ? « C’est difficile ! »

Cela fait bientôt vingt ans que le sage précaire enseigne la littérature à des étudiants étrangers. Je n’en reviens pas moi-même. Ma vie a été si flottante que je n’imaginais pas pouvoir dire une phrase qui exprime une telle continuité.

Je n’ai pas enseigné la littérature tous les ans pendant vingt ans, il y a quand même des trous dans le gruyère, mais enfin, si je résume, voici les institutions qui m’ont payé pour cette activité, entre autres activités :

2001-2004 : Saint Patrick College, Dublin, Irlande.

2005-2006 : Université de Nankin, Chine.

2006-2008 : Université Fudan, Shanghai, Chine.

2011-2012 : Université Queen’s de Belfast, Royaume-Uni.

2015-2020 : Université de Nizwa, Sultanat d’Oman.

2021 – en cours : Université des études internationales de Jilin, Changchun, Chine.

Mon rôle pédagogique a beaucoup évolué dans ces diverses institutions. Parfois on me faisait confiance au point d’être en charge de construire le programme d’enseignement, de développer ce qu’on appelle le « curriculum », et à dans d’autres cas au contraire on me jugeait à peine capable d’animer un groupe de théâtre.

De même mon statut administratif a varié du tout ou tout. Dans certains cas, j’étais la cinquième roue du carrosse, dans d’autres j’étais carrément le chef du département.

Dans tous les cas, une chose ne change pas : enseigner la littérature française à des étudiants étrangers m’a mis en première ligne pour saisir ce que ressentent ces mêmes étudiants, leurs désirs, leurs peurs, leurs rejets ou leurs passions.

Or, comme la littérature est pour moi le plaisir des plaisirs, il m’a fallu des années pour ouvrir les yeux sur la réalité : les étudiants la trouvent « difficile ». Pour eux, pour la plupart d’entre eux, étudier des romans est un véritable calvaire.

Ici le sage précaire pourrait se faire mousser. Il le pourrait. Il pourrait rappeler qu’il a reçu des compliments qui lui disaient en substance : « Avant je trouvais les cours de littérature difficiles et ennuyeux mais avec vous j’ai compris que ça pouvait être amusant et intéressant. » L’un des compliments les plus beaux fut envoyé par une Chinoise : « pour la première fois j’ai réalisé qu’un poème de langue française pouvait être aussi beau qu’un poème chinois. » Et puis il y a celles qui me trouvaient beau et qui voulaient partager mon lit… non, ça c’était dans mon rêve seulement.

Je pourrais me vanter, donc, mais ce n’est pas mon genre.

Ce que je voudrais dire, ici, c’est qu’il y a un impensé dans l’enseignement des lettres dans le domaine du FLE (français langue étrangère). Comme c’est impensé, c’est désordonné et confus, c’est un embrouillamini que je vais tenter de dénouer. Cet angle mort concerne notamment le fait que la majorité des étudiants et des professeurs n’aiment pas la littérature alors même que nous, nous l’adorons. C’est cette distance entre des gens comme moi qui viennent avec leur amour de la lecture et des gens comme mes étudiants, que je voudrais essayer de comprendre.

La lecture est tellement consubstantielle à ma vie quotidienne que je ne pouvais pas saisir l’effroi qu’elle inspirait chez certains. Le livre est à mes yeux une créature si agréable, si chaleureuse, si amicale qu’il me fallut des années de patience pour accepter l’idée qu’il est un objet inerte pour beaucoup, voire une arme contondante, un poing fermé qui blesse. Pour de nombreuses personnes, le livre est une chose hostile.

Il y a un grand décalage entre ce que nous croyons faire en tant que passionnés de littérature, d’idées, de philosophie et d’art, et ce que nous faisons réellement au yeux des étudiants. De plus, il me semble qu’une forme d’hostilité envers les lettres est en train de croître au sein des formations d’enseignants elles-mêmes.

Alors puisque l’université se rapproche de l’entreprise, puisque le monde de l’éducation adopte les valeurs et les méthodes du management, le sage précaire parle comme un manager : il faut conduire un audit de la situation des lettres en contexte de langues étrangères, basé sur un benchmarking sans concession, pour élaborer dans un second temps un action plan qui rende l’enseignement de la littérature plus efficace.

Ou alors, solution alternative, on peut s’en foutre et gratter sa guitare en chantant du Brassens.

Mes premiers pas incertains en tant que vice-doyen

Dès que j’ai investi mon vaste bureau, meublé de canapés et de fauteuils, d’une table ronde de réunion et d’étagères tapissant le mur, une gentille Omanaise est entrée pour poser sur mon bureau un épais livret qui comprenait les milliers de références correspondant à des documents qu’il fallait produire pour l’accréditation de l’université.

Alors écoutez bien parce que ce n’est facile au début, et une forte charge de travail vous attend Dr. Guillaume. C’est pourquoi nous sommes tous contents que votre poste soit enfin occupé par quelqu’un (somebody).

Enfin ! mes talents sont reconnus au point d’être devenu « quelqu’un ». La jeune femme, souriante dans son abaya noire, se lance dans une explication de ce que seront mes responsabilités pour une tâche qui n’est même pas répertoriée dans le descriptif de mon poste. Il s’agit d’un fardeau surérogatoire qui ne sera pas pris en compte dans mon évaluation de travail. En revanche, si elle est surérogatoire, cette tâche n’en est pas moins obligatoire, essentielle et surtout urgente pour la faculté. Je dois m’y mettre dès aujourd’hui car un retard considérable a été pris et l’accréditation de l’université ne peut plus attendre. L’accréditation est le processus qui certifie à la nation que nous sommes une université officielle. Si nous échouons à convaincre l’organisation de contrôle que nous méritons l’accréditation, les diplômes délivrés depuis vingt ans ne vaudront plus rien et nous devrons fermer boutique. L’université de Nizwa court après cette accréditation depuis 2002, s’est fait recaler plusieurs fois et se fait peur en disant à tous que nous sommes sur la route de la dernière chance.

La jeune Omanaise, dont je n’ai pas saisi clairement pour qui elle travaille, m’explique alors du mieux qu’elle peut, c’est-à-dire du mieux qu’elle même comprend de quoi il retourne :

Dans l’université, il y a neuf standards, et dans ces standards, il y a des critères. Dans chaque critère, il y a des listes de matériaux de support numérotés. Vous êtes en charge des standards 3 et 4, donc ça vous fait 23 critères à traiter entièrement, et vous voyez, toutes ces lignes de références, eh bien c’est à vous de les trouver ou de les produire. Il y a des documents en arabe, évidemment, en particulier ceux qui proviennent du département d’arabe et d’éducation. Bon vous parlez un peu arabe, vous devriez comprendre grosso modo, sinon vous vous ferez traduire les documents par votre épouse, et puis au pire il y a Google Translate. Mais la plupart du matériau que vous aurez à vérifier, produire et valider sera en anglais, ne vous inquiétez pas.

Je ne m’inquiétais pas le moins du monde, j’avais juste envie de m’enfuir en courant, ou de mourir.

Je demande : « Mais les standards, je me dois de les améliorer ? »

Absolument pas. Vous ne touchez pas aux standards vous m’entendez ? Non mais rassurez-vous, ce que vous devez surtout faire, c’est appeler les chefs de département pour leur mettre la pression, jusqu’à ce qu’ils nous fournissent les documents nécessaires.

Le mot est lâché. La « pression » est l’alpha et l’oméga de la gestion des ressources humaines dans cette université. Je me rendrai vite compte qu’exercer la pression sur ses subordonnés est la principale méthode employée depuis le chancelier jusqu’aux chefs de section. Avant de rejoindre l’équipe de direction de la faculté, je ne savais pas pourquoi certaines personnes criaient en réunion et lançaient des anathèmes. J’imaginais que c’était une question culturelle ou je subodorais des problèmes personnels entre les interlocuteurs. Dorénavant j’allais comprendre que la brutalité venait d’en haut, et qu’elle se répétait d’étage en étage dans toute la hiérarchie, avec le même ton de voix et le même mépris pour les subordonnés, tous plus ou moins accusés de tirer au flanc.

Dans le même temps et dès ma première semaine, une autre tâche massive m’échut : rédiger le bilan d’activité générale de la faculté pour l’année académique écoulée. Nous étions en octobre et personne n’avait fait ce bilan, ils attendaient tous que je sois nommé pour me confier cette responsabilité délicate. Les hautes sphères de l’université attendaient ce bilan annuel et en avaient besoin pour rédiger le bilan global de l’université. Et ce qu’ils attendaient, en fait, n’était rien moins qu’un livre de 150 pages bourré d’informations chiffrées pleines de graphiques, harmonisant les données des cinq départements et comparant les chiffres avec les cinq années précédentes. Tout cela devait être accompagné d’analyses textuelles qui expliquaient les raison des performances en demie-teinte, mettaient en lumière les bons résultats et exposaient les plans d’action visant à l’amélioration de la situation. Quand je me rendais au bureau de collègues pour demander des conseils, tout le monde haussait les épaules :

Oh, ce n’est pas sorcier, tu n’as qu’à reprendre les chiffres des années précédentes et les actualiser dans des tableaux Excell. Il suffit d’obtenir des chiffres de ceci et cela et de les traiter avec les instruments classiques de l’analyse statistique. Tout ce qu’on te demande, c’est d’être rapide et exhaustif, c’est tout. Et puis, bon, il faut que tout soit bien propre et bien expliqué, mais ça, pour toi, ça ne présentera pas de difficulté majeure.

Là encore, une tâche qui n’avait aucun rapport avec mon poste de vice-doyen à la recherche. Je regardais les anciens bilans d’activité : il n’y en avait pas pour l’année précédente, et pour cause, je me souvins qu’ils avaient en effet remercié la femme qui s’en était occupée plusieurs années d’affilée. Certainement une brillante décision managériale de se défaire de la seule personne capable d’élaborer ce rapport complexe et fouillé. Elle avait commis l’erreur impitoyable d’exprimer un désaccord avec la hiérarchie. Les bilans d’activité passés que je pouvais lire émanaient du service qui s’occupait de la « démarche qualité » (Quality assurance), terme qui m’avait toujours paru mystérieux. Comme par enchantement, cette année, pour la première fois, on allait demander à ce nouveau vice-doyen, et pas un autre, d’accomplir au plus vite ce travail que personne ne voulait faire. Personne ne savait le faire non plus, mais tout le monde s’employait à le déprécier et le banaliser.

C’est cela être vice-doyen ? disais-je à mon épouse. C’est complètement pourri comme position ! Hajer m’apporta beaucoup de réconfort et m’aida énormément en réalisant pour moi un certain nombre de graphiques qui me permettraient, au moins, de présenter quelque chose à brève échéance à la hiérarchie. Nous pensions, peut-être à tort, que le plus important était de montrer de la bonne volonté et d’obtenir des résultats, de faire en sorte que les choses avancent. Avec le recul, je me dis que nous nous trompions probablement. Ce que j’aurais dû faire, en réalité, pour être aligné avec l’ensemble de mon administration, c’était déléguer ces tâches urgentes à quelqu’un d’autre et mettre la pression sur ce subordonné pour qu’il soit rapide et exhaustif à ma place.

Commettant l’erreur de croire que je devais travailler au lieu de faire travailler les autres, je courais dans les couloirs avec des dossiers et des papiers qui voletaient. Parfois, je me bornais à marcher à vive allure les bras chargés de dossiers sans aucune raison, pour me donner une contenance, pour faire quelque chose de corps qui ne m’appartenait plus.

Comment je suis devenu vice-doyen de la faculté

Au départ, je n’avais rien demandé, rien. J’étais juste un petit enseignant chercheur qui se satisfaisait de travailler avec ses étudiants et de faire des recherches sur la littérature de voyage. J’avais trouvé mon point d’équilibre dans une carrière précaire.

Un jour, dans le bureau que je partageais avec un collègue, je reçois un coup de fil d’une secrétaire qui me dit que le doyen nouvellement nommé à la tête de la faculté veut me voir. « Qu’est-ce que j’ai fait comme connerie encore ? » Ce fut ma réaction, comme à chaque fois qu’un supérieur hiérarchique me convoque.

Dans le bureau du doyen, je vois un homme de petite taille au regard très pétillant d’intelligence et à la coupe de cheveux de ceux qui passent une mèche sur leur crâne dégarni. Moustachu, le doyen me serre la main doucement, à l’arabe, d’une main baguée qui ne manque pas de raffinement. Il s’excuse de m’avoir dérangé et se justifie en disant qu’il voulait rencontrer le personnel enseignant pour se faire une idée de ce qui se passait dans ce college.

Il me dit qu’il a entendu parler de moi du fait de la parution d’un livre aux éditions de l’Université Paris-Sorbonne. C’est vrai, dis-je, je peux vous en offrir un exemplaire… Non cela ne l’intéresse pas car il ne lit pas le français. En revanche il me pose des questions pour en savoir davantage sur mes recherches. Je suis enchanté de cette conversation car depuis deux ans que je travaille à l’université de Nizwa, personne n’avait vraiment pris la recherche au sérieux au sein du département des langues étrangères. Lui-même se situait, dans l’organigramme, bien au-dessus de mon département : la faculté qu’il dirige comprend cinq départements de sciences et de lettres parmi lesquels celui des langues. Le College of Arts and Sciences est de loin la plus grosse faculté de l’institution, et pour ainsi dire une université dans l’université.

J’étais donc flatté que le doyen s’intéresse à moi et ne savais pas qu’il était en fait à la recherche de la bonne personne pour occuper le poste vacant de vice-doyen à la recherche et aux études supérieures. En ce qui me concerne, je n’avais aucune idée de ce qui se passait au-delà des unités qui m’étaient les plus proches : sections de langues et département des langues étrangères. Si on m’avait demandé de diriger une unité à ce niveau de compétence, j’aurais su à peu près que faire et je serais parti avec des idées relativement assurées pour améliorer la situation. Par contre, les unités de direction supérieure m’étaient inconnues et le monde des doyens, des chanceliers et vice-chanceliers m’étaient tout aussi mystérieux que le sont les conclaves de l’église orthodoxe. Or, pour revenir à ma conversation avec le doyen, je lui confiais que, à mon avis, l’élaboration du savoir, les publications et les conférences n’étaient pas une priorité dans certains départements.

En réalité, les choses étaient pires que cela : j’avais essayé de créer avec quelques autres une ambiance de recherche en organisant des journées d’études, en participant à des colloques internationaux et en proposant des ateliers de formation mais cela m’avait valu des inimitiés. Certaines personnes s’étaient senties menacées dans leur confort et leurs privilèges et ne voulaient surtout pas que la recherche apparaisse comme un devoir. Cela devait rester quelque chose de facultatif, bienvenu certes, mais cantonné à une position subalterne et quasiment décorative. J’avais donc été remisé dans une sorte de placard symbolique. Le nouveau doyen semblait avoir envie de m’en sortir. Il se proposait de m’aider.

Quand je sortis de son bureau, je croisai un de mes rares collègues qui publiaient des articles dans des revues universitaires. Il avait rendez-vous lui aussi avec le doyen, et lui non plus ne savait pas ce qu’il avait fait comme connerie.

Le lendemain, tous les membres de l’université recevaient un courriel du chancelier avec une pièce-jointe écrite en arabe. C’était une résolution officielle qui me nommait vice-doyen chargé de la recherche et des études supérieures (Assistant Dean for Graduate Studies and Research) pour le compte de la faculté des lettres et des sciences (College of Arts and Sciences). Ma femme poussa un cri de joie car elle était la seule personne qui me voyait à ce poste depuis des mois. Elle m’avait déjà dit, en passant devant le bureau vide du vice-doyen, que ce bureau devrait m’échoir à moi et à personne d’autre. De mon côté je ne me souviens pas de ce que je ressentis mais je sais ce que j’ai pensé, rationnellement : c’est une erreur de casting.

Immédiatement, des personnes que je connaissais de loin venaient me féliciter et me dire que c’était un peu grâce à eux que l’on devait cette nomination. L’un d’eux me prit à part : maintenant fais attention à toi dit-il. Les envieux et les jaloux vont très vite se manifester et beaucoup de gens vont essayer de te faite échouer. Fais ton travail tranquillement, ne t’inquiète pas si ça tangue un peu, parce que ça va tanguer.

Du margousier

Le plus bel arbre de Sib, près de Mascate, sultanat d’Oman, 2020.

Pendant longtemps je les aimais, ces arbres de Mascate et de Sib, sans les distinguer, sans connaître leur nom ni rien de leurs propriétés. 

J’ai fini par comprendre que cet arbre était le margousier. Dans le même temps, j’appris que le margousier venait d’Inde et qu’il était exploité de nombreuses façons dans la médecine ayurvédique. Des feuilles dont on fait des cataplasmes, aux racines dont on fait des décoctions, en passant par les fruits dont ont presse « l’huile de Neem », tout est bon dans le margousier. 

Il ne m’en fallut pas davantage pour échafauder la théorie suivante : le margousier est importé des Indes comme tant d’autres produits depuis des millénaires, les épices, le riz, les travailleurs, les textiles. 

La classe aristocratique d’Oman a certainement des médecins et des devins indiens qui les aident à soigner ses maux (c’est toujours la théorie que je continue d’échafauder.) Ces savants ayurvédiques ont recommandé que l’on plante des margousiers et d’autres arbres bénéfiques. 

Au XIXe siècle, les Britanniques, qui dirigeaient le pays sans le dire ouvertement, ont rationalisé certains échanges entre l’Oman et « leurs » Indes. Je pense que ce sont les Britanniques qui, dès qu’ils ont obtenu que la capitale ne soit plus à Zanzibar mais à Mascate, ont fait planter des arbres majestueux pour créer des allées d’ombre fraîche.

Ce que je voudrais faire comprendre, c’est l’éloquence muette de ces vieux arbres. Ils sont les derniers et seuls témoins des siècles passés, et aucun livre d’histoire ne parle d’eux. Les chercheurs en sciences sociales étudient l’économie, la politique, les langues étrangères, mais ne voient pas toujours que les arbres centenaires sont des archives parlantes.

Quel âge ont mes margousiers qui dépassent des vieilles maisons et qui souvent se trouvent à l’entrée des maisons ?  À mon avis, on les a plantés là pour plusieurs raisons : leur ombre permet de prendre le thé dehors, leur propriété chimique chasse les moustiques, 

Margousier à l’entrée d’une maison, Sib, Oman.

leur feuillage habille l’architecture, leur présence souvent dédoublée éloigne les mauvais esprits et les djinns indiscrets, et aujourd’hui leur large frondaison protège les véhicules du soleil.

Qu’on ne me dise plus à propos d’un quartier ou d’un village : « Il n’y a rien là-bas », ni : « Il n’y a rien à y faire ». Du moment qu’il y a de beaux arbres, nul besoin de cafés, de musées, de boutiques ni de théâtre. Le spectacle est assuré par ces vieux acteurs dont le mouvement est simplement ralenti à l’extrême.

Le musée des sciences, GUTech Mascate

Carte du monde d’Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154.

Quelle émotion de voir la grande carte du monde écrite en arabe, commandée par le roi normand Roger II de Sicile au XIIe siècle. Cela fait des années que j’utilise cette carte, ou des segments de cette carte, dans mes conférences et mes cours. Ici, au musée des sciences de l’université allemande de Mascate, une grande table présente un fac-similé de la mappe-monde créée par le géographe Al Idrissi. Émotion due notamment au fait qu’elle était si grande : je me l’étais confusément représentée comme un poster que l’on punaise sur un mur de chambre d’adolescent. En réalité elle mesure plusieurs mètres de long. Ses couleurs rehaussent l’intérêt que le voyageur lui porte : les mers et océans sont bleus, les fleuves rouges, les montagnes ocres.

Le bâtiment du musée, sur le campus de l’université allemande de Mascate

Et comme le montrent les pliures visibles sur cette image, la carte était contenue dans un livre. Au Moyen-âge, on ne dépliait pas cette carte, on la lisait région par région, agrémentée d’un texte d’Al Idrissi qui expliquait la géographie du monde à la manière d’un guide du routard, basé sur des informations récoltés auprès des voyageurs qui faisaient escale en Sicile. Roger II, roi d’origine normande (il est né près de Coutance, de la Maison de Hauteville), a voulu cette Géographie en langue arabe car au XIIe siècle c’était la langue de science et de culture la plus raffinée, la plus solide. Nul doute qu’à la cour de Roger, à Palerme, on parlait l’ancien français, l’arabe et d’autres dialectes méditerranéens.

Qu’on me laisse rêver sur la Sicile arabophone de mon compatriote Roger. En tant que Thouroude, je me sens toujours affilié à ces anciens Normands qui – tel Jean de Courcy à Belfast – sont partis de chez eux à l’aventure pour fonder des colonies aux quatre coins du monde connu. Mais je m’égare. Retour à Mascate, dans la toute jeune German University of Technology (GUTech).

L’animatrice qui m’a accompagné vers la sortie m’a dit que j’étais le « troisième visiteur » depuis l’ouverture du musée. Je ne suis pas sûr de cette information qui, de toute façon, n’a aucune importance. Toujours est-il que le jour où j’ai effectué cette visite au History of Sciences Centre, j’étais bien le seul. Deux jeunes femmes se sont relayées pour me faire visiter les huit sections du musée. C’est peu de le dire, on se sent bien pris en main dans ce musée. Une femme vous accueille en haut de l’escalier central pour dire ce que vous allez voir, une autre vous parle de mathématique, et la première vous reprend pour vous parler des étoiles. Que demander de mieux ?

Il y avait des disciplines que je connaissais : géométrie, algèbre, géographie, astronomie, optique. Et d’autres que je serais plus en peine de décrire, d’expliquer et même de nommer : la construction navale ? La manière dont les Omanais ont construit leurs bateaux. La cinétique ? Des trucs concernant le mouvement d’autres trucs. La statique ? Des trucs qui ne bougent pas mais qui sont mesurés et qui font bouger d’autres trucs à leur tour.

Dieu que j’aime les musées. Le sultanat d’Oman en compte trop peu, j’ose le dire. Quand on voit le nombre de boutiques qui ferment dans les Malls trop nombreux, on se dit que les Omanais aspirent à autre chose qu’au lèche-vitrine. Qu’on leur offre des lieux de promenade culturelle.

Bravo à GUTech pour cette belle réalisation dont j’espère qu’ils retireront tout le prestige qu’ils méritent. Et que cela inspire les autres universités du pays !

Je vis dans un pays où sévit la charia

Depuis cinq ans que je vis au Sultanat d’Oman, je n’ai jamais vu une main coupée à cause d’un vol. Aucune flagellation n’a été constatée ni aucune lapidation.

D’ailleurs, tous les musulmans à qui j’ai parlé de ce sujet m’ont dit que la lapidation, courante chez les Hébreux de la bible, avait été abolie par l’islam. Ah oui, disais-je, plus malin que tout le monde, et en Arabie saoudite, les lapidations sont le fait d’Hébreux ? Les Omanais me répondaient que l’Arabie saoudite était sous l’emprise religieuse d’une secte apparue il y a trois cents ans et qui constituait une hérésie de la branche sunnite. Dans cette hérésie salafiste, des actes impies étaient recommandés.

L’Oman, donc, qui n’est ni sunnite ni chiite, applique la charia. Il y a des tribunaux avec des avocats et des juges, il y a des prisons. La charia règne et pourtant les juifs, les chrétiens et les nombreux hindouistes y sont bien traités. Ils bénéficient tous de lieux de culte parfaitement tenus.

La charia est le seul code pénal du sultanat d’Oman et pourtant les gens peuvent acheter de l’alcool dans des boutiques spécialisées, ils peuvent consommer de l’alcool dans les hôtels internationaux, les cigarettes sont en vente libre, les couples illégitimes (je veux dire : non mariés) dorment à l’hôtel sans qu’on leur demande leur contrat de mariage.

La loi islamique est observée et pourtant les femmes ne se voilent les cheveux que si elles le désirent. Celles qui veulent se baigner en bikini ont des plages où elles peuvent le faire. La musique y est élevée au rang d’art national, avec des orchestres subventionnés par l’Etat et un opéra qui accueille des productions du monde entier.

Il faudrait faire une étude en France. Demander à un panel de Français ce qui leur vient en tête quand ils entendent le mot « charia ». À mon avis, se bousculeraient des images de violence, de milices de la morale patrouillant dans les rues pour interdire l’alcool, la musique et la joie de vivre. Des hommes barbus antipathiques et des femmes cachées aux regards du monde. Un monde invivable. Or, tous les voyageurs qui viennent en Oman repartent enchantés de ce beau pays où les gens ont plutôt l’air heureux.

Mais au fait, que veut dire le mot « charia » en arabe ? Selon l’islamologue Jacquelin Chabbi, il apparaît une seule fois dans le Coran quand Dieu dit au prophète : tu t’étais perdu et je t’ai mis sur la bonne voie. La charia, cela veut dire simplement la meilleure piste pour atteindre une oasis, par extension cela signifie le plus sûr chemin vers la sagesse. Le chemin le plus court pour se rapprocher de Dieu.