Voeux du maire

Début 2014, je me suis fait une joie d’assister aux vœux du maire de Villefontaine. La salle du théâtre de la municipalité était presque pleine, en majorité composée de seniors.

Le maire promet qu’en cette année électorale, il ne parlera pas de l’avenir, car cela doit faire partie de la campagne électorale, et il dresse un bilan sombre de l’année écoulée. Des usines ont fermé, et « l’international » a connu des guerres et des catastrophes naturelles. Heureusement, le département de l’Isère a plutôt bien tenu le coup, en termes de chômage, et a traversé la crise sans connaître trop de dégâts.

Vibrant hommage à une personnalité disparue. Edouard Méjean fut très actif dans le club de football et à l’association de la Cave littéraire. Il était aussi poète, et est salué comme tel par le maire, qui n’hésite pas à le qualifier de « génie de la poésie locale ».

On applaudit les quatre cents employés municipaux, et principalement Bernadette, qui les dirige.

Si la salle est pleine de vieux, il n’en reste pas moins que Villefontaine attire plus de jeunes que les autres villes. Beaucoup d’écoles doivent ouvrir. Petit point sur le débat des rythmes scolaires. Le maire ne se prononce pas, il laisse les associations débattre.

Panorama sur les équipements de la ville et les projets en cours, présentation de l’équipe d’adjoints au maire. Les projets concernent les « massifs floraux », le nouveau Casino, qui accueillera trois étages de logements au-dessus du supermarché, et le nouveau cimetière, car qui dit ville nouvelle, dit accroissement de population et morts en surnombre. Mourir ici est la plus belle preuve d’attachement à ce territoire.

Sur la même page du Powerpoint, on lit « Budget sain » et « Nouveau cimetière ».

Il y a enfin ce fameux « village de marques » qui verra le jour dans quelques années. « The Village » comme il est écrit dans le film d’animation. 80 boutiques haut de gamme viendront vendre des fringues de luxe dans cette ville populaire. 650 emplois directs pour la commune, avance le maire.

Il termine ses vœux en nous souhaitant un « loto gagnant ».

Après le discours du maire, on décerne quelques médailles et récompenses. Spéciale dédicace à la jeune Myriam Hanni, qui est passée à la télé. Elle ne fut pas sélectionnée par les jurés de Nouvelle Star, mais a été admirée par la France entière malgré tout. Myriam, qui confesse avoir toujours vécu à Villefontaine, nous chantera une chanson tout à l’heure, dans la salle Balavoine, où nous attend le verre de l’amitié et « quelques tranches ».

La sagesse précaire parie sur François Hollande

Une vieille amie a fait son coming out : elle est de droite. Elle ne se limite pas à voter pour l’UMP. Elle milite, distribue des tracts, elle apprécie activement Nicolas Sarkozy, elle s’engage dans la campagne municipale de son parti, elle exprime un dégoût sans fond dès qu’elle évoque un socialiste. Sur les réseaux sociaux, elle étale une haine intacte vis-à-vis de François Hollande.

J’ai passé avec elle plusieurs soirées délicieuses. Elle cuisine admirablement et, quand elle vous invite, elle met toujours les petits plats dans les grands. Nous parlons politique. Elle n’imagine pas une seconde que François Hollande puisse être réélu en 2017. Elle est même certaine qu’il ne sera pas présent au second tour des élections présidentielles.

Nous en venons à faire un pari. C’est moi qui lance le pari : je t’invite chez Bocuse si Hollande ne passe pas le premier tour. Elle relève le pari. Elle m’invite chez Bocuse si Hollande se retrouve au deuxième tour.

C’est un pari onéreux, car la personne qui perdra devra débourser 500 euros. Mais c’est un pari gagnant-gagnant, car dans tous les cas, mon amie de droite et moi nous ferons une  bouffe mémorable.

La Guerre des Yourtes

Intérieur de la yourte d’Eric et Magali, Favières, novembre 2012

Je bois un café avec Magali, une de mes voisines dans la haute vallée.

Après des études d’ethnologie, des voyages et des jobs variés dans l’éducation, Magali travaille dans la yourte.  Avec Eric, son compagnon, ils confectionnent des yourtes de toute beauté. J’ai dormi dans celle qu’ils avaient érigée sur leur terrain de Favières, le vendredi 23 novembre 2012. Magali m’encourage de venir leur rendre visite dans leur atelier, au Vigan, pour voir comment la construction se passe.

Avant de s’installer dans les Cévennes, elle vivait dans un village de yourtes dans le Limousin, et ce village n’a pas cessé, jusqu’aujourd’hui, de défrayer la chronique, avec des autorités qui l’interdisent et des mouvements de soutien venus de l’Europe entière. Sous le titre de La Guerre des yourtes, le reporter Frédéric Potet raconte aujourd’hui ce conflit entre le maire du village de 350 habitants et cette nouvelle communauté de Français cherchant un mode de vie « autonome ».

La lecture de cet article donne un étonnant sentiment de ressassement. On croirait entendre la même histoire dans tous les départements de la moitié sud de la France, et sans doute est-ce un phénomène présent dans tout l’Occident. Un retour à la terre massif et disséminé, par petits groupes et par familles, contre une administration et un plan d’occupation des sols qui n’a pas les cartes pour prendre en considération ces milliers de néo-ruraux.

Yourte d’Eric et Magali, Favière, novembre 2012

Magali m’apprend que Cécile Duflot, la ministre du logement, prépare une loi qui réprimera toujours plus les habitats précaires comme les yourtes et les cabanes. Des mouvements de protestations se préparent et remuent déjà.

Nous assistons peut-être à une opposition assez profonde et massive, entre un quart-monde toujours plus nombreux et nomade, et un appareil d’Etat cherchant à contrôler et à sédentariser les populations. Plutôt que de comprendre que ces alterpaysans proposent des solutions à une Europe minée par le chômage et le déclassement, nos gouvernements ne semblent pas aptes à faire autre chose qu’à protéger des règlements que personne ne comprend plus.

Cérémonie du 8 mai 1945

Je passe prendre Véro et nous nous rendons au monument aux morts du village, en retard.

Une petite vingtaine d’habitants se pressent hors de la pelouse du square. La population est très majoritairement composée de personnes âgées. La moyenne d’âge du groupe atteint facilement les 70 printemps.

Le maire, au contraire, est un trentenaire qui a fait l’effort de mettre une veste, mais dont la chemise blanche n’est pas rentrée dans le pantalon. C’est un Fesquet. Dans la famille, on est maire de père en fils depuis la révolution française. Sa légitimité ne souffre donc d’aucune contestation. Il est promis à une longue vie d’administrateur. Il dirige la cérémonie avec une forme d’indifférence digne. Aucun effet de manche, aucune émotion ni aucun lyrisme. Il fait le job avec respect et componction.

Après une minute de recueillement pour rendre hommage aux natifs du village morts pour la France, le maire propose de chanter « notre hymne national », et ce fut la plus douce Marseillaise qui se fît jamais entendre. Un beau mélange de voix chevrotantes, féminines et masculines, sans aucun accompagnement musical. Mon ami Vidal, le fameux choriste de l’église, chantait bien plus fort que nous, mais l’ensemble était d’une beauté poignante. Une Marseillaise tendre et désarmée, une Marseillaise de grands-parents confiants dans l’avenir et pas martiale pour un sou.

Après ce moment d’émotion contenue, le maire annonce qu’une cérémonie est prévue au col du Prat, dans l’après-midi, en mémoire de la résistance, puis il nous remercie de notre présence et nous invite à boire le « verre de l’amitié ».

Lentement, nous nous acheminons vers la table, dressée sur la place du village. Je prends un whisky, Véro un pastis.

Je suis content d’être avec Véro car l’apparence sociale du couple est un atout indéniable pour rencontrer du monde. Un homme seul est inévitablement perçu comme louche et bizarre, à moins que sa solitude ne soit motivée par une nécessité : déplacement du commercial, mission spéciale de l’ingénieur, « terrain » du chercheur, enquête du journaliste, trajet du chauffeur routier, pèlerinage du religieux. Une solitude immotivée est assimilable à une forme de déséquilibre mental doublé d’un égoïsme vicieux. Les célibataires que l’on connait trop bien, et que l’on accepte, ce sont les paysans qui n’ont pas trouvé femme à cause de l’exode rural. Les nouveaux arrivants, on les préfère en couple et en famille.

J’avais déjà fait cette expérience avec mon amie Catherine et sa fille Jeanne l’été dernier : leur présence avec moi dans ce même village m’avait permis d’apparaître comme un père de famille rigoriste et sentencieux, possiblement séparé, plutôt que comme un solitaire retranché dans sa montagne.

Aujourd’hui, donc, le couple de façade que je forme avec Véro rend l’image que je dégage plus douce, plus sociable, plus docile, plus domestique. Plus responsable, plus contribuable. C’est uniquement une question d’image, car les gens savent que nous ne sommes pas un couple. Ils savent très bien, sans m’avoir jamais parlé, que je vis sur le terrain d’Aiguebonne, et ils reconnaissent Véro qui vit depuis deux ans dans la ruelle qui descend vers la rivière.

Les gens nous abordent, et nous abordons les gens. Croyant entendre un peu de patois, je demande aux vieux s’ils connaissent l’occitan. Oui et non, les réponses sont confuses, à moins que ce soit moi, avec un whisky infâme dans le nez, qui sois confus. On leur interdisait de parler patois bien qu’ils disent ne pas le connaître. Un moustachu de 70 ans est un peu valorisé, car il semble être au centre d’une association linguistique de quelque sorte. Il affirme que l’occitan n’a rien à voir avec le patois qu’eux-mêmes parlent ici.

Dès qu’il sait qui je suis, ou du moins où je réside, le moustachu me tourne le dos et ne nous dira plus un mot ni ne nous décochera le moindre regard.

C’est un petit barbu qui nous parle de sa vie. Parti du village pour faire l’armée, il a travaillé dans la centrale nucléaire de Pierrelatte et a été pompier, comme son fils l’est aujourd’hui. Il profite de sa retraite dans la maison de famille, dans le village. Il se compare à un sanglier, aime la solitude et dit que les Cévenols sont « non pas égoïstes, mais ils aiment rester sur leur quant à soi. » Il dit qu’il faut des jeunes pour faire survivre le village, et c’est pourquoi le maire a été « choisi », plus qu’il n’a été élu.

Le maire possède tous les critères de recrutement : c’est un Fesquet, il appartient à la dynastie des chefs, il est d’ici, il travaille la terre et l’élevage, et il est jeune. Si Dieu lui prête vie, on n’aura pas à changer de maire pour deux ou trois générations. Les élections passeront, a priori comme un événement qu’on regarde à la télévision mais qui ne nous concernera plus.

DSK et les lettres françaises

 

Le visage de Marcela Iacub

Rien n’est plus éloigné du sage précaire que Dominique Strauss-Khan. Ce dernier a connu les plus hautes gloires et la chute la plus vertigineuse. Le sage précaire ne connaît pas la chute, ni la gloire. DSK est un loup du sexe, le sage précaire est un agneau du plaisir. L’ancien ministre est un brillant économiste, le sage précaire est un terne économe. Les deux aiment le luxe, mais le premier l’atteint par la dépense, l’autre dans la frugalité.

Le Monde des Livres, 1er mars 2013

Ces jours derniers, on se régale des débats qui font rage dans la presse, occasionnés par la parution du dernier livre de Marcela Iacub, qui raconte son aventure avec Strauss-Khan, Belle et Bête. Avant de lire ce récit, il est bon de mesurer l’effroi de certains intellectuels et autres écrivains.

Dans Le Monde daté du 24-25 février, Christine Angot se défend, « au nom de ses principes littéraires », de toute ressemblance entre ses propres récit et celui de Iacub. Dans le supplément littéraire du même journal, daté du 1er mars, une double page est consacré au phénomène de Belle et Bête. D’autres écrivains, et d’autres journalistes, s’insurgent avec la dernière énergie contre ce livre qui est, si l’on en croit Marc Weitzmann, « si nul qu’il y a presque une réticence à prendre la plume pour le dire. »

Ah! Cela faisait longtemps que le milieu littéraire n’avait pas connu de scandale, ça fait plaisir.

Ce qui fait surtout plaisir, c’est l’éclosion d’un vrai grand personnage romanesque dans notre vie publique. DSK va encore inspirer bien d’autres livres, et des films et des jeux vidéos, et des opéras. DSK est sans doute la personnalité la plus fascinante que la France ait connue depuis la fin du XXe siècle.

C’est un véritable ogre, un géant, un monstre. Pour bien raconter la vie de DSK, il faudrait un Victor Hugo. Les deux hommes ont en commun une efficacité effroyable dans le travail et un appétit sexuel non moins effroyable.

Ce qu’il a réussi à accomplir laisse désarmé : brillant économiste, il a su occuper les plus haut postes de recherche et d’enseignement dans le système universitaire français. C’est déjà pas mal, bien des gens y consacrent leur vie entière et n’y parviendront jamais. Il se lance dans la politique et se fait élire. Maire de Sarcelles, il se fait apprécier de ses administrés et est reconnu comme un maire compétent. Il progresse jusqu’au ministère le plus important d’un des pays les plus riches et complexes du monde. Même là, au ministère de l’économie et des finances, il se fait respecter par tous et semble recueillir l’approbation de chacun.

C’est extrêmement rare, les gens qui savent à ce point concilier des compétences si variées qu’elles en deviennent contradictoires : gérer une administration, conduire le changement, penser l’économie, pénétrer les théories les plus abstraites, faire preuve d’autorité et de souplesse, serrer des mains aux marchés, mener des campagnes électorales, faire du réseau, mener sa barque dans les hautes sphères du pouvoir, se faire entendre médiatiquement. On est rarement doué dans tous ces domaines à la fois.

D’habitude, les grands chefs ont de grosses lacunes, soit intellectuellement, soit au niveau économique, ou alors ils pèchent par excès d’autorité, ou par manque de chaleur humaine. Strauss Khan, lui, réussit partout où il passe.

Jusqu’au FMI, une administration qui demande à son leader de traiter avec les chefs d’Etat du monde entier. DSK y est nommé, et il en fait quelque chose qui tient la route, qui sera même un acteur clé lors de la crise de 2008. Là aussi, il est compétent ; c’est du moins ce que disent les responsables et les journalistes économiques anglo-saxons.

C’est une carrière qui me paraît encore plus extraordinaire que celle d’un Sarkozy ou d’un Hollande. Et même plus impressionnante que celle d’un Mitterrand. Car ceux qui deviennent président, leur destin ressemble malgré tout à un destin tourné vers un seul but. Notre héros controversé n’a pas de but clair et définitif.

DSK, en effet, peut changer d’atmosphères, de milieux et d’entourages, il peut se faire apprécier à Sarcelles et à Washington. Qui peut se prévaloir d’une telle faculté d’adaptation ? Il est comme un poisson dans l’eau partout où il se faufile, mais un poisson qui trouve le moyen de diriger l’aquarium, avec l’assentiment de tous. Et sans même forcer le passage.

A côté de ces responsabilités assez considérables, il trouve le temps d’avoir une vie de famille, de se marier plusieurs fois, et de faire des enfants. Les témoignages qui existent montrent qu’il sait obtenir l’affection de ses épouses ainsi que celle de ses enfants. Qu’il est donc, dans une certaine mesure, un bon père et un bon époux.

Cela fait déjà beaucoup de choses pour une seule vie. Cela demande beaucoup d’énergie. Moi-même, j’ai du mal à me représenter comment un seul homme peut réaliser tout cela.

Et comme si ce n’était pas suffisant, le voilà qui passe un temps fou à baiser. Il nique à couilles rabattues. Il n’arrête pas, et quand on lit ce qui paraît en librairie, on n’en revient pas : des femmes comme ci, des femmes comme ça, des putes et des bourgeoises, des pauvres petites et des vieilles expérimentées, des intellectuelles et des connasses, des pouffiasses et des bonnasses, des bombasses et des radasses. Ce n’est plus Victor Hugo qu’il nous faut, c’est Jacques Prévert et son art de l’inventaire.

Le livre de Marcela Iacub cherche à mettre des mots sur ce désir sexuel, tellement invraisemblable qu’il en devient inhumain. J’ai trouvé intéressant sa manière de faire vivre le « cochon » à l’ntérieur de l’homme, et plaisante sa théorie du cochon. Cela ne m’a pas convaincu, mais c’est une fable et les fables n’ont pas à convaincre. C’est un livre vite fait, vite lu, vite critiquable, et on verra si on en parlera encore dans quelques années.

En tout cas, à en juger par les réactions offusquées d’écrivaines d’un côté, et d’intellectuels médiatiques de l’autre, on se dit qu’elle a touché à quelque chose de sensible dans la psychè contemporaine. Et après tout, la littérature, ça sert aussi un peu à ça.

A propos de « lettres françaises », savez-vous ce que signifie l’expression anglaise French letters ? La réponse à cette question pourra expliquer pourquoi le cas DSK demeurera en France une question littéraire.

Souverain Kosovo

Je lis dans Le Monde daté d’aujourd’hui un bon article de Piotr Smolar sur les Balkans :

« Le Kosovo accède à la pleine souveraineté »

Article remarquable car on comprend qu’aux cris de joie de 2008 (proclation d’indépendance de la province) a succédée une inquiétude teintée de mélancolie. . Le pays n’est pas viable en tant que pays. Le territoire n’est pas prêt si l’on en croit les journalistes locaux : « pas d’Etat fonctionnel, et encore moins de démocratie », éléctions « frauduleuses » et mafias au pouvoir.

Toujours pas d’économie non plus, oserais-je ajouter, et pas d’unité territoriale puisque le nord à majorité serbe refuse toujours d’entendre parler de « rattachement » au Kosovo.

Dans le billet que j’ai écrit il y a deux ans, je critiquais le mépris affiché par les instances internationales pour tout ce qui concerne l’histoire. Aujourd’hui, je m’inquiète de la situation militaire aux Balkans. Une province serbe que les Serbes n’ont jamais songé à abandonner, obtient son indépendance sous la protection des USA et de l’Europe ; cet Etat est miné de l’intérieur et n’a aucune chance d’imposer une quelconque crédibilité ; la question que l’on peut poser est simple : combien de temps avant un affrontement entre Albanie et Serbie pour l’annexion (ou le partage) de cette malheureuse province ?

Piotr Smolar, le journaliste du Monde, note en passant une information lourde de menace. Le jour de la célébration de cette indépendance, le président serbe sera à Sotchi, « pour rencontrer son homologue russe Vladimir Poutine ».

 

Harrison et les origines américaines du postcolonialisme

Certaines choses me frappent dans le monde anglo-saxon : mes amis américains, qu’ils soient canadiens, « états-uniens » ou brésiliens, ne parlent jamais des peuples autochtones, ceux qu’on appelait abusivement les « Indiens » d’Amérique. C’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Je me souviens d’amis brésiliens qui taxaient la France de colonialisme et me demandaient ce que nous étions allés faire en Algérie : « La même chose que vous quand vous vous êtes installés au Brésil », ai-je répondu.

C’est le grand impensé de la vie américaine. On peut prendre le problème par tous les bouts, on se heurte à l’innommable extermination des autochtones. La vie américaine est, plus qu’aucune autre, fondée sur un crime inexpiable. Alors comme c’est impossible d’expier ce crime, il faut l’occulter.

C’est un peu ce que dit un personnage du grand roman de Jim Harrison :

« On ne veut surtout pas comprendre quelqu’un quand on lui vole ou lui a volé tous ses biens. La moindre compréhension entraînerait un sentiment de culpabilité insupportable. » Dalva, 1987, trad. B. Matthieussent, 10/18, p. 103.

C’est en lisant cette phrase en apparence banale que j’ai compris l’origine des études postcoloniales. Parmi les nombreuses choses qui me gènent chez les universitaires postcolonialistes, il y a une forme de radicalité aveugle selon laquelle les Occidentaux sont toujours les grands coupables, les criminels, et les cultures « dominées » sont toujours perçues comme dévastées, violées, anéanties.

Nombreux sont ceux qui, en sourdine, protestent devant ces simplifications un peu grotesques. Mais j’ai ici une part d’explication : les études postcoloniales ont vu le jour dans les universités américaines, où le sentiment de culpabilité est en effet insupportable. Et leur acte de naissance fut peut-être d’étendre à tout le fait colonial ce qui s’est passé avec les Indigènes d’Amérique.

Hollande/Sarkozy : la campagne 2012 est un chef d’oeuvre

Je ne comprends pas pourquoi l’on dit que cette campagne est ennuyeuse. Moi je la trouve magnifique. D’un point de vue littéraire, elle est absolument fascinante, et on s’en souviendra.

Un président sortant perdu d’avance, qui avait fondé sa légitimité sur l’esprit de conquête et de séduction, et qui ne séduit plus. Comme une femme en désamour, le peuple français le regarde gesticuler, avec un mélange de fascination attendrie et de dédain apitoyé, en se demandant quand même s’il ne va pas réussir son coup in extremis. L’histoire d’amour est clairement foutue, mais enfin on n’est pas à l’abri d’une rechute, le peuple français pourrait à nouveau succomber, à la faveur d’un moment de déprime. Mais c’est très improbable car chacun voit qu’il s’en mordrait les doigts le matin suivant, et que la rupture finale serait très amère.

En face de ce président discrédité et maladroit, un candidat qui parvient à être une case vide, une page blanche. Rondouillard, conciliant, accommodant, centriste, François Hollande se présente aux Français avec rien dans les poches, et ne leur dit rien. Il se présente seulement avec le minimum de propositions possible pour éviter de froisser quiconque. Face à un président sortant aussi calamiteux que Sarkozy, qui a fait tant d’erreurs et qui manque tant de noblesse dans son comportement, Hollande ne joue pas la hauteur dédaigneuse, mais il est magistral de platitude, de réserve, de passivité, de bonhomie respectueuse.

Le sage précaire aime bien Hollande. Il aime bien son côté chiffe molle, peu entreprenant, sans esprit de vengeance contre tous ceux qui l’ont insulté. Sa force, il la tire justement du fait que tout le monde le trouvait nul il y a à peine un an. Hollande, c’est un peu le héros politique du sage précaire. On se fout de sa gueule continuellement, et à la fin, c’est lui qui ramasse la mise, sans chercher à humilier ceux qui doutaient de lui.

Pour ceux qui apprécient Tolstoï, cet affrontement n’est pas sans rappeler la lutte à distance entre Napoléon et le général Koutouzov. Face au Français impétueux, que l’on croit irrésistible mais qui n’est en fin de compte qu’un agité du bocal qui trahit les idéaux de la Révolution française, le vieux général russe choisit le non-agir : refuser le combat, reculer, brûler les terres et les villes pour que l’armée française ne puisse pas se réapprovisionner, et qu’elle s’épuise toute seule. La stratégie est merveilleuse de simplicité et de rotondité : Napoléon perd toute contenance, son armée se liquéfie, se délite, et tout le monde doit rentrer en Occident, affaibli. Les Russes n’ont plus qu’à leur courir après pour les vaincre définitivement, mais sans combattre.

Les gens de droite, décontenancés, reprochent à Hollande de pratiquer l’esquive. Ils ont raison, et c’est ce qu’il faut faire. Sarkozy, que l’on crédite d’un talent fou pour gagner des élections, se prend lui-même les pieds dans le tapis, car il se bat tout seul, dans une plaine abandonnée. Qui connaissait Mathieu Pigasse avant qu’il en fasse un portrait acide ? Depuis que Sarkozy en a parlé, on s’est intéressé à ce banquier de gauche, fan des Clash, et ce jeune homme branché est devenu un des meilleur argument marketing en faveur de Hollande : sa présence dans les médias montre qu’avec la gauche au pouvoir, on pourra s’enrichir, et en plus on sera cool.

C’est cela le génie tactique de Hollande : sans faire appel à personne, par pure absence d’expression, des gens hauts en couleur le soutiennent et le poussent à la victoire. On fait toujours référence à Mitterrand, mais Hollande, ce n’est pas ça du tout : Hollande, c’est le Chinois taoïste de la politique française.

Tout cela fait une belle campagne électorale je pense. Si l’on y ajoute la figure de Jean-Luc Mélanchon qui réinvente l’art oratoire en politique, alors que la bonne vieille rhétorique avait été confisquée par Jean-Marie Le Pen depuis si longtemps, on a largement de quoi se divertir l’esprit, en attendant de finir sa thèse de doctorat.

 

Longue vie à Eva Joly

Je ne sais encore pour qui je voterai au premier tour des élections présidentielles de 2012, mais lors de mon séjour hivernal en France, c’est Eva Joly qui m’a le plus impressionné dans le paysage politique français.

Dès mon arrivée, fin décembre, j’étais étonné de la place qu’elle prenait dans les médias. Pour des questions qui ne touchaient nullement à l’écologie, on parlait d’elle, on mentionnait son nom, on débattait de ses propositions. On rappelle toujours qu’elle ne « décolle pas dans les sondages », mais elle occupe toujours la scène, par des idées qui n’ont rien d’aberrant.

J’ai beaucoup aimé le fait que Mme Le Pen fulmine contre elle et l’agonise comme du poisson pourri. J’ai encore plus aimé entendre Mme Joly répondre, sans se déprendre de son calme, qu’elle appelait la candidate d’extrême-droite à un débat face à face et qu’on verrait alors « qui aime le plus la France ».

Car comment rester insensible à cette femme du nord qui dit avoir choisi la France « par amour » ? Elle incarne si bien notre pays, j’espère qu’elle fera un bon score au premier tour. Quoi qu’on dise sur elle, je crois sincèrement que beaucoup de mes compatriotes sont touchés par elle. Par son honnêteté bien sûr, sa rigueur et ses valeurs, mais aussi par son charme et son accent adorable. Même sa prétendue rigidité, sa franchise, ce sont des atouts qui finiront par parler à tous les féministes français, dont je suis.

Théorie du soulèvement (3) méthode irlandaise vs méthode anglaise

Les Anglais se soulèvent massivement. Chez les Anglais, il y a cette vieille tradition de la prolétarisation du peuple, la massification des travailleurs.

Les Irlandais, au contraire, ont une tradition de la révolte qui s’apparente plutôt à la guérilla. Moins nombreux, moins prolétarisé, moins organisés parce que longtemps sous le joug d’un pouvoir étranger, l’art du soulèvement irlandais est plus lancinant, plus pervers, il consiste à construire des machines de guerre qui déroutent l’adversaire. Souvent, quand les Irlandais se battent, leur avantage est leur courage couplé à une stratégie que personne ne comprend. Pas même, certaines fois, les Irlandais eux-mêmes.

La sagesse pécaire doit se confronter au soulèvement populaire, c’est son défi, elle qui n’aspire à rien tant qu’à la sieste et à la flânerie. J’ai déjà fait https://gthouroude.com/2009/03/19/le-sage-precaire-en-manif/la critique de la sagesse précaire sous l’angle du soulèvement.

Puis j’ai dressé une grossière distinction entre réaction française et réaction britannique face aux injustices. Je disais un peu bêtement (et faussement, car j’avais en grande partie tort, comme souvent), que les Britanniques préféraient la charité individuelle alors que les Français restaient attachée à la manifestation de rue.

Mais en participant à la manifestation du 30 novembre à Belfast, j’ai eu une autre impression. Je voyais là le retour de la tradition du soulèvement anglais, le grand syndicalisme qui était si puissant outre-Manche depuis la deuxième guerre mondiale. Ce syndicalisme même qui fut fragilisé par les mandats de Margaret Thatcher, dans les années 80.

L’amie qui était à mes côtés y voyait plutôt l’espérance d’une manifestation où protestants et catholiques étaient côte-à-côte. C’est sa remarque qui m’a fait réfléchir sur des différences de méthodes, dans le domaine de la révolte populaire. Quand les Irlandais catholiques de Derry et de Belfast se sont soulevés, ils l’ont bien fait, j’ai l’impression, comme une guérilla, et le pouvoir britannique n’y a jamais rien compris. Les Irlandais eux-mêmes, ont-ils vraiment pris la mesure de ces étonnants « Troubles » ?

En revanche, notre belle manif du 30 novembre, elle était bel et bien britannique, si ma théorie portative est correcte (ce qui n’a rien de garanti). Organisée, massive, syndicalisée, disciplinée, propre sur elle, luthérienne, oui, c’était la marque de la  méthode impeccable des Anglais.