DSK et les lettres françaises

 

Le visage de Marcela Iacub

Rien n’est plus éloigné du sage précaire que Dominique Strauss-Khan. Ce dernier a connu les plus hautes gloires et la chute la plus vertigineuse. Le sage précaire ne connaît pas la chute, ni la gloire. DSK est un loup du sexe, le sage précaire est un agneau du plaisir. L’ancien ministre est un brillant économiste, le sage précaire est un terne économe. Les deux aiment le luxe, mais le premier l’atteint par la dépense, l’autre dans la frugalité.

Le Monde des Livres, 1er mars 2013

Ces jours derniers, on se régale des débats qui font rage dans la presse, occasionnés par la parution du dernier livre de Marcela Iacub, qui raconte son aventure avec Strauss-Khan, Belle et Bête. Avant de lire ce récit, il est bon de mesurer l’effroi de certains intellectuels et autres écrivains.

Dans Le Monde daté du 24-25 février, Christine Angot se défend, « au nom de ses principes littéraires », de toute ressemblance entre ses propres récit et celui de Iacub. Dans le supplément littéraire du même journal, daté du 1er mars, une double page est consacré au phénomène de Belle et Bête. D’autres écrivains, et d’autres journalistes, s’insurgent avec la dernière énergie contre ce livre qui est, si l’on en croit Marc Weitzmann, « si nul qu’il y a presque une réticence à prendre la plume pour le dire. »

Ah! Cela faisait longtemps que le milieu littéraire n’avait pas connu de scandale, ça fait plaisir.

Ce qui fait surtout plaisir, c’est l’éclosion d’un vrai grand personnage romanesque dans notre vie publique. DSK va encore inspirer bien d’autres livres, et des films et des jeux vidéos, et des opéras. DSK est sans doute la personnalité la plus fascinante que la France ait connue depuis la fin du XXe siècle.

C’est un véritable ogre, un géant, un monstre. Pour bien raconter la vie de DSK, il faudrait un Victor Hugo. Les deux hommes ont en commun une efficacité effroyable dans le travail et un appétit sexuel non moins effroyable.

Ce qu’il a réussi à accomplir laisse désarmé : brillant économiste, il a su occuper les plus haut postes de recherche et d’enseignement dans le système universitaire français. C’est déjà pas mal, bien des gens y consacrent leur vie entière et n’y parviendront jamais. Il se lance dans la politique et se fait élire. Maire de Sarcelles, il se fait apprécier de ses administrés et est reconnu comme un maire compétent. Il progresse jusqu’au ministère le plus important d’un des pays les plus riches et complexes du monde. Même là, au ministère de l’économie et des finances, il se fait respecter par tous et semble recueillir l’approbation de chacun.

C’est extrêmement rare, les gens qui savent à ce point concilier des compétences si variées qu’elles en deviennent contradictoires : gérer une administration, conduire le changement, penser l’économie, pénétrer les théories les plus abstraites, faire preuve d’autorité et de souplesse, serrer des mains aux marchés, mener des campagnes électorales, faire du réseau, mener sa barque dans les hautes sphères du pouvoir, se faire entendre médiatiquement. On est rarement doué dans tous ces domaines à la fois.

D’habitude, les grands chefs ont de grosses lacunes, soit intellectuellement, soit au niveau économique, ou alors ils pèchent par excès d’autorité, ou par manque de chaleur humaine. Strauss Khan, lui, réussit partout où il passe.

Jusqu’au FMI, une administration qui demande à son leader de traiter avec les chefs d’Etat du monde entier. DSK y est nommé, et il en fait quelque chose qui tient la route, qui sera même un acteur clé lors de la crise de 2008. Là aussi, il est compétent ; c’est du moins ce que disent les responsables et les journalistes économiques anglo-saxons.

C’est une carrière qui me paraît encore plus extraordinaire que celle d’un Sarkozy ou d’un Hollande. Et même plus impressionnante que celle d’un Mitterrand. Car ceux qui deviennent président, leur destin ressemble malgré tout à un destin tourné vers un seul but. Notre héros controversé n’a pas de but clair et définitif.

DSK, en effet, peut changer d’atmosphères, de milieux et d’entourages, il peut se faire apprécier à Sarcelles et à Washington. Qui peut se prévaloir d’une telle faculté d’adaptation ? Il est comme un poisson dans l’eau partout où il se faufile, mais un poisson qui trouve le moyen de diriger l’aquarium, avec l’assentiment de tous. Et sans même forcer le passage.

A côté de ces responsabilités assez considérables, il trouve le temps d’avoir une vie de famille, de se marier plusieurs fois, et de faire des enfants. Les témoignages qui existent montrent qu’il sait obtenir l’affection de ses épouses ainsi que celle de ses enfants. Qu’il est donc, dans une certaine mesure, un bon père et un bon époux.

Cela fait déjà beaucoup de choses pour une seule vie. Cela demande beaucoup d’énergie. Moi-même, j’ai du mal à me représenter comment un seul homme peut réaliser tout cela.

Et comme si ce n’était pas suffisant, le voilà qui passe un temps fou à baiser. Il nique à couilles rabattues. Il n’arrête pas, et quand on lit ce qui paraît en librairie, on n’en revient pas : des femmes comme ci, des femmes comme ça, des putes et des bourgeoises, des pauvres petites et des vieilles expérimentées, des intellectuelles et des connasses, des pouffiasses et des bonnasses, des bombasses et des radasses. Ce n’est plus Victor Hugo qu’il nous faut, c’est Jacques Prévert et son art de l’inventaire.

Le livre de Marcela Iacub cherche à mettre des mots sur ce désir sexuel, tellement invraisemblable qu’il en devient inhumain. J’ai trouvé intéressant sa manière de faire vivre le « cochon » à l’ntérieur de l’homme, et plaisante sa théorie du cochon. Cela ne m’a pas convaincu, mais c’est une fable et les fables n’ont pas à convaincre. C’est un livre vite fait, vite lu, vite critiquable, et on verra si on en parlera encore dans quelques années.

En tout cas, à en juger par les réactions offusquées d’écrivaines d’un côté, et d’intellectuels médiatiques de l’autre, on se dit qu’elle a touché à quelque chose de sensible dans la psychè contemporaine. Et après tout, la littérature, ça sert aussi un peu à ça.

A propos de « lettres françaises », savez-vous ce que signifie l’expression anglaise French letters ? La réponse à cette question pourra expliquer pourquoi le cas DSK demeurera en France une question littéraire.

Souverain Kosovo

Je lis dans Le Monde daté d’aujourd’hui un bon article de Piotr Smolar sur les Balkans :

« Le Kosovo accède à la pleine souveraineté »

Article remarquable car on comprend qu’aux cris de joie de 2008 (proclation d’indépendance de la province) a succédée une inquiétude teintée de mélancolie. . Le pays n’est pas viable en tant que pays. Le territoire n’est pas prêt si l’on en croit les journalistes locaux : « pas d’Etat fonctionnel, et encore moins de démocratie », éléctions « frauduleuses » et mafias au pouvoir.

Toujours pas d’économie non plus, oserais-je ajouter, et pas d’unité territoriale puisque le nord à majorité serbe refuse toujours d’entendre parler de « rattachement » au Kosovo.

Dans le billet que j’ai écrit il y a deux ans, je critiquais le mépris affiché par les instances internationales pour tout ce qui concerne l’histoire. Aujourd’hui, je m’inquiète de la situation militaire aux Balkans. Une province serbe que les Serbes n’ont jamais songé à abandonner, obtient son indépendance sous la protection des USA et de l’Europe ; cet Etat est miné de l’intérieur et n’a aucune chance d’imposer une quelconque crédibilité ; la question que l’on peut poser est simple : combien de temps avant un affrontement entre Albanie et Serbie pour l’annexion (ou le partage) de cette malheureuse province ?

Piotr Smolar, le journaliste du Monde, note en passant une information lourde de menace. Le jour de la célébration de cette indépendance, le président serbe sera à Sotchi, « pour rencontrer son homologue russe Vladimir Poutine ».

 

Harrison et les origines américaines du postcolonialisme

Certaines choses me frappent dans le monde anglo-saxon : mes amis américains, qu’ils soient canadiens, « états-uniens » ou brésiliens, ne parlent jamais des peuples autochtones, ceux qu’on appelait abusivement les « Indiens » d’Amérique. C’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Je me souviens d’amis brésiliens qui taxaient la France de colonialisme et me demandaient ce que nous étions allés faire en Algérie : « La même chose que vous quand vous vous êtes installés au Brésil », ai-je répondu.

C’est le grand impensé de la vie américaine. On peut prendre le problème par tous les bouts, on se heurte à l’innommable extermination des autochtones. La vie américaine est, plus qu’aucune autre, fondée sur un crime inexpiable. Alors comme c’est impossible d’expier ce crime, il faut l’occulter.

C’est un peu ce que dit un personnage du grand roman de Jim Harrison :

« On ne veut surtout pas comprendre quelqu’un quand on lui vole ou lui a volé tous ses biens. La moindre compréhension entraînerait un sentiment de culpabilité insupportable. » Dalva, 1987, trad. B. Matthieussent, 10/18, p. 103.

C’est en lisant cette phrase en apparence banale que j’ai compris l’origine des études postcoloniales. Parmi les nombreuses choses qui me gènent chez les universitaires postcolonialistes, il y a une forme de radicalité aveugle selon laquelle les Occidentaux sont toujours les grands coupables, les criminels, et les cultures « dominées » sont toujours perçues comme dévastées, violées, anéanties.

Nombreux sont ceux qui, en sourdine, protestent devant ces simplifications un peu grotesques. Mais j’ai ici une part d’explication : les études postcoloniales ont vu le jour dans les universités américaines, où le sentiment de culpabilité est en effet insupportable. Et leur acte de naissance fut peut-être d’étendre à tout le fait colonial ce qui s’est passé avec les Indigènes d’Amérique.

Hollande/Sarkozy : la campagne 2012 est un chef d’oeuvre

Je ne comprends pas pourquoi l’on dit que cette campagne est ennuyeuse. Moi je la trouve magnifique. D’un point de vue littéraire, elle est absolument fascinante, et on s’en souviendra.

Un président sortant perdu d’avance, qui avait fondé sa légitimité sur l’esprit de conquête et de séduction, et qui ne séduit plus. Comme une femme en désamour, le peuple français le regarde gesticuler, avec un mélange de fascination attendrie et de dédain apitoyé, en se demandant quand même s’il ne va pas réussir son coup in extremis. L’histoire d’amour est clairement foutue, mais enfin on n’est pas à l’abri d’une rechute, le peuple français pourrait à nouveau succomber, à la faveur d’un moment de déprime. Mais c’est très improbable car chacun voit qu’il s’en mordrait les doigts le matin suivant, et que la rupture finale serait très amère.

En face de ce président discrédité et maladroit, un candidat qui parvient à être une case vide, une page blanche. Rondouillard, conciliant, accommodant, centriste, François Hollande se présente aux Français avec rien dans les poches, et ne leur dit rien. Il se présente seulement avec le minimum de propositions possible pour éviter de froisser quiconque. Face à un président sortant aussi calamiteux que Sarkozy, qui a fait tant d’erreurs et qui manque tant de noblesse dans son comportement, Hollande ne joue pas la hauteur dédaigneuse, mais il est magistral de platitude, de réserve, de passivité, de bonhomie respectueuse.

Le sage précaire aime bien Hollande. Il aime bien son côté chiffe molle, peu entreprenant, sans esprit de vengeance contre tous ceux qui l’ont insulté. Sa force, il la tire justement du fait que tout le monde le trouvait nul il y a à peine un an. Hollande, c’est un peu le héros politique du sage précaire. On se fout de sa gueule continuellement, et à la fin, c’est lui qui ramasse la mise, sans chercher à humilier ceux qui doutaient de lui.

Pour ceux qui apprécient Tolstoï, cet affrontement n’est pas sans rappeler la lutte à distance entre Napoléon et le général Koutouzov. Face au Français impétueux, que l’on croit irrésistible mais qui n’est en fin de compte qu’un agité du bocal qui trahit les idéaux de la Révolution française, le vieux général russe choisit le non-agir : refuser le combat, reculer, brûler les terres et les villes pour que l’armée française ne puisse pas se réapprovisionner, et qu’elle s’épuise toute seule. La stratégie est merveilleuse de simplicité et de rotondité : Napoléon perd toute contenance, son armée se liquéfie, se délite, et tout le monde doit rentrer en Occident, affaibli. Les Russes n’ont plus qu’à leur courir après pour les vaincre définitivement, mais sans combattre.

Les gens de droite, décontenancés, reprochent à Hollande de pratiquer l’esquive. Ils ont raison, et c’est ce qu’il faut faire. Sarkozy, que l’on crédite d’un talent fou pour gagner des élections, se prend lui-même les pieds dans le tapis, car il se bat tout seul, dans une plaine abandonnée. Qui connaissait Mathieu Pigasse avant qu’il en fasse un portrait acide ? Depuis que Sarkozy en a parlé, on s’est intéressé à ce banquier de gauche, fan des Clash, et ce jeune homme branché est devenu un des meilleur argument marketing en faveur de Hollande : sa présence dans les médias montre qu’avec la gauche au pouvoir, on pourra s’enrichir, et en plus on sera cool.

C’est cela le génie tactique de Hollande : sans faire appel à personne, par pure absence d’expression, des gens hauts en couleur le soutiennent et le poussent à la victoire. On fait toujours référence à Mitterrand, mais Hollande, ce n’est pas ça du tout : Hollande, c’est le Chinois taoïste de la politique française.

Tout cela fait une belle campagne électorale je pense. Si l’on y ajoute la figure de Jean-Luc Mélanchon qui réinvente l’art oratoire en politique, alors que la bonne vieille rhétorique avait été confisquée par Jean-Marie Le Pen depuis si longtemps, on a largement de quoi se divertir l’esprit, en attendant de finir sa thèse de doctorat.

 

Longue vie à Eva Joly

Je ne sais encore pour qui je voterai au premier tour des élections présidentielles de 2012, mais lors de mon séjour hivernal en France, c’est Eva Joly qui m’a le plus impressionné dans le paysage politique français.

Dès mon arrivée, fin décembre, j’étais étonné de la place qu’elle prenait dans les médias. Pour des questions qui ne touchaient nullement à l’écologie, on parlait d’elle, on mentionnait son nom, on débattait de ses propositions. On rappelle toujours qu’elle ne « décolle pas dans les sondages », mais elle occupe toujours la scène, par des idées qui n’ont rien d’aberrant.

J’ai beaucoup aimé le fait que Mme Le Pen fulmine contre elle et l’agonise comme du poisson pourri. J’ai encore plus aimé entendre Mme Joly répondre, sans se déprendre de son calme, qu’elle appelait la candidate d’extrême-droite à un débat face à face et qu’on verrait alors « qui aime le plus la France ».

Car comment rester insensible à cette femme du nord qui dit avoir choisi la France « par amour » ? Elle incarne si bien notre pays, j’espère qu’elle fera un bon score au premier tour. Quoi qu’on dise sur elle, je crois sincèrement que beaucoup de mes compatriotes sont touchés par elle. Par son honnêteté bien sûr, sa rigueur et ses valeurs, mais aussi par son charme et son accent adorable. Même sa prétendue rigidité, sa franchise, ce sont des atouts qui finiront par parler à tous les féministes français, dont je suis.

Théorie du soulèvement (3) méthode irlandaise vs méthode anglaise

Les Anglais se soulèvent massivement. Chez les Anglais, il y a cette vieille tradition de la prolétarisation du peuple, la massification des travailleurs.

Les Irlandais, au contraire, ont une tradition de la révolte qui s’apparente plutôt à la guérilla. Moins nombreux, moins prolétarisé, moins organisés parce que longtemps sous le joug d’un pouvoir étranger, l’art du soulèvement irlandais est plus lancinant, plus pervers, il consiste à construire des machines de guerre qui déroutent l’adversaire. Souvent, quand les Irlandais se battent, leur avantage est leur courage couplé à une stratégie que personne ne comprend. Pas même, certaines fois, les Irlandais eux-mêmes.

La sagesse pécaire doit se confronter au soulèvement populaire, c’est son défi, elle qui n’aspire à rien tant qu’à la sieste et à la flânerie. J’ai déjà fait https://gthouroude.com/2009/03/19/le-sage-precaire-en-manif/la critique de la sagesse précaire sous l’angle du soulèvement.

Puis j’ai dressé une grossière distinction entre réaction française et réaction britannique face aux injustices. Je disais un peu bêtement (et faussement, car j’avais en grande partie tort, comme souvent), que les Britanniques préféraient la charité individuelle alors que les Français restaient attachée à la manifestation de rue.

Mais en participant à la manifestation du 30 novembre à Belfast, j’ai eu une autre impression. Je voyais là le retour de la tradition du soulèvement anglais, le grand syndicalisme qui était si puissant outre-Manche depuis la deuxième guerre mondiale. Ce syndicalisme même qui fut fragilisé par les mandats de Margaret Thatcher, dans les années 80.

L’amie qui était à mes côtés y voyait plutôt l’espérance d’une manifestation où protestants et catholiques étaient côte-à-côte. C’est sa remarque qui m’a fait réfléchir sur des différences de méthodes, dans le domaine de la révolte populaire. Quand les Irlandais catholiques de Derry et de Belfast se sont soulevés, ils l’ont bien fait, j’ai l’impression, comme une guérilla, et le pouvoir britannique n’y a jamais rien compris. Les Irlandais eux-mêmes, ont-ils vraiment pris la mesure de ces étonnants « Troubles » ?

En revanche, notre belle manif du 30 novembre, elle était bel et bien britannique, si ma théorie portative est correcte (ce qui n’a rien de garanti). Organisée, massive, syndicalisée, disciplinée, propre sur elle, luthérienne, oui, c’était la marque de la  méthode impeccable des Anglais.

Manif à Belfast : un succès sur toute la ligne

Ce matin, depuis mon bureau, je voyais le misérable piquet de grève de l’université, et j’avais un pincement au coeur. Je pouvais difficilement faire grève moi-même puisque je n’ai pas d’emploi, que je vis sur de maigres économies, et que j’avais un chapitre de thèse à terminer, pour lequel j’avais accumulé un retard d’un mois.

Voyant la pauvre Irlandaise, que je connais un peu pour avoir milité dans le même syndicat qu’elle, grelotter de froid, et proposer des tracts à des étudiants qui la snobaient, j’eus une forme de nausée. Je n’y tins plus et rejoignis les courageux syndicalistes, ne serait-ce que pour discuter.

« Tu devrais joindre le syndicat » me disent-ils. Je me suis déjà inscrit sur internet, mais je leur avoue que je ne suis pas sûr d’y être affilié officiellement. Ils me promettent d’aller y voir de plus près. Ils déplorent que les membres de la facultés des langues étrangères soient si « conservateurs », et qu’ils ne s’engagent pas dans la lutte des plus faibles et le maintien des services publics.

Je ne sais que dire, car je ne réponds pas de mes supérieurs hiérarchiques, et encore moins de mes égaux. Des inférieurs hiérarchiques, il n’y en a pas dans la sagesse précaire.  

« Quand même, disent-ils, les Français savent ce que c’est que la grève et les manifs, non ? Le département de français pourrait donner l’exemple ! » Nous rions. Nous avons très froid, et nous nous préparons à nous diriger vers le Foyer des étudiants, pour quelques discours et organiser le défilé à venir.

Je ne peux pas retourner à ma thèse et à mon bureau chauffé. Cette jeune Irlandaise, syndicaliste et prof en art dramatique, me touche par son abnégation. Elle brave le froid et l’ennui du piquet de grève, elle risque d’être mal vue par la hiérarchie, quand tant d’autres enseignants-chercheurs remplissent leurs cours et leurs articles d’idéologie gauchiste sans risquer de nuire à leur carrière en faisant grève.

Avant de prendre la route de la manif, on me tend une pancarte, que j’empoigne sans regarder ce qui y est écrit. Je remarquerai plus tard que j’arborais ces mots : « Investissez sur moi. Je suis votre avenir ». A l’approche de la quarantaine, le sage précaire n’est plus vraiment l’avenir de quoi que ce soit. Enfin on ne sait jamais.

Sur la route, je suis rejoint par mon amie Sarah qui virevolte et prend de nombreuses photos.

De mon côté, je reste un militant de base, discipliné, et je prends une tête d’enterrement, car c’est ce que je sais faire de mieux.

Nous partîmes moins de cent, mais par un prompt renfort, venu de chaque rue, nous nous gonflâmes de plusieurs autres défilés, nous grossîmes de volume sonore et nous nous vîmes dix mille en arrivant au City Hall.   

Après avoir poireauté quelques quarts d’heure, je décidais de rentrer à mon bureau. Je recroisais Sarah qui avait fait des photos acrobatiques en grimpant sur la tribune. Mon amie est une aventurière. Nous décidâmes, en bons socialistes qui se respectent, d’aller manger dans un restaurant gastronomique, parce que merde, il n’y a pas de raison qu’on laisse la bonne bouffe aux riches et aux banquiers. Nous posâmes nos pancartes au dehors et fîmes un merveilleux déjeuner : butternut, faisan, venaison, nous ne sommes rien refusé car nous avions bien mérité de la lutte des classes.

Les journaux diront, le lendemain, que la grève fut un demi-échec au Royaume-Uni. On s’attendait à un raz-de-marée qui n’eut pas lieu. En revanche, dans la province d’Irlande du nord, ce fut un succès plus gros qu’escompté. Il faut dire que la province vit plus qu’une autre sur le service public.

Sarah se demanda s’il y avait beaucoup de protestants dans le cortège. Cela ne m’avait pas traversé l’esprit que la division communautaire ait pu se retrouver dans le combat syndical.

Il est vrai que dans les partis politiques, ceux de gauche se trouvent du côté « Irlande unie » et sont donc majoritairement catholiques, et que les partis de droite son les partis protestants et unionistes. Mais cela se retrouvait-il dans les mouvements sociaux ?

Je ferai ma petite enquête à la prochaine A.G. de mon syndicat.

Les Congolais de Belfast

Dans le centre social et culturel de mon quartier, le Village, il y avait hier une réunion d’information concernant les prochaines élections en République Démocratique du Congo, anciennement Congo belge.

Le modérateur était un Congolais, ancien jésuite et dirigeant le « Congo Support Project« . Très éloquent, il venait de Londres, où il habite, et il était un expert en réunion publique. Il y avait aussi un universitaire local, qui enseignait je ne sais quoi dans ma propre fac (l’économie, peut-être), et qui connaissait le Congo surtout par rapport aux pays anglophones frontaliers.

Il ne saurait y avoir de telles réunions sans une représentante d’Amnesty International, qui avait noté son intervention dans un cahier d’écolière, et qui a dit, et répété, que « des enfants étaient battus, violés et torturés » au Congo. Toutes les mentions de violences et d’exactions étaient accompagnées de soupirs désapprobateurs dans l’assemblée. Il me semble que dans ce type de regroupements, les gens viennent surtout pour s’indigner et se repaître des paroles atroces qui ne manquent jamais d’être prononcées lorsqu’on parle d’une dictature.

Heureusement, la présence de deux Congolais qui vivent ici, à Belfast, a donné une sorte de couleur locale à l’événement. Une femme, Mimi, dont la demande d’asile a été refusée récemment, et Emmanuel, un jeune diplômé des universités anglaises, qui travaille comme « programmateur Java » (c’est ce qu’il m’a dit) dans une banque, et qui a présenté la situation dans son pays d’origine avec une calme autorité.  

Mimi, tout le monde la connaissait car elle était à l’instigation de cette réunion. Elle avait réussi à toucher du monde, par l’intermédiaire de sa paroisse (le Ministry of Grace Christian Fellowship, dirigé par « Pastor Sam » qui était présent pour le Congo libre), et par celui du Friendship Club, un club où se réunissent tous les jeudis soirs des étrangers, des immigrés et des bonnes âmes, dans un café très agréable (et à tendance caritative naturellement) près de la fac.

Il y avait donc un mélange très intéressant et diablement séduisant dans cette salle polyvalente de mon quartier protestant : des Congolais et des religieux nord-irlandais, des Français et des européens de l’est. Quelques créatures de rêve, comme cette jeune femme qui parlait anglais et qui se trouvait être une Portugaise d’origine congolaise, ou angolaise. Des créatures de rêve, il y en avait des Caucasiennes aussi, les Africaines n’ont pas le monopole de la beauté. Mais en voyant la classe, la morgue et le déhanché des jeunes femmes noires, j’ai repensé aux lignes discutables qui ouvrent l’autobiographie de Grisélidis Réal :

« J’ai toujours aimé les Noirs.

Le noir, couleur du mystère, s’inscrit dans l’ombre de toutes choses et les pénètre comme un philtre, les ramenant à la grande nuit des origines. La race noire est bénie, elle exalte sur le poli de ses corps de basalte le renoncement à la lumière et la chaleur nocturne où toutes les souffrances viennent s’anéantir.

La couleur noire n’existe pas. » Le noir est une couleur, 1974.  

Pour ce qui est du Congo (RDC, mais je ne sais pas dans quelle mesure le Congo Brazzaville est mieux loti que le Congo Kinshasa dont il était question hier), les souffrances semblent loin de s’anéantir. Les élection prévues le 28 de ce mois ne sont pas vraiment en voie de se dérouler de la manière la plus transparente.

Professeur Noel Mbala, du parti d’opposition Congo-Pax, nous a parlé avec beaucoup d’élégance. Sa femme, Marie-Thérèse Nlandu Mpolo Nene, s’était présentée aux élections de 2006. Il disait que le Rwanda avait fait la une des journaux à cause de cent mille morts, alors que personne ne parle de la RDC alors qu’il y a eu six millions de morts. Soupirs et lamentations dans l’auditoire.

Quand le public a pris la parole, c’était pour clamer son émotion. La prégnance de la religion était palpable. Tout le monde appartenait à une chapelle et militait pour l’idée que si chacun fait un petit effort le monde en sera meilleur.

C’est donc dans un esprit de boy scout qu’arborant ma moustache de novembre, je suis allé me servir de petit biscuits et de café instantané. Une charmante vieille dame nous a dit que Mimi appartenait à la même congrégation qu’elle, et que le lendemain, dimanche, le pasteur Sam officiait dans ces mêmes locaux à 11h30. « Do you want a wee card ? » m’a demandé la dame. « I would love a wee card« , I said.

Sait-on jamais, il n’est pas impossible que je retourne voir les Congolais de Belfast, à deux pas de chez moi, pour chanter des bondieuseries et me sentir appartenir à quelque chose. Tous les mercredis à 19h00 et les dimanches à 11h30, Richview Regeneration Centre, 340 Donegal Road, Belfast BT12.

Londres mon amour

Si Paris est toujours pour une grande ville du désir et du travail, le sage précaire associera toujours Londres à l’amour.  

Les films de Patrick Keiller sont à cet égard ce qu’on peut espérer de mieux dans le vaste domaine des productions audio-visuelles. Tout le monde cite souvent (enfin, quelques personnes citent parfois) Robinson in Space, réalisé en 1997. Mais il convient de citer son film précédent, London, réalisé en 1992.

 

Des promenades, des flâneries au sens propre du terme, dans les paysages de Londres, à la fin du siècle. Des plans fixes d’une très grande beauté, et une voix off qui raconte les expéditions faites en compagnie d’un ami, appelé Robinson.

Robinson est très clairement un sage précaire : il donne des cours dans une fac d’architecture, et son statut est incertain. Lors de la réélection des conservateurs emmenés par John Major, en 1992, Robinson sait que sa précarité va augmenter et qu’il risque de perdre le peu qu’il a. Quelques années plus tard, le narrateur de Robinson in space nous apprend qu’il a été viré de l’université et qu’il enseigne maintenant l’anglais langue étrangère dans une école de langues, à Reading.

Ce contexte de précarité économique est le point de vue idéal pour parler de la capitale, de la ville moderne, de l’Europe, et de la création artistique et intellectuelle. Le narrateur désapprouve le déménagement de son ami à Reading, et pour soutenir sa désapprobation, il cite Henri Lefebvre : « The space which contains the realised preconditions of another life is the same one as prohibits what those preconditions make possible. » Henri Lefebvre est devenu très à la mode chez les chercheurs et les artistes anglo-américains, depuis les années 90 ; les psychogéographes comme Patrick Keiller n’y sont pas pour rien.

 

Citer une phrase marxiste tirée du livre d’un sociologue français pour déplorer le déménagement d’un copain. C’est cet humour qui m’enchante, qui fait de moi un anglomane convaincu.

Les penseurs et artistes français sont d’ailleurs présents constamment dans les films de Keiller. Il mentionne sans arrêt Rimbaud, avec ou sans Verlaine, Apollinaire, Baudelaire, Montaigne, Monet, les situationnistes. C’est la profonde association des psychogéographes et des flâneurs dont j’ai abondamment parlé il y a quelques mois, qui crée entre Londres et Paris un flot d’écrivains et d’artistes étonnamment proches depuis le XIXe. 

Ce film de 1992 est un véritable baume pour le sage précaire car il y voit une Angleterre qui est encore vivante, conflictuelle, explosive (les bombes explosent chaque semaine). Des Anglais contestent la Reine, il y a encore des gens qui voudraient que la société changent. C’est l’Angleterre d’avant Tony Blair. Depuis, le sage précaire se demande ce que sont devenus ses chers Britanniques.

Le sage précaire se promènent dans les rues des îles britanniques avec une lanterne et cherche un Anglais, un Irlandais. Les universitaires continuent de parler de « capital », de « transgression », de « contestation », mais ils collaborent à un système injuste avec une grande paix de l’âme, sans même participer aux grêves organisées par des syndicats qu’ils méprisent, ou qu’ils ignorent. Ils participent même à des actions caritatives, c’est montrer le niveau avancé de leur corruption.

La force des films de Patrick Keiller est de prévoir combien les universitaires britanniques allaient devenir, dans les décennies à venir, des agents administratifs plutôt que des penseurs.

Les films de Patrick Keiller sont des témoins de l’Angleterre que l’on aime et qui était, selon Patrick Keiller, en train de disparaître (constat que ne partage pas le sage précaire). Une Angleterre drôle, inquiète, contemplative, potentiellement violente, révoltée, intelligente, passionnée de lecture, littéraire, francophile, industrielle et post-industrielle. Une Angleterre profondément européenne et nomade.

Le Royaume-Uni hors de l’Europe ?

Les conservateurs britanniques veulent un referendum sur l’adhésion à l’Union européenne : ils veulent que le peuple puisse décider si le pays doit quitter ou rester dans l’Union. Une de mes amies, ultra conservatrice et chrétienne (je crois qu’elle voterait Le Pen en France, Sarah Palin aux USA) aimerait beaucoup que ce referendum ait lieu. 

David Cameron, le premier ministre conservateur, refuse cette éventualité et affronte donc une crise, une mutinerie, au sein même de son parti (qui n’est pas majoritaire, je le rappelle, puisqu’il dirige le pays en coalition avec les Liberal Democrats, de centre gauche.)

Le sage précaire, quant à lui, aimerait bien que ce referendum ait lieu, par amitié pour son amie de droite, qui est une charmante personne, pleine de drôlerie et de tendresse dans le regard. (En voilà une pour qui écouter de la musique classique est une qualité presque sexy.) 

Accessoirement, ce débat serait l’occasion d’un débat de grande ampleur dans le pays, où les Britanniques pourraient se poser de vraies questions, les yeux dans les yeux : sommes-nous européens ou pas ? Sommes-nous prêts, commes les Suisses (mais sans leurs banques) et comme les Norvégiens (mais sans leur pétrole) à tourner le dos à l’Union européenne ? Notre fameuse insularité n’est-elle pas en définitive une vieille lune ?

Le débat serait sain, et le résultat, quel qu’il soit, serait formidable pour l’Europe. Si c’est oui (nous restons dans l’Union), les eurosceptiques seraient vaincus pour un bon bout de temps et cela renforcerait la volonté de Londres de jouer une carte plus collective.

Si c’est non (nous sortons de l’Union), alors toutes les cartes seraient à redistribuer en Europe et cela serait très intéressant. Sans les Anglais, toujours récalcitrants, de nombreuses décisions pourraient voir le jour, comme les taxations sur les mouvements financiers.

Et sans les Anglais, peut-être que les Européens auraient envie de devenir un seul et grand pays, un empire démocratique, gérontocratique et lâche, ce que j’appelle de mes voeux.

Mais sans les Anglais, et plus globalement sans les Britanniques, l’Europe ne serait pas l’Europe, alors on les accueillerait à nouveau quand ils en feront la demande. Et ils feront chier tout le monde encore, mais c’est comme ça que le sage précaire les aime.