Vivre et travailler vieux

Il y a deux autres raisons au fait que je soutiens la retraite à 65 ans (ou même 67, comme les Allemands) : je déteste le jeunisme et je compte vivre très vieux.

Il paraît que dans les pays où la retraite est plus tardive, on licencie moins les seniors, et on embauche plus facilement les gens de plus de cinquante ans. Moi, cela m’arrangerait car je voudrais qu’on m’emploie encore de longues années. Mais pour cela, il faut que la société cesse de voir des vieux chaque fois qu’elle voit quelques cheveux blancs.

Je me souviens d’un copain qui, en regardant des épisodes de Dallas, série télé des années 80, était choqué de voir des acteurs aussi vieux. Paméla et Bobby, les deux demi-Dieux de nos samedi soir, juste avant Téléfoot, sont aujourd’hui dénigrés par un public qui est lui-même vieillissant.

Je me souviens aussi d’une fille qui se croyait infiniment plus jeune que moi, alors qu’elle n’était que trois ans ma cadette. Comme beaucoup de gens aujourd’hui, elle se voyait comme une fille de 17 ans, même à l’approche de la trentaine. Il faudrait une révolution intime, et parvenir à percevoir, comme image idéale de soi, un individu dans la force de l’âge, et non dans une immaturité informe. 

La vérité est que j’ai changé. J’ai pris la décision de vivre très vieux. Après mûres réflexions, je trouve la longueur de temps passionnante. J’espère pouvoir vivre très longtemps et voir les changements du monde. Je suis très curieux de savoir ce que va devenir le monde, et pour cela, il me serait plus agréable de vivre dans une société où l’on perçoit les vieux comme des gens qui sont en plein forme.

Et pour voir quelqu’un comme étant en pleine forme, il faut le voir actif.

Alors, les baby-boomers, au boulot, et pas seulement ceux qui ont un emploi gratifiant. Tous au turbin! Qu’on ne soit pas obligé de vous payer votre retraite, à vous qui avez noyauté et rendu inaccessibles tous les lieux de pouvoir, de savoir et de créativité.

Je sais, on va me taxer de contradiction, mais on me pardonnera plus que cela, quand j’aurai cent ans.

« Le dernier mort de Mitterrand », chronique décadente de Raphaëlle Bacqué

J’ai acheté ce livre (Grasset, 2010) à la gare de Saint-Malo, pour le lire dans le train qui me ramenait du festival « Etonnants voyageurs » à Paris.   Fatigué des grands espaces, je me suis délecté de cette chronique ciselée sur le règne finissant de la cour mitterrandienne. Repu des éloges de la diversité et du métissage, je me suis redonné de l’appétit avec ce portrait fascinant d’un Français de souche, François de Grossouvre, superbe et foireux, qui s’est suicidé dans le Palais de l’Elysée en 1994.

L’amitié et l’amour

 C’est l’histoire d’un homme de droite, un « national » richissime, qui tombe sous le charme de Mitterrand lorsque ce dernier est au plus bas de sa carrière, en 1962, et qui lui vouera une sorte de culte invraisemblable. Industriel lyonnais, chasseur et fin cavalier, il financera le candidat du parti socialiste, ses voyages, ses vacances, ses repas, sa double vie familiale, en échange de quoi, le désargenté Mitterrand l’autorisera à continuer de lui donner toujours davantage.   Mitterrand, c’est sa force, trouve naturel que ses amis le servent, et, bizarrement, personne ne remet en cause l’appellation d’amitié, pour désigner ces relations essentiellement inégalitaires. Il me semble que l’on peut difficilement rester ami avec quelqu’un qui se croit supérieur, ou inférieur à soi. Grossouvre, au contraire, est heureux de s’humilier tant qu’il garde l’illusion qu’il y a entre les deux hommes cette chose indéfinissable. L’amitié, qui devrait être une construction réciproque et libre, devient une mystique chez ceux qui sont trop seuls pour se rendre compte qu’ils n’ont pas d’amis. Ni Mitterrand ni Grossouvre n’ont d’amis, en réalité, et Grossouvre se transforme parfois en chauffeur lorsque Mitterrand emballe une jeune femme. Car c’est évidemment autant de Grossouvre que du président qu’il est question dans ce livre de Raphaëlle Bacqué. Et autant de la séduction cruelle du pouvoir que du destin romanesque d’un homme de l’ombre. En quatrième de couverture, il est écrit que c’est un livre sur la capacité du pouvoir à broyer les hommes. A la lecture, on dirait plutôt qu’il s’agit du pouvoir en tant qu’il s’incarne dans un homme, et comment ce dernier attire, séduit, et demande toujours plus de sacrifices à ceux qui tournent autour de lui. Et Raphaëlle Bacqué montre bien comment l’amitié supposée est en réalité une forme d’amour passion. Cela commence par un coup de foudre lors de leur première rencontre, et cela continue avec un mélange de jalousie et d’exultation. Bacqué n’écrit pas le mot d’homosexualité, parce qu’elle est encore trop française, mais un biographe anglo-saxon en tartinerait des pages. Il n’est pas question de sexualité, mais d’une forme d’amour, certainement, de dépendance affective, et cela ne peut pas vraiment se confondre avec l’amitié, qui est une forme de sentiment plus sec, moins larmoyant, plus indépendant et encore une fois (le mot est insatisfaisant mais je n’en trouve pas de meilleur), plus libre.  Quand Mitterrand devient vraiment lui-même, c’est-à-dire au sommet du pouvoir, il jouit pleinement des relations humaines qui lui sont naturelles depuis le début : loin d’être d’hypothétiques « amis », ceux qu’il fréquente sont ses courtisans et les choses entrent dans l’ordre. Avec le temps, Grossouvre se sent délaissé par Mitterrand et se laisse gagner par l’amertume. Le dépit amoureux se mélange au désespoir de vieillir et, toujours seul, il ne lui restera que la médisance, la calomnie et la décrépitude.

L’épopée d’un perdant surnuméraire

Quand Mitterrand est élu président de la république en 1981, Grossouvre obtient un bureau à l’Elysée au titre de « chargé de mission », et personne ne sait au juste de quoi il s’occupe. Comme il est « l’ami du président », personne ne lui refuse quoi que ce soit, mais personne ne le prend non plus tout à fait au sérieux. Avec ses airs de conspirateur et ses vêtements excentriques, il détonne parmi les jeunes socialistes énarques, chevelus, barbus et rigides.  Les jeunes sont sur-éduqués, idéalistes, coincés du cul, alors que Grossouvre, passé soixante ans, est un homme à femmes sportif, élégant, qui n’a pas plus de culture lettrée que de valeur politique. Il reçoit dans son bureau des hommes louches, des anciens fascistes. Il soigne ses relations avec Omar Bongo et avec la plupart des dictatures du sud, car rien ne lui plaît tant que l’aventure, les secrets, les atmosphères sombres, où l’on ne peut jamais distinguer le mal du bien. Il représente le pôle obscur du mitterrandisme.  Il rêvait d’être le chef des services secrets, mais il ne sera le chef de rien du tout, à part des chasses présidentielles où n’allait jamais le président. Et à force de réclamer des privilèges, dus à son statut d’ « ami », il finira par se mettre tout le monde à dos et à se rendre insupportable. Sa disgrâce est inéluctable puisqu’il ne sert presque à rien et qu’il exige beaucoup.  

Ce livre est une leçon à méditer pour tous ceux qui ne servent à rien. 

Un tandem anglais

C’est entendu, je me suis encore totalement fourvoyé. David Cameron a conclu une alliance avec Nick Clegg, et les deux hommes paradent dans les journaux, depuis deux jours, dans des photos qui jouent sur une imagerie homosexuelle pour forcer le public à trouver tout cela moderne et progressiste.

A ma décharge, je dois dire que je me trompe toujours avec les élections. Je suis même un assez bon baromètre pour indiquer qui va perdre. Je croyais vraiment que John Kerry allait gagner contre George Bush, et que les Français voteraient oui au referendu, sur le traité de Lisbonne.

Toujours est-il que cette coalition ne peut tout simplement pas fonctionner. Non pas à cause des hommes au pouvoir eux-mêmes. Eux, ils sont tellement heureux d’être là où ils sont, ils sont prêts à tous les compromis et à avaler toutes les couleuvres. Mais ils ont derrière eux des financeurs, des députés, des élus de toutes sortes, des militants, et enfin des citoyens qui leur ont donné leur voix. Il y a déjà des grincements de dents dans le personnel des conservateurs, qui ne s’attendaient pas à voir entrer tant de libéraux-démocrates au gouvernement.

Or, dès que les libéraux-démocrates voudront prendre une décision sur un des sujets sensibles que lesquels ils ont bâti leur popularité, les conservateurs se crisperont, puis tout le petit monde décrit plus haut se crispera de plus en plus, jusqu’à la rupture.

On les appelle les « Sunny Boys » dans la presse de caniveau. Moi, déjà que je n’aime pas la jeunesse, quand j’ai entendu le premier discours de Cameron comme premier ministre, prononcé sans notes, avec sa femme enceinte à quelques pas derrière lui, qui doit en avoir plein les bottes de jouer la fille au grands yeux émerveillés par son petit homme, je me suis dit que ça tournerait mal.  

Grande-Bretagne, la nouvelle France

Je ne saisis pas pourquoi tout le monde parle de confusion, concernant les élections britanniques. Pour moi, les choses sont très claires, et il suffit de savoir compter. Le peuple britannique a donné une majorité absolue à une coalition de gauche, composée des travaillistes (258 sièges), des démocrates libéraux (57 sièges), des « nationalistes » écossais, gallois et irlandais (12 sièges) et des verts (1 siège). La gauche pro-européenne a remporté les élections, et doit se mettre au travail le plus vite possible.

Les Liberal Democrats sont clairement de gauche, le mot « libéral » ayant gardé en anglais son sens premier, qui était « pour la liberté de conscience ». De toute façon, les Lib Dem sont éminemment Labour compatibles : europhiles et pour la proportionnelle, ils ne pourront jamais gouverner avec les conservateurs. Les Britanniques doivent seulement se mettre à former des coalitions entre partis, c’est tout simple. Cela fait des dizaines d’années qu’ils en parlent et, comme la vidéo de John Cleese (des Monty Pythons) le montre, cela fait au moins 25 ans que les électeurs britanniques ne votent plus de manière bipartisane.
La situation aujourd’hui ressemble à la France de, disons, 1997. Westminster : le retour de la « gauche plurielle », d’un classique « Cartel des gauches ». Reprise postmoderne du « Front populaire ». Bref, en un mot comme en cent, les Britanniques sont en train de tourner français, et c’est la nouvelle la plus énervante pour eux que je pouvais vous apporter en ce jour ensoleillé.

On a vu, déjà, qu’ils avaient fini par laisser tomber leur croyance dans le bancal multiculturalisme au profit de ce qu’ils appellent sans tabou « l’intégration ». Cela signifie qu’ils ont pris conscience de l’importance qu’il y a à construire une communauté nationale, et non à se satisfaire d’un voisinage informe de communautés qui ne partagent rien entre elles.  

Maintenant, ils se rapprochent d’une représentation à la proportionnelle. Ils deviennent européens malgré qu’ils en ont.

Preuve qu’ils se continentalisent, les articles du Guardian d’aujourd’hui ne mentionnent pas une seule fois le nom de leurs voisins. Ils font semblant de nous ignorer pour éviter de passer pour des internationalistes à la solde de Bruxelles. Mais ils en ont marre de cette insularité prétentieuse dont on les croit à tort pétris. Le même journal déclare son amour contrarié à la France, mais plus loin, dans les pages Travel. Cette semaine, on célèbre le Maroc et on encourage les lecteurs à profiter des charmes sous évalués de Casablanca. Le Maroc c’est moins cher et plus sympa que l’Espagne. C’est peut-être moins « Union européenne », si l’on veut, mais cela sonne davantage « France coloniale ». Dans le reportage, la France est omniprésente, comme celle qui a donné à la ville son architecture art déco, ses cafés, ses boulevards, ses brasseries…

On commence, de ce côté-ci de la Manche, à reconnaître que, certes, la colonisation, le républicanisme et le multipartisme bordélique c’était mal, mais qu’enfin, la manière française n’a pas que du mauvais sur la longue durée.   

Apparemment, je suis de gauche (au Royaume-Uni)

Jour d’élections chez nos amis Britanniques. Je n’ai jamais autant parlé de politique avec des Nord-Irlandais que ces quelques jours. Je leur pose des questions, du genre de celles que j’ai déjà posées sur ce blog : pour qui voter quand on est un protestant de gauche ? Pour qui voter quand on est un catholique de droite ? Les réponses que j’ai obtenues étaient embarrassées car mes amis m’avouaient qu’ils n’y avaient pas vraiment pensé.

Alors pour faire le tri dans nos idées politiques, nous avons fait un test. Il s’agit de répondre à une série de questions afin de savoir où l’on se tient sur l’échiquier politique. On nous présente des énoncés, des opinions sur des sujets concrets, et on doit indiquer si l’on est d’accord ou pas. Les questions couvrent des sujets politiques, économiques, sociaux et sociétaux. Et même quelques questions philosophiques, comme « L’ennemi de mon ennemi est mon ami. »

J’ai fait le test ce matin, et je me retrouve complètement à gauche, figurez-vous. Moi, je croyais m’être droitisé en vieillissant, avec mon dédain de plus en plus prononcé pour tout ce qui fait vibrer les jeunes cons. Je croyais être devenu un réactionnaire tranquille, anti-variété et politiquement incorrect. Que nenni, je suis toujours fringant, bienpensant et impeccablement de gauche. Vous n’avez qu’à voir, sur le spectre des personnalités politique, je me situe juste entre Nelson Mandela et le Dalai Lama!

Et dire que j’ai répondu sincèrement aux questions.

Le plus amusant est la réaction de mes amis nord-irlandais. L’un d’eux se retrouve près de moi sur l’échiquier mais ne parvient pas à s’y faire. Il a toujours voté à droite (il faut dire qu’il est protestant unioniste, il avait donc peu de choix), et il aime la chasse à courre. Je lui dis que la chasse à courre est très littéraire. Que Tolstoï décrit une chasse au loup pendant cent pages, et que Tolstoï ne peut pas être vu comme de droite. Si ?

Une autre amie se sent toute honteuse d’être prise à l’extrême-droite. Un autre se demande ce qu’il va voter car aucun parti ne semble correspondre à la position que le test lui a révélé.

De toute façon, à part les Verts, tous les partis en compétition pour les élections d’aujourd’hui se situent à droite de l’échiquier politique tel que le test le représente, donc c’est un mauvais test. Finalement, et pour conclure, je ne suis peut-être pas si gauchiste que cela.

Elections britanniques : où en est le multiculturalisme ?

J’avoue que je ne savais pas trop comment les prendre, ces élections. Les maladresses de Gordon Brown, le pâle conservateur David Cameron dont le meilleur argument est le charme de sa femme, et même la percée médiatique sans contenu du Liberal Democrat Nick Clegg, me laissaient indifférent. On sait ce qu’ils vont faire après les élections : naviguer à vue en réduisant les dépenses publiques.

Soudain, un débat télévisé entre des seconds couteaux des principaux partis m’a intéressé. Il y était question d’immigration. Les hommes politiques en présence se chamaillaient, mais c’était pour cacher le fait qu’ils étaient tous d’accord. Ils veulent tous une politique d’immigration plus ferme, car ils pensent tous qu’il y a trop d’étrangers en Grande Bretagne, même s’ils reconnaissent que les étrangers ont joué un rôle essentiel dans la croissance des quinze dernières années.

Un seul parti propose un truc différent, mais qui se trouve être de la poudre aux yeux : les Liberal Democrats veulent régulariser les « sans papier » qui sont sur le territoire depuis dix ans et plus. Quand on leur demande le chiffre de ces étrangers illégaux, ils répondent qu’ils n’en savent rien, et que personne n’en sait rien, mais qu’il faudra que les étrangers en question prouvent qu’ils travaillent ici depuis dix ans. Comme c’est impossible à prouver pour des gens qui bossent au noir, cette mesure n’est qu’un machin médiatique qui a pour but d’attirer l’électorat de gauche sentimental, celui qui n’a plus rien de politique mais qui voit les choses uniquement à travers le prisme de la morale, de la gentillesse et de la culpabilité.

Ce qui a attiré mon attention, finalement, c’est la question du multiculturalisme. On leur demande, à tous, s’ils privilégieront « l’intégration », ou le « multiculturalisme ». Le journaliste précise à plusieurs reprises que le multiculturalisme représente ce qui divise la société. Tous répondent « intégration », en particulier le parti d’extrême droite qui se réjouit de voir que ses idées ont finalement triomphé.

Le sage précaire franchouillard se dit, in petto, que ce n’est pas l’extrême droite qui triomphe dans la perfide Albion. Ce qui gagne du terrain, c’est le républicanisme à la française. Mais cela, nos amis et cousins grand-bretons ne peuvent l’admettre.

Des élections britanniques : pour qui voter quand on est protestant de gauche ?

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Les Britanniques vont voter début mai, tout le monde le sait. Ce que l’on connaît moins, c’est la manière de voter des habitants d’Irlande du nord.

En France, dans toutes les régions, même outremer, on retrouve les partis principaux et l’opposition habituelle gauche/droite, ce qui permet à toute la nation de lire les enjeux politiques à peu près dans les mêmes termes.

Il n’en va pas de même ici. En Irlande du nord, par exemple, on assiste à la lutte entre les trois champions nationaux, Brown (Labour), Cameron (Tories) et Clegg (Liberal Democrats), mais on ne peut pas voter pour eux. On doit voter pour les partis en présence en Irlande du nord, qui ne se distinguent pas sur les mêmes enjeux qu’en Angleterre. En Irlande du nord, les partis s’opposent principalement sur la question de l’appartenance de la province. Les partis « nationalistes » (SDLP et Sinn Fein) sont pour la réunification de l’Irlande, et les partis « unionistes » (UUP et DUP) veulent rester des citoyens britanniques. Les autres partis qui n’entrent pas dans cette problématique sont minoritaires. 

Comme il y a deux partis « nationalistes » et deux partis « unionistes », on pourrait imaginer qu’ils se partagent entre eux les voix de droite et les voix de gauche, mais ce n’est même pas le cas, et c’est ce qui m’étonne le plus. Les deux partis unionistes sont plutôt de droite, et les deux partis « pro Irlande unie » se définissent comme socialistes ou social démocrates.

Je connais des protestants de gauche qui ne savent pas pour qui ils vont voter. Ils ne veulent pas d’une Irlande unie pour des raisons économiques et culturelles, mais ils ne veulent pas soutenir les conservateurs non plus. S’ils habitaient en Angleterre, ils voteraient Labour ou Liberal Democrat, mais chez eux, ils ne se sentent pas représentés.

Je ne connais pas vraiment de catholiques de droite, ultra conservateurs, mais j’aimerais bien savoir comment ils voient cette élection, et pour qui ils voteront. Ils sont pour la réunification de l’Irlande, mais pas sur des bases socialistes, alors que faire ?

Cette situation étrange explique peut-être en partie pourquoi on entend souvent dire, comme l’écrivain McLiam Wilson l’a fait dans une interview en français sur France Inter il y a quelques mois, des choses très dures à l’égard des politiciens nord-irlandais. On entend souvent dire que la population nord-irlandaise a « évolué », mais que la classe politique est restée la même, luttant pour de vieilles lunes qui n’intéressent plus personne. Moi, c’est ce dernier discours qui me rend perplexe. Si les partis étaient vraiment déconnectés de la réalité, est-ce que les gens voteraient encore pour eux ?

Quand l’Irlande du nord attire l’attention des maîtres du monde

La Maison blanche prend la chose au sérieux. L’actuelle vice-présidente et un ancien président des Etats-Unis ont personnellement appelé des personnalités britanniques ces derniers jours, pour parler de l’Irlande du nord. C’est assez dire combien ce qui s’y passe reste au centre de l’attention de la diplomatie anglo-américaine. Si les Français ne s’y intéressent pas, cela ne signifie pas qu’il ne faut pas rappeler les enjeux de ce petit pays qui était hier en guerre civile et où la paix est encore assez précaire.

Bush revient aux affairesHier, George W. Bush a téléphoné au chef du parti conservateur anglais David Cameron, pour lui demander de faire pression sur le parti unioniste (protestant) UUP afin qu’il ne rejette pas le vote dit de « devolution des pouvoirs ». Le leader de ce parti nord-irlandais, Sir Reg Empey, avait déjà eu une conversation de quinze minutes avec Hillary Clinton! Le journal The Guardian révèle, dans son édition datée du 09 Mars, que les Américains, tous partis confondus, ont pensé qu’une conversation « d’un conservateur avec un conservateur » serait la meilleure option, et c’est ainsi que George Bush est sorti de sa réserve, lui qui, si l’on en croit la presse britannique, a pris part de manière active au processus de paix en Irlande du nord lorsqu’il était aux affaires.

La pomme de discorde est donc cette « dévolution des pouvoirs ». Il s’agit de transférer de Londres à Belfast des pouvoirs importants concernant la police et la justice. Si la communauté catholique, majoritairement nationaliste ou républicaine (c’est-à-dire en faveur d’une réunification de l’Irlande), accueille ce transfert de pouvoir comme allant dans le bon sens, une partie des protestants « unionistes » (attachés au Royaume-Uni) le voit d’un très mauvais oeil.

Home Rule il y a un siècle, partage du pouvoir aujourd’hui

Pour certains protestants, il est intolérable de laisser d’anciens terroristes arriver à la tête des forces de l’ordre dans la province. De même, la justice ne peut être donnée de manière impartiale, selon eux, par des républicains qui ont passé une bonne partie de leur vie à mener des actions illégales. Ces tensions nous renvoient au début du XXe siècle, à l’époque où Londres promettait une forme d’autonomie pour l’Irlande (Home Rule), autonomie que des hommes politiques protestants avaient déjà combattue, comme des fresques murales le rappellent, dans le quartier du Village.

Pourtant, sur quatre partis principaux qui composent la coalition au pouvoir, trois sont assurés de voter pour la dévolution des pouvoirs, et l’Irish Times fait état de sondages qui lui sont très favorables dans la population nord-irlandaise. Il n’y a donc aucun danger réel de voir cette nouvelle disposition rejetée.

Alors pourquoi les Anglais et les Américains mettent-ils une telle pression sur le seul parti unioniste qui voulait voter contre la résolution ? Pourquoi le premier ministre Martin Mc Guinness (Sinn Fein) condamne-t-il si durement cette attitude alors qu’il est assuré d’obtenir le vote qu’il souhaite ?

Risques de radicalisations ?

Il n’y a pas qu’une réponse à cette question. Ce qui paraît clair en tout état de cause, c’est que les officiels ont peur que des partis prennent le chemin de la division à des fins électoralistes. Le parti récalcitrant, Ulster Unionist Party était autrefois le parti leader du camp « protestant », et était vu comme modéré, à la différence du DUP qui, très virulent et à la limite de l’extrêmisme quand il était sous la poigne du révérend Iain Pasley, a fini par intégrer le gouvernement. Si le DUP a emprunté un chemin de recentrage pour gagner la place de parti dirigeant, l’UUP menace de faire le chemin inverse, vers une radicalisation qui pourrait s’avérer dangereuse pour une paix qui est mise à l’épreuve de la crise sociale et économique.

La classe moyenne a beau avoir l’air d’être tranquille et confiante dans l’avenir, l’inquiétude des grands de ce monde, et l’attention qu’ils portent à ce petit territoire, laissent penser que de véritables risques ne sont pas à exclure, à quelques mois des élections générales où des discours de clivage peuvent réapparaître.

L’espagnol est-il en train de supplanter le français ?

On le dit souvent. Dans mon université de Belfast, on parle de rivalités entre faculté de français et faculté d’espagnol ; on voit que l’une est en déclin et l’autre en croissance, et l’on voit dans ces deux courbes un mouvement qui n’a pas lieu de s’inverser. Moi, je crois que l’espagnol est une mode, et que le français est une tradition. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter, ni d’être surpris.

Le français n’est pas une langue comme une autre, pour les anglophones. C’est leur langue d’origine, et la culture française est celle qu’ils aiment le plus haïr, qu’ils comprennent le moins, qu’ils cherchent le plus à humilier. Les Anglo-saxons ne peuvent se passer du français.

L’espagnol, pour eux, comme pour un peu tout le monde, c’est plus sexy, plus sympa, plus cool, plus ensoleillé, mais c’est comme un amour de vacances, cela ne dure pas. L’espagnol, c’est la langue du pays où ils ont envie d’aller en vacances. Mais les lieux de vacances, c’est bien connu, et l’Irlande en sait quelque chose, cela tombe en désuétude. Très bientôt, si ce n’est déjà le cas, de nombreux Européens se diront que les vacances en Espagne sont devenues banales et d’autres lieux, moins chers et tout aussi ensoleillés, prendront le dessus : déjà les plages de Croatie font fureur. La Grèce et l’Italie redeviendront à la mode, et leur langue sera à nouveau enseignée. Le Guardian d’aujourd’hui annonce que 59% de Britanniques trouvent que l’Espagne n’est plus « assez étrangère » pour être un hotspot touristique, et qu’ils lui préfèrent le Maroc, l’Egypte et la Turquie : moins chères, ces destinations présentent l’avantage d’être plus exotiques. Tout cela, plus les difficultés économiques de l’Espagne (pour une théorie portative relative à l’influence de l’économie d’un pays sur son attractivité inconsciente, cliquer ici), plaide pour l’idée que nous sommes au début du déclin de l’espagnol comme langue étrangère. Un déclin très léger, car l’Amérique latine attirera durablement l’attention des riches Européens (mais peut-être pas tant les voyageurs asiatiques, australiens, africains et américains… A vérifier.)

Le français, au contraire, est mal vu : langue compliquée, très irrégulière, à l’écriture encombrée de lettres qu’on ne prononce pas, porteuse d’une culture élitiste et d’un comportement arrogant. Le français a tout pour déplaire, et c’est aussi pour cela qu’il est irremplaçable. Partout dans le monde, des alliances et des instituts français ouvrent pour occuper le terrain. Ce volontarisme politique énerve, agace, fait rire, fait soupirer, mais il est efficace sur le long terme. Au moment de choisir une langue étrangère, on peut difficilement imaginer ne pas avoir le français comme option. Au pire, c’est la langue que l’on choisit pour incarner le vice, la saloperie, la perversité et le mal. Au mieux, mais c’est lié, c’est la langue de la séduction irrésistible.  

Pour ce qui est du tourisme, Paris reste l’incontournable ville européenne pour les voyageurs du monde entier. Plus influente politiquement et économiquement que Barcelone et Rome ou Venise, plus belle et riche culturellement que Londres et Berlin, Paris n’a et n’aura aucune rivale européenne. Elle peut compter sur ce statut pour le plus clair du siècle dans lequel nous sommes entrés. Et avec l’attraction croissante des pays d’Afrique du nord, puis d’Afrique noire quand ceux-ci se développeront, la langue française a encore beaucoup de réserve pour résister à je ne sais quelle rivalité entre les langues. Elle restera, j’en suis convaincu, la deuxième langue européenne après l’anglo-américain.

La Chine exécute un Britannique et attend les réactions

La Chine vient de mettre à mort un ressortissant britannique, malgré les demandes répétées de Londres de faire preuve de clémence.

Cet événement est considérable car il montre combien la Chine exige maintenant d’être respectée par tous. Et sinon respectée, au moins crainte. Jusqu’à il y a peu, beaucoup de Français croyaient que les Chinois respectaient les Anglais, qui savaient mieux s’y prendre que nous. Un pseudo-spécialiste déclarait l’année dernière que la Chine pouvait maintenant « piétiner tous les pays européens, sauf la Grande Bretagne qui ne se laissera jamais faire. » On voit, en effet, comment les Anglais réagissent à ce geste d’une violence inouïe. Gordon Brown se dit « déçu ». Diable, quand les Britanniques veulent se faire respecter, après avoir suivi George Bush en Irak, et avoir servi de paradis fiscal aux plus grandes fortunes de la finance internationale, on peut dire qu’ils savent faire trembler les grands de ce monde.

Non, ce qu’il faut comprendre, mais il fallait déjà le comprendre il y a quelques années, c’est que la Chine doit être approchée comme un égal, et non comme une puissance subsidiaire, ni comme un géant qui va nous engloutir. Quand Sarkozy disait : « Bon, je viendrai peut-être aux J.O. de Pékin, mais sous condition que les Chinois entrent en dialogue avec le Dalai Lama », il faisait une chose qu’il n’aurait jamais faite avec les Etats-Unis. Les Chinois étaient très choqués d’entendre qu’un chef d’Etat étranger pose ses condtions, comme s’il avait un droit particulier.

L’urgence, je le dis depuis de années, est de s’intéresser à la Chine, de se confronter à elle, de penser avec elle. Trop de gens éprouvent une grande difficulté à s’y intéresser. Trop de monde voudrait faire comme si elle n’existait pas vraiment. Les dirigeants occidentaux, ainsi que la presse (en dehors des habituels numéros spéciaux sur l’empire du milieu) continuent de l’ignorer la plupart du temps, pour, lorsque c’est trop tard, essayer en vain d’obtenir des choses.

Avec les Chinois, tous les businessmen et tous les diplomates (parmi ceux qui réussissent là-bas) vous le diront, il faut créer un climat de confiance, une relation spécifique, à coup de repas, de beuveries, de cadeaux, de poèmes, d’échanges soutenus. J’en ai déjà parlé, et on m’a rétorqué : d’abord, Chirac n’a rien obtenu des Chinois en étant près d’eux, et ensuite, il ne faut pas avoir peur d’un rapport de force avec la Chine, car elle n’en respectera que davantage ses interlocuteurs.

Bien sûr qu’il y a un rapport de force dans les échanges internationaux, on le sait, mais on semble moins l’accepter des Chinois que des Allemands ou des Anglais. Pour traiter d’égal à égal avec les Chinois, il faut au moins être en relation avec eux, et ne pas se tourner vers eux une fois de temps en temps, soit pour demander, soit pour signer, soit pour protester. Je le répète, nous avons une révolution culturelle à faire pour nous en sortir à l’avenir : se tourner vers la Chine et apprendre à la connaître.