Vive la Chine! Célébrons notre amour et notre admiration pour cette culture hors du commun. Chinois, mes grands frères, vous me montrez la voie pour tant de choses.
Il paraît que la Chine a menacé Oslo de représailles au cas où le prix Nobel de la paix serait attribué à Liu Xiaobo, ou à tout autre dissident chinois. Je suis donc ravi de ce nouveau Nobel. On ne peut pas accepter qu’un pays fasse pression de cette façon, et surtout, que le pouvoir économique soit capable de faire taire tout le monde. Heureusement, la Chine n’est pas réductible à ce gouvernement qui met en prison ses intellectuels les plus courageux. La Chine éternelle, aujourd’hui, palpite dans la cellule de Liu Xiaobo.
Comme Gao Xingjian, qui fut le premier Nobel de littérature de langue chinoise, Liu Xiaobo sera un héros avant l’heure en Chine. Avant l’heure car c’est dans quelques années qu’il sera réhabilité.
Comme je l’avais écrit fin 2009, lorsque Liu fut emprisonné, ces personnalités dissidentes sont des héros qui donnent une très belle image de la Chine. Moi, c’est par amour de la Chine que je les admire. Gao dans sa littérature, Liu dans son engagement intellectuel, ne sont pas des imitateurs de l’Occident, vraiment pas, mais ils puisent dans la culture chinoise leur inspiration et leur force pour faire progresser l’art et l’intelligence sinophones. Bien sûr, Liu Xiaobo sera beaucoup plus médiatisé que Gao car clairement dissident, vivant en prison pour avoir seulement rédigé un appel à la démocratisation du pays. Impliqué dans les événements de la place Tiananmen en 1989, et dans le militantisme interne depuis, il peut incarner une conscience qui perdure au sein même de la république populaire.
L’avantage du prix Nobel, c’est qu’il reste toujours d’actualité. Vingt ans plus tard, on peut toujours dire : « Un tel, prix Nobel de cela ». C’est utile pour forcer le souvenir, surtout face à un régime qui est passé maître dans la dissimulation de la vérité. Un jour, de jeunes Chinois s’éveilleront à ces faits intangibles et s’apercevront que plusieurs prix Nobel furent attribués à des compatriotes. Cela les conduira peut-être à lire La Montagne de l’âme ou la Charte 08. En lisant, ils se demanderont pourquoi les auteurs de ces textes furent bannis, car ces textes n’ont rien d’anti-chinois, bien au contraire. Ils se rendront compte alors, peut-être, que les ennemis de la Chine sont d’abord ceux qui empêchent les Chinois de s’exprimer librement.
J’ai dit qu’être responsable de ma maison en colocation me mettait en position de manager, ou de chef. Mais qu’est-ce qu’un chef ?
Il y a chez Claude Lévi-Strauss une intéressante théorie du pouvoir. Dans Tristes tropiques, une attention spéciale est portée sur les devoirs et les privilèges des chefs de deux sociétés : les Nambikwara et les Tupi-Kahawib. Un chapitre en particulier traite de cette question : « Hommes, femmes, chefs ». Les Nambikwara vivent en petits groupes, d’une dizaine ou d’une vingtaine de personnes, et leur vie est semi-nomade.
Je ne parle ici que de la théorie de Lévi-Strauss, les lecteurs n’ont nul besoin de me rappeler que ses théories sont contestées par d’autres ethnologues, je le sais aussi bien qu’eux.
Le chef des Nambikwara tire son autorité sur le groupe de son « prestige personnel » et de son « aptitude à inspirer confiance ». Il a en fait très peu de pouvoir, et les privilèges qui sont les siens (le droit d’avoir plusieurs femmes), il les paie au prix de lourdes responsabilités. Il est en première ligne lors des tensions avec les bandes rivales (ce que Montaigne rapportait déjà dans les Essais, lorsqu’un chef dit cannibale lui dit, à Rouen en 1560, que son privilège consistait à « marcher le premier à la guerre ».) Dans la période nomade, c’est lui qui est responsable de la direction à prendre, qui fixe les étapes, et gare à lui s’il ne conduit pas le groupe dans des endroits riches en nourriture. En période sédentaire, c’est lui qui est responsable si les récoltes sont mauvaises.
Quand il est trop vieux, il désigne un successeur, mais il arrive que le jeune homme désigné refuse. Chez les Nambikwara, écrit Lévi-Strauss, « le pouvoir ne semble pas faire l’objet d’une ardente compétition ». Et pour cause. Nous retrouvons ce genre de situations dans des organisations contemporaines. Les départements de facultés, par exemple, sont fréquemment dirigés par des gens qui apprécient leur travail mais qui se sentent parfois écrasés par le poids de leurs responsabilités, et qui ne font pas face à une concurrence particulière. Tant que tout se passe à peu près bien, c’est un fait, personne ne songe à changer de chef.
Mais voici le trait fondamental dans cette théorie : le consentement. A l’origine du politique, il n’y a pas la violence, la guerre ou l’égoïsme, il y a le besoin d’être ensemble et l’accord pour que tel ou tel soit le leader provisoire. « Le consentement est à l’origine du pouvoir, écrit Lévi-Strauss, et c’est aussi le consentement qui entretient sa légitimité ». Le chef est celui qui est capable de faire consensus, de satisfaire un peu tout le monde, ou tout au moins de ne pas trop contrecarrer les désirs des plus emmerdants. Il n’a aucun moyen de coercition devant des individus au comportement répréhensible. Il peut « se débarrasser des éléments indésirables » seulement s’il a le soutien de tout le reste du groupe. Il doit donc être toujours diplomate, habile et chaleureux, et il ne peut pas être autoritaire, autocrate ni même vraiment injuste.
Le meilleur moyen d’acquérir le consentement de sa population, est de donner. Donner de lui-même, faire plus d’effort que les autres, montrer l’exemple, mais aussi donner des biens matériels : « Le premier et le principal instrument du pouvoir consiste dans sa générosité. » On vient le voir pour toute requête et sa capacité à les satisfaire détermine le niveau de consentement dont son mandat est gratifié. L’ethnologue donnait beaucoup de cadeaux aux chefs, car ces derniers étaient de précieux informateurs, mais tous ces cadeaux étaient redistribués, non par bonté d’âme, mais par obligation politique, voire par calcul florentin.
Evidemment, le chef est parfois gagné par la mélancolie. Il y a des moments où ses responsabilités lui pèsent trop et que l’avidité et l’ingratitude de son groupe lui sont insupportables. Il a alors la ressource de menacer de partir. Comme les parlements modernes qui procèdent à un « vote de confiance », le chef nambikwara se tourne vers ses administrés, le sexe droit dans son étui, et, décoré de quelques modestes ornements, il leur lance : « C’est fini de donner! C’est fini d’être généreux! Qu’un autre soit généreux à ma place! ». D’après Lévi-Strauss, ce moment constitue la crise la plus grave de son règne.
Sur le plan intellectuel, la générosité est traduite par « l’ingéniosité ». « Un bon chef fait preuve d’initiative et d’adresse. » Il prépare les poisons des flèches, il fabrique des jouets et des bidules, il doit aussi savoir chanter et danser. Le chef est un « joyeux luron toujours prêt à distraire la bande et à rompre la monotonie de la vie quotidienne. » Cela paraît drôle, mais c’est absolument essentiel. Dans la forêt, les Indiens sont parfois pris par un cafard dévastateur. Divertir ses ouailles est donc d’utilité publique, si l’on ne veut pas que la déprime se généralise au point d’ôter l’énergie d’aller chasser. Par ailleurs, dans les sociétés conduites par la pensée mythique et magique, raconter des histoires et chanter revient à entrer en communication avec l’autre monde, ou le monde des morts, des ancêtres. Divertir le groupe, c’est en réalité rappeler les grands mythes fondateurs, c’est retremper symboliquement les individus dans le monde des origines dont ils ont la nostalgie. Chanter, danser, raconter, jouer la comédie, ce sont les activités les plus nobles, chez les hommes préindustriels.
Alors moi, dans ma maison de Belfast, je suis un peu un Nambikwara avec mes colocataires pakistanais, indiens, lettons, slovaques et tchèques. Je fais le clown, je les flatte, je ne compte pas mes efforts, et quand je hausse la voix pour en remettre un à sa place, je le fais en pariant sur le fait que les autres ne bougeront pas. Puis quand une crise est déminée, je redeviens le clown qui raconte des histoires à dormir debout. Je tâche de créer une petite mythologie où, eux et moi, formons un groupe de jeunes gens merveilleux et supérieurs à toutes les communautés de Belfast.
Les intellectuels, on le sait, se sont transformés en chevaliers blancs qui viennent sur les plateaux de télévisions pour alerter l’opinion publique. Comme ils méprisent le public, qu’il juge idiot, oublieux, sous-éduqué, ils usent d’un langage émotif relativement simple : colère, tristesse, dégoût, révolte, leur lyrisme est fondé sur des sentiments basiques que tout le monde peut comprendre.
L’autre jour, dans une émission, un homme politique fort en gueule répond à Gérard Miller. Ce dernier est un de ces intellectuels médiatiques qui peuplent notre vie sans que nous l’ayons véritablement mérité. De la génération de BHL, il avait vingt ans en 1968, est passé par le maoïsme avant de se ranger dans la psychanalyse, c’est-à-dire dans n’importe quoi. Il a des opinions sur tout, comme le sage précaire, et gagne beaucoup d’argent, à la différence du sage précaire. Produit typique de la France d’après-guerre, il incarne la déchéance de l’élite intellectuelle de notre pays. Dans l’émission, il se lança dans une tirade anti-raciste convenue. Il se fit applaudir.
L’homme politique lui dit alors : « C’est bien, vous avez fait votre numéro, vous vous sentez mieux maintenant ? »
Miller sourit et répondit que, oui, il se sentait mieux. Si on l’avait interrogé, il aurait reconnu qu’en effet, exprimer sa colère est une bonne chose pour l’équilibre mental. Et que si l’on peut, en un seul et même geste, lutter pour une bonne cause (l’anti-racisme) et se faire du bien au moral, alors pourquoi hésiter ? Le bien-être par l’engagement humanitaire.
Si j’avais été l’homme politique, je lui aurais répondu ceci : Monsieur Miller, vous vivez dans un conte de fée. rappelez-vous la chanson d’Henri Salvador, Une chanson douce. On invente une histoire où la biche va se faire manger par un méchant loup. On génère de la peur chez l’enfant. Une angoisse qui renvoie à toutes ses angoisses d’enfant. Puis on fait apparaître un chevalier blanc qui anéantit le loup, et, dans ses bras, la biche se transforme en princesse. Je la connais bien cette chanson, pour l’avoir étudiée et chantée avec des étudiants chinois qui l’aimaient bien. La parole féérique donne de l’émotion aux enfants et les conduit vers un sentiment de quiétude où les méchants sont punis, où les filles sont des princesses. Et les enfants, confiants dans la voix chaude de leur père, la voix douce de leur mère, peuvent enfin s’endormir tranquille.
Nos intellectuels français font la même chose. Ils forment un discours où de gentilles filles sont assassinées, lapidées, ils insistent sur les détails sordides, puis ils règlent tous les problèmes en quelques phrases lyriques. Dans leur parole, les dictateurs sont punis, la démocratie gagne, et ainsi, par cet acte de parole féérique, eux-mêmes se sentent mieux.
L’ennui, c’est que le public – le peuple, si l’on préfère – n’est pas aussi con qu’ils l’imaginent, et pas aussi inculte que les enfants qui s’endorment. Il sait, le peuple, que le mal continue d’exister même après les tirades de Miller, BHL et autres Kouchner. Son angoisse, à lui, au peuple, n’est pas diminuée par ces discours humanitaires, et cette vision du monde, constitués de grands méchants loups, de fragiles princesses et de blancs chevaliers, ne lui est d’aucun secours.
Les méchants loups (la Chine, l’Iran, les Talibans, l’ « islamo-fascisme », le Hamas, Poutine, Chavez), les pauvres biches (les peuples) et les chevaliers blancs (nos intellectuels eux-mêmes), forment en fait un conte de fée parfaitement indigeste et dangereux pour l’intelligence. Alors que Voltaire, Zola, Sartre, cherchaient à réveiller leurs compatriotes, nos penseurs actuels veulent les endormir. On a vu ce qui s’est passé en 2008 lors du passage de la flamme olympique « chinoise » à Paris. Des jeunes ignorant, manipulés par nos intellectuels médiatiques, ont manifesté en criant : « Assassins », à des Chinois qui venaient juste encourager leurs athlètes. Des Chinois qui avaient appris le français avec des chansons d’Henri Salvador, et pour qui la France avaient encore une certaine culture à faire valoir, un certain savoir-vivre aussi.
Les jeunes Français avaient cru que les tyrans chinois, sanguinaires comme le loup de la chanson, pouvaient être anéantis s’ils criaient assez fort. Ils avaient même négligé de s’intéresser à l’histoire réelle du Tibet et de la Chine. Ils évoluaient dans le monde féérique parallèle de nos anciens soixante-huitards moralisateurs.
Le sage précaire pense en partie avec sa tête, et en partie avec ses tripes. Parfois, souvent, il lit des choses universitaires et, avant même d’avoir une opinion articulable, il sent monter une rage depuis la région du foie, ou de la rate. Parfois, cela monte et le sage précaire manque s’étouffer. La dernière fois que cela m’est arrivé, ce fut en lisant la revue la plus prestigieuse d’ « études françaises » au Royaume-Uni. C’est la revue la plus établie, la plus reconnue, la plus célèbre. Tout le monde la feuillette quand elle sort. J’y ai lu de telles conneries dans le dernier numéro que je préfère ne rien en dire ici. Les universitaires réussissent par moments à combiner le dogmatisme (l’absence de réflexion critique sur une idéologie donnée) et l’erreur factuelle. Cela fait beaucoup pour un sage précaire, qui n’aime rien tant que la vérité factuelle et l’ondoiement idéologique.
Mais plutôt que de critiquer mes amis britanniques, qui font aussi des revues de grande tenue, je vais me tourner vers des personnalités françaises qui provoquent aussi en moi des pulsions de rejet ou d’attraction, que je ne peux m’expliquer qu’après coup.
Bernard-Henri Lévy par exemple. la dernière fois que je l’ai vu, il militait pour défendre la femme iranienne qui était menacée d’être lapidée. Pourquoi cela me gênait-il de le voir parler de cela ? Moi aussi, je suis contre la lapidation, et même opposé à toute peine de mort. Voire, je suis parfaitement en faveur de l’adultère, en terre chrétienne comme en terre d’Islam. L’équilibre d’une nation, c’est mon idée, tient dans la capacité des couples à se tromper sans se haïr et sans rompre.
BHL, donc, m’énerve prodigieusement quand il parle de cette Iranienne. Pourtant, il ne m’énerve pas tout le temps. Là il m’énervait spécifiquement. À la réflexion je comprends pourquoi.
Il disait : « Si le tribunal iranien recule, si nous gagnons cette bataille… » Arrogance contre-productive. Cette attitude ne peut avoir comme effet qu’un adversaire qui se braque, et qui, pour montrer son indépendance, fera ce qu’on lui demande de ne pas faire. Pour reprendre les termes de Max Weber, c’est de la diplomatie « de conviction » et non « de responsabilité ». BHL se moque que son projet foire, ce qu’il veut, c’est prendre le rôle du chevalier blanc, qui saute sur la première cause venue. À la limite, je me suis demandé si BHL n’aimerait pas que l’Iran lapide ses femmes, cela permettrait de diaboliser vraiment ce pays, et de lui déclarer la guerre dans un futur proche.
Passons sur l’Iran. Le problème avec BHL, pour moi, c’est qu’il ne nous apprend jamais rien sur les pays et les peuples qui attirent son attention. Il énumère toujours les grandes batailles qui furent les siennes, où il s’engagea pour faire prendre conscience d’un massacre. Il dit toujours : « La Bosnie, le Darfour, la Tchétchénie », comme s’il avait porté sur ses épaules les décisions internationales qui ont réagi, ou pas, aux événements qui s’y déroulaient. À chaque fois, il sort les grands mots, la grosse artillerie de la sensiblerie et de l’Histoire émotive, telle qu’elle s’écrit à gros traits : « massacre, charnier, génocide, Munich, tortionnaire, droits de l’homme… »
En revanche, jamais une réflexion sur l’histoire de ces peuples, de ces gens, des enjeux. La seule chose qui l’intéresse, semble-t-il, c’est l’incendie et l’alarme. Le rôle de l’intellectuel était tout de même plus vaste et plus intelligent à l’époque de Sartre.
Mais j’y pense, c’est la même chose avec Bernard Kouchner, et avec tous les humanitaires. Un refus de se situer dans la réflexion historique. Une vision du monde binaire avec de pauvres gens aux abois, des démocraties qui sont dans le vrai, et des chevaliers blancs dont le seul rôle est de forcer l’attention de ces souverains au coeurs purs, les Peuples occidentaux, afin qu’ils interviennent, s’interposent, tels de nouveaux Deus ex machina.
C’est ma contribution, aujourd’hui, aux débats contemporains. Nos humanitaires, nos activistes de la guerre juste, nos nouveaux philosophes, prennent le peuple pour un monarque vaniteux, qu’il faut flatter, à qui il faut parler de manière émotive. Le résultat de cette posture est un mépris infini pour l’histoire et pour tout ce qui ne va pas dans le sens des intérêts des démocraties occidentales. Tous ces gens, et les champions de la charité en premier lieu, sont les figures les plus visibles, les plus vivantes et les plus hypocrites, de l’impérialisme occidental.
Dans la question Dieudonné, les gens qui ont le droit de parler dans les médias traditionnels évoquent souvent le droit, les lois, les tribunaux. « Ce qu’il dit relève du pénal », dit le chanteur Patrick Bruel. « Il a été condamné » disent-ils, tous. Mais pourquoi le disent-ils ? Ils le disent aussi pour Siné, et pour beaucoup d’autres personnalités. Il semble que ce soit pour prouver que Dieudonné est un antisémite, et que de ce fait, il mérite l’exclusion qui est la sienne aujourd’hui. Je ne sais pas de quoi il a été condamné, il faudrait lire les textes exacts des jugements.
Cependant, le rôle du juridique dans cette affaire ne laisse pas d’interroger. Un journaliste m’a profondément troublé, l’autre jour, sur ce point. Parlant de Dieudonné, et l’accusant d’antisémitisme sans preuve, comme tout le monde le fait, Frédéric Bonnaud évoquait la loi Gayssot et déclarait : « L’antisémitisme n’est pas une opinion, c’est un délit. » Il a raison, les lois dites mémorielles stipulent que le racisme est un délit. Les lois contre le racisme de 1972 se limitaient à condamner les actes qui menaçaient l’ordre public. Depuis les années 1990 et les différentes lois apparues en France, à la suite de l’Allemagne et de la Belgique, il est interdit de dire des paroles de discrimination, même dans une conversation apaisée. Comme le dit Bonnaud, ce qui était opinion est devenu délit.
Je suis allé voir la loi de plus près et je me suis aperçu d’un élément singulièrement casse-gueule : « Il est interdit de nier, de minimiser l’importance des crimes contre l’humanité. »
Que signifier « minimiser » l’importance d’un événement ? Qui fixe l’importance d’un événement ? La question est tellement subjective qu’il est facile d’accuser quelqu’un de vouloir minimiser quelque chose. On sait que représenter la shoah, par des films par exemple, est considéré comme sacrilège par de nombreux intellectuels. Le film de Claude Lanzmann, d’ailleurs, le magnifique Shoah, est justement un film où les souvenirs et les entretiens remplacent l’impossible représentation des scènes de camps. Lanzmann a donc été en première ligne pour dénoncer des films tels que La Liste de Schnitzler, ou La Vie est belle qui reconstituaient à leur manière la vie des camps de concentration. Mais si représenter par des images revient à commettre une faute morale, alors en parler c’est aussi, dans une certaine mesure, minimiser l’importance de la Solution finale.
Il ne reste, au fond, devant une telle loi, qu’une alternative : se taire, ou « maximiser ». Puisqu’on n’a pas le droit de minimiser, la seule façon d’en parler sans être accusé de crypto-négationnisme, c’est de faire de la surenchère comparative, comme Frédéric Bonnaud, encore lui, l’a fait en disant que la Shoah était « l’événement le plus important du XXe siècle. » Cette surenchère n’a pas lieu de s’arrêter. L’événement sera vu comme le plus important de toute l’histoire de l’humanité, pour devenir l’événement innommable, irreprésentable, l’événement sacré, l’incarnation du mal, le crime fondateur par excellence. Le crime des crimes, l’événement des événements. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans certains milieux philosophiques et artistiques. Il existe une pensée, à la jonction de la philosophie et du mysticisme, qui voit dans la shoah le grand événement obscur depuis lequel le sens et le non-sens peuvent se distribuer. Dans la littérature contemporaine, on note aussi une tendance nette à faire du génocide des juifs l’essence de la deuxième guerre mondiale, et cette dernière la scène centrale de l’histoire. Avec Les Bienveillantes de Jonathan Littel, Jan Karski de Yannick Haennel, HHhH de Laurent Binet, une jeune génération d’écrivains revisite l’histoire. Cette génération est éblouie, fascinée par le mal, le nazisme, et elle tourne autour de ce massacre. Je juge tout cela d’un très bon œil : il me paraît très constructif d’avoir, dans l’histoire proche, des événements trop lourds à porter, dont la présence est si pesante qu’ils se transforment en mythes. Une mythologie, ou une geste, s’élabore sur les ruines des conflits passés, qu’il convient de chanter sous forme de tragédies, de poèmes épiques, de chanson de geste. Homère avait la guerre de Troie, le XIIe siècle français avait Arthur et Roland, Shakespeare avait la guerre de cent ans. Nous avons la shoah, pourquoi pas ?
Mais ce qui est compréhensible dans une réflexion philosophique, ce qui est désirable dans le domaine littéraire, n’a plus aucun sens dans le cadre de la loi. Comment interdire à tout un peuple de penser autrement que selon tel ou tel précepte métaphysique ? Cela rejoint, dans sa structure, ce qui se passait dans les régimes fascistes ou communistes, et cela paraît, dans tous les cas, totalitaire. C’est sur ce totalitarisme que l’Etat d’Israël fonde sa légitimité et se permet de criminaliser les Palestiniens et les voixdissidentes. Toute critique de la politique d’Israël peut êtreaccusée de tentative de rompre le silence sacré.
Je peux dire, dans une œuvre personnelle et symbolique, que tel événement impose le silence. Je peux faire des tombeaux et construire une œuvre entière où le monde tourne autour de l’événement de mon choix. Mais la loi ne peut pas m’imposer son cadre narratif.
Il est naturel que l’époque postcoloniale mette au second plan les guerres mondiales et que les phénomènes coloniaux prennent une place centrale pour certaines écoles de pensée. Il est inévitable que, aux yeux d’un nombre de personnes supérieur à celui des gens qui se sentent concernés par le régime nazi, la traite négrière soit l’événement incroyable, impensable, fondateur de toute l’infamie humaine. C’est ce que dit Dieudonné aux animateurs de télévision qui le traitent, en retour, d’antisémite, et le lui disent en face, pour souligner l’humiliation publique, qu’on ne l’invitera plus sur les plateaux.
L’éditeur Jean-Pierre Huguet s’occupe d’un lieu de création tout à fait impressionnant. Dans la cambrousse, à une heure de voiture de Lyon. Dans les monts du Pilat, sur les hauteurs d’un village charmant au nom magnifique : St Julien Molin Molette.
Une ancienne usine en pierre, que l’éditeur appelle « cathédrale ouvrière », domine la vallée. Au dernier étage, la salle est immense, grande comme une cathédrale en effet, et se trouve être l’écrin d’une œuvre unique. Cette œuvre unique se doit d’occuper le mur du fond. Toutes les expositions ont en commun de n’occuper que la surface du mur, et de laisser le reste de l’espace aux visiteurs, aux dialogues entre les gens et l’œuvre. Cette grande salle en plan libre, digne d’un étage du Musée d’art contemporain de Lyon, percé de dizaines de fenêtres en arc de cercle, est tout entier consacré à ce mur, qui paraît petit quand on entre.
Or, ce qui frappe d’emblée, c’est l’espace, le parquet et les fenêtres, c’est-à-dire le volume, la lumière et la couleur. Le fait de privilégier le mur du fond provoque un renversement de la perception, par lequel l’espace devient lignes de perspective, et le mur point de fuite. D’ailleurs, cet espace d’exposition s’appelle « Le Mur du fond ». Qu’on ne s’attende pas à voir l’espace rempli de sculptures et d’installation, à moins d’un dispositif subversif.Quand j’y suis allé, l’artiste Michel Jeannès y exposait « Marianne mise à nu ». Un simple drapeau tricolore accroché sur ledit mur. En évoluant dans la salle, on voit peu de changement, peu de spectacle. C’est en se rapprochant vraiment qu’on distingue ce qui fait l’originalité de l’œuvre : le drapeau est coupé en deux en son milieu et réassemblé, de bas en haut, par des boutons de nacre.
La notion de « matrimoine »
On commence à bien connaître le travail de Michel Jeannès, et l’usage étonnamment fructueux qu’il fait des boutons de mercerie. Non seulement les boutons symbolisent le lien, l’union, mais surtout ils renvoient au monde féminin des mères, des boîtes à boutons, du travail discret et profond de la couture, du reprisage, du soin des vêtements de la famille. Dans les différents terrains qu’il occupe, Jeannès est très attentif à la parole des femmes, non pas en tant qu’êtres universels, mais depuis leur rôle, jugé subalterne dans les sociétés phallocrates, de travailleuses de l’ombre.
Dans ce sens, et pour ce faire, en parallèle aux « Journées du Patrimoine » qui ont lieu chaque année en France pour que les fils de la patrie communient dans la grandeur de leur culture commune, Jeannès a bricolé les « Journées du Matrimoine ». Le patrimoine, c’est ce que lègue le père à ses enfants, c’est la richesse matérielle où se concentrent les valeurs fondatrices de la famille ou de la communauté. Le « matrimoine » évoque ce qu’inspire la mère : un ensemble de gestes, de manière d’être, une douceur et un effacement de soi qui sont proprement bouleversants. J’avais écrit un texte sur les manières de représenter son père et sa mère : le père inspire les portraits et les sculptures, alors que la mère n’est pas une « figure », c’est plutôt une chaleur, une force qui nous habite et nous traverse. Le père c’est l’affirmation de l’individu, la mère est ce qui se diffuse entre les individus. Dans les familles traditionnelles, le père tranche et donne à chacun son dû, la mère donne en contrebande, rétablit d’autres équilibres, fait régner d’autres justices.
Difficile travail, fragile gageure que ces journées du matrimoine, dont un très beau texte de Cécilia de Varine rend compte dans Filer la métaphore. Du bouton aux journées du matrimoine (éditions Fage, 2010). Il s’agit d’un livre qui fait le point sur dix ans de travail de Jeannès et du collectif La Mercerie. J’encourage vivement à le feuilleter, ne serait-ce que sur le site du Musée dauphinois, pour se faire une idée de la place que peut prendre l’objet livre dans le parcours d’un artiste.
Le patrimoine de la nation
La mère patrie, la république incarnée dans la plantureuse Marianne, Jeannès ne pouvait pas la rater. A un moment ou à un autre, il allait tâcher de lui recoudre son habit, lui tailler un corsage, que sais-je ? lui recouvrir la poitrine débraillée.
Il a fait plusieurs expositions, à Paris, au Japon, en Rhône-Alpes, mettant en scène, entre autres, des drapeaux tricolores déboutonnés et reboutonnés. Ici, sur le « mur du fond », le symbole de la nation française est déchiré, et il est « rapiécé », ou reboutonné, comme un chemisier – les boutons sont sur le pan gauche, comme dans les vêtements féminins !
La machine à interpréter peut alors partir en croisière. Le geste artistique est simple, et grâce à sa simplicité, le sens qu’il fait naître est multiple, et presque infini. Par ce drapeau reboutonné, on voit la communauté nationale réconciliée par le travail d’intercesseur des mères, des femmes et des filles.
On voit la fragilité inhérente à toute communauté humaine, combien son unité ne tient qu’à un fil. En ces temps où la Marseillaise est sifflée par des Français qui ne se sentent pas intégrés dans le groupe, pas représentés par le drapeau, cette œuvre rappelle deux choses : d’abord que la déchirure est première, la discorde et la désunion originaires ; elle rappelle ensuite le rôle crucial des mères dans la pacification des passions, et dans l’édification collective.
Le « matrimoine » dont témoigne cette œuvre, c’est le travail patient, à l’intérieur des familles déchirées par la migration, par la pauvreté et les conflits, de se refaire des liens avec un nouveau territoire, une nouvelle organisation. Les idéaux de la république, en effet, se sont introduits dans les familles, dans les prénoms, les habits, les façons de se tenir et d’échanger.
Si ce drapeau boutonné peut être vu comme sacrilège par certains, moi j’y vois plutôt un geste tendrement patriotique (matriotique, en somme), qui ne voit pas la France comme une nation orgueilleuse, mais comme une famille nombreuse et bruyante, où les personnes les plus importantes ne sont pas le père ni les grands frères, mais telle ou telle personnalité qui cherche en secret à apaiser les fâcheries, à faire revenir les fils prodigues ou les brebis égarées.
Il suffit de faire quelques pas en arrière, et les boutons de nacre s’effacent. Ils se perdent, se font oublier, de même que le déchirement du tissu est devenu invisible. Les boutons laissent la place, modestement, à l’apparente majesté de l’union des contraires. Bleu, Blanc, Rouge, tel est notre patrimoine.
Notre fête nationale tombe au bon moment. Le 14 juillet, c’est deux jours après les marches orangistes du 12, qui marquent l’attachement des protestants au monarque du Royaume-Uni. Les républicains peuvent en profiter pour leur faire un pied de nez en fêtant la prise de la Bastille et la chute de la monarchie française.
Les nationalistes d’Irlande du nord ne cherchent pas à se rapprocher de la France, mais à célébrer une révolution républicaine, cela est sensé. Vieux pub à la mauvaise réputation, le Kelly’s Cellar organise un 14 juillet très sympathique. Les fanions tricolores sont en fait ceux que les loyalistes mettent dans les rues de leur quartier pour rappeler les couleurs de l’Union Jack. Bel exemple de détournement d’objet culturel et politique. Les gens se déguisent en ce qu’ils imaginent être des Français : pulls marins, bérets basques, moustaches, bas résilles, maquillage outrancier. Vin rouge gratuit, mes amis, et musique des années 40 et 50 toute la nuit.
Du reste, si je puis me permettre de ramener ma science, les premiers républicains irlandais, qui venaient de la province d’Ulster et qui étaient presbytériens, soutenaient la France libérale, et avaient obtenu son soutien pour une révolution, en 1798, qui fut un échec. Quand le leader, Wolfe Tone, fut arrêté, il prétendit servir dans l’armée française.
Quand on y pense, comme le monde eût été différent si cette révolution avait rencontré le succès. L’Irlande serait aujourd’hui une république bien plus proche de la France qu’elle ne l’est. Au XIXe siècle, lors des famines, les émigrants irlandais en Amérique et en Australie auraient parlé français et se seraient alliés aux autres francophones d’Amérique, ceux qu’on appelle les Québécois et que nous avons abandonnés comme des salauds lorsqu’ils avaient besoin de nous.
Bon, je m’emporte sans doute. Le monde n’eût peut-être pas été si différent. En revanche, dans une Irlande républicaine les catholiques n’auraient pas été exclus du pouvoir et n’auraient pas été mis en demeure de se convertir. Le corps de la population serait resté catholique mais à la française, en s’éloignant du pape. La laïcité serait telle que les protestants et les catholiques auraient fini par se retrouver dans la citoyenneté nationale. Le pays serait certainement divisé, mais pour des raisons sociales seulement.
Nous célèbrerions le 12 juillet aussi, non pour souligner la prédominance des protestants, mais pour rappeler le libéralisme de Guillaume d’Orange, que nous verrions comme un proto-républicain… Cela a-t-il du sens, tout ce que j’écris là ?
Pour y voir plus clair, lire l’article de l’ami Pierre dans rue89. Il y était et il a fait des recherches.
Quand je suis rentré chez moi, dans la nuit du onze au douze juillet, j’ai compris que le calme qui avait régné n’était qu’illusion. Je n’ai pas filmé ce que j’ai vu, des individus à terre, des hommes qui couraient ignorant les appels de riveraines au calme. Une femme en larme assise sur le trottoir. Les journaux du lendemain me diront que Belfast a encore connu des violences, dans d’autres quartiers, et surtout dans les quartiers dits « interface », où catholiques et protestants tentent de cohabiter.
Le quartier où j’habite est presque entièrement protestant, grâce à quoi il n’y a pas de violence. Il n’y a pas de dialogue non plus. Il n’y a peut-être pas d’issue, en fin de compte. Cette année, sur le site de l’hôpital, le bûcher avait été attaqué et brûlé par des catholiques, à la différence de l’année dernière où ils n’avaient réussi qu’à voler les drapeaux.
Le long de Donegal Road, dans le sud de Belfast, plusieurs sites proposaient des réjouissances sectaires et familiales. Quatre ou cinq bûchers avaient été érigés, plantés de drapeaux irlandais et de messages de haine en direction de l’IRA.
L’ambiance était beaucoup plus calme que l’année dernière, et ce pour plusieurs raisons que nous essayâmes de détailler : la coupe du monde de football venait de se terminer le soir même avec la victoire des Espagnols sur les « oranges » hollandais ; la lassitude de cette célébration ; les violences récentes ; l’absence de diversions organisée par les autorités qui, l’année dernière, avaient essayé de détourner l’attention du peuple et des médias par des bûchers officiels allumés la veille des « vrais » bûchers (machination qui avait peut-être exaspéré les militants loyalistes et mis leur volonté festive en incandescence)…
Au bout de Donegal Road, le rond-point de Broadway marque la fin du Village et le début du quartier catholique Falls. Il y avait des émeutes, ici, la semaine précédente, et la police s’y était installé pour éviter tout contact entre communautés. la fête ici, était un peu lugubre. Tina Turner n’était même pas le pire morceau de musique. Un sommet de vulgarité fut atteint avec une version techno de la Lettre à Elise. Seule une jeune femme à l’ample chevelure noire et à la peau blanche relevait le niveau avec un art de la danse joyeux, harmonieux et exhibitionniste. Le reste de la population essayait de s’amuser, mais quand il y a de la gêne, comme disent les anciens, il n’y a pas trop de plaisir. La gêne venait, non pas de la police et des citoyens qui nous empêchaient d’aller vers le rond-point de Broadway, mais du risque d’affrontement qui pesait sur les épaules de chacun. Tous se souvenaient des violences de la semaine passée. Ils étaient là, ce soir, par militantisme et par devoir, plus que par plaisir. Il était question de démontrer aux républicains qu’on n’avait pas peur, qu’on était toujours maître chez soi, et que rien n’empêcherait de danser sur la Lettre à Elise.
C’est à mon retour que je vis une population passablement en émoi, ce qui n’empêchait pas quelques jeunes couples de se rouler des pelles.
Le rond-point de Broadway a bien été le théâtre d’affrontements, plus tard dans la nuit. Le Belfast Telegraph daté du 12 juillet fait état de projections de cocktails Molotov et même de tirs d’armes à feu, blessant 13 policiers sur le rond-point. Dans l’ensemble de la ville, c’est 27 membres des forces de l’ordre qui ont été blessés, selon le même quotidien.
D’habitude, Stéphane Guillon ne me fait pas beaucoup rire. Sa chronique des matins de France Inter m’ennuie la plupart du temps. Celles que j’ai entendues m’ont paru parfois drôles, mais elles ne me paraissent pas très importantes. Elles ne méritent pas les polémiques qu’elles déclenchent.
En revanche, sa chronique de ce matin, lundi 14 juin 2010, elle m’a fait rire et elle m’a réjoui. Son patron, Philippe Val, avait écrit un mail collectif, menaçant de virer ceux qui voudraient « instrumentaliser l’antenne ». Alors l’humoriste fait juste ça, instrumentaliser l’antenne. Parce qu’il faut bien répondre par la rigolade à l’arrogance de la direction. « Il cherche à nous provoquer… Pour nous virer… T’es pas cap ! »
En se moquant ouvertement de sa hiérarchie, Guillon a joué exactement le rôle qu’on attend de lui et, à mes yeux, c’était sa plus belle chronique car elle incarnait ce que doit être l’humour dans les sociétés. Une catharsis.
Ce matin, en ridiculisant Val et Sarkozy, Guillon a soulagé des millions d’employés qui se font emmerder tous les jours par des petits chefs, par l’arrogance d’une hiérarchie, par l’aveugle grossièreté d’une administration. Il a parlé pour tous ces gens qui souffrent d’un climat délétère au boulot, où l’humiliation règne.
Or, quel bonheur de pouvoir se moquer ouvertement et publiquement d’un homme comme Philippe Val, qui est devenu plus connu pour ceux qu’il excommunie que pour ses actions constructives, s’il y en a. Les gens comme lui, qui sont politiquement corrects mais qui ont mélangé les genres au point de trahir l’esprit de la satire, ils méritent d’en prendre plein la figure. De toute façon, ils gagneront toujours, ils auront toujours un bon travail, ils ont fait assez de mal pour endurer un peu.
C’est-à-dire que Val est tombé plus bas que tout, et voici pourquoi : en entendant les dernières chroniques des humoristes, on sent des gens qui résistent à une pression qui vient de la hiérarchie. Ils incarnent cette notion fumeuse mise en avant récemment dans les médias de « rire de résistance ». Or, Val, qui exerce cette pression hiérarchique, était justement un de ceux qui s’auto-proclamaient héros du rire de résistance. Arroseur arrosé, Val devrait quitter toute position de pouvoir et retourner sur les planches.
Dans les sciences sociales, il y a des verbes et des mots à la mode qui se mettent à envahir les livres et les articles. Autrefois, sous l’influence de Foucault, Bourdieu et de gens comme Michel de Certeau, tout le monde parlait de « stratégie ». Stratégie de la marche en ville, stratégie du malade d’hôpital, stratégie du pêcheur à la ligne, tout était diablement stratégique.
Aujourd’hui, depuis une dizaine d’années peut-être, on parle beaucoup de « négociation ». Un universitaire, que je ne nommerai pas, écrit : « L’ici et l’ailleurs se trouvent renégociés », un autre parle de négociation de l’identité créole… bref, on négocie sec à l’université.
Cela m’avait frappé le jour où une jeune amie, qui fait sa thèse en traductologie, me mit dans la confidence de l’idée de son prochain chapitre. Elle voulait avancer que la traduction était comme une scène de théâtre, une performance théâtrale, où il y a « négociation » entre le public, les acteurs et l’auteur… Un autre que moi aurait opiné du chef, et dit : « Chapeau. Very interesting, indeed. » Elle avait prononcé plusieurs fois le mot négociation, et je m’aperçus qu’elle cherchait en fait à s’approprier ce nouvel élément de vocabulaire qui lui paraissait important.
Mais elle voyait encore dans ce mot trop de « négoce », d’échanges mercantiles avec marchandage. Elle n’y avait pas encore aperçu l’aspect « négocier un virage ». Négocier : appréhender, circonscrire, délimiter ou définir.
Après l’art de la guerre avec ses ruses et ses stratégies, nous sommes informés par l’art du commerce, mais un commerce autistique, où les gens négocient tout seuls leurs concepts et leur bidouillage.