La correction politique en Irlande du nord

Avec le mois de juillet, nous entrons dans une période de festivité paradoxale en Irlande du nord. De nombreux événements culturels commémorent ou illustrent la problématique du conflit nord irlandais. Des films, des expositions, et bien sûr les fameuses marches dites orangistes.

Inutile de le dire, nombre de gens en ont plus que marre d’entendre parler de tout cela, mais enfin, c’est l’histoire et c’est une histoire qui n’est pas terminée, alors c’est difficile de ne pas en parler du tout.

J’ai rencontré plusieurs personnes, récemment, qui s’étaient mariées avec des individus de « l’autre camp ». Parfois ça a duré, parfois ça n’a pas duré. Ce qu’ils m’ont dit ressemblait à un discours de propagande. Ils étaient sincères, sans aucun doute, mais à mes oreilles de touriste précaire, cela sonnait comme une sorte de pensée unique. « La paix n’est pas encore assurée mais la distance parcourue est déjà extraordinaire, et, à force de travail, grâce à de grands efforts de réconciliation, en travaillant sur le dialogue entre communautés, on arrivera à ce que chacun accepte les différences de l’autre. »  

C’est le point que je veux souligner, et qui m’étonne le plus, dans ma grande ignorance : « accepter les différences », « tolérer », « développer la compréhension » et la « coopération ». Ce sont des mots bien abstraits… Peut-être grâce à cela sont-ils d’ailleurs plus efficaces, puisqu’il faut bien parler, même dans le vide, même et surtout lorsqu’il y a des sujets qu’il vaut mieux ne pas aborder.

Le sujet qui reste une pomme de discorde est très concret, au contraire, et très facile à poser : dans quel pays vivons-nous ? Voulons-nous vivre au Royaume-Uni ou en Irlande ? Ou est-ce qu’on s’en fout ? Je connais des catholiques qui m’ont dit qu’ils acceptaient sans problème les différences, les autres religions et les étrangers, mais au sein d’une république qui aurait pour nom l’Irlande. Ils ne veulent pas la guerre, pas la violence, mais ils continuent (je ne parle pas de tous les catholiques, ici, mais d’une majorité d’entre eux) de penser qu’ils n’appartiennent pas au Royaume -Uni.

Inversement, j’ai posé la question à plusieurs protestants, qui me disaient qu’à l’avenir la paix règnerait : la paix règnera dans quel pays ? Pensez-vous que les protestants accepteront que l’Irlande du nord se réunifie à la république d’Irlande ? La réponse était claire : jamais. Les personnes qui m’ont dit cela vivent et travaillent dans des environnements ouverts, non sectaires. Je ne parle même pas des habitants de mon quartier, dont les habitations sont couvertes de drapeaux britanniques.

C’est une expérience ethno-linguistique extraordinaire. Tant qu’on en reste aux généralités et aux discours de paix, tant qu’on déroule les mots « dialogue », « processus de paix », « compréhension », « coopération », « réconciliation », « intégration », la langue peut être entendue et utilisée par tous. Les individus des deux communautés peuvent utiliser le même langage et les mêmes idées. Mais dès qu’intervient un autre niveau de langage, ou plutôt un autre champ lexical, « nation », « pays », « appartenance », « pouvoir », « peuple », « histoire », on retrouve les mêmes divisions qu’au début du XXe siècle.

La burqa de Sarkozy chez les Britanniques

Le discours de Sarkozy devant le congrès à Versailles fait couler beaucoup d’encre au Royaume-Uni. A lire les journaux, le voyageur a l’impression que les Français ne parlent que de ça, et qu’ils fuient leurs soucis économiques actuels en se ruant sur les pauvres filles musulmanes, « dont beaucoup sont des catholiques converties », précisent le Guardian

A ce que je vois, les grandes oppositions politiques se départagent plus ou moins comme ceci : les gens de droite tendent à approuver l’interdiction de la burqa, et les gens de gauche se disent choqués par une telle décision.

Là où toutes les opinions convergent, c’est pour rejeter la position de la France, qui fait si souvent les choses « de manière arrogante et coloniale », comme le soutenait une dame, à la télévision, qui était pourtant en faveur de l’interdiction de la burqa, car dans son quartier, disait-elle, ce phénomène prenait des proportions inquiétantes et qu’elle ne voulait pas que sa fille « se fasses traiter de pute (tart) sous prétexte qu’elle s’habille à l’européenne dans la rue. » Ici, même si on est d’accord avec ce que la France décide, il est important d’afficher son désaccord avec elle. Etre pro-français, si cela veut dire quelque chose, c’est être très provocateur et courir le risque de n’être pas entendu, un peu comme quelqu’un qui serait pro-serbe dans les années 90, ou pro-américain dans les années 70. Passons.

Les journaux de droite sont plus doux pour Sarkozy. Ils ne s’acharnent pas sur les musulmans, loin de là, mais ils ont tendance, comme le Sunday Times d’aujourd’hui, à rapporter l’information avec une inhabituelle objectivité : ils ne sous-entendent pas qu’il y ait du racisme sous le discours officiel de protection de l’égalité entre les sexes, ils rappellent qu’une ministre française musulmane approuve l’interdiction, ils rappellent aussi que le coran ne mentionne nulle part le port de tels vêtements, mais au contraire stipule qu’un musulman doit s’adapter aux coutumes locales.  

Enfin, je crois que l’information est utile pour la communauté britannique de lancer un débat sur le sujet. Ils font porter à la France le rôle de l’infâme colonisateur, oppresseur et autoritaire, et peuvent derrière ce paravent, s’interroger avec calme.

Racisme en Irlande du nord

Il y a quelques jours, à deux pas de ma maison, 115 Roumains ont été expulsés de leur maison par des bandes de… Des bandes de quoi ? Des bandes de pauvres gens, à n’en point douter. Des pauvres types qui ne supportent pas de voir des étrangers vivre dans leur quartier. Plus de vingt familles ont dû trouver un logement d’urgence, en état de choc. Il n’y a pas qu’eux qui sont en état de choc. L’immense majorité des gens est effaré et partage le sentiment de honte que les journaux expriment.

Les Britanniques découvrent avec horreur qu’il y a autant de racisme chez eux qu’ailleurs. Loin des raffineries d’Angleterre où les ouvriers protestaient récemment contre l’emploi d’étrangers, aux cris de « British Jobs for British People » ; loin de la poussée électorale d’un parti ouvertement xénophobe lors des européennes, l’Irlande du nord digère difficilement ses étrangers. Avant les Roumains, c’étaient 40 Polonais qui durent quitter leur logement dans des conditions similaires. Puis des Hongrois furent la cible de réactions de rejet. J’espère que ces méthodes brutales ne viendront pas s’appliquer chez moi, où vivent un Pakistanais, un Slovaque, un Français et un pauvre Irlandais… Ma maison combine tout ce que les beaufs britanniques détestent : la France, l’islam et l’Europe de l’est.

Dans le Belfast Telegraph daté du 19 juin 2009, ce n’est pas Madame Tout-le-monde qui commente l’événement, c’est Anna Lo, élue municipale de la ville de Belfast, née en Chine, arrivée en Irlande du nord dans les années 1970. (Y avait-il un programme d’échange entre la Chine maoïste de l’époque et Belfast en guerre civile ?) Elle est membre d’un parti « transcommunautaire », et elle rappelle des faits alarmants : ce n’est que depuis 2004 et l’élargissement de l’Europe que l’Irlande du nord connaît le multi-culturalisme. En quelques années, 50 000 immigrés ont débarqué d’Europe de l’est. Dans un pays où les haines sont habituellement dirigées contre des gens qui ont exactement le même mode de vie que soi, la même langue, la même culture, c’est raide et un peu violent, il faut admettre.

Anna Lo rappelle surtout que tous ces étrangers, qu’on a délogés manu militari, n’occupaient pas de logements sociaux mais payaient un loyer dans le secteur privé. « They boost the local economy by paying for rent, food and service. » (Ils renforcent l’économie locale en payant les loyers, l’alimentation et les services). Quand il voit le nombre de maisons vides et décrépies dans le centre de Belfast, le voyageur se dit qu’en effet les actes racistes sont ici – plus qu’ailleurs – contre-productifs.

Infamie du « commerce équitable »

Mes amis brésiliens détestent voir la mention « Fair Trade » (commerce équitable) sur les produits des grands magasins. Ils trouvent cela humiliant. Leur argument est simple et diaphane : ce sont les taxes élevées qui empêchent nos producteurs de vendre dans les pays riches. Baissez vos taxes, mettez-les au même niveau que celles que rencontrent vos produits quand ils entrent sur nos territoires, et vous verrez que nous n’auront pas besoin de « Fair Trade ».

Ce qu’ils trouvent vraiment humiliant, c’est que dans ce processus des produits plus chers, étiquetés « Fair Trade », les Européens semblent faire une faveur aux producteurs du tiers-monde. Ils reproduisent et fossilisent l’image d’un tiers-monde misérable, incapable de s’en sortir par lui-même, alors même que les pays riches font tout pour laisser la majorité du monde dans la pauvreté.

Nous parlions de cela avec un Irlandais au fait des problèmes du monde, et celui-ci critiqua l’idéologie de la charité en général. J’étais d’autant plus d’accord avec lui que j’avais déjà fulminé contre l’ignominie de la charité. Mais ce qui m’interloquait ici, c’est qu’on ne devrait pas appeler le commerce équitable, « charité ». La charité ne devrait pas intervenir du tout dans le commerce.  Pour dire les choses autrement, tout commerce devrait être « équitable ». Le commerce normal, c’est l’accord entre deux parties sur la qualité d’un produit et son coût. Les deux parties marchandent, discutent, jusqu’à trouver un accord qui les satisfasse. Or, aujourd’hui, nous avons tellement intégré l’idée que nos industriels écrasent les petits producteurs, ou foulent aux pieds les pays pauvres, que nous acceptons avec magnanimité de voir l’équité dans les échanges comme une exception.

La règle, c’est que nous écrasons tout le monde, l’exception c’est quand nous payons au prix normal. Et quand nous payons au prix normal, nous le faisons en disant que nous venons en aide aux pauvres. Pas sûr que les gens charitables ne soient pas finalement pires que ceux qui s’en foutent carrément, car ceux-là au moins ne sont pas hypocrites. Et la charité, le commerce équitable, sont des inventions qui nous aident à écraser les gens tout en nous donnant une image de personnes généreuses.

Le Pakistan chez soi, à Belfast

Dans une communauté, il y en a toujours qui travaillent plus que d’autres, c’est ainsi. Dans le couple, ce fut longtemps la femme qui travaillait plus que l’homme. Cet ordre tend à s’inverser, j’ai l’impression, ou alors c’est moi qui suis incapable de tomber amoureux de femmes douées manuellement. Je suis peut-être naturellement attiré vers les princesses et les pseudo-princesses qui n’en font pas une rame. Les sociétés humaines sont ainsi, paraît-il, ainsi que celle des fourmis, m’a-t-on dit. Des gens travaillent peu, ou pas. Il convient de s’y faire et de ne plus rêver aux sociétés voltairienne où chacun travaille et contribue au bien-être général.

Dans une maison aussi, à moins d’instaurer un ordre de ménage un peu ennuyeux, certains mettent plus la main à la pâte que d’autres. C’est tombé sur moi ces temps-ci, mais ce ne fut pas toujours le cas. Les premiers mois de ma vie à Belfast, je ne faisais pas grand chose. A cette époque, il y avait une fille dans la maison, c’est peut-être elle qui s’activait sans que je le sache.

Mon colocataire pakistanais contribue malgré tout au bien-être de la maison. En échange de mon surplus de travail domestique, j’apprends toute sorte de choses sur l’Islam, sur sa supériorité relative et absolue, ainsi que sur le Pakistan et sur l’histoire des Pachtounes. Il vient de la “Swatt Valley”, dans les montagnes de l’ouest, jouxtant l’Afghanistan. Il m’a tout expliqué sur son peuple, combien il est fier de ne pas provenir d’Inde. Cela le comble d’aise, car il déteste les Indiens. Son peuple vient des Juifs, voilà la théorie. Son peuple serait la fameuse tribu perdue dont parle l’ancien testament. Ce n’est qu’une théorie, il ne semble pas y avoir de preuves. Bizarrement, sa judaïté supposée ne le conduit pas à nourrir de sentiments affectueux pour le peuple juif.

L’autre matin, il était inquiet. Des violences avaient eu lieu dans sa région, entre l’armée pakistanaise et les Talibans réfugiés dans ses montagnes. Aujourd’hui, la presse anglaise fait état d’un million trois cent mille personnes sur les routes, dans la province où vit sa famille. Sa famille aimerait partir en exil, mais les routes sont bloquées à cause de l’exode actuel. Ils ont de la famille à Peshawar, et c’est là qu’ils aimeraient aller. Pour l’instant, ils sont un peu bloqués et mon colocataire continue d’aller à l’université tous les jours.

Je m’attendais à ce qu’il me donne une version des faits différente de celle qu’on voit dans les médias britanniques, mais pour l’instant, il traite les talibans de terroristes, ce qu’il ne faisait pas avant les événements.

Il faudrait vivre dans des maisons où se rencontreraient, depuis tous les coins du monde, des gens qui pourraient s’expliquer le monde à leur manière. Ce serait le journal télévisé chez soi, expliqué aux simples d’esprit et aux sages précaires.

Colocataires

Les matins ensoleillés, où l’on aime se réveiller aux côtés de belles femmes un peu grasses, je fais souvent l’objet d’attaques religieuses.

Mon colocataire pakistanais veut me convaincre que l’Islam est la religion la plus vraie. Il ne me convainc pas par des arguments affectifs, ni liés à l’espoir ou au désespoir, ni au supplément d’âme, ni à la vie après la mort. Non, c’est la vérité du Coran qu’il souligne sans arrêt, et son exactitude scientifique, non moins que son acuité logique. Il m’explique que la Vierge Marie, ce n’est pas logique. Moi, je suis prêt à tout accepter du moment qu’on me laisse préparer mon porridge. Il me parle aussi d’un personnage de la Bible qui tue « des milliers de Palestiniens avec une épée ». Voilà qui n’est pas scientifiquement admissible, à ses yeux. Moi ce qui m’étonne, c’est le mot « Palestiniens » dans la Bible.

Lui et le colocataire nord-irlandais se lancent parfois dans des disputatio à la limite du médiéval. Le nord-Irlandais est un chrétien assez fervent. (« Chrétien » tout seul, ça veut dire protestant, généralement évangéliste). D’après le Pakistanais, c’est même un dévot. A mes yeux c’est surtout un gourmand qui a récemment réduit ses portions de nourriture de moitié, et qui dit se sentir mieux depuis. Mais il mange quand même toute la journée.

Le musulman et le chrétien s’entendent bien, malgré tout, car ils ont un ennemi commun : le Slovaque. Responsable de la maison devant les propriétaires et un peu maniaque de la propreté, le Slovaque vaque à ses obligations avec un air ronchon, largement dû à ses horaires de travail – il travaille le jour et la nuit, pour faire court. Comme les deux religieux ne font strictement rien et salissent beaucoup, c’est au Français et au Slovaque qu’incombe la tâche d’éviter à la maison de sombrer tout à fait dans un statut de porcherie. Pour le moment, je le fais sans déplaisir car je ressens de la gratification à travailler pour la communauté. Mais le Slovaque est au bord de la dépression. La saleté et, surtout, l’indifférence des autres à ses injonctions, le poussent au désespoir. Il s’en ouvre à moi, parfois, quand on se croise dans la cuisine, dans de longs soliloques gromellés, mais je ne comprends pas la moitié de ce qu’il dit, alors je vaque, moi aussi, à mes occupations en opinant du chef de temps en temps pour faire bonne mesure.

L’Irlandais, en plus d’être paresseux et très sympathique, est de droite. Il dit être « républicain ». Mais en anglais, republican, ça peut vouloir dire plusieurs choses. Je dis « républicain irlandais » ? Il dit non, que la politique irlandaise ne l’intéresse pas. Non, « républicain américain ». Il adhère, en fait, au parti républicain de George Bush. Je ne savais pas que c’était possible en Europe et pour un non-Européen, mais après tout pourquoi pas ? Il n’aime pas Barack Obama, qu’il trouve trop désireux de plaire à tout le monde. « Diriger, ce n’est pas plaire », dit-il, ce en quoi je lui donne raison.

C’est aussi pour garder de bonnes relations avec mes colocataires que je fais sans rechigner le double des tâches ménagères depuis qu’ils sont arrivés. Je ne voudrais pas qu’ils fuient à chaque fois qu’ils me voient, comme ils le font avec le Slovaque. J’ai l’air de m’en plaindre, mais j’aime bien qu’on cherche à me convaincre d’adhérer ou de croire à quelque chose. Le prosélytisme, ça fait passer le temps. Et puis quitte à partager une maison, autant que ce soit dans de bonnes vibrations.

Quelle éthique pour l’étranger ?

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Je n’ai pas évoqué les assassinats qui ont eu lieu le mois dernier à Belfast. Vous vous en souvenez peut-être, deux militaires britanniques ont été tués par le « Real IRA », une organisation dont je ne sais rien, mais dont les médias officiels disent qu’elle n’est constituée que de pauvres malfrats en mal d’aventure et sans projets, sans réelle coordination. 

Je n’en ai pas parlé car je ne voulais pas heurter des sensibilités. Quand on est étranger, on a une sorte de devoir de réserve : parler de politique locale, c’est mal vécu par certains autochtones, c’était déjà vrai en Chine, et c’est certainement vrai en France. Mais on ne peut pourtant pas se taire éternellement. On ne peut pas vivre à Belfast et ne parler que des jolies montagnes, des jolis châteaux et des jolies filles. Même un étranger qui ne s’intéresse pas à la politique sera invité à aller visiter les Murals les plus présentables. Un autre étranger qui aime flâner en ville, verra d’autres fresques murales, moins touristiques et extrêmement violentes. En arrivant ici, en août, j’avais été frappé par la violence qui s’exprimait sur les murs et dans certains éléments urbains, dans des quartiers qui pourtant semblaient paisibles. J’en avais fait un petit billet pessimiste qui n’a pas été très bien reçu, pour cette raison qu’un étranger devrait plutôt la fermer. C’est assez sain, comme réaction, je ne me plains pas. Mais un étranger a aussi ce rôle à tenir, d’être un voyageur candide, et qui voit les choses d’un oeil neuf. 

Alors de quoi faut-il parler, et comment ? Ce sont les deux questions que je me pose sans cesse. C’est un sujet qui dépasse de loin le seul cas de Belfast. Tous ceux qui vivent à l’étranger et qui éprouvent le désir légitime d’exprimer ce qu’ils ressentent sont contraints au même examen de conscience.

Mes amis chinois qui passent quelques mois en France sont dans le même cas. En règle générale, ils détestent. J’ai rencontré trois étudiantes l’autre jour lors d’un dîner à Paris, elles sont formelles sur un point : plus jamais la France, qui est idéale pour faire du tourisme, mais un enfer lorsqu’il s’agit d’y vivre. Une autre amie chinoise a créé sur Facebook un album photo sur son séjour d’un mois à Paris : dix images sinistres ; des affiches, des files d’attentes, un métro, une boutique vieillotte, des enfants derrière des grilles, etc. ; on a le sentiment d’un voyage traumatisant. Je lui demande depuis des mois d’écrire un récit de voyage, mais elle n’en a pas le temps, et peut-être pas l’envie.

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Si j’étais éditeur – mais que ne suis-je éditeur ? – je ferais une collection de petits récits de voyage écrits par des migrants, des étudiants et des chercheurs qui sont profondément déçus par la France. Pour ceux qui n’écrivent pas, j’embaucherais des gens pour leur faire raconter leurs périples et les retranscrire. Cette collection serait le première au monde et serait très utile pour les recherches sur la littérature des voyages.

C’est toute la question de l’éthique de l’étranger. Il n’est pas là pour critiquer, son récit nous ennuie s’il est essentiellement critique et négatif (sauf pour des chefs d’oeuvre comme Le poisson-scorpion de Nicolas Bouvier, qui est une magnifique descente en enfer, et qui donne de l’île de Ceylan une image tellement horrible qu’elle en devient fascinante et attirante). L’étranger n’a pas à être élogieux non plus. Alors que doit-il dire, publiquement s’entend ?

Si l’on répond à cette question par : « ne rien dire de négatif, pour ne blesser personne », alors il n’est plus question d’éthique mais de morale étroite ou de bonnes manières érigées en principe de vie. Je dis que l’étranger fait face à un problème éthique, c’est-à-dire qu’il doit éprouver la difficulté de la vie avec les autres : trouver l’équilibre entre la franchise qui permet une vraie communication avec autrui, et le savoir-vivre qui en évite les écueils. L’étranger ne veut pas blesser ses hôtes, mais il ne veut pas atrophier son regard ni sa parole. Il veut respecter se hôtes au point de leur dire la vérité de ses perceptions. Il doit d’autant moins réprimer sa parole que c’est elle qui sera le plus utile aux autochtones. Pour critiquer la France, Montesquieu n’a pas trouvé mieux que d’imaginer un Persan regarder nos moeurs avec l’oeil neuf et naïf de l’étranger. Aujourd’hui, nous devrions lire et écouter les Chinois vivant à Paris.

Philippe Val, ou la trahison de la satire

Cet ancien comique va rester dans l’histoire, c’est une certitude. Il aura ses thuriféraires et ses contempteurs, mais il restera dans l’histoire. Commencer sa carrière comme chanteur de chansons comiques, puis reprendre un journal satirique moribond, devenir une figure des médias, pour finir par prendre la tête d’une des radios les plus importantes du pays, mais où diable Philippe Val s’arrêtera-t-il ?

Il restera dans l’histoire comme un traître à la satire. Comme un homme qui a brouillé des cartes d’une manière que je trouve abjecte. Je m’explique simplement :

Un journal satirique,  c’est normalement un lieu de liberté et d’excès. Un lieu pour le débordement. Tout y est permis, et surtout le mauvais goût, et surtout ce qui choque les belles âmes. La satire heurte des sensibilités, c’est ainsi, et c’est son utilité anthropologique. Dans une communauté, on a besoin de règles et de respect, de bienséance et de punitions. Or, les sociétés aménagent des lieux de défoulement où tout cela part en couille, les carnavals, les spectacles de grand guignol, certaines fêtes, certains journaux aussi.

Philippe Val dirige Charlie Hebdo et se sert de la réputation impeccablement sulfureuse de ce journal. Drapé dans ce costume de liberté de ton, il est insoupçonnable de lâcheté à l’égard du pouvoir et des puissants de ce monde, puisque Charlie remonte à l’impertinence des années 60 vis-à-vis de l’homme d’Etat français le plus prestigieux du XXe siècle, Charles de Gaulle. Philippe Val procède alors à un renversement que je trouve pernicieux et funeste : il garde l’apparence d’un journal satirique et ordurier, en jouant sur un graphisme particulier, mais il rend le contenu respectable, de moins en moins choquant, et ses éditoriaux deviennent ceux d’une belle âme de centre gauche. De la même façon, ses livres gardent le « packaging » de produits coup-de-poing, avec des titres comme Les crétins et les salauds, mais leur contenu revient à dire : arrêtons avec la gauche, ne cherchons plus la révolution, devenons centristes.

Ce ne sont pas les opinions de Val qui sont en cause. Je suis sûr que si je cassais la croûte avec lui, je serais d’accord avec lui sur de nombreux points. Le problème avec lui est du même ordre que celui que pose Bernard-Henri Lévy : ce sont des imposteurs. BHL usurpe le titre de philosophe pour n’être qu’un journaliste et un observateur stimulant de son temps, et Val usurpe celui de satiriste pour faire la même chose que Bernard-Henri Lévy. Avec des gens comme eux au centre de nos médias, la France se nivelle par le centre, et c’est pour le moins ennuyeux.

Et c’est ainsi que Philippe Val devient, s’il accepte de prendre la tête de France Inter, l’image même du sarkozysme. Homme d’ouverture, il fait de grands gestes pour plaire aux gens de son « camp », et se mêle avec grâce à tout ce qui se fait de riche, de bien élevé, de privilégié dans la société. Il vire Siné, un homme qui était dans le débordement et la satire véritable, de la même façon que Sarkozy se débarrasse d’un préfet ou d’un directeur de journal. Sarkozy et Val ont une même conception de l’exercice du pouvoir, basé sur les rapports de force et sur l’anéantissement de l’adversaire. J’ai déjà écrit dans un autre billet sur la passion de Val pour l’interdiction, le bannisement et la répression.

Val, s’il accepte de diriger France Inter sur recommendation de Sarkozy, restera celui qui a léché les bottes du pouvoir, ce qu’il fait à sa manière depuis longtemps déjà. C’est pourquoi je crois que, dans son propre intérêt, il ferait mieux de refuser, quitte à écrire un livre, comme BHL l’a fait, où il mettra en scène son refus pour montrer qu’il rejette toute collusion entre le pouvoir et les médias. Mais s’il accepte, je n’en serai pas fâché. Il sera peut-être un bon directeur des programmes ; on ne sait jamais, il fera peut-être des merveilles et je ne suis pas contre qu’on tente l’aventure avec des personnalités atypiques comme la sienne. Je dis simplement qu’il risque de commettre une faute qui entachera sa postérité.

Pour moi, sa faute est plus grave et elle est déjà irréparable (car lécher les bottes des puissants, bon, pourquoi pas dans un contexte de crise ? Ce n’est pas un sage précaire qui va donner des leçons de rectitude!) Il est impardonnable pour autre chose : il a vidé la satire de toute sa substance. Il a créé une zone de confusion dans la presse qui lui permet de garder l’apparence de la révolte pour imposer par en dessous un contenu idéologique sain, acceptable et répressif. Il a fait entrer le surmoi dans le royaume du débordement pulsionnel. Il fait entrer la police des moeurs dans le carnaval, après avoir pris la direction du carnaval.

Alors il peut bien accepter ou refuser France Inter, cela ne changera rien à ce mouvement profond de travestissement.

Position du corps (2) Eloge des assis

Il est indigne d’un sage précaire de critiquer les « assis », comme je l’ai fait, et de qualifier la position assise de « vulgaire ». J’en demande pardon aux lecteurs et je lance ici même les bases d’un éloge de cette position.

C’est d’abord celle du zig-zag, celle qui actualise tous les plis de notre squelette. Assis, l’homme se love dans les inflexions de la courbe que dessine son corps. C’est beau aussi, ces plis et ces zig-zag, et cela nous change de cette droiture toujours valorisée.

La position assise est la position anti-héroïque, et cela convient au sage précaire. Le personnage le plus anti-héroïque de la littérature, c’est Bartleby, d’Herman Melville. C’est en restant assis qu’il résiste au pouvoir écrasant de la machine administrative. C’est, en tout cas, en baissant la tête, en courbant l’échine, en jouant sur les inflexions de son corps, qu’il fait disfonctionner la hiérarchie. Bartleby, mon héros. « Ô, Bartleby. Ô, humanity. » Ainsi se termine la nouvelle de Melville, si étrangement.

Cela ouvre la porte à la grande littérature des assis, Franz Kafka en tête. Chez Kafka, les positions du corps sont très significatives, mais elles n’ont pas cette valeur univoque de symbole, qui voudrait qu’être assis renvoie nécessairement à l’obéissance et à la soumission, alors qu’être debout serait un signe de noble affirmation. La grande scène nocturne du Château où K., l’arpenteur géomètre, est assis sur le lit du grand fonctionnaire, est d’un burlesque délirant : là aussi, une machinerie administrative déraille par l’entremise d’une action maladroite et assise. 

Les nomades sont de grands assis. Wilfred Thesiger parle très bien des Arabes assis, sur le bord de la piste. Dans le chef d’oeuvre qu’est Le désert des déserts, on ne voit que rarement les Arabes autrement qu’assis, sur leur bête ou au bord de feu. Cette phrase, reprise par Arnold Toynbee, puis par Deleuze plusieurs fois, caractérisent puissamment le nomadisme de l’homme assis dans le désert : « Ils ne bougent pas. »

Et puis et puis, il faut le dire, il faut terminer avec cela : tant de femmes sont belles, assises. Qu’elles croisent les jambes, ou qu’elles bombent le torse, ou qu’elles ramènent les pieds sous leurs fesses, ou qu’elles mettent sagement leurs jambes parallèles sur le côté en une torsion codée, elles s’assoient de mille manières. Certaines font l’amour assises, certaines dansent assises, certaines inventent de nouvelles façons de s’asseoir.

Un Pakistanais comme moi

Pour remplacer ma jolie voisine, est arrivé un petit Pakistanais. Encore une fois, je dis « petit » sans malice. Il est de la même taille que la petite Slovaque. Un jeune homme symathique qui ne sort pas beaucoup de sa chambre.

Les rares fois où nous avons parlé, il m’a amené sur les dangereuses pentes de la géopolitique. Il me demande ce que les Fançais pensent des Anglais, des Américains, des Allemands. Lui, il ne comprend pas que j’aie quitté la France, car il a une bonne image de notre pays. Mais quitter la France pour venir ici, cela lui semble dément. Il dit que la France est un meilleur pays que le Royaume-uni, car nous ne nous occupons pas des affaires des autres.

Exactement le contraire de ce que pense un autre habitant de ma maison, de nationalité Tchèque. Lui, le Tchèque, trouve qu’au contraire la France veut tout diriger, s’occuper de tout à sa manière et ne se montre pas assez collectif dans l’Union européenne.

Le Pakistanais se tamponne de l’Europe. Il voudrait que les Anglais soient plus comme les Français, sous-entendu qu’ils fassent des affaires avec tous les régimes du monde, en fermant les yeux sur les questions d’éthiques. Puis, tout en versant beaucoup de sucre blanc dans ses corn flakes, il précise à toute fin utile qu’il n’aime pas les Indiens. Autant il admet qu’entre Anglais et Français, la haine puisse faire place à l’estime et à l’admiration au fur et à mesure que le niveau d’éducation augmente, autant, entre Indiens et Pakistanais, il estime que la scission est éternelle et inscrite dans l’origine même des peuples.

Il est étudiant à Belfast, comme moi. Il jouit du statut trouble d’étudiant international, comme moi. Il prépare un master de commerce et ne sait toujours pas ce qu’il veut faire plus tard. Comme moi.