Théorie du soulèvement (1) Le sage précaire en manif

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La France est en grève, la France manifeste, les Français font la fête pendant que le sage précaire n’a même pas de revendication à crier sur les toits.

Ces temps-ci, je dois avouer que le concept déjà flou de sagesse précaire pâlit de plus en plus. Un sentiment monte en moi, le sentiment que la sagesse précaire est has been, que l’avenir réside dans l’engagement politique, ou au moins dans le bricolage socialisant de solidarités locales et temporaires.

« Sage précaire », je t’en foutrais! c’est un pauvre truc de pauvre type. C’est une pirouette de philosophe sans idée, vaguement lâche devant les injustices du monde. Il y a quelque chose d’un peu ignoble dans la sagesse précaire, quelque chose de l’ordre de la collaboration avec la tyrannie du moment.

Je suis bien aise de voir que mes compatriotes prennent la rue, et j’espère qu’ils ne la lâcheront pas. Qu’y a-t-il d’autre à faire, franchement, dans le marasme économique auquel nous faisons face ? Alors que les autres peuples glissent gentiment dans la déprime, les Français prennent l’air et chantent dans la rue, c’est déjà cela, et je suis de tout coeur, de grand coeur avec eux.

Je sors de la projection d’un film de Chris Marker pour les étudiants en cinéma. Je me suis incrusté. Chats perchés, le film s’intitule (2004), et on y voit les grands mouvements de protestations qui ont fait vivre les rues de Paris dans les années 2000 : soutien aux Américains après le 11 septembre, manifestations anti-Le Pen en 2002, vibrations déçues pour l’équipe de France la même année, contre la guerre en Iraq en 2003, pour ou contre Saddam Hussein, pour ou contre les Kurdes, pour ou contre le voile islamique, etc. On y voit aussi deux manifestations dont Chris Marker dit qu’elles n’ont intéressé personne à l’époque : en faveur du Falung Gong et pour la « libération » du Tibet. La présence de la Chine est devenue incontournable en quelques années.

La répétition des scènes de rues a un effet un peu comique et déréalisant. On se dit que tout cela est un peu vain, puis très vite, on se dit que cela a du sens du point de vue de la chaleur humaine. Ces Français de tous les âges qui manifestent, finalement, c’est beau.

Voir ce film dans un pays où l’on ne fait jamais la grève (enfin, plus depuis 20 ans, mais cela devrait recommencer), voir mes compatriotes gueuler dans la rue pour un oui et pour un non, cela m’a rempli de tendresse pour nous. Nous sommes des emmerdeurs, c’est entendu, mais qui mieux que nous sait habiter les villes, sait faire vivre les rues ?

Quand nous serons tous précaires, nous ne pourrons plus le faire, car pour manifester, il faut déjà un brin d’aisance, alors profitez-en tant que c’est encore possible, et faites reculer le gouvernement, cela ne lui fera pas de mal.

L’autre cimetière de Belfast

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Eloge de la BNF

Je vous écris de la Bibliothèque Nationale de France (BNF).

Comme c’est énorme!

Quel gigantisme dans l’architecture et dans la conception de ce monument consacré au savoir et à la recherche! Il fallait une prétention hors du commun, un orgueil à la limite de la folie, pour oser penser, puis mettre en oeuvre, ce pharaonique temple vers lequel les chercheurs du monde entier, de près ou de loin concernés par les « études françaises », ont vocation à se diriger un jour ou l’autre.

Ce n’est pas une tour de babel, mais c’est bien un temple pour tous les francophones du monde. Une monumentalité exacerbée et sure d’elle-même se combine à un art du vide. Quatre tours en L se faisant face, elles encadrent un grand espace libre. Tout en bas de ce vide, une cour recouverte d’arbres et de ronces.

Or, qu’est-ce qu’une bibliothèque ? C’est un bâtiment constitué d’un espace libre pour entreposer les livres à venir et pour les mettre en valeur, les mettre à la disposition d’un propriétaire. A l’époque de Gabriel Naudé, il s’agissait de donner du lustre à un seigneur. A l’époque de François Mitterrand, il faut redorer le blason des Français, dont la culture doit briller d’un éclat insupportable.

J’aime tout dans cette bibliothèque, tout. De cette prétention folle jusqu’au règlement intérieur, jusqu’aux lourdes portes, jusqu’au béton, jusqu’aux lenteurs majestueuses des livres que l’on commande et qui vous arrivent venus de vastes « magasins ».

J’y passe ma dernière heure avant longtemps, avant mon prochain séjour à Paris, et déjà elle me manque. Moi qui n’en avais entendu dire que du mal – à l’exception notable de mon ami Dominique qui aime à y passer des journées entières – je suis maintenant bien décidé à la défendre sur tous les points. Tous les points.

Pornographie et nouvel ordre amoureux

S’aimer avant de mourir sous un train. Photo de Pixabay sur Pexels.com

Vous êtes nombreux à demander quelle est la position de la sagesse précaire sur le désordre amoureux et l’impact de la pornographie sur l’éducation sentimentale de notre jeunesse. Voici brièvement les grandes lignes de notre réflexion sur la question.

Un petit film d’amateurs m’a relativement choqué lorsque je faisais mes recherches. Je n’avais pas vu de pornographie depuis longtemps et, en la matière, j’ai toujours préféré les productions du temps jadis, où les couples s’ébattaient joyeusement. Que l’on songe par exemple aux films de Jean Rollin mettant en scène une Brigitte Lahaie guillerette.

Quelle ne fut pas ma surprise en voyant cette scène d’une pornographie presque surréelle! Je résume, si vous voulez bien. Le jeune homme, d’abord, possédait un pénis d’une dimension inimaginable, tellement gros et grand qu’il est douteux que ce soit un organe naturel. La jeune femme se laissait pénétrer de différentes manières sans souffrir, mais sans prendre plus de plaisir que lors d’un exercice sportif intense. Elle avait son attribut physique elle aussi : une technique pour bouger les fesses et l’anus qui lui permettait d’avaler par le cul l’énorme appendice du jeune homme. Une vraie scène de cirque, qui donnait envie d’applaudir, à la rigueur, mais pas de lui faire la cour, ni de reproduire leurs exercices. Après plusieurs positions, comme il fallait en finir, la fille se mit à crier, sans doute pour signifier le plaisir. Sauf que le cri était un vrai hurlement de bête. Des hurlements brefs et ne laissant pas la place au doute ni à la rêverie.

Alors j’ai pensé aux adolescents qui verraient de telles scènes. Comment ne pas se former des idées fausses sur la sexualité ? Imaginons un jeune homme qui croit que la dimension normale d’un pénis est en effet quarante centimètres de long et cinq centimètres de diamètre… Tout cela n’est pas nouveau, on connaît les problèmes que cela pose dans les relations entre filles et garçons, le respect de l’autre, les violences induites.

La question se pose alors : que faut-il faire ? Serait-il préférable de limiter l’accès à ces sites, d’interdire la pornographie ? Je crois que la solution est dans l’attitude inverse. Plutôt que de chercher un frein, il me semble qu’il serait préférable de donner aux adolescents les possibilités d’avoir une vie sexuelle active suffisamment tôt pour qu’ils ne soit pas corrompus par des images violentes. Et pour qu’ils aient une expérience saine, je dis qu’il leur faut (entre autres) des partenaires plus âgé(e)s qu’eux. Réorganisons la société et nous générerons du mieux-être pour tout le monde.

1- Les jeunes hommes de 15 ans rencontreront des femmes trentenaires et quadragénaires qu’ils pourront entretenir ardemment de leur fougue débordante. Le gouvernement mettra à disposition des « Love hôtels » comme au Japon. Après l’amour, les couples parleront poésie et économie mondiale. Les jeunes retourneront au lycée le corps reposé et l’esprit alerte : ils réussiront leur bac et le niveau intellectuel du pays augmentera grâce aux femmes expérimentées qui auront su éduquer notre jeunesse.

2- Les jeunes femmes suivront la même éducation – si elle le désire, naturellement – avec des hommes mûrs. Faisons une grande enquête et mettons-nous à l’écoute pour savoir ce que voudraient les filles en question. On ne sait jamais, elles peuvent nous surprendre.

3- Chacun pourra dédoubler sa vie amoureuse. Passion sentimentale avec des gens de son âge, pratique dépassionnée avec plus jeune ou plus âgé que soi. Ou l’inverse, c’est selon. Lire pour cela La vie est ailleurs de Milan Kundera, où une adolescente est amoureuse d’un jeune poète et fréquente un amant de quarante ans.

Le Quadragénaire libertin selon Milan Kundera

La Précarité du sage, 2023

Ce dédoublement est essentiel car il répond par avance aux objections des femmes expérimentées : certes vous ne voulez pas d’une vie amoureuse uniquement basée sur le sexe, mais, outre que les adolescents sont aussi des gens avides de conversation et de connaissances, rien ne vous empêche, le soir, de partager votre vie avec un homme grisonnant, rassurant et charmant.

4- Femmes et hommes mariés pourront donc – sans obligation – participer à ce grand programme d’éducation sentimentale.

Qui ne voit, mais qui ne voit qu’il y a là les germes d’une solution à la crise des banlieues, aux errements de notre jeunesse, aux problèmes de la drogue et de la prostitution ? Qui ne voit que c’est par la pratique qu’on éradiquera la pornographie et la marchandisation des corps ?

Je vous promets la guerre

Mes amis en seront témoins. Cela fait deux ans que je prédis des guerres. Je ne sais pas ce qui me prend, je vois des guerres partout. Pas des guerres partout dans le monde, mais dans toutes les réflexions où je me laisse embringuer.

Alors très succinctement, je tiens à dire en quelques mots que le thème de la guerre reviendra assez régulièrement sous mon clavier, et j’espère ne pas me transformer en oiseau de mauvais augure qui prédit toujours le pire. Mais enfin, voici les simples prémices qui m’amènent à sentir l’inéluctabilité de conflits interminables.

Précaution oratoire : ce que je vais dire est choquant, révoltant, répulsif. Eloignez vos enfants de cet écran, âmes sensibles s’abstenir.

1- Nous y sommes. Nous sommes déjà entrés dans une logique de guerre, et une pratique qui semble naturelle à tous. Nous sommes en guerre (Irak, Afghanistan, pour ne parler que de ces deux régions) et nos familles se croient en paix. Etanchéité entre des réalités contradictoires et concomittantes. Rien ne s’oppose donc à ce que ces conflits prennent de plus en plus de place, dans l’aveuglement provisoire de nos populations nanties.

2- La guerre est une conséquence des crises graves, si ce n’est une solution. La crise de 1929 et le marasme des années 1930 ont trouvé leur issue dans l’économie de la seconde guerre mondiale. N’oublions pas qu’à la crise économique peut s’ajouter des catastrophes naturelles, écologiques, industrielles. La situation peut s’aggraver très vite, et les famines arrivent toujours aux plus mauvais moments.

La question se pose alors : la guerre d’accord, mais qui contre qui, et sur quels champs de bataille ? Je ne prendrai qu’un exemple frappant. Un pays qui s’arme à grande vitesse et qui prépare le monde entier à ses intentions : la Chine. Elle m’amène au troisième point.

3- La guerre est une façon de faire quelque chose de ses pauvres, et de focaliser l’attention du peuple, donc de garder le pouvoir. La Chine fait face à un désordre social qui va croissant, avec une pauvreté qui pouvait être étouffée quand la croissance était à deux chiffres, mais qui ne peut plus l’être désormais que l’économie chute. Des centaines de millions de gens n’auront bientôt plus d’espoir d’une vie meilleure. Il faut leur trouver du travail avant qu’ils ne se révoltent, et la guerre permet de résoudre ce problème, théoriquement : la guerre tue beaucoup de gens (surtout les pauvres, que l’on met en première ligne) et en emploie beaucoup aussi. (Par ailleurs, la plupart des gens qui meurent pendant la guerre sont les hommes, et il y a beaucoup trop d’hommes en Chine.)

4- La guerre est le moyen le plus efficace de prendre le pouvoir, ou de le garder. Or, dans les moments de trouble, les classes et les castes dirigeantes se sentent menacées. Les Etats-Unis sentent leur leadership menacé, les Occidentaux sentent leur autorité et leur supériorité menacées, les partis uniques se sentent menacés dans leur essence. Le PCC a déjà perdu toute crédibilité idéologique, sa légitimité repose entièrement sur le mieux-être économique. Il suffit que cela se fragilise et tout s’écroule.

5- Les champs de bataille sont nombreux. Je n’en citerai que deux. Taiwan (guerre navale et aérienne) et l’Asie centrale (guerre terrestre). Ce n’est un secret pour personne, la Chine fait un travail de diplomatie depuis des années dans le monde entier sur le thème : « un peuple, un pays », sous-entendu, Taiwan doit (re)venir dans le giron de la Chine continentale, au besoin par la force. Or les Taiwanais, dans leur immense majorité, ne le veulent pas. Pas plus que les Etats-Unis et le Japon. L’éventualité d’une guerre dans cette région est parfaitement intégrée dans les consciences des habitants de l’île. L’Asie centrale, quant à elle, est le lieu du pétrole et les grandes puissances en ont un besoin tyrannique. Ils trouveront toute sorte de raisons pour contrôler les terres et le sous-sol (lutte contre le terrorisme, histoire, rien ne nous sera épargné.)

Je m’arrête là, persuadé que les commentateurs de la vie contemporaine ont des idées tout aussi funestes que moi, mais qu’ils ne les expriment pas ouvertement. Il faut être un peu fou et irresponsable pour écrire ce que j’écris là. Cela tombe assez bien, je suis légèrement timbré et parfaitement irresponsable.

Projecteurs sur la Chine

Je note qu’il est difficile pour les Européens de se rendre compte de ce que représente la Chine aujourd’hui, et pour leur propre avenir. Depuis que je suis revenu de ce grand pays, je m’aperçois que les gens suivent deux attitudes vis-à-vis de lui, deux attitudes également préoccupantes. L’ignorance et le rejet. Evidemment, les deux s’auto-alimentent : c’est parce qu’on est ignorant qu’on rejette la Chine instinctivement et en bloc ; c’est parce qu’on est méfiant et qu’on en a une mauvaise image qu’on ne cherche pas à la connaître.

Je passe sur les paroles incroyables que j’ai entendues depuis six mois sur tous les aspects du monde chinois, que ce soit dans la presse, dans les médias, en famille et entre amis: tout y est jugé à l’emporte pièce, sans reconnaissance des progrès réalisés par la Chine, sans connaissance de l’histoire et surtout sans conscience de ce qu’est en train de devenir la Chine, un pôle incontournable de la vie mondiale. 

Les gens le savent, mais ils n’en ont pas conscience, ils n’ont pas intégré cette donnée dans leur vision des choses. Comme les Français des années 45-55, peut-être, qui n’avaient pas remarqué qu’ils n’étaient plus grand-chose. Les intellectuels ont mis très longtemps à reconnaître la suprématie de l’Amérique dans (presque) tous les domaines. Tout ceci n’est qu’une impression, une analogie qui doit être prise pour telle. 

Les Européens dénigrent tout ce qui vient de Chine sans discernement: la politique intérieure, la politique extérieure, l’économie, la culture, l’éducation, sans jamais prendre la mesure d’une chose pourtant toute bête, qui est que la Chine s’est imposée ou va s’imposer dans tous ces domaines, et qu’il vaudrait mieux commencer à s’y intéresser dès maintenant, instaurer des partenariats, nouer des contacts. C’est ce que font les dirigeants de nos sociétés, mais voilà, ce sont des dirigeants, qui font des voyages d’affaire et de prise de contact, et les Chinois en voient passer des milliers chaque année. Il nous faut être plus inventifs, plus réactifs, et ne pas tout attendre des dirigeants.

Le règne de Bush a été responsable d’un grand retard dans la prise de conscience internationale. Avec l’aide des Anglais (de Tony Blair surtout), il a essayé de faire croire que ce qui comptait le plus au monde, c’était Al Qaeda, l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Cela va changer avec Obama qui a nommé des spécialistes de la Chine parmi ses conseillers. Jeffrey Bader, par exemple, qui semble être assez connaisseur de l’empire du milieu pour continuer à observer Taiwan comme un pôle de tension à venir, et qui a dressé un intéressant parallèle entre la situation de Taiwan et celle de la Géorgie dans une note typique des think-tankers de l’institut Brookings. Obama s’est aussi entouré de gens comme Kurt Campbell qui écrivait en 2007 combien il était important de s’intéresser de nouveau à Taiwan, ce qui souligne les risques de conflits armés dans cette région du monde.

Après l’investiture, on attendait Obama sur l’Irak ou l’Afghanistan, c’est bien entendu sur la Chine qu’il est d’emblée intervenu, car les Etats-Unis et la Chine se tiennent, si je puis dire, par les roubignoles, et nos équilibres à nous sont suspendus, si j’ose encore, à ces dernières. Les Etats-Unis dépendent de la volonté des Chinois d’éponger leur déficit en achetant des bons du Trésor. Les Chinois dépendent de la consommation des Américains pour soutenir leurs exportations et garantir leur croissance. Pour le moment, l’administration Obama hausse le ton, faisant planer des menaces. Un mot très fort a été lancé la semaine dernière: manipulation. La Chine a été accusée de « manipuler » le cours du yuan. Ne nous illusionnons pas. Cette gesticulation n’est que le début d’une longue négociation, d’un mano a mano qui va durer des années. Les Américains essaient de commencer les négociations sur une position de force, intimidante, afin de s’adoucir dans quelque temps et d’obtenir une réévaluation significative du cours de la monnaie chinoise. Ce qui est certain, et les Chinois le savent, c’est que les Américains ont besoin que la Chine continue de financer leur déficit. Ce qui est certain aussi, c’est qu’on aura besoin de la Chine sur de nombreux dossiers internationaux, en Afrique, en Asie centrale, en Asie du sud-est et en extrême-Orient.

Stratégiquement, militairement, il faut donc parer au plus pressé. Pour ce qui est de la Chine, et du point de vue de la communauté internationale, le plus pressé n’est pas le Tibet, qui est un problème mal posé et une cause vouée à l’échec (dans les termes posés par les Occidentaux en tout cas). Le plus pressé, c’est Taiwan, que la Chine veut « récupérer » indubitablement, et que les Etats-Unis ne peuvent pas lâcher. Le jour où ils lâcheront Taiwan, ce sera officiellement la fin de l’hyper-puissance, or ce n’est pas l’ambition d’Obama qui, au contraire, veut restaurer le leadership mondial de sont pays.

A notre niveau à nous, de sages précaires, ce qui nous reste à faire est de mieux connaître les deux pays qui sont en train de bipolariser le monde à nouveau. Précaires de tout pays, profitons de la baisse d’activité dans notre vieille Europe et partons en Chine et en Amérique. Nouons des contacts dès maintenant, apprenons le chinois à nos enfants. Ouvrons nos universités aux Asiatiques. Voyageons dans la culture chinoise, apprenons à l’aimer, nous ne serons pas déçus du voyage.

Infamie de la charité

Je suis entré dans une église presbytérienne, et très vite j’ai eu une révélation. 

J’ai été surpris d’entendre une voix de femme prêcher. Encore plus surpris de voir les diapositives qu’elle montrait aux fidèles. Ce service ressemblait plus à un congrès de missionnaires qu’à une messe dominicale. Elle parlait de son projet de développement au Malawi. L’église était pleine de gens richement vêtus, qui allaient faire faire preuve de générosité encore une fois, pour aider ces pauvres Africains.

Je ressentais une gêne, mais une gêne difficile à définir. Ces gens n’ont pas à être critiqués, ils aident leur prochain en donnant de l’argent. Ils sont charitables, ils font la charité. C’est ça, c’est la charité qui me parut épouvantable. L’impression que j’avais, très forte et inexpliquée, était que ces gens allaient donner, un peu pour aider l’autre, et beaucoup pour leur propre confort. Pour se gratifier eux-mêmes d’abord, mais cela n’est pas un mal ; mieux vaut vivre avec des gens qui ont une meilleure image d’eux-mêmes quand ils donnent que quand ils pillent, trucident et humilient. Mais il y a pire : il s’agit pour eux de défendre leur confort matériel, c’est l’impression que j’avais.

En y réfléchissant un peu, au bord de la mer, il m’a semblé que la charité elle-même était un système inventé par les riches ayant pour unique but de sauvegarder la situation d’iniquité qui leur permettait d’être riche.

Souvent, les privilégiés, les aisés, n’aiment pas faire face aux réalités violentes de la vie. La vie humaine n’étant pas douce ni confortable, quand on vit dans la douceur et le confort, c’est qu’on profite d’un état des choses particulier : d’autres sont écrasés, en guerre, exploités, pour que nous puissions vivre tranquillement. Si nous sommes en paix, en Europe, c’est parce que nous ponctionnons sans cesse les autres continents. Le situation de l’Afrique est évidemment dans notre intérêt.

C’est pourquoi voir des Occidentaux se donner une bonne conscience en donnant un peu d’argent à des organisations humanitaires est un spectacle douloureux, pour le sage précaire.

Il voudrait se changer en cynique grec, entrer tout nu dans les maisons et dire aux gens : « N’avez-vous pas honte de ce luxe, de ce calme, de ce confort ? Croyez-vous vraiment avoir aussi bon fond que vous le prétendez ? »

Conflits nord-irlandais : S’en taper au sud, s’en distancier au nord

Un ami commentateur a récemment écrit sur ce blog que les Irlandais ne s’intéressaient plus autant au conflit inter-communautaire qui avait enflammé l’Irlande du nord. La dichotomie catholiques versus protestants, « ils s’en tapent au sud, et ils s’en distancient au nord », disait cet ami.

Que je sois d’accord ou pas importe peu, même s’il est évident que nous n’avons pas parlé politique avec les mêmes Irlandais, depuis des années que nous fréquentons cette île, lui et moi. De mon côté, ceux qui m’en ont parlé, au sud, m’ont donné l’impression très forte de se définir par opposition aux Britanniques, à un point que j’ai parfois trouvé exagéré. Le dernier en date est un cardiologue que j’ai rencontré à une fête chez des amis de Dublin, dont la radicalité du discours m’a surpris.

Mais bien entendu, il y a toute une population qui ne s’intéresse pas à la politique et qui en a assez des discours partisans, ainsi que de tous les discours. J’ai évidemment rencontré beaucoup de personnes indifférentes, en Irlande, comme en France, en Chine et ailleurs. Mais l’absence d’intérêt pour le monde autour de soi n’est pas une garantie d’ouverture des esprits, ni de progression de la paix.

« Ils s’en tapent au sud, et ils s’en distancient au nord ». Au nord, j’entends en effet des théories qui tendent à casser l’idée d’une opposition entre Irlandais « de souche » et Irlandais « britanniques ». Basée sur des données archéologiques et étymologiques, ces théories cherchent à miner les fondements d’une différence ethnique entre les deux communautés. Il y a aussi les chercheurs en politique, dont j’ai déjà parlé, qui développent l’idée que la bipolarité n’est qu’une apparence, voulue par des groupes extrêmistes, qui cache une réalité urbaine plus complexe et plus banale. J’entends enfin des jeunes gens qui veulent simplement oublier les violences. A l’université, par exemple, je n’ai jamais remarqué de séparation, de ségrégation d’aucune sorte. Parmi les doctorants, les affinités se forment par centres d’intérêt, par attraction sensuelle ou par simple habitude, mais apparemment pas sur la base d’appartenance religieuse ou communautaire.

Ceux-là sont des modérés, des modernes, des libéraux comme vous et moi. Ils sont l’espoir du pays et une partie de son avenir. Mais ils sont privilégiés. Ce type de discours de distanciation (« ils s’en distancient au nord ») est une production idéologique très déterminée sociologiquement. D’une part, elle est surtout le fait des protestants, qui ont intérêt à ce qu’on arrête de se poser des questions d’appartenance nationale, et d’autre part, on entendra ce type de discours de distanciation surtout parmi les classes aisées, ainsi qu’à l’université. Mais plus on tend vers les classes sociales défavorisées, plus les discours se polarisent, car la réalité n’est plus la même.

Dans mon quartier, pas question pour un protestant d’aller boire un café avec une jolie catholique. Au nord-ouest de la ville, les autorités ont purement et simplement érigé un mur pour séparer un quartier catholique d’un quartier protestant. Des affrontements y ont encore eu lieu en 2002. Ce n’est pas le seul mur de la ville, il suffit de marcher un peu pour voir des barrières érigées. Il y en a plus de quarante, cela fait beaucoup pour un conflit dont on se tape et dont on se distancie. La ségrégation entre les deux communautés a augmenté depuis dix ans qu’ont été signés les accords de paix. 

Alors, quand il s’éloigne de la bourgeoisie, géographiquement, démographiquement, intellectuellement, le sage précaire a du mal à observer la prétendue distanciation des gens du nord vis-à-vis du conflit simpliste et fatal : « c’est nous contre eux », comme le dit un des riverains de la vidéo que j’ai mise en début de billet.

L’histoire de l’Irlande en quelques mots

Avant, il y avait des Irlandais qui parlaient une langue bizarre, très difficile à prononcer. Ils étaient catholiques.

Au XVIIe siècle, les Anglais et les Ecossais sont venus s’implanter, faire des colonies, comme en Amérique. Ils étaient protestants.

La domination des Britanniques sur l’île à duré jusqu’au XXe siècle.

Guerre d’indépendance. 1921, traité de Londres qui donne à l’Irlande son autonomie et qui la sépare : L’Irlande du nord restera britannique.

Guerre civile en Irlande, jusqu’en 1937, date de l’indépendance du pays, toujours séparé du nord de l’île.

Au nord, les catholiques militent pour la réunification de l’île. Les protestants veulent rester unis à la couronne. 

1969, des violences éclatent au nord et commencent ce qu’on appelle les Troubles (prononcez « trabowls », « trobelz », ou « treubeulss » selon les accents et les goûts). Attentas, bombes, terrorisme, grèves de la faim, chansons, peintures, tout devient machine de guerre.

1998 : Accords de paix. L’île est toujours divisée.

Conclusion provisoire, la violence a payé à un seul moment de l’histoire irlandaise : le début du XXe siècle.

Idées pour sortir de la crise

N’achetez pas de voiture! Contrairement à ce que nous disent les journaux et les politiques, il ne faut pas sauver l’industrie automobile. Nous avons aujourd’hui une chance historique à saisir. Laissons les industries polluantes et dangereuses s’effondrer d’elles-mêmes et reconstruisons-les sur de meilleures bases.

Les engins automobiles, nous avons maintenant de nombreuses possibilités techniques, artistiques et sociologiques pour en construire de nouveaux, moins gros, moins accidentels, moins pollueurs, moins consommateurs. Ce qui nous empêchait de les mettre en oeuvre étaient principalement les industriels eux-mêmes, et la politique qui allait avec, qui faisaient tout pour que le business aille toujours croissant. Aujourd’hui que tout s’effondre, profitons-en.

Mais les emplois, allez-vous dire ? Les emplois doivent être trouvés, protégés, subventionnés.

Précisément, puisque c’est le politique – l’Etat – qui va soutenir l’emploi et donner la direction de l’activité, c’est le moment de réorienter les travailleurs d’une industrie à l’autre pour se lancer dans des grands travaux dignes de ce nom et qui nous ouvriront à ce beau siècle qui nous tend les bras.

Quels grands travaux ? Construisons des FORETS DE TOURS !!! Nous avons déjà parlé de cette question de forêts de tours dans des villes françaises qui donnent aujourd’hui une image d’endormissement. Les nouvelles tours magnifiques vont réveiller nos villes. Certes, elles vont faire exploser le budget, mais comme on entre dans une période où l’endettement de l’Etat devient vertueux, allons-y gaiement, nom de Dieu.

Qui va construire ces tours ? La France regorge d’architectes de talent qui n’ont pas grand chose à faire : mettons-les à profit immédiatement. Le cabinet Poitevin & Renaud, par exemple, qui a conçu le Pavillon élémentaire, pour l’Expo 2010 à Shanghai, leur projet n’a pas été retenu par Sarkozy : qu’ils le réalisent en France, pays de Jules Verne, de Gaston Leroux, et des grands timbrés de la Belle époque!

J’ai entendu dire que 10% de la population française vivaient directement ou indirectement de l’industrie automobile. Réunissons ces 10% dans un stade, et parlons-leur franco : Mesdames et messieurs, on vous propose d’arrêter avec la bagnole et, pour le même salaire, de vous lancer avec nous, en avant-garde de la France et de l’Europe entières, dans le projet le plus extravagant du XXIe siècle: une forêt de tours qui se verra depuis la lune. Il y aura des tickets restaurant et le Comité d’entreprise rest inchangé. Que ceux qui veulent continuer dans la bagnole lèvent la main.

En ce jour de la Saint-Guillaume, je lance l’appel du 10 janvier. Dans les livres d’histoire précaire, on nommera ce jour : L’appel de la forêt.