Qui veut adhérer à l’Union européenne ?

J’attendais Hülya sur la rive asiatique du Bosphore. Elle m’avait dit, Kadikoÿ depuis l’embarcadère de Karakoÿ, et je m’étais exécuté car je suis un mec facile.

Elle a convié à notre dîner une autre femme du quartier, dont le nom m’a échappé dès qu’elle me l’a dit.

Les deux femmes ont trente ans, elles sont célibataires, elles osent sortir avec un homme étranger, elles sont musulmanes non pratiquantes, elles parlent anglais et une deuxième langue européenne. Elles sont allées à l’université et ont trouvé un travail sous-qualifié. Elles ont voyagé en Europe, et en particulier, elles ont participé à un « summer camp » en Grèce organisé par Couchsurfing.com. Ce site ne met pas seulement en relation des individus qui voyagent, mais il crée aussi des goupes et des communautés qui font des actions de rapprochements culturels ou politiques. Mes deux amies m’ont dit que leur éducation avait toujours montré les Grecs comme des ennemis, et elles m’ont fait part de leur émerveillement de voir qu’en fait, elles s’étaient senties chez elles dans les familles grecques, que les Turcs et les Grecs partageaient la même nourriture, le même rapport familial, les mêmes gestes, la même culture. 

Elles regrettent amèrement de ne pas pouvoir voyager librement, de devoir toujours demander des visas, de payer pour cela, d’être toujours suspectées de vouloir émigrer.

Je leur demande alors si elles voudraient que la Turquie adhère à l’Union européenne, et j’imagine la réponse évidemment positive. L’une dit non, l’autre dit qu’elle ne sait pas. Elles sont pourtant occidentalisées au dernier degré, mais l’Union européenne, cela ne leur dit rien. Celle qui dit non s’explique : adhérer à l’UE reviendrait à perdre notre culture et nos traditions, or nous ne sommes pas européens, nous sommes turcs et cela n’a rien à voir.

Elles ne sont pas nationalistes pour autant, elles espèrent que leur pays va faire des progrès dans le domaine démocratique, mais ce qu’elles voudraient seulement, c’est avoir autant de liberté de mouvement en Europe que les Européens en ont chez elles.

Yilmaz et ma vie de lycéen

Dans les rues d’Istanbul, je lis des noms qui me rappellent des copains de collège et de lycée.
Yilmaz, en particulier. C’était un bon copain pendant les années de lycée, période assez morose pour moi, au demeurant.
Avec Yilmaz (j’ai oublié son prénom, mais je suis nul en prénoms), nous formions un trio de grande classe. Un certain Samir Rached complétait le trio. C’est Yilmaz qui, au sortir d’un cours de géographie, avait repabtisé Samir « Pamir Rached ». Cela nous faisait beaucoup rire, preuve s’il en est de la morosité de cette période de ma vie.
Un Turc, un Arabe et un Français. Ou plutôt trois Français de trois origines variées. Cela ne m’était jamais venu à l’esprit que nous faisions du multiculturalisme. Dans la France profonde, c’est le genre de choses que l’on fait sans qu’on en sache rien, comme M. Jourdain de la prose.
Je ne sais pas ce qu’est devenu Yilmaz. Sa famille venait d’un village de Turquie dont il disait que c’était un petit paradis. Il était meilleur en mathématiques que moi, et j’étais meilleur que lui en lettres. Lui et Pamir Rached jouissaient d’un immense respect de la part des professeurs. Ces derniers les croyaient toujours capables d’atteindre des sommets. Cela faisait rigoler Pamir, car Pamir rgolait toujours ; et quand il ne rigolait pas, il souriait, et son sourire charmait les professeurs femmes.
J’y pense, je ne sais pas s’ils étaient français ou pas.
Yilmaz parlait de mathématiques avec poésie. Je serais bien resté en contact avec lui, ainsi qu’avec Pamir Rached, mais j’ai quitté tout ça, le lycée, les villages où je vivais, l’étouffement relatif et la platitude de ma vie. Et malheureusement, Yilmaz faisait partie de ce décor. Si cela se trouve, il y est encore.

Lectrices, laissez-vous connaître des voyageurs

Je recommande à tout le monde de s’inscrire à www.couchsurfing.com pour rencontrer des gens du monde entier, si toutefois c’est une perspective qui vous paraît séduisante.

Le but initial de ce site est de loger les voyageurs chez soi et de se faire loger lorsqu’on voyage. On établit donc un profil, gratuitement, on écrit des choses sur soi, on met des photos de soi et de ce que l’on veut. Bref on se présente avec les moyens qu’internet met à notre disposition, et dans le but d’inspirer confiance aux gens à qui on demandera l’hospitalité. C’est un peu comme Facebook mais avec un objectif, un but. Facebook, c’est le coup de génie de notre temps, c’est un site pour rien. Couchsurfing devrait avoir beaucoup plus succès, mais les concepteurs avaient encore trop de contenu dans la tête, trop d’idées, ils n’ont pas su donner à leur site cet aspect de vide sidéral qui séduit tant sur Facebook.

Moi, j’utilise Couchsurfing pour rencontrer des locaux et les inviter à manger. Quand je dis « locaux », je veux dire des femmes locales. J’aime discuter avec des hommes, bien sûr, mais quand on ne fait que passer, il est naturel de préférer rencontrer des personnes du beau sexe. Je l’avais déjà fait au Japon et cela m’avait donné entière satisfaction. Rebelote en Turquie mais les femmes sont très rares à s’inscrire sur ce site, et c’est là que je lance un appel à toutes les lectrices de ce blog.
Inscrivez-vous donc, et laissez les voyageurs avides de rencontres vous inviter à manger et à boire des cafés. Pour vous qui êtes plus ou moins célibataires, ou tout au moins ouvertes à des aventures sans lendemain, c’est l’occasion de rencontrer des gens que vous ne reverrez plus jamais. Pour vous autres qui ne voulez pas entendre parler d’érotisme, vous n’en entendrez pas parler car les « couchsurfers » sont tous des gentlemen qui viennent d’abord pour discuter et visiter votre ville. Sur Couchsurfing, nous sommes surveillés, il faut le dire, une mauvaise expérience et vous êtes radié(e).
Pour vous qui -les plus nombreuses, évidemment- êtes prêtes à vous laisser séduire mais qui prétendez le contraire, cette option comporte juste assez d’hypocrisie internationaliste pour vous cacher devant de grands principes à la moralité sans tache. Pour vous enfin qui rêvez du prince charmant, eh bien je ne sais que vous dire.

Une jeune femme turque, prénommée Hülya, a accepté de me rencontrer mais je l’ai prévenue trop tard et elle craint de n’avoir pas de temps cette fois. Nous avons échangé quelques emails et nous nous tenons au courant si elle peut se libérer.

A Tokyo, il y a deux ans, une des femmes rencontrées m’avait emmené dans un quartier ravissant que je n’aurais jamais découvert sans elle. Depuis, je ne pense jamais à Tokyo sans penser à elle. De même, je ne penserai jamais à Istanbul sans penser à Hülya, petite trentenaire aux cheveux raide et légèrement teintés d’ocre. C’est ainsi qu’elle est apparue devant mes yeux hier soir, dans la grande rue piétonne de Beyoglu. On ne s’était pas donné rendez-vous, mais elle faisait une course avec des amis d’amis et a reconnu mon visage. de son côté, elle s’avérait être beaucoup plus belle en vrai que sur son profil de Couchsurfing.  

C’était donc une incroyable coïncidence, de se rencontrer en pleine nuit, loin de mon auberge, dans un coin où je n’avais rien à faire. On est allés boire une bière dans une petite rue du quartier Beyoglu, où la jeunesse stambouliote se serre sur des terrasses meublées de petits tabourets et de tables minuscules. C’est extrêmement charmant, car malgré le monde, on crée une véritable intimité sur sa table, dos à dos avec les autres clients que l’on sent, mais qu’on n’entend pas. Les amis de Hülya étaient très sympas aussi, si bien que j’ai passé uné soirée inattendue qui m’a fait beaucoup de bien, grâce au hasard et aux sites internet à la mode.

Hülya, aux yeux très beaux et au regard très intelligent, m’a invité à la revoir quelques jours plus tard, pour un dîner sur la rive asiatique d’Istanbul. Elle voudrait que nous mangions des spécialités du sud de la Turquie ; et moi, naturellement, grosse midinette que je suis, je ne demande que cela, manger n’importe quelles spécialités en sa présence lumineuse.

Lectrices éventuelles de ce blog, laissez-vous rencontrer par les voyageurs de passage, ils vous regarderont avec émerveillement et vous trouveront beaucoup plus exotiques et fascinantes que les gens que vous côtoyez quotidiennement.

Déchéance de la conversation

Son livre sort ces jours-ci, mais j’avais écrit, en juillet 2007, sur une rencontre avec Jean Rolin qui parlait déjà des chiens errants.

J’avais oublié.

J’avais oublié le billet, pas la rencontre, qui n’avait rien eu, d’ailleurs, de pétillant.

Je crois que Rolin et moi avons un point en commun. Nous ne fuyons pas les conversations, nous ne les prenons pas pour une perte de temps, mais nous ne les prenons pas trop au sérieux non plus.

Plus je vais, plus je trouve que les gens font en sorte d’esquiver les conversations. Ils ont toujours des choses plus importantes à faire, plus urgentes, plus significatives. Et quand ils se parlent, ils se limitent à l’exercice, prétendument reposant, du colportage de ragots. Ou alors, ils se satisfont de généralités, qu’ils profèrent avec joie, pour ne pas paraître ridicules, ou prétentieux, ou arrogants. Inversement, ils prennent tellement au sérieux les échanges de paroles, ou la puissance des mots, qu’ils croient tout ce qu’on leur dit. Cela fait système, notez bien: pour que je puisse avoir des ragots à colporter, il me faut croire à ceux que j’ai entendus.

Les visages amis

Dans mon entourage, je vois de nombreux visages. Il y en a de toutes sortes.

Parmi mes amis, il y en a un qui plaît aux femmes, à toutes les femmes.

Un autre ne leur plaît pas à toutes, mais les trouble, c’est un séducteur.

Un autre séduit facilement des femmes d’un certain type.

Un autre séduit peu de femmes, et celles qu’il séduit sont vite distraites de lui.

Un autre n’a séduit qu’une femme, mais quelle femme.

Mais celui que je préfère c’est le visage d’un ami qui exprime de la sympathie. Quand il entre dans une pièce, il se dégage un climat rassurant et chaleureux.

Moi qui fais peur même aux hooligans qui peuplent ma rue protestante, j’envie son apparence.

Même s’il est en colère, qu’il crie, qu’il cherche ses mots et fronce les sourcils, personne ne le craint. C’est ce que je loue le plus hautement : ne jamais faire peur. 

Conte de noël : « A Single Wise Man »

Noël est une période qu’il faut traverser sans se laisser affecter par une morosité palpable autour de soi, accrue par une hystérie régressive tout aussi palpable. Les uns retournent en enfance et montrent une joie qui gêne jusqu’à la pudeur du sage précaire, les autres laissent lire sur leur visage la difficulté d’exister.

Moi, j’ai fêté noël chez des amis proches, dont je ne peux rien dire pour respecter leur vie privée. Je transgresserai malgré tout cette règle séparation entre vie privée et vie publique, en indiquant que, comme ils venaient de mettre au monde leur premier enfant, j’avais l’impression de vivre dans une crèche vivante, le petit Jésus dont les cris n’étaient que musique, la Vierge Marie qui n’avait d’yeux que pour lui, et un Joseph au four et au moulin, qui ne cachait pas sa fierté et sa tendresse pour la famille qu’il avait réussi à concevoir.

Qu’étais-je là-dedans, à part une espèce de membre putatif de la famille, un oncle que l’on choisit à côté de ceux que l’on aime sans avoir à les choisir ? J’étais un Roi Mage, bien entendu. En anglais, on appelle les Rois Mages « Wise Men », « les sages ». Sauf que j’étais tout seul : je repésentais tous les mages, les sages et les instances magiques de la terre. Je venais du bout du monde, Gaspard aux yeux asiatiques, attiré par une étoile et guidé par une autre, les bras chargés de myrrhe, d’encens et d’or. Des cadeaux pour les parents, cela va sans dire : le petit Jésus, il sera conscient bien assez tôt, et il exigera bien assez tôt ses Playstations et ses maillots de football.

L’avantage d’être un roi mage, un Precarious wise man, c’est qu’on n’a aucune raison de s’occuper de l’enfant. On vient lui rendre hommage, on vient s’incliner devant lui, on vient valider un état de fait, on garantit aux yeux de l’humanité la naissance d’un être élu, et puis on peut se préoccuper de boire, de manger, de faire un peu la bouffe et de bouquiner les livres offerts aux parents élus.

Ces derniers, crèche ou pas crèche, ils restent busy à temps complet, dans un doux affairement. Un roi mage n’a rien d’une baby-sitter, ni d’une nurse, ni d’une Françoise Dolto. Et un sage précaire encore moins, pour qui un nourrisson est avant tout un petit être en devenir qui non seulement est inutile à la collectivité, mais encore accapare l’attention et l’énergie d’au moins deux contribuables actifs. Deux contribuables fous d’amour et fous de joie. 

L’amour fusionnel de la jeune famille aurait pu être exclusif et donc discriminatoire pour l’étranger qui vient de loin, mais c’est le contraire qui se passa. La fusion est un mode d’existence qui annule les distinctions temporelles. Comme l’ivresse, elle dilate le moment présent au point d’engloutir le passé et le futur. Il n’y a plus d’heure du repas, d’heure du lever, d’heure du coucher. Il n’y a plus qu’un temps présent, le temps du nourrisson, qui enfle et qui respire comme une éternité divine. Les gens pris dans cette temporalité vivent dans un monde parallèle, sans passé, sans avenir, sans projet, sans regret, ils sont dans le réel absolu du temps présent.  

Or, c’est une façon de concevoir le temps qui convient parfaitement aux mages précaires qui, depuis les Stoïciens, ont bien décrit ce présent comme une suspension des événements, ou comme un événement qui n’en finit plus d’arriver, et qui fait se dilater l’instant.  Après avoir dormi deux nuits chez mes amis, dont je ne dirai pas les noms pour que personne ne les reconnaisse, j’ai quitté sur la pointe des pieds leur jolie maison, achetée il y a peu, et qui fonctionne comme un nid. Je me suis extrait de ce conte de noël où tout le monde dormait, et où j’avais baigné pendant trente-six heures surréelles.

Les stries de Trinity College

J’ai entendu dans la voix même de Pascal qu’il était content de me revoir. Il a dû entendre la même chose dans ma voix, le contentement de revoir un bon copain. Aller à Dublin, c’est retrouver de bons copains.

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 On s’est donné rendez-vous à Trinity College, où Pascal ne travaille pas, puisqu’il enseigne l’histoire et la géographie au lycée français d’Irlande. Son accent toulousain vous rassure, vous le prenez pour un bon rugbyman inoffensif. Puis lorsqu’il parle anglais, son accent de Manchester vous surprend. Il est bilingue car il est issu d’un couple mixte, un père anglais et une mère française. Comme, par ailleurs il étudie l’ethnologie, il a sur les deux cultures dont il procède, un regard pénétrant, toujours stimulant, toujours chaleureux. Dans sa faconde poétique, la moindre action d’un buveur de pub prend place dans une épopée sociale, une geste communautaire et prend un sens collectif. Un pauvre festival de musique celtique devient, dans sa bouche, un fascinant rassemblement avec des maîtres et des disciples, des codes qui se croisent. Pascal, par ses seules observations, nous ramène dans je ne sais quel Moyen-Âge.  

Mais par enchantement, l’effet produit n’est pas un déterminisme écrasant qui nous enfermerait tous dans les règles de nos communautés. C’est au contraire une chaleur liée à l’appartenance. Quand il parle d’une communauté, que ce soit les gens de Manchester, leur conflit avec les gens de Liverpool, ou que ce soit les gens de Dublin, on a envie de vivre avec eux. On les envie de vivre avec ce sens et ces valeurs collées à leurs basques.

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Quand j’enseignais la philosophie, dans son lycée, il m’impressionnait par ce qu’il était capable de dire sur les élèves. Sans les interroger plus qu’un autre, il avait une telle empathie avec eux qu’il savait ce qu’ils enduraient, quels étaient leurs angoisses et les risques qu’ils encouraient. Les élèves l’adoraient car, disaient-ils, ils apprenaient plus qu’avec les autres professeurs, sans avoir l’impression de travailler.

Il a été un des artisans de la transformation du lycée français en un « lycée européen ». Fusion avec le lycée allemand qui, lui, accueillait déjà une majorité d’élèves irlandais. Alors mon bon Pascal enseigne en deux langues, il prépare deux diplômes à la fois, il fait de l’histoire irlandaise avec les uns, de l’histoire française avec les autres, de l’histoire mondiale avec tous.

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Quand il voyait mon amoureuse, il me disait : « Elle est belle comme le jour, ta copine! » C’était bien observé.

Je rentrais à la maison et je disais à la sus-mentionnée amoureuse : « Tu es belle comme le jour. » Elle se doutait que cela ne venait pas de moi, et me demandait alors des nouvelles de Pascal.

Il est venu en Irlande par quête d’identité, quête qu’il qualifie aujourd’hui d’adolescente. Il dit que les gens qui portent son patronyme viennent d’Irlande, à l’origine.

Il joue du violon dans des groupes de musique traditionnelle. Il a aussi fait des recherches ethnologiques sur la transmission de la musique traditionnelle en Irlande.

Puis, quand ses enfants sont venus au monde, il s’est dit : « Qu’est-ce que je vais leur transmettre ? Est-ce que je vais continuer à me faire passer pour un musicien de Sligo ? Alors je me suis remis à la guitare classique. »

Un jour, la finale de la coupe d’Europe se tenait à Dublin. C’était Toulouse contre Perpignan. J’allai au stade avec Pascal et d’autres amis. Tous s’y connaissaient mieux que moi en rugby. J’ai le sentiment que c’est Toulouse qui a gagné, car le dernier souvenir qui me reste de la soirée fut d’uriner contre un arbre en pleine rue, et je n’aurais certainement pas autant bu si les adversaires de Toulouse avaient gagné.

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Nous avons traversé l’entrée de Trinity College dont le sol est pavé comme sur les photos ci-dessus. Des morceaux de bois, longs, paraît-il, de 60 cm, et qui tiennent depuis le XVIIIe siècle.

Il y a beaucoup de choses qui remontent au XVIIIe siècle, à Dublin, car les Anglais voulaient alors faire de Dublin quelque chose comme une belle colonie. Pascal n’aime pas trop qu’on dise du mal des Anglais à tort et à travers.

Mais c’est lui qui m’a dit que les paysages de l’Irlande, peints au XVIIIe siècle, étaient des actes d’impérialisme. En effet, l’homme du pays ne peint pas les paysages de son pays. Il est dedans, il a un rapport haptique avec lui, comme le nomade, paradoxalement (là c’est moi qui parle.) L’envahisseur protestant arrive avec un rapport optique au pays. Il crèe des paysages, c’est-à-dire qu’il territorialise le pays, il le quadrille, il le circonscrit, il trace des lignes de forces, des cadres, il prend des mesures, il prend possession.

Nous avons terminé notre journée, après plusieurs pintes, dans un fish and chips de Parnell Square.

Je pensais qu’il n’aurait eu que le temps d’une pinte, en tout et pour tout, à m’accorder. Aujourd’hui, les gens sont si occupés par tant d’affaires. Mais non, il m’a donné tout son après-midi et sa soirée, sans calcul, sans arrière pensée. Comme un rugbyman toulousain.

La géographie de Fionnbarra

Le père de Fionnbarra parlait Gaélique. C’était sa langue natale. Il a appris l’anglais plus tard, avec les autres garçons de l’école. Il venait de la région de West Cork et il a fini sa vie dans l’est de l’Irlande, une ville entre Dublin et Belfast.  

Fionnbarra, qui se fait appeler Barra, a donc toujours eu une pratique de l’Irlande qui le situait dans le nord de Dublin, et pour ainsi dire dans ce qui étire Dublin vers le nord.

Il y a des années, nous nous promenions en voiture sur les routes de campagne qui étaient les anciennes voies rapides pour Belfast. Nous partagions alors une maison, dans un quartier ouvrier de Dublin. Il me disait, ça te dirait de changer d’air ? Je t’emmène faire un tour de voiture. Et il empruntait ces routes qui mènent à l’aéroport, et nous mangions des sandwiches extraordinaires sur les bas-côtés, les yeux rivés sur les champs. Quelque chose l’attire sur les routes du nord de la capitale, c’est ainsi.

Le père de Barra a travaillé de longues années à la douane. Lui dont la langue natale était le gaélique, s’occupait des passages entre Irlande du nord et République d’Irlande. C’est peut-être pourquoi Barra n’a jamais eu de paroles tranchées sur la question de l’Irlande du nord. Il en parlait souvent, mais les mots « Gerry Adams », « IRA », « Sinn Fein », « Northern Ireland » étaient prononcés à voix basse. Il détestait les Américains, d’ascendance irlandaise, qui, venant à Dublin, criaient dans les pubs leur engagement républicain. « Ils feraient mieux de fermer leur grande gueule ; on ne sait pas sur qui on peut tomber. »

Depuis toujours, il exprime ses sentiments existentiels par des déplacements géographiques. D’une chambre à l’autre, quand la maison en contient plusieurs, d’une maison à l’autre, d’un quartier à l’autre, d’une ville à l’autre. Aujourd’hui, il voudrait peut-être changer de pays.

Il a toujours appartenu au nord de la ville. Les beaux quartiers du sud, pour lui, c’était un peu de la frime. Or, depuis que son père est mort, il habite dans une rue du sud de la ville.

J’y suis allé dormir l’autre jour. Le lendemain matin, il prenait son petit déjeuner debout en écoutant la radio et il me dit : « Ca fait dix ans qu’on se connaît, c’est ça ? »

« Déjà dix ans ? »

« C’était pas en 98 ou 99 qu’on habitait dans la maison de Phibsborough ? »

« Mais oui, c’est ça. Ca fait dix ans qu’on se connaît. »

Il me demanda mon âge. Il se demanda ce qu’on sera devenu dans dix ans. Dans une grimace, il me dit que j’aurai quarante-six ans dans dix ans, puis il partit au travail.

« Fais comme chez toi me dit-il. Assure-toi juste de bien fermer la porte derrière toi. »

Purcell et les vraies filles

Un petit débat sur Equateur noir concernant la musique de fille m’est revenu à l’esprit tandis que j’écoutais Dido and Aeneas.

Je crois qu’une vraie fille ne peut que pleurer d’émotion à l’écoute de mots simples comme :

Remember me

de l’aria finale. La meilleure version est celle de William Christie et des « Arts Florissants », parce qu’elle est volontairement juvénile. Je n’ai jamais retrouvé le charme de ces voix.

Dido (Didon) accepte finalement qu’Aeneas (Enée) s’en aille de Carthage, dont elle est la reine amoureuse. Pour elle, c’est un déchirement car elle avait beaucoup lutté contre son amour. Elle dit au prince de Troyes d’aller se faire foutre chez les Grecs et elle se donne la mort.

Elle se retrouve seul avec sa confidente Belinda. Elle dit : « Ta main, Belinda, pendant que je m’étends à terre. » C’est un chagrin d’amour de reine, certes, mais c’est surtout un chagrin d’amour d’adolescent. Enée est un garçon qui rentre chez lui, comme des millions de jeunes gens à la fin des vacances. Combien de coeurs brisés, après des amours de vacances ?

Cet opéra a été écrit pour une école de jeunes filles, en 1689. Il fallait leur donner des sentiments repérables. Je t’aime, tu m’aimes, nos parents (le peuple) veulent bien que nous nous mariions, mais le devoir envoie l’homme au loin. Et les filles de la Boarding School de Chelsea de pleurer toutes les larmes de leur corps, en tressautant et en serrant leur mouchoir de soie bleue.

Didon dit à sa suivante, Belinda, « Souviens-toi de moi ». Mais tout le monde, dans l’assistance, comprend que ces paroles sont en fait dirigées vers ce salaud d’Enée, qui part en voyage pour fuir le mariage et tous les emmerdements qui y sont connectés. Adieu Etat, femme et famille, adieu le fisc et les soucis, je pars sur un trois-mâts fin comme un oiseau.

Quelle femme ne garde pas dans son coeur les reliefs d’une peine d’amour, réelle ou imaginaire, et ne voudrait pas qu’au moins quelque part, un amoureux se souvienne d’elle.

Ce que moi je trouve très beau, c’est la suite :

Forget my fate

Le sens premier, c’est naturellement : « Souviens-toi de moi, Belinda, mais ah! Oublie que j’ai été malheureuse. » Le sens caché est donc destiné à Enée, qui est déjà sur son fier vaisseau : « Pense à moi, beau militaire, mais ah! Oublie que je suis morte pour toi ».

C’est de la musique baroque, et les notes s’étirent, les sentiments s’allongent comme les formes et les corps. 

Comme Dido répète plusieurs fois cette lamentation, c’est le mot même de « fate », de fatalité, qui reprend tout son sens.

Oublie la direction finale et fatale qu’a prise ma vie. Oublie mon destin et toutes les fées qui m’ont amenée jusqu’ici, oublie ma vie mais souviens-toi de moi.

Remember me, but ah, forget my fate

C’est une bonne leçon à donner à des adolescentes. Ne vous tuez pas pour un garçon, il n’en vaut pas la peine, mais faites qu’on se souvienne de vous autrement que par des actions fatales.

Beauté des Anglaises et passion amoureuse

J’aime dire que je n’ai pas de type. Qu’aucune femme n’est plus mon type qu’une autre.

C’est un peu vrai, même si j’ai plus d’inclination pour les peaux mates, les peaux… Oui, les peaux mates. La fille peut êtres très blanche ou très jaune ou très noire, peu m’importe.

La peau des femmes britanniques est rarement très mate. Donc vivre dans ces régions du monde est pour moi d’un grand repos pour les nerfs. Je peux être un gentleman avec ces dames, leur tenir la porte ou leur adresser la parole sans être troublé outre mesure, ce qui est moins le cas en Italie, en Chine ou en France. Surtout le sud de la France.

Et pourtant c’est une femme anglaise qui a provoqué en moi une violente passion, il y a sept ou huit ans. Une femme dont la peau n’avait rien de mat. Elle n’était pas très belle, selon mes pauvres critères (le mat, on dira ce que l’on veut, c’est un critère de jugement esthétique un peu limité.) Elle était à l’opposé de ce qui m’attire habituellement, mais je fus obsédé par elle matin, midi et soir, pendant un an. Incapable de rien faire d’autre que de penser à elle, d’imaginer des stratagèmes pour la voir, être près d’elle, évoluer dans le champs irradié de ses territoires. Je crois être devenu un peu fou. Tout ce que je lisais, écrivais, écoutais, était relié à elle, d’une manière ou d’une autre.

J’ai compris, après coup, que c’était la passion. Une maladie particulière, qui vous aliène complètement et vous rend misérable comme ces anciens combattants, qu’on ne comprend plus et dont on tolère les petites manies parce qu’aussi bien elles sont inoffensives. Une maladie qui vous fait rouler à contre-sens, sur des routes dangereuses.

L’amour normal vous guérit parfois de cette glue poisseuse qu’on n’appelle plus la passion, car le mot passion a perdu de son sens. L’amour pour une fille à la peau mate, par exemple.

Et voilà qu’en écoutant Purcell dans mon ipod, l’image d’une jeune femme typiquement britannique hante mon esprit. Son visage vient se superposer à tout ce que je juge anglais, musique, langue, accent, tournure d’esprit, couleurs et assortiment de couleurs, chevelure, mode, manière d’être. Elle devient la déesse de l’Angleterre, sans être anglaise elle-même (mais les Anglais sont un peu partout et se sont reproduits aux quatre coins de l’Albion)

Ce ne sera pas la passion à nouveau, car avec l’âge et la sagesse, on apprend à repérer les signes annonciateurs du chaos sentimental. Il s’agit peut-être de ce que la langue anglaise nomme infatuation. Je n’ai jamais saisi ce que cela voulait dire, alors comme je ne comprends pas non plus le sentiment que cette fille provoque en moi, je me dis que ce signifiant et ce signifié ont une chance d’être faits l’un pour l’autre.

J’en profite pour lancer l’idée que la passion amoureuse est probablement à l’origine du sentiment religieux. Si j’avais été un homme primitif, j’aurais construit un totem en l’honneur de mon Anglaise. La passion vous fait croire à la puissance surhumaine de la personne que vous aimez. Vous l’imaginez capable de tout. Même sa tristesse, sa déprime, ses soucis merdiques sont prestigieux à vos yeux. Aussi sordide que sa vie puisse être, vous transfigurez toute médiocrité en gloire, en majesté, en beauté éclatante.

Cela vous fait devenir fou, ou artiste, ou criminel, ou saint.

Les juristes, en créant la notion de « crime passionnel », ont compris cette réalité que les philosophes subliment, que les psychologues méprisent, que les sociologues ignorent.

Cette fois, ce ne sera pas la passion, donc, mais c’est le retour de cet étrange phénomène : une attirance inexplicable pour une femme, relativement indifférente à moi, mais bienveillante et sympathique. Une femme sans étincelle, plutôt froide, mais dont l’image prend des proportions ridiculement grandes dans mes rêveries.