Conversation géopolitique dans la cuisine

Un soir, à mon arrivée chez moi, mon colocataire pakistanais sortit de sa chambre pour me parler. « Tragédies, me dit-il. Il m’est arrivé une tragédie et une mauvais nouvelle. » Je lui ai demandé de commencer par la nouvelle la moins pire. Ou plutôt non, repris-je, commence donc par la tragédie. Le sage précaire se sent plus à son aise dans la situation tragique qui, par définition, n’a pas de solution. 

Nous sommes donc allés dans la cuisine et parlâmes de ses affaires : appel pour son visa de résident, et tractations pour obtenir son master sans avoir assisté aux cours. Il a payé très cher cette université de Belfast, et cette dernière a beau jouer un rôle d’institution sérieuse et incorruptible, elle donnera son diplôme à ce jeune homme, comme à de nombreux ressortissants de pays asiatiques, qui la financent en partie. Mais pour l’instant, les mémoires de mon colocataire, rédigés par des sociétés illégales d’aide aux étudiants, ne sont toujours pas acceptés entièrement par les professeurs. Et tant qu’il n’a pas son diplôme en poche, il ne peut pas postuler pour je ne sais quel visa.

Assez vite, nous en vînmes à parler politique internationale. Dans la situation embrouillée qui est la nôtre, dans cette maison qui tombe doucement en ruine, on y glisse aisément. Il pense qu’Israël ne devrait pas exister et voici comment il s’explique : « lorsque Hitler tuait les juifs, aucun pays européen ne voulait les accueillir sauf la Palestine, et maintenant les Palestiniens ne sont plus maîtres chez eux. C’est comme si tu me donnais une chambre dans ta maison, et que deux ans plus tard, je t’en chassais, ou t’enfermais dans la cour sans aucun droit. »

Je lui demande ce que deviendraient les juifs, si l’Etat d’Israël devait disparaître. Mon colocataire n’en sait rien. « Dirais-tu qu’ils devraient retourner chez eux ? » Il me dit que les juifs n’ont pas de chez eux. Il préconise que les juifs restent où ils sont, qu’ils continuent de travailler et de se reproduire où ils se trouvent. Je lui demande s’il imagine que juifs et musulmans pourraient vivre en paix, sur le même territoire, dans un état palestinien. Il en doute beaucoup. Il dit que les différences entre juifs et musulmans sont pourtant très faibles, mais qu’il ne croit pas à la paix entre les deux communauté.

Et puis, sans avoir rien vu venir, je me suis retrouvé à nouveau dans un cours sur la vie de Mahomet. Comme quoi Mahomet s’était marié avec une femme d’affaire très riche et que, malgré le fait que son entourage était païen, lui ne rendait aucun culte à aucune de ces idoles. Comme quoi 99% de la science actuelle provient de l’Islam. Comme quoi les talibans ne sont pas de vrais musulmans mais qu’ils resteront les maîtres de l’Afganistan tant que l’armée Américaine y sera.

Mon colocataire pakistanais en fin de course

Mon colocataire pakistanais entre dans la cuisine d’un air sombre. Il est souvent sombre, mais là, il est vraiment maussade.

Il m’annonce que son dossier a été écarté, qu’il n’obtiendra pas son visa. Il devra rentrer dans son village de la vallée de la Swatt, où ses parents seront déçus de lui.

Il doit encore des milliers de livres sterling à des gens qui l’ont aidé à s’inscrire à l’université. Au Pakistan, il ne pourra jamais gagner assez d’argent pour les rembourser, et il a peur de leur réaction quand ils apprendront qu’il doit partir. De mon côté, j’espère qu’il n’a pas eu de relation avec je ne sais quelle mafia.

Je lui propose de le cacher dans ma maison et de continuer sa carrière comme sans-papier. En se débrouillant bien, on peut faire de lui une nouvelle gloire du Village. Mais il ne veut surtout pas être illégal, non parce qu’il rechigne à prendre part dans la vie associative du quartier, mais parce qu’il a des ambitions et doit garder un passeport immaculé pour l’avenir.

Ce qu’il appréhende le plus, c’est sa famille. Ses parents ont tout misé sur leur fils. Ils ont retiré tout argent à leurs filles afin que le dernier puisse suivre une formation universitaire britannique, devenir un businessman et aider la famille en retour. Or, le fils retourne à la maison sans le sou, tout a été dilapidé, et il doit encore demander de l’aide. La honte que tout cela fait subir à ses parents est une chose qui l’affecte jusque dans son sommeil. 

Il faut espérer qu’au moins il décroche son diplôme, après de nombreuses tractations, près de dix mille livres de dépensées, et plusieurs tests à repasser.

Tom, l’ange gardien de Fintan

Tom est certainement un solitaire, un célibataire dans l’âme, mais son usage de la solitude est telle que son réseau d’amis est riche. Il a une capacité d’endurance avec les emmerdeurs qui me fascine. 

Son ami Fintan, par exemple, est aussi sensationnel que pénible. Plein de charme, de gentillesse et d’un humour dévastateur, il est l’incarnation du mec dont il faut se débarrasser à tout prix. Envahissant et sans notion des distances, il demande toujours quelque chose à quelqu’un. Au fil des années, Tom lui a prêté une somme d’argent absolument colossal. Fintan remboursait par à-coups. Tom recevait de temps en temps une lettre avec un billet de vingt livres, ou de vingt euros.

Fintan est excessif en tout, et n’a pas de capacité à se restreindre, mais il fait rire Tom, et pour cela, Tom lui pardonne tout. Il dit que les inconvénients causés par Fintan ne sont que le prix à payer pour tant de divertissement.

C’est pourquoi Fintan, après avoir tenté de devenir comique professionnel en Angleterre et en Amérique (où il n’a jamais mis les pieds), puis coiffeur à Limerick, a décidé de s’installer à Dublin, dans le même immeuble que Tom. D’abord à l’étage en dessous, puis, dès que ce fut possible, sur le même palier.

Le but de cet arrangement est un échange de bons procédés. Fintan divertit Tom avec ses histoires invraisemblables et sa faconde irrépressible, et Tom gère la consommation d’alcool et de drogue de Fintan. Ce dernier ne peut se passer de fumer des joints et de boire, au moins un peu tous les jours. Tout arrêter le rend trop malheureux, et seul, il dépasse les limites, ce qui le rend encore plus malheureux. Tom est donc son agent de sécurité, son principe de réalité. Il accepte de garder chez lui bouteilles et joints, papier à rouler et tire-bouchon. Il accepte de se faire passer pour médecin-barman.

En grand comédien, Fintan fait jouer à Tom un rôle de sage autoritaire et ferme. Ils négocient les doses et les états limite. C’est un jeu de fous, une pièce de boulevard catastrophique de sages précaires, qui n’a d’autre fin que d’empêcher à Fintan de sombrer. Chaque jour où il n’a pas dépassé les bornes est une victoire de Fintan sur lui-même.

L’autre soir, alors que je passais un week-end à Dublin, Tom et moi revenions d’une soirée au théâtre et au pub avec d’autres amis. Il était deux heures du matin. Fintan n’était pas couché et vint s’imposer chez Tom pour faire son show. Il était complètement ivre et savait qu’il n’obtiendrait rien. 

Tom sur le canapé, moi sur une chaise, nous riions et applaudissions à ses blagues. Au milieu de son stand up comedy, il me poussait à demander du vin, moi qui avais déjà bu plusieurs Guinness. Il disait en se secouant de rire : « Come on, Tom! What we need is a glass of wine, don’t be a jerk. » Il prétendait qu’il était si content de me revoir, après tant d’années, qu’il fallait célébrer nos retrouvailles. Moi, franchement, j’avais assez bu, assez ri, assez entendu de conneries, et j’étais prêt à dormir.

Fintan avait beau dire que j’avais bonne mine, que j’avais vraiment l’air d’un mec heureux de vivre, que la chemise de Tom était trop belle, que la vie de Tom était fucking perfect malgré les nombreux défauts qu’il lui trouvait, nous tînmes bon et il finit par s’endormir quelque part chez lui, peut-être même dans son lit.

Xinjiang and Travel Writing

A la fin du mois d’avril, je vais participer à un colloque d’une journée sur ce thème : « Xinjiang et Récit de voyage ». Cela se déroulera à l’université de Liverpool, dans un centre de recherche au nom des plus mystérieux : SOCLA (School of Cultures, Languages and Area Studies). Cliquez ici pour le programme.

Je suis très excité à l’idée de participer à cette rencontre. D’abord, je crois que c’est un sujet essentiel, peu étudié et pourtant central, tant au niveau littéraire que culturel ou politique. Le Xinjiang ne peut que devenir, avec le temps, une région nodale dans les échanges internationaux. J’en ai assez parlé, sur ce blog et sur mon blog chinois, pour ne pas avoir à me répéter ici.

En outre, je vais rencontrer à Liverpool des personnalités d’importance considérable pour moi. Des chercheurs que je lis depuis des années et qui influencent mes recherches. Alex Hughes d’abord, dont le livre France/ China: Intercultural Imaginings m’a accompagné dans mes recherches shanghaïennes. Mais aussi, et en particulier, un prof de Liverpool qui représente à mes yeux Le chercheur dans le domaine de l’écriture du voyage en langue française. J’allais dire qu’il était le meilleur au Royaume-Uni, mais en réalité il n’a pas d’égal en Amérique. Pour la France, je ne sais pas car je suis devenu un étranger dans mon propre pays.

Charles Forsdick est ainsi la référence absolue pour tout ce qui touche à la littérature du voyage en langue française, au XXe siècle. A chaque fois que j’avance dans mes recherches et que je repère un impensé, un domaine à explorer, je m’aperçois quelque temps après qu’il avait déjà lancé des pistes pour combler ces lacunes. Il est l’un des rares, par exemple, à opérer un très difficile rapprochement entre les théories « françaises » sur la littérature, et les théories « anglo-américaines » sur le travel writing. Quand on mesure l’abyssale incompréhension qui règne entre nos deux pays, sur ce thème, on comprend que c’est un chercheur incontournable pour moi.

De fait, il est incontournable pour plein de gens. Moi, je ne l’ai jamais rencontré, mais tout le monde me dit qu’il est jeune et sympathique. Ce que j’en sais, c’est qu’il a rassemblé autour de lui un ensemble de chercheurs de niveau assez élevé. Je ne fais pas partie de ce réseau, d’abord parce que je n’ai pas de niveau repérable, mais aussi parce que je suis trop critique, trop réfractaire, trop français vis-à-vis de certains points de doctrines postcoloniales et féministes.

J’avais déjà parlé de lui, sans le nommer, dans un des premiers billets de ce blog, dont j’aurais honte s’il n’était pas aussi bien écrit ni aussi drôle. Je racontais une nuit blanche passée à Paris, où j’essayais de lire un de ses livres, entouré de femmes nyctalopes à la langue vicieuse.

A ce colloque de Liverpool, il y aura aussi des orientalistes distingués, dont une sinologue qui va nous parler des récits de voyage chinois de l’époque de la reconquête des Qing. J’attends cela avec impatience, car nous, dans le champs du Travel writing, avons une lourde tendance à ignorer les récits non occidentaux. 

Surtout, il y aura une ethnologue reconnue comme l’une des meilleures spécialistes du Xinjiang. D’origine hongroise, Ildiko Bellér-Hann a fait des études magistrales sur le terrain. Elle parle le ouïgour et ses publications font autorité. J’attends avec fébrilité sa conférence sur les récits du grand archéologue allemand Von Le Coq, qui fut l’un des principaux explorateurs de la Belle époque, un de ceux qui découvrirent et exploitèrent les grottes bouddhistes de la Chine occidentale.

Comme par hasard, je serai le seul « rien du tout » dans ce superbe Aréopage. Le seul moins que rien, le seul imposteur, et c’est le rôle de ma vie. C’est le moment pour le sage précaire de montrer combien ses pirouettes peuvent faire illusion.

Traits chinois : autour de Gao Xingjian

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L’après-midi avec Gao était plannifié d’une manière on ne peut plus floue. Chaque fois qu’on me demandait quand allait « parler » le prix Nobel de littérature, je répondais confusément : « Eh bien, il parlera un peu tout le temps. Il sera là avec nous et beaucoup dépendra de sa bonne volonté et de la vitalité du public… »

Dans les faits, ma collègue et moi étions parfaitement incapables d’affirmer que nous avions la situation en main.

Tout cela pouvait prendre des directions variables. Une conférence d’introduction à l’oeuvre de Gao allait être donnée par un universitaire de Hong Kong, traducteur de Gao en anglais. Je pensais aussi diffuser quelques extraits des films ou de l’opéra de Gao, pour montrer d’autres facettes de sa créativité à un public qui, dans l’ensemble, ne le connaissait presque pas. J’avais enfin prévu une lecture collective d’extraits de La Montagne de l’âme, effectuée par des thésards de notre école doctorale, ravis de faire un peu de théâtre, et ce dans sept ou huit langues (quelque chose, au mieux, de musical, au pire de bordélique.)

Or, la conférence du Hong-kongais s’est avérée atrocement longue. À un moment, je me suis demandé s’il n’était pas en train de faire une performance à la Joseph Beuys, qui durerait jusqu’à la nuit tombée. Il fallait ensuite trouver assez de temps pour montrer un peu des films de Gao, et aussi permettre aux doctorants de faire leur lecture pour laquelle ils avaient répété : mais je craignais qu’à cause de toutes ces choses, Gao lui-même soit assommé et ne puisse plus vraiment parler, voire qu’il n’ait même pas le temps de s’exprimer, ce qui aurait rendu toute l’entreprise absurde et inepte.

D’ailleurs, Gao était confortable dans son fauteuil de cinéma, et ne se pressait pas pour prendre la parole. Il disait : « Non non, parlez entre vous, c’est très intéressant. » La modestie ayant ses limites, il fallait quand même qu’il se déplaçât et se montrât un peu à la foule.

Il fit plus que cela. Il sut parler avec douceur et sensibilité. Il sut aussi répondre à côté des questions, afin de reproduire des périodes rhétoriques ciselées ailleurs, dans d’autres rencontres et d’autres invitations. Ce qui me touchait le plus, chez lui, c’était sa présence physique, son visage enfantin et sage, son corps menu et sa voix fluette, qu’on se sent contraint de respecter. Il théorise la fragilité de l’être humain, il la met en scène, mais il l’incarne aussi dans sa façon d’être, sans fausse timidité. J’ai profondément apprécié sa capacité à affronter gentiment l’audience, à accepter toutes les demandes de photos, de signatures, avec grâce.

Tout s’est donc très bien déroulé. Pour moi, qui tremblait que tout foirât, ce fut une espèce de miracle. A l’heure exacte où nous devions aller manger des petits fours, Gao avait suffisamment parlé, les extraits de films avaient été vus, les lectures jouées, la conférence hong-kongaise bouclée. Peu de gens avaient quitté la salle, même des non-francophones étaient restés.

Après la réception, aux délicieux amuse-bouche, nous avons mangé dans un des meilleurs restaurants de la ville, et nous fûmes quelques uns à finir au pub John Hewitt dans le quartier de la cathédrale. Pas Gao, notez bien, qui, à 70 ans, avait mieux à faire, mais avec une joyeuse bande de vingtenaires et trentenaires sympatiques et brillants.

Neige nous quitte

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Voilà. Il semble bien que ce soit terminé. Neige, la petite Chinoise francophone, a donné les raisons pour lesquelles elle a décidé d’arrêter d’écrire son blog.

Ce n’est pas la première fois qu’elle arrête, mais d’habitude elle le fait dans un coup de colère, un caprice ou un coup de fatigue. Son premier blog, Le papillon ou la neige (2006), elle l’a même détruit dans un geste de révolte ou de détresse. D’habitude elle cherche à provoquer une réaction de la part de ses lecteurs/commentateurs. En novembre 2007, c’est Ben, entre autres commentateurs, qui avait trouvé les mots pour la débarrasser de sa fausse honte et la faire continuer. Aujourd’hui, elle tire sa révérence calmement, en remerciant celles et ceux qui l’ont suivie et soutenue.

La faute en revient à un malheureux collègue qui lui a dit avoir pris connaissance de son blog. Jusqu’à présent, elle écrivait de manière clandestine, dans une langue inconnue de la plupart des Chinois. Elle pouvait parler des choses et des gens sans que personne le sache dans son entourage. Son blog est devenu connu, quelque chose de publique, et elle ne peut plus continuer. Un équilibre a été rompu, et Neige doit trouver d’autres moyens, qui lui conviennent, de s’exprimer.

La cyber-écriture est à cet égard plus intéressante que ce que l’on en dit habituellement. Souvent, on décrit les blogueurs comme des gens qui se « répandent » sur la toile, de manière informe et incontrôlée. « Se répandre » est le verbe que j’ai le plus souvent entendu, et dont la portée péjorative est nette : il s’agit de vomir, d’uriner ou de déféquer, voire d’éjaculer, selon les personnes qui utilisent le verbe. Le blogueur est vu, c’est ainsi, comme un solitaire sans éducation qui étale au grand jour ses petites manies, sa petite existence qui n’intéresse que lui. Par conséquent, la grande rumeur consiste aujourd’hui à dire que les blogs ont en moyenne un seul lecteur, l’auteur du blog lui-même.

La vérité est que certains blogs expérimentent des types d’écriture mi intimes mi ouverts, entre le privé et le public. A la différence des livres et des journaux, qui sont diffusés aveuglément, dans toutes les librairies possibles, les blogs forment des petites communautés plus ou moins consistantes. Certains ont très peu de lecteurs, et font exprès d’être difficiles d’accès ; on va sur leur blog comme dans un appartement ou un atelier sombre, et on s’y sent accueilli seulement si on a été introduit au préalable. On y lit des choses qui n’ont pas pour but d’intéresser le tout venant.

Le blog de Neige avait su attirer autour de lui une petite communauté de lecteurs, en Europe, en Afrique et en Amérique. Nous apprenions des choses que personne ne nous dit jamais sur la Chine. La vie d’une étudiante, les désirs des jeunes Chinois, les coutumes familiales à la campagne, les arrangements troubles des uns et des autres, nous suivions tout cela avec étonnement et ravissement. Neige ne cherchait pas de nouveaux lecteurs, elle ne provoquait pas les commentaires, mais elle répondait à ceux qui laissaient un mot, toujours gentiment et sans prétention. Et si l’on peut mesurer un blog à l’intensité de la lecture, à la fidélité des visiteurs, à la vitalité des échanges, à la bienveillance des regards et à l’exploration des territoires méconnus, alors Pays de Neige fut un très grand succès.

Des films asiatiques en Europe

Rencontré un universitaire, spécialiste du cinéma asiatique. Un verre de vin chaud à la main, je le lance directement sur ce sujet et le fait parler. Moi, God forbid, je n’ai pas cette politesse anglo-saxonne qui interdit de parler de choses sérieuses. J’interroge les gens. Je les branche, pour ainsi dire, et les questionne. Sans les ennuyer, j’aime les écouter parler sur ce qu’ils connaissent. Les gens qui parlent de ce qu’ils ne connaissent pas, en revanche (si c’est un domaine que je connais, bien entendu), m’ennuient et m’irritent.

L’universitaire anglais dit qu’il y a une forme d’hypocrisie chez les cinéastes coréen, chinois ou japonais, qui financent leur film avec l’argent européen et qui savent très bien que leurs films ne seront pas distribués chez eux. « Tout ce qu’ils veulent, c’est aller au festival de Cannes; à Berlin, à Venise. Leur propre peuple, ils s’en foutent. »

Il précise que ce phénomène varie selon les pays européens. Il dit qu’au Royaume-uni, le public pense que le cinéma coréen est violent, sexuel et radical. Or, la Corée produit surtout des comédies romantiques, mais les Britanniques n’en savent rien. Bon. De la même façon, les Français croient que le cinéma asiatique est lent et méditatif, alors que ces films-là, ceux que les Français peuvent voir dans leurs salles, ne sont en aucun cas diffusés dans les salles chinoises, et ne sont même pas faits pour les Chinois. Ce sont des produits destinés au public de « French cinephiles« , dit mon chercheur. Moi, intérieurement, je bois du petit lait : parmi les stéréotypes qui nous collent aux basques, j’aime autant celui selon lequel nous sommes des cinema goers.

J’avais écrit, il y a deux ans, un billet sur le blog Chines à propos de quelques films chinois, que je trouvais étrangement adaptés à certaines prédispositions esthétiques françaises. J’en parle à mon chercheur anglais qui confirme mon impression. Comme j’étais intelligent, il y a deux ans.

Cela me ramène aux films de Gao Xingjian que j’ai visionnés récemment. Gao lui-même nous a envoyé trois DVD de ses oeuvres filmées, en prévision du colloque qui aura lieu à Belfast en février. Un film comme La Silhouette sinon l’ombre pourrait bien faire partie de ce genre de productions arty farty. C’est de l’art video, donc en effet, il n’intéressera pas beaucoup de gens. Mais je serais très fâché qu’on accuse Gao d’avoir voulu plaire aux intellos français plutôt que de faire des films pour son propre peuple. 

Seamus Heaney et Michael Longley

heaney460.1255885245.jpgphoto robertarood.wordpress.com 

Après la sous-culture, la grande culture. Qui a dit qu’il n’y avait pas de hiérarchie dans l’art ? Quand deux grands poètes viennent lire leurs oeuvres, sur les thèmes de l’amour, de la guerre et du paysage, accompagnés par le plus grand orchestre du pays, le sage précaire respire, il redevient calme et il admire.

La salle était comble hier soir, pour entendre les deux grands héros des lettres nord-irlandaises. Le prix Nobel 1995 (Heaney) et son vieux compagnon Longley, tous deux nés en 1939, ont fêté leur 70ème anniversaire par une lecture publique au Waterfront, la salle de concert au bord de la rivière Lagan. Cette performance rappelait les tournées que les deux poètes effectuaient dans les années soixante. Au-delà de la poésie, de l’amour de la poésie qui reste vivant en Irlande, ces deux hommes donnaient l’image d’une conciliation entre les deux communautés, Seamus étant catholique, et Michael protestant.

longley.1255883396.jpgMichael Longley

Je rencontrais, assise à côté de moi, une jeune rouquine qui enseignait l’anglais à Derry, et qui suivait des cours à Belfast sur la littérature irlandaise. Elle avait écrit un mémoire sur la présence des Troubles dans la poésie de Heaney. Or, chaque fois qu’elle cherchait à obtenir un contre-exemple poétique, venant de « l’autre camp », elle citait Longley. Pour Karen, puisque c’est le nom de cette jeune enseignante, l’oeuvre de ces deux hommes est profondément liée l’une à l’autre, de même que sa propre identité, à elle, héberge un patronyme écossais et un sentiment d’appartenance à l’Irlande. Pour elle, qui n’était pas née à l’époque de ces tournées poétiques, cette soirée était très émouvante. Elle connaissait la plupart des poèmes lus. Elle-même était originaire de département rural de Heaney, et elle avait grandi sous la protection tutélaire du poète.

L’effet que produit le nom et la présence de Seamus Heaney est vraiment étonnant. Les tickets pour l’événement ont été vendus en quelques jours, et le duo pourrait se produire chaque semaine, il y aurait salle comble à chaque fois. Après le « concert » j’ai invité Karen à prendre un verre, et me suis imposé, faussement naïf, à la réception qui a suivi, en présence des poètes, mais aussi du vice-premier ministre Martin McGuinness, de la ministre de la culture, du vice-chancelier de l’université Queen’s, le gratin politico-culturel de la province. Karen était très gênée de jouer ainsi la pique-assiette et elle reconnaissait des visages qui, naturellement, ne me disait rien, à moi qui buvais verres après verres, un vin blanc qui était inexplicablement mauvais. Je le faisais passer grâce aux excellents petits fours. Karen dut partir très tôt car son boyfriend l’attendait en voiture pour la ramener dans son village natal. Une amie brésilienne ayant été refoulée de la réception, je sortis pour aller la chercher, et passais le cordon de sécurité en prétendant que j’étais quelqu’un. On me laissa sortir et rentrer, et on ne fit aucune remarque à mon amie.

Cette dernière connaissait aussi les poèmes de Heaney par coeur, et s’arrangea pour aller lui parler. Elle était plus ou moins mandée par l’université de Sao Paolo de faire venir le prix Nobel nord-irlandais au Brésil, pour l’inauguration d’un département d’études irlandaises. Elle revint vers moi, bouleversée d’avoir parlé au grand homme.

Tout cela me transportait aux temps où les écrivains étaient des étoiles de la vie sociale. L’époque où Dickens faisait des tournées pour lire ses romans, et où des milliers de gens se déplaçaient pour voir et écouter le prodige.

Une promenade avec Jean Rolin

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Le rendez-vous était donné place Stalingrad, entre le bassin de la Villette et la rotonde de Ledoux. Sur le répondeur de Huang Bei, Jean Rolin avait répété bien distinctement : « Le-doux, la rotonde de Ledoux », comme si le nom de l’architecte était une meilleure garantie pour trouver l’endroit que, disons, une station de métro ou le nom d’un bistrot. Huang Bei était en retard, alors nous l’avons rejointe plus loin sur le chemin, à la station Corentin-Cariou, en longeant le canal de l’Ourcq.

Je profitais de la situation, avouons-le tout de suite. Huang Bei avait fait visiter Shanghai à l’écrivain, alors il lui avait promis qu’en échange, il lui ferait découvrir des coins de Paris qu’elle ne connaissait pas. Il choisit de l’emmener vers le boulevard Ney, le périph’ extérieur, les outskirts de Pantin, les friches industrielles du 19ème arrondissement, que sais-je ? tout le théâtre des opérations qui ont donné naissance à son fabuleux livre de 2002, La Clôture. Je n’ai jamais fait mystère qu’à mes yeux, La Clôture était le grand chef d’oeuvre de Jean Rolin.

Dans sa grande gentillesse, Huang Bei a demandé à Rolin s’il était possible d’attendre ma venue à Paris pour effectuer cette promenade. Il n’y a pas vu d’inconvénient, et c’est ainsi que j’ai eu le plaisir de flâner avec l’écrivain que je considère comme le meilleur de langue française. Comme, en outre, son écriture s’inscrit dans des territoires, des itinéraires, des interactions entre les lieux et les hommes, se promener avec Jean Rolin est beaucoup plus significatif que de dîner avec lui, l’écouter donner une conférence ou le croiser lors d’un vernissage. Marcher avec lui, après l’avoir lu, c’est appréhender son oeuvre par les pieds, par un rythme corporel spécifique.

Les paysages urbains ont beaucoup changé depuis 2002, date de publication de La Clôture. La Tour Daewoo n’est plus qu’une tour toute nue, des terrains vagues sont devenus des lieux habitables, et certaines friches sont devenus des chantiers de construction. Surtout, la rue de la Clôture est méconnaissable : il y a bien encore quelques camionettes de prostituées, mais plus personne n’habite dans les piles du pont. Disparus les hurluberlus plus ou moins mythos, plus ou moins clodos, qui s’organisaient une vie mi-légendaire, mi-précaire. Même et surtout Gérard Cerbère n’est plus là, lui qui règnait sur sa pile comme « Mao dans sa grotte de Yenan, en moins grandiose, certes – on n’imagine pas André Malraux s’entretenir avec Gérard Cerbère -, mais en plus rigolo. » (La Clôture, p.66).

Nous avons suivi plusieurs types de chaussées : rues, boulevards (donc trottoirs), mais aussi quais, chemin de halage, voie ferrée désaffectée, et chemins de terre dans les lieux les moins autorisés. Nous sommes passés sous et sur des ponts et avons terminé, comme par enchantement, au parc de la Villette. « Comme par enchantement » car avant de voir apparaître le parc, nous tentions de nous désembourber d’un terrain vague en pente raide ; puis nous tombâmes, presque par hasard, sur un quai où des gens – des Allemands, peut-être – marchaient avec un guide touristique à la main. Nous avions chuté en pleine civilisation touristique, alors que nous évoluions dans un no man’s land désaffilié.

Dans mon souvenir, le grand intérêt de cette balade fut de nous avoir fait entrer dans des mondes très dissemblables, très éloignés les uns des autres, en très peu de temps. Des abords bobos du bassin de la Villette, à l’ambiance populaire de Pantin, à la vie marinière des péniches et des docks, à l’environnement « sans papiers » des confins de Paris, jusqu’à l’atmosphère familiale du parc de la Villette en passant par les squatts tagués et les petits coins cachés où les SDF se reposent et cuvent. Paris se rénovent, c’est entendu, mais il y a encore bien des zones inquiétantes, où vivent des individus dont on se demande comment ils perçoivent la vie et la marche des nations.

Huang Bei posait, comme elle en a l’habitude, des questions nombreuses, pertinentes et auxquelles il était difficile de répondre. Elle prit aussi des photos, et fit preuve de son éternel enthousiasme pour Paris. Nous retrouvâmes Ludovic près de la cité de la musique et déjeunâmes d’un poisson.

Lusigny-sur-Ouche, dans le lit de Napoléon

Pourquoi un sage précaire ne pourrait-il pas fréquenter des aristocrates ? Qu’est-ce qui l’en empêcherait ? Ses convictions politiques ? Allons donc, quelles convictions seraient inhumaines au point de mettre à l’index des braves gens qui ont le malheur d’être les descendants involontaires de fainéasses en bas de soie ?

Chez les propriétaires du château de Lusigny-sur-Ouche, d’ailleurs, on ne s’est pas contenté d’affamer la population locale et d’écraser la paysannerie bourguignonne sous des impôts injustes, si tant est qu’on l’ait jamais fait. On a aussi beaucoup oeuvré pour le rayonnement des arts. Des artistes, des écrivains et des politiques s’y rencontraient depuis la création du château, à la fin du 17ème siècle.

Ce à quoi je veux arriver, pour aller au plus rapide et au risque de passer pour un auteur sans rigueur, c’est que j’ai dormi dans le même lit que Napoléon, au vu et au su de tous. C’est une façon de parler, naturellement : Napoléon n’était pas physiquement dans le même lit que moi, et personne ne me regardait dormir, ni n’attendait mon réveil. Ou si peu. Et si l’on attendait mon réveil, c’est que j’étais en retard pour effectuer je ne sais quelle excursion.

Mais s’il est vrai que l’Empereur est bien venu dans le château, entre la campagne d’Egypte et le passage de la Bérézina, alors c’est dans la chambre où j’ai dormi qu’il a été accueilli. Après quelques recherches entreprises dans des bibliothèques de Beaune et de Dijon, un faisceau d’indices et de présomptions m’invite à avancer qu’il y a rencontré le célèbre sculpteur François Rude, bonapartiste échevelé, et que c’est sur une des tables du salon que, tous deux, ils ont décidé de ce qui allait devenir Le Départ de 1792, plus connu sous le titre de La Marseillaise, sur l’arc de triomphe de l’Etoile, à Paris.

Bien entendu, on me dira que l’Arc de triomphe ne fut inauguré qu’en 1836, bien après l’Egypte et la Bérézina. Mais que dire de cette lettre de Rude à sa nièce Cécilia de Warins, datée du 29 mars 1831 : « Ma toute petite, je serai fidèle à l’Empereur malgré que tu en aies, et le serment que je lui fis secrètement, au bord de l’Ouche, la France entière demande aveuglément que je la tienne. » ?

Cette promesse, s’il l’a bien faite à Napoléon sur les bords de l’Ouche, cela ne peut guère être ailleurs qu’au château de Lusigny. Mais surtout, elle n’a pas pu être faite après le 27 septembre 1809, pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer.

Je ne ferai pas l’historique du château et toutes les relations artistiques qui le lient au génie français, d’autres le feront mieux que moi, mais il est ironique de noter qu’aujourd’hui, les descendants des propriétaires libéraux du premier empire, restent engagés dans les problématiques des musées et de la médiation culturelle. Ironiquement, ils le sont demeurés dans une approche plutôt critique vis-à-vis de la sanctuarisation de l’art. Hugues de Varine, l’heureux propriétaire du lieu, est même un des deux créateurs du concept d’écomusée, qui opère dans le monde entier une révolution silencieuse dans la manière de mettre en valeur les cultures et les savoir-faire, sans passer par un rapport de consommation entre le visiteur et l’exposant.

Je ne ferai pas l’histoire du château, mais il serait bon qu’on la fît, et sous cet angle si cela était possible : celui d’une réflexion sur l’art et les pratiques d’art, novatrices, subversives et pourtant réalisables. On ne sait jamais : si cela se trouve, c’est un attavisme très ancien, chez les De Varines, de rechercher des alternatives, et de promouvoir des façons de créer qui résistent aux appareils d’Etat. De Napoléon aux altermondialistes, c’est un fait que les châtelains bourguignons suivent parfois des itinéraires aussi opaques qu’aventureux.