L’origine de l’intolérance des Français

Nous sommes samedi 20 mai 2023. Les gens qui travaillent dans le secteur public sont en weekend prolongé grâce au « jeudi de l’ascension ». Comme jeudi était chômé, l’État nous offre de « faire le pont » et de rester chez nous vendredi. Fête catholique. Vive la république laïque.

Le weekend prochain sera aussi prolongé pour nous car ce sera « lundi de la Pentecôte ». Fête catholique. Merci à la laïcité qui prend bien soin de séparer l’église et l’État.

Tout cela se déroule quelques jours seulement après une séance de formation d’une journée entière sur la laïcité où l’on nous a bien expliqué qu’il ne fallait pas être « naïf » devant les risques que faisait courir « l’islam politique ». Je vous laisse imaginer ce que pensent (en silence, inévitablement) les musulmans présents dans les salles de classe.

Ce n’est pas tout à fait un hasard si les fêtes qui s’imposent toujours à nous sont des fêtes catholiques et non chrétiennes en général. Le catholicisme a survécu dans le corps social et a profondément imprégné les républicains anti-cléricaux.

Parmi les caractéristiques du catholicisme, il y a l’intolérance absolue. La religion y est vue comme une cité de Dieu, avec un seul chef sur terre correspondant au seigneur de l’univers. L’organisation de l’Eglise donne sa place à tout un chacun et nul n’a besoin de fonder sa petite église dans son coin. Tout le monde est couvert par la seule église universelle et apostolique. Si certains veulent dévier un peu, et lire la bible différemment, on les appelle hérétiques et on les aide à revenir sur le droit chemin. Pour le bien de leur âme, on les presse d’abjurer et de réintégrer la seule vraie foi.

Des siècles après le concile de Nicée qui prévoit d’excommunier ceux qui voient Jésus comme un homme, les républicains se sont crus très anti-religieux mais ont gardé ce vieux fond catholique. Pour le bonheur du peuple et l’édification des masses, un modèle unique devra s’imposer.

Et c’est ainsi que la France est parcourue par une tendance profonde, venue de son catholicisme médiéval, lui-même issu de l’antiquité tardive : la tendance à l’autoritarisme, la massification, l’égalitarisme de façade, le populisme incantatoire et la recherche de l’homme providentiel. De là vient, je suppose, son intolérance délétère.

Sortir de la minorité : la laïcité selon Emmanuel Kant

Quand on enseigne en classe terminale, on a comme public une population de jeunes qui deviennent adultes sous nos yeux, en temps réel. Jour après jour, on fait l’appel et un petit signe nous montre que tel fête aujourd’hui son dix-huitième anniversaire.

Au début de l’année, tout le monde a 17 ans. À la fin, ils ont tous 18 ans et sont passés de minorité à majorité.

C’est donc l’âge parfait pour étudier le texte de Kant publié quelques années avant la révolution française, Réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? À sa vieille habitude, le philosophe allemand cherche à donner une définition dense et formelle de la chose, plutôt que de se perdre en considérations de contenus. Il résume sa pensée de manière simple et limpide :

Les Lumières, c’est ce qui fait sortir hors de la minorité.

Pour dire vite, c’est devenir majeur, c’est-à-dire penser par soi-même, prendre ses décisions et devenir responsable de ses propres actions. Cela peut paraître banal, à première vue, mais c’est très original. Car, selon Kant, la plupart des hommes mûrs sont toujours « mineurs ». Ils ont beau avoir un boulot, payer des impôts, avoir des enfants, ils se comportent toujours comme des personnes « sous tutelle ».

Or cette minorité, poursuit Kant, cet « état de tutelle », les hommes en sont « responsables ». Ils veulent rester mineurs, c’est pourquoi il est si facile pour ceux qui veulent exercer du pouvoir de se donner le rôle de « tuteurs ». Ils n’ont aucunement besoin de faire preuve de violence, ils n’ont qu’à se présenter comme dépositaires d’un savoir, d’une expertise quelconque, et les hommes se soumettent docilement à leur autorité.

Qu’a fait d’autre Philippe Pétain en pleine débâcle de l’armée française ? Il s’est proposé à l’assemblée nationale comme chef de l’État, et les députés ont voté en masse pour lui offrir les pleins pouvoirs. Les députés français ont eu ce réflexe que Kant a bien décrit : ils ont affirmé qu’ils ne voulaient plus de ce fardeau qu’est la liberté de pensée. Ils voulaient qu’on s’occupe de décider à leur place. Le maréchal n’a pas eu à se battre, les Français ne lui ont opposé aucune résistance.

L’audace de savoir

C’est grâce à des exemples de ce type, certes un peu extrêmes, que l’on comprend pourquoi Kant emploie ce mot de « courage ». La devise des Lumières, dit-il, ce n’est pas « Liberté, Egalité, Fraternité », ce n’est pas « Vive l’assimilation pour les immigrés », ce n’est pas « La République pour le peuple et des vêtements discrets pour les musulmans », c’est une formule latine : Aude Sapere. « Aie l’audace de savoir ! »

« Ose penser ». « Ose utiliser ton intelligence ».

On n’a jamais fait mieux, me semble-t-il. C’est mieux, par exemple, que les fameuses formules voltairiennes de type « écrasez l’infâme ! ». L’injonction de Kant est vraiment limitée, elle ne réclame aucune révolte contre l’ordre établi, aucune révolution, ni aucun combat. Commençons à penser, et tout l’édifice craquera.

Cela n’est pas sans rappeler le Contr’un d’Étienne de La Boétie. Au XVIe siècle, l’ami de Montaigne explique que si nous sommes obéissants à si peu de personnes, ce n’est pas parce que ces personnes nous sont supérieures, mais seulement parce que nous sommes volontairement soumis. C’est pourquoi la tradition a donné ce titre à l’essai de La Boétie : Discours sur la servitude volontaire (1548).

Qu’on me permettre de placer ci-dessous une longue citation du texte de Kant.

Mais pourquoi cette idée d’audace ? Y a-t-il un danger à penser ? Le texte de Kant est jonché d’un lexique qui renvoie à l’idée qu’il y a en effet un risque : la « lâcheté » est une des causes de la préférence des hommes pour rester mineurs, le « courage nécessaire pour user de son esprit », les hommes tiennent pour « très dangereux le passage de la minorité à la majorité ». Les autorités diverses nous font croire qu’il existe un danger à penser par soi-même. La religion, notamment, incarne une de ces forces de contrainte qui empêchent les hommes de penser librement

Un espace public pour penser librement

C’est pourquoi ce texte est au fondement de la laïcité même si le mot n’y apparaît pas. Il s’agit de desserrer l’étau que la religion met sur l’esprit des gens. Mais deux questions se posent : premièrement, pourquoi faut-il absolument que les hommes deviennent majeurs ? Après tout, si tout le monde est content, mineurs et tuteurs, pourquoi s’en formaliser ? Deuxièmement, comment faire pour libérer la pensée de tous en préservant l’ordre et la paix dans la nation ?

Réponse à la première question. Pour Kant, c’est le devoir des hommes de devenir majeur, et ce devoir leur vient de la nature humaine. D’ailleurs, l’expression qu’il emploie pour décrire ceux qui se sentent bien dans la servitude est « seconde nature ». Ce n’est pas inné et c’est même contre-nature, mais avec l’habitude, les hommes finissent par trouver naturel d’être dirigés, contrôlés et dépossédés de leur liberté de penser.

Réponse à la deuxième question. Kant invente l’idée d’un dédoublement de l’espace de vie, correspondant à deux usages différents de la raison, et à deux types de liberté. L’espace privé et l’espace public. Dans Qu’est-ce que les Lumières ?, l’espace privé n’est pas associé au cercle familial et amical, mais au cadre de la profession ou de la responsabilité que l’on m’a confiée. L’espace public, au contraire, correspond à l’usage de la raison que je peux exercer en tant qu’être humain indépendamment de mon métier ou de ma communauté.

En tant que professeur, je raisonne et m’exprime avec une liberté très encadrée, je dois respecter un protocole, un programme fixé par d’autres. En tant que « savant », c’est-à-dire en tant qu’être humain qui pense, ma liberté n’a pas à être entravée et je peux critiquer ma profession, mon programme et le protocole institué par l’éducation nationale. Ainsi, j’obéis aux règles de la fonction qui est la mienne tout en exerçant ma liberté.

Ce texte est donc au fondement de la laïcité. Dans cette perspective, on peut être religieux et parfaitement pieux, tout en usant librement de sa raison à propos même du dogme qui est le sien. Il faut seulement utiliser le bon espace pour cela. On ne critique pas le pape pendant une messe ou un cours de catéchisme, mais dans un colloque ou un livre.

Le meilleur slogan de la manif

Le rassemblement du 1er mai 2023 du Vigan s’est très bien passé. Beaucoup de monde, venu de tout le pays viganais et des environs, s’est réuni sur la place de la mairie, et a défilé dans les rues de la vieille bourgade.

J’étais mains dans les poches car je n’ai pas trouvé de slogan satisfaisant pour une pancarte. Je voulais quelque chose de drôle et d’intelligent mais en même temps menaçant car c’en était trop de ce monde pourri. La seule chose que je considérais adéquate était la phrase suivante :

C’est le premier mai

Voilà qui me paraissait factuel, propice à inspirer tous les affects possibles, du moment qu’ils fussent associés à la vie des travailleurs.

J’ai pensé aussi à :

Nous sommes le 1er mai 2023

Moins percutant mais, si on le lit avec attention, peut-être était-ce plus menaçant que le premier.

Hajer voulut m’aider en me proposant de demander à l’intelligence artificielle. Elle posa donc la question à un célèbre outil de conversation mais ce dernier généra des slogans ni drôles ni intelligents. Nous lui en fîmes le reproche. Il présenta ses excuses et proposa dix autres slogans moisis.

Bizarrement, et c’est un bon signe, l’IA ne proposa jamais mes slogans. Ni le premier ni le second. Preuve que c’est en restant très proche du réel qu’on atteint l’originalité. C’est en tout cas le cœur de mon travail de chercheur depuis quinze ans.

1er Mai 2023 : Macron t’es foutu, le sage précaire est dans la rue

Frédéric Lordon l’a clamé dans un discours en mars 2023 : nous avons eu un long hiver mais nous avons droit à un printemps, et au printemps tout le monde le sait, il y a un mois de mai.

Nous y sommes et c’est la journée du travail. La fête des travailleurs. Les précaires eux aussi, qui n’ont pas la culture du collectif ni de l’organisation militante, écoutent leur devoir qui est de battre le pavé avec tout le peuple brutalisé par un monde du travail ignoble.

Le sage précaire n’a pas beaucoup participé aux grèves de cet hiver mais a toujours soutenu le mouvement. C’est une vieille histoire qui a souvent été racontée sur ce blog : la limite de la sagesse précaire est toujours atteinte en présence du soulèvement populaire. Aujourd’hui 1er mai, il peut au moins faire acte de présence dans les rues de sa petite ville.

J’admire tous mes collègues du lycée qui ont mouillé la chemise et ont fait grève pour lutter contre la réforme des retraites. Ils ont fait preuve de patience, de sacrifice, de solidarité, de combativité. Les gens comme moi ne pouvaient les suivre pour des raisons de précarité de leur statut. Les précaires se doivent d’agir de manière servile pour avoir une chance de signer un contrat de travail. Ils peuvent aussi claquer la porte et aller voir ailleurs, c’est leur force. Mais ils ne peuvent pas gagner un rapport de force avec la direction. La seule puissance sociale du sage précaire est d’être serein face à la perte d’emploi et de se débrouiller pour vendre sa force de travail à un prix qu’il juge acceptable.

La sagesse précaire recommande donc, en ce premier mai, la grève générale et l’insurrection du peuple.

Soulèvement général, voilà, il ne reste plus que cela à faire. Il est l’heure d’aller se servir directement.

La lenteur de mes tomates

Les mêmes plants de tomates le 25 avril 2023

Deux semaines après leur mise en terre, mes plants de tomate tiennent, survivent et poussent, mais avec une lenteur désarmante. Je pensais naïvement que cela partirait comme une fusée mais c’est une espèce de stagnation qui s’impose.

Si l’on compare les photos de ce jour et celles des mêmes plants prises le 12 avril, on voit qu’ils ne sont pas identiques. Ils ont poussé, c’est entendu. Mais cela demande une grande patience.

La vie végétale n’est jamais immobile. S’il y a peu de croissance de la plante, cela ne veut pas dire que les racines soient inactives. Je veux croire que mes tomates sont en train de travailler sous la terre et de se déployer radicalement.

Les secrets d’un couple

Ceux qui nous connaissent superficiellement peuvent croire que mon épouse et moi formons un couple mal assorti et beaucoup ne donnait pas cher de notre union quand nous nous fréquentions en 2016. Il est vrai que beaucoup de choses nous séparent :

Elle est jeune, je suis vieux. Elle est douce, je suis dur. Elle est diplomate, je suis provocateur. Elle voile ses cheveux, j’exhibe ma calvitie. Elle sourit aux emmerdeurs, je fonce dans les murs. Elle est africaine, je suis européen. Elle est polyglotte, je suis unilingue. Elle est belle, je suis vilain. Elle sent bon, je sens mauvais. Elle chante faux, je chante juste.

Pourtant, à un niveau plus profond, ce qui nous unit est plus important que ce qui nous distingue. Pour comprendre cela il faut savoir regarder dans la structure des choses. La réalité concrète et matérielle fait de nous des êtres beaucoup plus proches qu’il n’y paraît.

Structure familiale

Nos familles sont considérées comme nombreuses. Nos parents sont plus ou moins ensemble, malgré des séparations, jusqu’à la mort.

Nous sommes avant-derniers dans la fratrie. Nous sommes les petits, qu’on n’écoute pas, mais il y a quelqu’un d’encore plus petit que nous parmi nos frères et sœurs. Cela determine beaucoup de choses dans notre façon d’appréhender la vie.

Nos frères aînés ont beaucoup compté dans notre éducation, et ont été protecteurs plus que tyranniques. Nous n’avons jamais eu peur de nos frères aînés, nous sommes donc entrés dans la vie adulte avec confiance et légèreté.

Incidemment, je suis plus âgé qu’elle, c’est vrai, mais j’ai l’âge de son frère aîné, non de son père, ce qui fat que dans ses représentations mentales, j’appartiens à la génération de sa fratrie non à celle de ses parents. Ceux qui disent : elle cherche un père ne comprennent pas les logiques de structures.

Structure économique et sociale

Nous percevions notre famille comme un peu plus pauvre que la majorité de la population nationale.

Ni elle ni moi ne faisions des courses pour acheter des vêtements. Pendant toute notre enfance et notre adolescence, nous avons porté les vêtements de nos frères et soeurs devenus trop petits pour eux.

Sur ce dernier point, la seule différence est que mon épouse prenait les habits de ses soeurs et les customisait : elle cousait, assemblait, rapiéçait, réinventait. Elle créait sa garde robe quand moi, je prenais les jeans et les pulls de mes frères sans rien changer.

Paradoxalement, cela a fait de moi un homme hostile au shopping et d’elle une lécheuse de vitrines. Mais dans les deux cas, nous apprécions les lieux de vente d’occasion, les entrepôts d’Emmaüs, la Ressourcerie du Vigan, les recyclerie. Nous meublons nos intérieurs avec des matériaux de récupération car nous avons toujours vécu comme cela.

Dans les deux cas, aussi, nous aimons acheter des vêtements de grande qualité, non seulement pour la frime mais poussés par un sens relativement proche de la dignité et de l’élégance.

Sagesse dans la précarité

Nous nous percevions comme pauvres, certes, mais nous ne souffrions pas de cette pauvreté. Nous n’avons jamais eu honte de notre famille ni de notre situation sociale. Devenus adultes, cela fait de nous des actifs qui peuvent passer d’emplois grassement payés à des périodes de chômage sans dépression. Nous pouvons ressentir une anxiété économique, due à l’incertitude et à la dureté du monde de l’emploi, mais nous savons profiter de ce que nous avons et nous déclarer chanceux d’avoir un toit et des choses délicieuses à manger.

Travail manuel et intellectuel

Dans notre enfance, ma femme et moi étions exposés au travail manuel. Nos pères étaient soit ouvriers soit artisans. Par ailleurs nos pères n’étaient pas d’excellents manuels, ni de super bricoleurs. Ni l’un ni l’autre n’aurait été capable de bâtir une maison tout seul.

Dans sa famille comme dans ma famille, il y avait cependant un respect pour la culture livresque. La musique, la poésie, la danse, la religion, la lecture, tout cela a une place dans nos vie depuis l’enfance. Abandonner l’école est chose fréquente chez nous, et il n’y a aucune honte à cela. Elle et moi, en revanche, avons poursuivi des études jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’on nous foute dehors.

Cela nous amène à organiser nos journées de manière à la fois intellectuelle et manuelle : du bricolage, de la recherche, du jardinage, des cours de philosophie. Nos tâches ménagères sont le lieu d’engueulades comme dans tous les couples, mais nos vacances sont remplis de travaux de clercs paysans : corriger des dissertations, réparer des éviers bouchés, écouter des poètes arabes.

Hier, par exemple, nous sommes allés ensemble à la déchèterie et j’ai écrit sur l’écrivain suisse Nicolas Bouvier. J’ai installé des appliques sur un mur et j’ai écouté des podcast en anglais sur la traduction littéraire. J’ai rempoté des plants de tomate et j’ai envoyé un mail à un chercheur irlandais à propos d’un article que je suis en train d’écrire. Pendant ce temps, elle travaillait sa thèse et elle refaisait le système électrique des vieilles appliques. Elle lisait et bricolait un vieux miroir acheté sur Le Bon Coin.

Notre couple n’est pas plus solide ni plus harmonieux qu’un autre. Je ne parle pas de cela. Je dis seulement que les points communs qu’on croit avoir ne se trouvent pas où l’on croit.

Roux le Bandit d’André Chamson, un roman pour notre temps

Manuscrit de Roux le Bandit. Incipit du roman.

Publié en 1925, Roux le Bandit raconte l’histoire d’un déserteur. Le jeune Roux décide de disparaître dans les montagnes des Cévennes lorsque la France mobilise sa population pour aller se battre contre l’Allemagne dans ce qui va devenir la première guerre mondiale.

On comprend immédiatement combien cette histoire m’a charmé dès que mon ami Peter me l’a racontée. J’ai lu ce roman en 2012, lorsque je vivais moi-même dans une cabane cachée dans les montagnes cévenoles. Il était impossible de ne pas identifier le sage précaire quadragénaire et le héros trentenaire de 1914. Un siècle me séparait de Roux, et bien qu’il dût vivre une épreuve difficile et dangereuse, je me sentais proche de lui.

Au tout début, les Français partaient à la guerre la fleur au fusil et pensaient être de retour dans leur ferme quelques mois plus tard. C’est pourquoi les fermiers du roman racontent l’histoire en insistant sur le mépris qu’ils ressentaient vis-à-vis de Roux, quand ils s’aperçurent que le jeune paysan manquait à l’appel, qu’il s’était évaporé dans la nature.

Pendant le premier tiers du roman, peut-être la moitié, les Cévenols traitent Roux de lâche et le méprisent pour avoir cédé à la peur. Alors que les jeunes de la région se faisaient tuer ou blesser sur le champ de bataille, les vieux du village lui reprochaient de mener la vie de bohème et de tirer au flanc.

Mais la guerre s’éternisa et les Français se sentirent floués, trahis par leurs élites encore une fois. Déserter, finalement, n’était plus considéré comme une option aussi monstrueuse. C’est l’Etat qui est monstrueux et, dans des circonstances extrêmes, la désobéissance civile peut être la seule alternative à la barbarie. C’est ce que raconte le roman d’André Chamson à l’époque où l’auteur est pacifiste. Plus la guerre dure dans le temps, plus les paysans acceptent la fuite de Roux. Ils finissent par avoir des contacts avec le fugitif et, petit à petit, on comprend ses motivations : c’est un objecteur de conscience qui fuit la guerre par fidélité pour sa religion. Aujourd’hui, si le même héros était musulman et non protestant, on dirait de lui qu’il est « radicalisé » car il place sa foi au-dessus des lois de la république.

Homme des bois cévenol, déserteur de 14-18. Source inconnue.

Roux a vraiment existé, mais dans une région située plus au nord, en Lozère. Grosse différence entre le vrai Roux déserteur et le personnage de fiction : Alfred Roux ne parlait pas de religion, il se défendait avec des armes et n’attira jamais la sympathie des Cévenols car il était un sauvage incommode.

Le célèbre historien des Cévennes, Patrick Cabanel, qui m’a déçu lors de sa conférence à la médiathèque du Vigan mais dont j’apprécie les écrits, affirme qu’il existe un exemplaire de l’édition originale signée par André Chamson et par Alfred Roux lui-même, ce qui accréditerait l’idée selon laquelle l’écrivain et l’ancien déserteur se seraient rencontrés.

Je vous invite à lire l’article de Cabanel sur Roux le Bandit, il est un peu foutraque mais dans le bon sens du terme : bien écrit, c’est de la recherche historique de qualité, créative et réflexive, avec des sources faciles mais pertinentes, et quelques documents qui paraissent légèrement apocryphes, tout ce qu’on aime dans les bureaux de la Précarité du sage. Voir, en ligne ou sur papier, Patrick Cabanel, « André Chamson : Roux le Bandit, la guerre et la paix », Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français (1903-2015), Vol. 160, LES PROTESTANTS FRANÇAIS ET LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE (Janvier-Février-Mars 2014), pp. 507-521, ici p. 510.

Connaissant cet historien, plus proche intellectuellement du Sage précaire que d’un scientifique incorruptible, je ne peux exclure qu’il ait purement et simplement inventé ce livre dédicacé, que personne n’a vu à part lui. Les historiens ont parfois aussi de ces envies de légendes et de mythes, comme le sage précaire les fait naître à sa façon.

Roux le Bandit doit donc prendre sa place dans la jeunesse des années 2020, après avoir plus à celle des années 1920. À l’heure des réformes iniques sur l’âge de la retraite, ce roman nous invite à réfléchir sur l’idée de retraite, de mises en retrait. Au temps venu des expérimentations de vie autonome et alternative, ce récit nous montre une vie d’insoumis pacifique et auto-suffisante. Le personnage de Chamson se débrouille tout seul, sans l’aide de la société, mais continue d’entretenir des relations d’entraide avec des vieux et des vieilles, il n’hésite pas à offrir son aide clandestinement à ceux qui le voient sur la draille ou dans les forêts. De ce point de vue, il me fait penser aux jeunes Arc-en-ciel qui vivaient en marge des villages et qui organisaient un système de solidarité inouï. C’est donc le roman des néo-ruraux qui cherchent quelque chose comme une résistance durable aux dérives du capitalisme.

Jeunes gens qui prônez la désobéissance civile, plutôt que de brandir des auteurs américains, lisez dans vos yourtes et exposez dans vos manifs de beaux exemplaires de Roux le Bandit, le roman des réfractaires non violents.

Cadeaux d’anniversaire imprévus pour le sage précaire

Photo de Element5 Digital sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots : « voyageur réactionnaire ».

Le 29 mars dernier, le sage précaire a fêté son anniversaire de la meilleure des manière, seul avec la femme qu’il aime. Sans bougie mais avec un délicieux gâteau, sans flonflon mais avec l’apaisement d’une soirée sans pression.

L’année dernière mon anniversaire fut un enfer. Des amis bienveillants étaient chez nous et voulaient me faire plaisir alors que je désirais être seul. Il fallait faire semblant d’être joyeux ce qui est probablement, pour un être humain naturellement joyeux, l’effort le plus difficile à fournir.

Cette année, une simple soirée avec celle qui sait me faire plaisir. Des cadeaux que je n’ai ouverts que le lendemain pour des raisons que je ne dévoilerai pas. Une bouteille de jus de fruit pétillant qu’on a oublié de déboucher. Le paradis.

Un cadeau d’anniversaire est apparu dans la presse : l’annonce de la parution d’un livre qui révèle les relations qu’entretiennent trois écrivains avec l’extrême droite. L’écrivain voyageur Sylvain Tesson est épinglé comme un bon vieux fasciste aux multiples fréquentations inavouables. Voilà qui tire une belle conclusion au travail que j’ai mené un peu seul depuis dix ans. Cela fait dix ans que je repère, dans l’écriture de cet aventurier, une tonalité réactionnaire, un style ampoulé faussement dandy, et des relents de racisme insupportable.

À la réflexion je ne suis pas si seul. Un autre chercheur en littérature des voyages a fait du bon travail sur l’imposture Tesson et je voudrais lui rendre hommage : Jean-Xavier Ridon. Lisez parmi ses articles ceux qui sont parus depuis les années 2015, c’est lumineux.

Le jour de mon anniversaire, donc, je vois le monde médiatique confirmer, sur le plan de l’enquête, ce que j’avais perçu dans les mailles du texte, dans la chair de l’écriture et le grain de la voix. Je sais que personne ne se dira jamais : « Il avait donc raison ce mec que j’ai rencontré dans tel train ou dans tel colloque. » Ce n’est pas ce genre de reconnaissance que l’on obtient. Les satisfactions du chercheur sont plus étouffées, plus solitaires, plus longues en bouche. Le sage précaire et sa meilleure moitié se contentent de se lover dans le noir non sans avoir avalé un entremet au chocolat.

Photo de Anna Shvets sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots : « Voyageurs racistes ».

Guerre en Ukraine 2023 : le doute contre ceux qui récidivent éternellement

La guerre en Ukraine continue de faire rage et le sage précaire ne sait toujours pas qu’en penser.

« Poutine a déjà perdu la guerre, déclare Jonathan Littell dans Le Monde, mais on ne fait pas ce qui est nécessaire pour l’obliger à l’accepter. »

Le sage précaire est convaincu par le dernier qui a parlé. Il est pour la paix, c’est entendu, mais cela ne veut rien dire en temps de guerre.

Dans les médias, on entend tout et son contraire. Je suis également agacé par deux types de commentateurs : ceux qui disent que la Russie va très bien, qu’elle maîtrise la situation, que son économie est florissante grâce à cette guerre, me semblent de simples propagandistes.

À l’inverse ceux qui, comme Jonathan Littell, BHL, Romain Goupil et tous les néoconservateurs, disent que la victoire sur l’armée russe n’est qu’une affaire de volonté occidentale sont horripilants de naïveté et d’irresponsabilité. BHL déclare dans le long entretien que France Culture lui consacre : « Je suis fier de ce que la France a fait en Lybie. Moi ce qui me fait honte c’est la situation syrienne. L’ingérence démocratique en Lybie a fait plus de bien que la non-ingérence en Syrie. »

Tout ce groupe d’intellectuels bellicistes laisse pantois. Il suffit de faire la guerre, à les entendre, ce n’est quand même pas compliqué.

Le sage précaire observe ces imbéciles et les écoute attentivement. Voilà ce qu’il faut faire quand on est précaire : se mettre soi-même dans le camp du bien et affirmer crânement, contre toute apparence, au mépris de toutes les leçons de l’histoire, qu’au nom du bien on peut se livrer à toutes les sauvageries.

Mais alors le sage ne serait plus précaire. Il serait sûr de son fait, sûr de son droit, ce qui lui ferait perdre son statut faillible d’homme faible aux pieds d’argile.

Dois-je dire « ma femme » ou utiliser le prénom de ma femme ?

Image générée quand j’ai saisi « Ma femme », Photo de Mikhail Nilov sur Pexels.com

Cécilia et son mari nous ont rendu visite l’autre jour, c’était un plaisir de les voir. Le mari de Cécilia restera anonyme pour des raisons de confidentialité, et aussi pour faire écho au sujet de ce billet. De plus, mes amis ne veulent pas apparaître en tant que couple sur l’internet, j’avais parlé d’eux de cette manière jadis et ils n’avaient pas apprécié. Cela les regarde.

En nous promenant dans le parc du Château d’Ô, Cécilia m’a expliqué pourquoi elle n’aimait pas que j’emploie sur ce blog l’expression « ma femme » ou « mon épouse » lorsque j’évoque Hajer. La conversation était intéressante car Hajer, elle-même, préférait qu’on n’utilisât pas trop son prénom sur internet.

Selon Cécilia, l’expression « ma femme » est non seulement un signe de propriété, mais surtout un signe de culture bourgeoise, vieux-jeu et poussiéreux. Mais alors pourquoi le sage précaire affectionne-t-il cette expression alors qu’il n’est ni bourgeois, ni vieux-jeu, ni poussiéreux ?

Selon moi, c’est l’emploi des prénoms qui renvoie à la bourgeoisie moderne. Quand je lis ce grand bourgeois qu’est Emmanuel Carrère, je dois savoir qui est Hélène quand son nom apparaît. L’emploi du prénom pour désigner des membres de la famille, ou des membres de la hiérarchie, ne renvoie pas à quelque chose de moins hiérarchique et de moins bourgeois, bien au contraire : il s’agit de s’adresser à des happy few qui connaissent les codes de la bonne société et qui ont en tête, intuitivement, le Who’s who? du milieu concerné.

En toute modestie, je trouve qu’il y a quelque chose d’à la fois digne et généreux à dire « ma femme » car cela accueille le lecteur dans un espace neutre où personne n’est censé connaître telle ou telle personne. Cela me fait penser aux Mémoires de Saint-Simon, où le duc mentionne toujours son épouse sous la locution « Mme de Saint-Simon ». Le lecteur y perçoit non pas la soumission d’une épouse mais la personnalité d’une femme responsable qui prend d’énergiques initiatives pour redorer le blason de son mari, c’est-à-dire de la France tout entière.

Plus modestement encore, « ma femme » me fait penser aux épisodes de Columbo à la télévision. La moitié du détective n’apparaissait jamais à l’écran mais Columbo parlait souvent d’elle, généralement à tort et à travers. On l’avait tellement fantasmée et espérée qu’elle finit par devenir l’héroïne d’une nouvelle série télé en bonne et due forme.