Pauvreté dans le miracle économique

Dans un journal anglais, on lit que l’emploi atteint des niveaux records, que jamais dans l’histoire le pays n’a compté autant de gens au travail.

Le même jour, on lit dans un autre journal anglais qu’un million de Britanniques font appel aux banques alimentaires.

Rénover au soleil

Les mains et le corps encore tremblants des soubresauts de la route dans son vieux camion commercial, le sage précaire s’est réfugié dans un bel appartement de Villeurbanne, en bordure du boulevard périphérique de Lyon.

Fatigué par sa mission de chauffeur publicitaire, il a trouvé un second souffle dans une autre activité manuelle : décoller le papier peint, poncer, plâtrer les trous, peindre les plafonds, nettoyer les sols, enduire les murs de colle et de papier neuf, etc. De même qu’on guérit un chagrin par un nouvel amour, de même, le travailleur précaire récupère en changeant de labeur. Et en enfilant un bleu de chauffe de couleur différente.

Des jours et des jours que je travaille dans cet appartement, au quinzième étage d’une résidence du quartier Carré de Soie.

Le matin à l’aube, j’ouvre les volets de ma chambre et la beauté de la vue me prend toujours par surprise : le soleil levant sur l’un des paysages les plus émouvants de la banlieue lyonnaise : le vieux cimetière de Cusset, le canal de Jonage, la centrale hydraulique « Belle époque » d’EDF, les tours de Vaux-en-Velin, le chemin de Grandclément, et tout au loin… Tout au loin, je ne sais plus, mais des collines et des nuages.

– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages!

 Le soir, après la douche, délassement au salon ouvert sur le grand ouest. Les baies vitrées de cet appartement très seventies donnent sur les réticules du boulevard périphérique, sur les tours de la Part-Dieu et sur toute la plaine de la presqu’île. On distingue très nettement la basilique de Fourvière sur fond de colline, et l’horizon est barré par les monts du Lyonnais et le massif du Pilat.

Le soleil se couche et inonde le ciel d’un rougeoiement qui évacue toute lassitude dans le coeur du sage précaire.

Publicité ambulante

On m’a confié une mission d’importance. Conduire un camion chargé d’un immense panneau publicitaire pour faire de la réclame ambulante sur les routes de France.

C’est un boulot, qui existe, et qui n’est pas plus sot que bien d’autres boulots. Conduire, rouler sur les routes, se faire voir par les consommateurs. Se garer dans des rues commerçantes, près des marchés ou des sorties d’écoles (pour attirer l’oeil des mamans), et circonvoluer lentement dans un périmètre défini.

Une mission de deux jours dans la bonne ville de Lapalisse, siège du château où Jacques de Chabannes (1470-1525), seigneur de La Palice, passait son temps à déclarer des grandes vérités. Quand on arrive à Lapalisse, d’où qu’on vienne, de Vichy ou de Digoin, on est impressionné par la masse du château qui surplombe le bourg.

Le sage précaire s’attendait à entendre tous les habitants de Lapalisse parler ainsi, par grandes réflexions évidentes et vaines : « si vous garez votre véhicule ici, il ne bougera plus » ; « le château est en haut de la ville car il n’est pas en bas », etc.

Pour m’adapter à la culture locale, j’adoptais ce langage de lapalissade. Chez la boulangère, je disais : votre pain est bien cuit car il est passé par un four bien chaud. Chez la gérante de l’hôtel : avez-vous donc des lits, ma chère, des lits où l’on pourrait dormir ?

Mais je me fourvoyais lourdement. Personne, à Lapalisse, ne fait de lapalissade. Les vérités de La Palice viennent d’une erreur de lecture. La femme du seigneur a fait graver sur le tombeau de son mari : « S’il n’était pas mort, il ferait encore envie », ce qui fut lu maladroitement comme : « S’il n’était pas mort, il serait encore en vie ». Et c’est à partir de ce truisme qu’on a inventé, quelques siècles après sa mort, une chanson comique où se trouve cette fameuse strophe :
Monsieur d’la Palisse est mort,
Il est mort devant Pavie,
Un quart d’heure avant sa mort,
Il était encore en vie.

De temps en temps, je garais mon camion près du château et me promenait dans le parc, sous une tendre bruine. Le soir venu, j’ai pris une chambre à l’hôtel car c’est un boulot qui ajoute à votre salaire une indemnisation journalière pour dormir loin de chez vous. Le seul établissement de la région qui avait encore de la place était l’Hôtel du Bourbonnais, à deux pas du château.

Un week-end en Camargue

J’étais invité par une association de médecins à participer à un colloque en Camargue sur la question des « non-lieu » en voyage. Chaque année, ledit Collège international des voyages organise des périples au loin et des colloques de réflexion sur de nombreux thèmes qui recoupent les problématiques liées à la vie itinérante. Ces médecins de toutes disciplines se sont peu ou prou spécialisés dans les pathologies exotiques et se regroupent pour faire vivre une réflexion, pratique et théorique, sur la santé dans un contexte nomade et/ou touristique.

La sagesse précaire est honorée d’être conviée à ces agapes. Des personnalités de haut vol y sont invitées, et le sage précaire évolue dans cette ambiance avec le naturel d’un flamand rose.

Nous sommes logés dans un fabuleux hôtel, le Mas de Cacharel. Il s’agit du premier hôtel de la Camargue, construit dans les années 1940, à une époque où cette région de France était parfaitement inconnue de tous, et certainement pas encore touristique. Le soir de notre arrivée, on me montre ma chambre et je me rends en retard dans la salle à manger pour le dîner. Un homme captive déjà son auditoire en parlant de l’histoire de cet hôtel et de l’histoire de la région.

Il s’agit d’un homme proche de la retraite, fils du premier gérant de l’hôtel. Son père n’est pas n’importe qui, mais Denys Colomb de Daunant, le scénariste du film Crin blanc. Tout le monde semble se souvenir de Crin blanc, et toi-même lecteur de ce blog, tu te souviens sûrement des dernières images, où le cheval et l’enfant s’enfoncent dans la mer. Tout le monde, apparemment, a été marqué par  ce final.

Tout le monde, aussi, semble avoir chez soi un livre d’images sur Crin Blanc. Il n’y a que le sage précaire pour être complètement ignorant du film, de l’histoire, des images et de la mythologie du film. L’hôtel est plein de décorations rappelant Crin blanc, ainsi que des photos de chevaux de Camargue.

C’est à mon retour que j’ai visionné le film, primé à Cannes en 1953 et lauréat du prix Jean Vigo. Un court métrage de 40 minutes, très beau, où la blancheur des chevaux est réhaussée par les haillons et les cheveux blonds de l’enfant. L’histoire est simplissime, comme il convient aux récits mythiques : les gardians veulent dompter le roi des chevaux sauvages, Crin blanc, mais celui-ci résiste à toute domestication. Un enfant sauvage, qui vit dans les marais avec son grand-père, réussira, lui, à dompter la sublime bête, mais aucun des deux ne voudra appartenir au monde des hommes.

Avec mes nouveaux amis medecins, nous parlons de Crin blanc en tâchant de comprendre pourquoi un si petit film avait connu un tel retentissement, pendant des dizaines d’années. Un succès plus que foudroyant ; une popularité internationale et profonde. Pourquoi une banale histoire de pureté enfantine et de sauvagerie animale avait tant marqué les esprits, charmé les cinéphiles et enchanté les Français ? C’est bien sûr le surgissement d’un paysage désertique digne des westerns, tout en étant maritime et baigné de soleil. Les gardians, cavaliers en gilet et portant chapeaux, éleveurs de chevaux et de bovins, étaient nos cow boys à nous. Crin blanc, c’était l’Amérique chez nous. L’Amérique d’après-guerre nous abreuvait d’images, de films, de musique inouïe. Crin blanc répondait à ce désir de grands espaces sauvages, tout en montrant aux Français que leur pays était encore cette douce terre pleine de nature intouchée. Eux qui vivaient un des changements les plus troublants de leur histoire, qui se voyaient toujours paysans alors qu’ils devenaient un peuple de citadins, voyaient dans la Camargue rêvée et brutale du film un miroir rafraîchissant et rassurant du monde qu’ils étaient en train de perdre.

Le matin, tôt, je chaussais mes souliers de sport et courais entre les étangs. Des flamands roses profitaient des premiers rayons de soleil et les chevaux blancs broutaient paisiblement. Ah, elle avait bien changé la Camargue. Non seulement les chevaux n’étaient plus sauvages, mais même les oiseaux semblaient être domestiqués.

Entretien

Je viens de terminer un entretien d’embauche pour un poste de maître de conférence dans une grande université d’Afrique du sud. Cela fait un bon mois que je me prépare à cela.

Après le montage du dossier d’inscription, les lettres et les CV, l’université a sélectionné mon profil pour aller plus avant dans la course. Ils ont demandé aux trois référents que j’avais indiqués de leur envoyer une lettre de soutien, ce qu’ils ont fait diligemment. Nul doute que leur appui va compter immensément. Les travailleurs atypiques, aux CV zigzagants, ont besoin plus que les autres d’être soutenus par des gens sérieux et compétents.

Entre temps, j’ai lu tout ce que je pouvais sur l’Afrique du sud et sur Johannesburg. J’ai lu des livres d’André Brink, de Nadine Gordimer, de J.M. Coetzee.

La date de l’entretien était fixée aujourd’hui, et devait se dérouler sur Skype. Pour cela aussi, je me suis préparé. J’ai téléchargé ce logiciel de communication vidéo et ai procédé à quelques essais avec des amies. J’ai couru tous les jours pour avoir la forme, je me suis rasé, j’ai évité de boire de l’alcool pendant une semaine, j’ai repassé ma chemise porte-bonheur, celle que je porte à tous les entretiens. Je me suis couché tôt, j’ai mis des gouttes de je ne sais quoi dans les yeux. J’ai pratiqué mon anglais avec une amie américaine.

On peut dire que j’étais prêt.

Et puis Skype a déconné ce matin. Il n’y avait plus de son. C’était bien ma veine, le jour même de l’entretien. J’ai tout essayé pour résoudre le problème, mais impossible de me connecter convenablement, avec aucun des cinq ordinateurs qui peuplent l’appartement où je vis. Si c’est un signe, je préfère ne pas savoir ce qu’il annonce.

Finalement, nous nous sommes joints par téléphone, et je ne comprenais que la moitié des questions que l’on me posait. Mais je me console en me disant que ce que j’ai compris des questions était stimulant, et m’a donné encore plus envie d’aller travailler à Johannesburg.

Un étonnant frère jumeau

A la faveur de je ne sais quelle recherche sur internet, je suis tombé sur des articles qui me ressemblaient étrangement.

Sur des sites que je ne connaissais pas, sous des titres qui n’étaient pas les miens, introduits par des chapeaux que je n’aurais jamais écrits, je lisais des histoires sur la Californie qui faisaient écho avec ce que j’avais vécu là-bas. Le mec avait logé dans la même auberge de San Francisco que moi, il abordait la Silicon Valley avec le même angle, il exprimait des émotions identiques aux miennes.

Le plus troublant est que son style d’écriture me paraissait très proche de ma façon de raconter les choses. J’avais l’impression d’entendre quelqu’un qui parlait comme moi, avec la même voix, avec des tics similaires, voire les mêmes fautes de français. Comme moi, il disait « quarantenaire » au lieu de « quadragénaire ». C’était très désagréable. Bien sûr, je sentais là, chez cet inconnu du net, une fraternité étrange et profonde. Mais loin de trouver cela rassurant ou excitant, j’étais gagné par un sentiment de panique : je suis donc si peu original qu’un autre sage précaire, ailleurs, vit les mêmes choses que moi et en tire le même genre de prose ?

Mieux valait tout arrêter alors, et réaliser mon dernier rêve : devenir un clochard et laisser le hasard s’occuper de tout.

Il m’a fallu quelques minutes pour me rendre compte qu’il s’agissait bien de mes billets de blog, mais copiés et collés sur ce site de tourisme. Ce site avait pris plusieurs de mes billets sur la Californie et en avait fait un dossier spécial. Dans le style « J’ai testé pour vous », le site me faisait passer pour un professionnel du tourisme décalé, il citait mon nom et proposait une page d’auteur.

Sur la page d’auteur qui m’est consacré, je vois cette simple phrase : « Pour prolonger le plaisir de la découverte, visitez le blog La précarité du sage. »

Dans les écoles anciennes de Fès

Fès 1

Dans les vieilles écoles médiévales où se bousculaient quelques étudiants, l’atmosphère est celle d’un recueillement qui sied à la sagesse précaire. L’oeil y est constamment attiré et stimulé par des détails de décoration infinis. L’oeil est diverti et se perd.

 

fès 2

L’oeil se perd car on cherche à étourdir l’esprit, on recherche l’ivresse sans alcool. L’ivresse dans les mots, dans les sons, dans la profusion des signes.

fès 3 fès 6

L’art islamique se dévoile dans une de ses caractéristiques les plus charmantes : un art de l’ascèse qui passe par le débordement des plaisirs plutôt que par leurs restrictions.

Fès, au nord du Maroc. C’est ici qu’au XIVe siècle, les brillants sultans de la dynastie berbère Mérinides ont voulu construire une capitale culturelle et n’ont reculé devant aucune dépense. Il n’est pas indifférent que leurs chefs d’oeuvre les plus marquants soient précisément des medersa (écoles, ou université).

Abou Inan Faris, le dernier sultan mérinides avant le déclin, a donné son nom à plusieurs medersa au Maroc, dont celle de Fès. Il s’est aussi illustré en accueillant le grand voyageur Ibn Battuta et en lui permettant d’écrire son grand récit de voyage qui immortalise le nom de Fès.

C’est ici, mes frères, dans la Medersa Bou Inania, havre de paix dans le tumulte des ruelles de Fès, qu’Ibn Battuta venait parfois enseigner la géographie et l’anthropologie aux étudiants. Par contrat, il devait passer un peu de temps avec la jeunesse de Fès et l’édifier un peu avec le récit de ses voyages. Ibn Battuta faisait rêver les jeunes du Maroc comme les lettrés d’Andalousie.

 

 

 

fès 4

Quand il n’y avait pas cours, ni professeurs, ni obligation d’aucune sorte, les étudiants pouvaient toujours venir et profiter de la sagesse étourdissante qui s’étale, encore aujourd’hui, sur les façades intérieures de l’école.

Un art décoratif qui a rendu fous des orientalistes français. Venus apprendre, venus contempler, ils se sont mis en tête d’imiter et de reproduire les motifs décoratifs de l’art d’islam, et cela leur a fait tourner la tête. 

fès 7

 

C’est un art devant lequel il faut faire silence et prier, parce qu’on se sent perdu et pourtant dirigé par un ordre supérieur que l’oeil ne parvient pas à dominer.

fès 5

C’est pourquoi l’eau, la fontaine, coule au centre des vieilles écoles de Fès.

Non seulement on peut s’y laver (on n’oublie pas l’obsession de la propreté chez les musulmans),

non seulement on y trouve la fraîcheur sacrée (on n’oublie pas le bonheur simple de s’asperger d’eau claire quand il fait chaud), obsession naturelle d’une culture née dans le désert,

non seulement on fait jaillir le bien le plus précieux au centre de l’enseignement coranique pour souligner la dimension miraculeuse de la parole divine,

mais aussi, l’eau incarne l’absence de motifs décoratifs, l’absence de forme plastique, le vide des couleurs. L’étudiant, dont l’esprit et les sens sont chamboulés par la prolifération des formes à contempler, peut trouver refuge vers l’eau muette, l’eau informe, l’eau incolore, la transparence du savoir.

Lettres du Brésil, le livre broché

 

Lettres du Brésil, broché, ISBN 1508497532
Lettres du Brésil, broché, ISBN 1508497532

La saga Lettres du Brésil continue. On sait que ce livre a d’abord paru en version numérique, publié sur la plateforme d’édition pour Kindle.

Mais l’expérience s’est révélée frappante : les Français sont encore extrêmement rétifs à la lecture sur liseuse électronique. Beaucoup de raisons peuvent être invoquées pour cela, mais c’est ainsi, les Français de 7 à 107 ans préfèrent le papier, la colle et l’encre.

Par conséquent, de nombreuses personnes m’ont fait savoir qu’elles ne pouvaient ni l’acheter, ni le télécharger, ni le lire, ni rien.

Je lance donc la deuxième salve de mon expérimentation. La fabrication de mon livre en papier bien palpable.

La publication à la demande est une technique qui permet de limiter au maximum les problèmes de stockage : vous achetez le livre sur le site de la librairie, et automatiquement, le livre est imprimé, broché, fabriqué et envoyé à votre adresse. Tout cela pour le prix modique de 12,67 euros.

Cliquez sur ce lien, vous saurez tout.

Il reste le problème d’Amazon. Beaucoup de Français pensent qu’acheter sur Amazon est un acte aussi répréhensible que de tuer un chaton, ou de faire chuter une grand-mère dans la rue. A tous ceux-là, je suggère de contacter directement les vastes offices de la Sagesse précaire, et l’on trouvera une solution de remplacement.

Des voyageurs arabes

Quand on aime la littérature viatique, on aime la grande tradition arabe des relations de voyage. Le problème est que nous sommes peu nombreux à les lire, et ce pour des raisons variées que je m’en vais dénombrer ici même :

1 – Les Français déprécient les récits de voyage, qu’ils considèrent comme inférieurs aux fictions. D’où une meilleure connaissance des contes et des poésies arabes.

2 – Les études sur le récit de voyage tendent à être éblouies par l’approche postcolonialiste, selon laquelle les voyageurs sont forcément impérialistes, donc les Arabes doivent rester passifs, victimes, inférieurs. Quand ils sont eux-mêmes voyageurs et écrivains, le modèle postcolonialiste devient caduque, donc on préfère ignorer le sujet.

3 – Les grands récits arabes sont des livres très longs.

4 – La tradition arabe atteint son apogée au XIVe siècle, avec Ibn Battuta. Nous sommes trop éloignés du Moyen-âge, mentalement parlant.

Il y aurait bien des raisons à ajouter, mais il suffit de dire le fait. La sagesse précaire est naturellement intéressée par les voyageurs arabes et vous en dira quelques mots pour accompagner vos froides soirées d’hiver.

Danse des lions pour l’année du mouton

Lyon, 22 février 2015, photos Rebecca Qu
Lyon, 22 février 2015, photos Rebecca Qu

Dimanche 22 février, le quartier de la Guillotière, à Lyon, était repeint aux couleurs flamboyantes de la fête chinoise.

Depuis que je suis tout petit, j’entends parler d’un « quartier chinois », près de la place du Pont. Cela fait des lustres que des Chinois et des Vietnamiens viennent s’installer ici, le long de la rue Pasteur. Ce jour de février 2015, je déambule dans les rue du quartier chinois baignées d’odeur de brochettes et de mets asiatiques. La foule arrive tranquillement, et l’on voit les descendants d’immigrants se faire la bise à la lyonnaise et se parler avec l’accent d’ici.

mmexport1424713608052

Nous savons qu’à Lyon, une présence chinoise est identifiée depuis les années 1910 et les premiers échanges qui mèneront à l’Institut franco-chinois.

Cet institut se trouvait sur les hauteurs de la ville, dans le quartier de Saint-Just. Mais sans doute les nouveaux arrivants ont dû trouver un autre quartier pour s’établir, un quartier avec davantage d’immeubles et davantage de devantures, pour y ouvrir des magasins, des boutiques d’artisans et des cantines.

 

mmexport1424713638333

 

Le quartier chinois jouxtant les universités Lyon 2 et Lyon 3, nous y avons passé beaucoup de temps dans les années 90. C’est rue Pasteur qu’habitaient Ben et Philippe, binôme que nous appelions « Les Ignobles ». Et c’est rue Pasteur que nous passions le plus clair de nos études, de nos soirées et de nos conclaves. Nous formions une espèce de bande de six ou sept personnes, un groupe informel au contour peu défini. Mais nous formions bien une société, car les autres nous identifiaient comme telle, au point qu’ils avaient fini par nous appeler collectivement « les Ignobles ».

 

 

mmexport1424713666220

Je passais mon temps à préciser que non, je n’étais pas stricto sensu un Ignoble. Les Ignobles, si l’on voulait parler avec rigueur, c’était Ben et Philippe, et personne d’autre. Moi, j’étais un compagnon de route, si l’on y tenait, mais sur l’échelle de l’ignominie, je ne valais pas un kopeck. Je ne me torchais pas tellement la gueule, je n’oubliais jamais les événements des soirées de la veille, je ne pétais pas trop les plombs et mes idées ne débordaient pas du politiquement correct. Pas assez de gouffre ni assez d’abîmes pour prétendre au titre prestigieux d’Ignoble.

mmexport1424713706344

 

Nous étions tous, à notre manière, des immigrés de l’intérieur. C’est donc un quartier d’immigrants, indéniablement. Comme je commence à m’ennuyer tout seul, j’appelle une amie doctorante qui habite une de ces rues et qui m’invite à prendre un café chez elle. Il n’y a qu’en France qu’on voit cela : une fille ne craint pas d’accueillir un homme chez elle, dans sa chambre d’étudiante.

mmexport1424713617917

 

Plus tard, je retrouve dans la foule une amie chinoise, doctorante elle aussi, qui prendra de nombreuses photos de la danse des lions que nous avons réussi à voir de près, grâce à une longue patience et une véritable science des mouvements de foule. Elle m’a présenté des amis et nous avons retrouvé encore d’autres amis dans un café.

La vie d’étudiants toujours recommencée.