Le pénis de Flaubert à Istanbul

Le séjour de Flaubert à Constantinople est marqué par deux phénomènes centraux : une randonnée à cheval, et des chancres sur son gland. Nous parlerons du cheval plus tard. La question du sexe à Istanbul est essentielle car elle concentre sur elle des sentiments contradictoires du sage précaire. Ce dernier ne voudrait pas émettre de jugements moraux, et en même temps, il ne peut pas dissimuler sa gêne devant une attitude générale révoltante.

Il a attrapé une syphilis avant son arrivée en Turquie, mais c’est à Istanbul qu’il va en parler dans une lettre à son ami Louis Bouilhet, pour faire le point :

« Il faut que tu saches, mon cher monsieur, que j’ai gobé à Beyrouth (je m’en suis aperçu à Rhodes, patrie du dragon) VII chancres, lesquels ont fini par se réunir en deux, puis en un. – J’ai fait avec ça la route de Marmorisse à Smyrne à cheval. Chaque soir et matin je pansais mon malheureux vi. Enfin cela s’est guerry. Dans deux ou trois jours la cicatrice sera fermée. Je me soigne à outrance. Je soupçonne une Maronite de m’avoir fait ce cadeau, mais c’est peut-être une petite Turque. Est-ce la Turque ou la Chrétienne, qui des deux ? problème ? pensée !!! voilà un des côtés de la question d’Orient que ne soupçonne pas La Revue des Deux-Monde. – Nous avons découvert ce matin que le young Sassetti a la chaude-pisse (de Smyrne), et hier au soir Maxime s’est découvert, quoiqu’il y ait six semaines qu’il n’a baisé, une excoriation double qui m’a tout l’air d’un chancre bicéphale. Si c’en est un, ça fait la troisième vérole qu’il attrape depuis que nous sommes en route. Rien n’est bon pour la santé comme les voyages. » Lettre à Louis Bouilhet, 14 novembre 1850.

L’humour de la lettre ne doit pas nous illusionner. A mon sens, cette manière d’écrire en chiffre romain, d’archaïser la langue avec des « y » et des « vi », est une manière d’éloigner l’angoisse que cela lui cause. Il a beau être informé des choses médicales, et il a beau connaître cette maladie depuis des années (voir les lettre que lui adresse Du Camp en 1844, de Rome: « Comment supportes-tu l’hiver ? Et ta vérole ? » ; et en 1845, d’Alger : « Et ton état nerveux ? Et ta vérole, cette bonne vérole dont tu étais si fier ? Comment tout cela va-t-il ? » etc.), je ne crois pas à la thèse d’un Gustave léger et insouciant.

Je pense que Flaubert est angoissé, au moins par moment, et que cette angoisse est un carburant à son écriture crâneuse. Ses maladies vénériennes ne sont pas les seules choses qui le préoccupent pendant son voyage : il se voit grossir et perdre ses cheveux. En un ou deux ans, il devient chauve, et à 29 ans, c’est un événement contrariant. Il se plaint beaucoup d’enlaidir. A sa mère, depuis Athènes : « Décidément, j’enlaidis; J’en suis affligé. Ah! je ne suis plus ce magnifique jouvencel d’il y a dix ans ». Un mois plus tard, il écrira à Bouilhet : « Je vais rentrer dans la classe de ceux avec qui la putain est embêtée de piner. » (de Patras, 10 février 1851). Son voyage en Orient est donc le passage sinistre où il quitte la jeunesse pour entrer dans une maturité haïe. Or, il n’a encore rien écrit qui le satisfasse. Il se voit raté, vieillissant avant l’âge, diminué, on peut supposer que son humour est un mécanisme de défense.

C’est dans ce contexte qu’une scène abominable se déroule à Constantinople. Dans le quartier de Galata, il se rend dans un infâme bordel « pour baiser des négresses. – Elles étaient si ignobles que le coeur m’en a failli. » (A Bouilhet, 19 déc. 1850.) C’est drôle, bien sûr, ne boudons pas notre plaisir de lecture, mais franchement, faut-il vraiment que Flaubert soit l’affreux bourgeois merdeux qu’il était pour se permettre de tels commentaires ? Non seulement il est prêt à contaminer toutes les femmes du monde avec son gland induré par les chancres, mais il fait la fine bouche encore. On comprend que les études postcolonialistes aient pris les écrits de Flaubert pour dénoncer un certain rapport de l’Occident aux pays du sud. Les écrits de Flaubert n’étant pas promis à la publication, ils nous présentent une peinture encore plus vraie, semble-t-il, de ce qui se passe dans la tête des grands voyageurs du XIXe en général. Le style en plus.

La scène du bordel continue. Il veut s’en aller, mais alors, la maîtresse du lieu impose à sa propre fille de se prostituer, dans une chambre beaucoup plus propre : il la trouve à son goût, mais alors qu’il est bien avancé dans les préliminaires, « je l’entends qui me demande en italien à examiner mon outil pour voir si je ne suis pas malade. Or comme je possède encore à la base du gland une induration et que j’avais peur qu’elle s’en apreçût, j’ai fait le monsieur et j’ai sauté à bas du lit en m’écriant qu’elle me faisait injure, » et voilà notre grand écrivain qui fait une scène et qui s’en va, un peu humilié.

« Dans un autre lupanar, nous avons baisé des Grecques et des Arméniennes passables » poursuit-il dans la même lettre. Dans ce dernier lupanar, il voit sur les murs des gravures qui lui paraissent trop européennes, ce qui lui arrache ce cri d’esthète : « Ô Orient, où es-tu ? »

Assurément, pour Flaubert comme pour de nombreux voyageurs, l’Orient est dans l’accès facile au sexe, à la différence de nos villes natales où règne un climat de répression qui contraint les corps et les esprits. Voilà toute la contradiction du lecteur. On ne peut pas approuver moralement ce qu’on lit (non qu’il aille voir des putes, – qui ne l’a pas fait ?- mais le fait que sa jouissance, esthétique et sexuelle, soit à ce point le résultat d’une série d’inégalités fondamentales) et on ne peut pas non plus s’empêcher d’admirer ces chefs d’oeuvre littéraires.

Les visages amis

Dans mon entourage, je vois de nombreux visages. Il y en a de toutes sortes.

Parmi mes amis, il y en a un qui plaît aux femmes, à toutes les femmes.

Un autre ne leur plaît pas à toutes, mais les trouble, c’est un séducteur.

Un autre séduit facilement des femmes d’un certain type.

Un autre séduit peu de femmes, et celles qu’il séduit sont vite distraites de lui.

Un autre n’a séduit qu’une femme, mais quelle femme.

Mais celui que je préfère c’est le visage d’un ami qui exprime de la sympathie. Quand il entre dans une pièce, il se dégage un climat rassurant et chaleureux.

Moi qui fais peur même aux hooligans qui peuplent ma rue protestante, j’envie son apparence.

Même s’il est en colère, qu’il crie, qu’il cherche ses mots et fronce les sourcils, personne ne le craint. C’est ce que je loue le plus hautement : ne jamais faire peur. 

Jouissance d’un rat (de bibliothèque)

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De la passion amoureuse

C’est un gros problème linguistique. Comment nommer la passion amoureuse, la vraie, celle qui rend fou ?

Le mot « passion » s’est transformé en un sens positif, proche de « sentiment très fort », « désir intense », « bonheur extrême d’être ensemble ». On a perdu le sens de souffrance, de passivité, de maladie, de folie, qui avait toujours été dans le mot.

Quand on parle d’une « passion amoureuse » avec beaucoup de plaisir sexuel, c’est qu’on est tout à fait égaré. La passion amoureuse ne peut être sexuelle. Précisément, elle se repère en ce qu’elle ne l’est pas. Quand il y a du sexe, la relation devient plus saine et la passion disparaît. Reste alors ce que les gens appellent aujourd’hui la passion, c’est-à-dire une belle histoire pleine de désirs, de sentiments échevelés, de souffle, de râles et de plaisirs.

Denis de Rougemont a analysé cela en des termes définitifs, dans L’amour et l’Occident. Il montre bien la constitution de l’ « amour passion » comme modèle supérieur de représentation, dans les mythes constitutifs de l’établissement de la Courtoisie, et dans la littérature qui a suivi. Il s’interroge sur la manière dont le mot s’est galvaudé au fil des siècles, au point d’être servi constamment dans les romans à l’eau de rose et dans les magazines féminins.

Soit. Cela ne me dérange pas que les mots changent de sens, et que la désignation d’un événement physico-mental de grand danger serve aujourd’hui à désigner une vie amoureuse riche.
Ce qui est ennuyeux, c’est qu’aucun mot n’est venu prendre la place de celui de passion. Pour décrire ce que vivent Tristan et Iseult, la Princesse de Clèves, Phèdre, nous n’avons pas d’autre mot que « passion amoureuse », alors même que la plupart des gens l’utilisent comme un truc super à vivre. Mais personne ne voudrait vivre ce que ces personnages ont vécu.

Denis de Rougemont, en bon catholique, a d’ailleurs une position très ambiguë sur la question. Tantôt il admet que la passion n’est qu’une maladie, due aux égarements hérétiques des Cathares qui voulaient faire régner une pureté de mauvais alois ; tantôt il exprime son admiration pour ces grands récits passionnels, et déplore la décadence de la littérature, qui, en perdant graduellement sa noblesse, a en même temps perdu le sens de la passion véritable.

Le contraire est plus juste : en perdant le sens de la passion, la littérature européenne s’est vautrée dans la décadence. C’est la thèse de Rougemont.

En bon catholique, il montre le remède nécessaire à la perversion puriste que représente la passion : le mariage et la consommation sexuelle. Que Tristan et Iseult se marient, que leur amour devienne possible et accepté par tous, et la passion est guérie.

Vous me direz que la chose est simple, qu’il suffit de prendre un autre mot et de laisser « passion » à ceux qui veulent lui donner un sens positif. Malheureusement, je me demande s’il n’y a pas, inconsciemment, une volonté sourde de ne pas se détacher de ce vieux fond cathare, pur et pervers : le fin amor des troubadours, qui transforme la femme qu’on aime en un Dame digne de la Vierge Marie.

Beauté des Anglaises et passion amoureuse

J’aime dire que je n’ai pas de type. Qu’aucune femme n’est plus mon type qu’une autre.

C’est un peu vrai, même si j’ai plus d’inclination pour les peaux mates, les peaux… Oui, les peaux mates. La fille peut êtres très blanche ou très jaune ou très noire, peu m’importe.

La peau des femmes britanniques est rarement très mate. Donc vivre dans ces régions du monde est pour moi d’un grand repos pour les nerfs. Je peux être un gentleman avec ces dames, leur tenir la porte ou leur adresser la parole sans être troublé outre mesure, ce qui est moins le cas en Italie, en Chine ou en France. Surtout le sud de la France.

Et pourtant c’est une femme anglaise qui a provoqué en moi une violente passion, il y a sept ou huit ans. Une femme dont la peau n’avait rien de mat. Elle n’était pas très belle, selon mes pauvres critères (le mat, on dira ce que l’on veut, c’est un critère de jugement esthétique un peu limité.) Elle était à l’opposé de ce qui m’attire habituellement, mais je fus obsédé par elle matin, midi et soir, pendant un an. Incapable de rien faire d’autre que de penser à elle, d’imaginer des stratagèmes pour la voir, être près d’elle, évoluer dans le champs irradié de ses territoires. Je crois être devenu un peu fou. Tout ce que je lisais, écrivais, écoutais, était relié à elle, d’une manière ou d’une autre.

J’ai compris, après coup, que c’était la passion. Une maladie particulière, qui vous aliène complètement et vous rend misérable comme ces anciens combattants, qu’on ne comprend plus et dont on tolère les petites manies parce qu’aussi bien elles sont inoffensives. Une maladie qui vous fait rouler à contre-sens, sur des routes dangereuses.

L’amour normal vous guérit parfois de cette glue poisseuse qu’on n’appelle plus la passion, car le mot passion a perdu de son sens. L’amour pour une fille à la peau mate, par exemple.

Et voilà qu’en écoutant Purcell dans mon ipod, l’image d’une jeune femme typiquement britannique hante mon esprit. Son visage vient se superposer à tout ce que je juge anglais, musique, langue, accent, tournure d’esprit, couleurs et assortiment de couleurs, chevelure, mode, manière d’être. Elle devient la déesse de l’Angleterre, sans être anglaise elle-même (mais les Anglais sont un peu partout et se sont reproduits aux quatre coins de l’Albion)

Ce ne sera pas la passion à nouveau, car avec l’âge et la sagesse, on apprend à repérer les signes annonciateurs du chaos sentimental. Il s’agit peut-être de ce que la langue anglaise nomme infatuation. Je n’ai jamais saisi ce que cela voulait dire, alors comme je ne comprends pas non plus le sentiment que cette fille provoque en moi, je me dis que ce signifiant et ce signifié ont une chance d’être faits l’un pour l’autre.

J’en profite pour lancer l’idée que la passion amoureuse est probablement à l’origine du sentiment religieux. Si j’avais été un homme primitif, j’aurais construit un totem en l’honneur de mon Anglaise. La passion vous fait croire à la puissance surhumaine de la personne que vous aimez. Vous l’imaginez capable de tout. Même sa tristesse, sa déprime, ses soucis merdiques sont prestigieux à vos yeux. Aussi sordide que sa vie puisse être, vous transfigurez toute médiocrité en gloire, en majesté, en beauté éclatante.

Cela vous fait devenir fou, ou artiste, ou criminel, ou saint.

Les juristes, en créant la notion de « crime passionnel », ont compris cette réalité que les philosophes subliment, que les psychologues méprisent, que les sociologues ignorent.

Cette fois, ce ne sera pas la passion, donc, mais c’est le retour de cet étrange phénomène : une attirance inexplicable pour une femme, relativement indifférente à moi, mais bienveillante et sympathique. Une femme sans étincelle, plutôt froide, mais dont l’image prend des proportions ridiculement grandes dans mes rêveries.

Joies de la déprime

Le voyageur a souvent le cafard, la face morose, son avenir est sombre, il ne croit en rien. Les Chinois l’ont convaincu que voyager n’apportait pas le bonheur. Oui, le voyageur est précaire et il déprime.

Mais la déprime n’est pas négative. Elle permet de flotter, d’être comme un bouchon sur la vague. C’est la bonne distance entre la dépression et les hauteurs euphoriques. Les hauts et les bas du sage précaire ne sont ni très hauts ni très bas. Le résultat est une heureuse superficialité ; propice au nomadisme.

Ne absorbeat Tartarum

Requiem I

Ce que je préfère dans le Requiem de Fauré, c’est le deuxième mouvement, l’Offertorium. C’est un morceau qui fait tomber les gens. Une musique qui fait perdre l’équilibre, qui possède une puissance vertigineuse à peu près unique.

Je conseille la version de l’ensemble « Musique oblique », dirigée par Philippe Herreweghe, (Harmonia Mundi, 1988). La video ci-dessus est là pour donner une idée, pour rafraîchir la mémoire.

Voici comment cela se présente. En gros, trois parties (les Anglo-saxons diront : « comme toujours avec les Français », ce qui est très bête à défaut d’être parfaitement inexact) répartissent les voix comme suit : 1- Alti et ténors, puis basses; 2- Baryton seul ; 3- Les quatre voix ensemble.

1- Des cordes lancent le mouvement. Frottements, grondements, douceur enivrante mais menaçante. Les deux voix du milieu, ténors et alti, font un contrepoint déstabilisant. Les deux lignes mélodiques s’entrecroisent, se rejoignent, se tiraillent et s’agacent. Quand elles s’unissent, ce sont les cordes qui viennent en opposition et imposent de la distance.Quand les alti commencent une phrase, au plus grave de leur voix, le contrepoint aigu est pris par les hommes, ce qui crée un trouble synestésique, une impression de bourdonnement.

Les basses arrivent mettre un peu d’ordre là-dedans, mais le morceau reste en déséquilibre, en dissonance, l’oreille ne sait où se poser. 

2- Un soliste baryton vient expliquer la situation, comme un héros qui parvient à faire corps avec le chaos du monde sans se laisser dominer par lui. 

3- C’est seulement lorsque le chœur reprend, à la fin du mouvement, que les sopranos feront leur entrée. Cette entrée est parfois saluée par les historiens de la musique comme une des plus belles réalisations harmoniques qui aient jamais été écrites. C’est l’injustice des chœurs : ce sont les alti qui font tout le boulot et, à la fin, quelques mesures de soprano viennent confisquer la vedette, comme la cerise sur le gâteau.  

Gabriel Fauré et George W. Bush

Il y aurait une sociologie à faire des chœurs : l’ingratitude du rôle d’alto, comparée à la difficulté de leurs partitions. Dans une communauté, c’est peut-être la même chose, les postes les plus prestigieux, les plus en vue, sont en même temps les plus facile à exécuter. Président de la république, c’est enfantin, c’est sans doute la fonction la plus facile à exercer de toute la république. Tout le monde vous écoute, tout le monde obéit, il suffit de lever le petit doigt ; si on se trompe, l’histoire pourra toujours nous donner raison selon les hasards du réel, on trouvera toujours des hagiographes et des gens pour nous pardonner. Même Bush le fils est déjà pardonné par des intellectuels, qui voient dans la guerre du Golfe des avantages certains, et dans son action une avancée indéniable de la cause des Noirs en Amérique. 

Agnus Dei

Sur ce point, l’Agnus Dei du même Requiem oppose une sorte de démenti. L’introduction un peu mièvre est menacée par un moment de tension et de scansion, comme par hasard marqué par l’arrivée des alti. Alti, alti, comme vous prenez, mes amies, et combien peu on vous récompense de vos efforts. Alti, mes sœurs alti, vous êtes les mères courage de la musique occidentale, sans qui nous serions condamnés à n’écouter que du rock, du reggae et du hip-hop. Puis l’arrivée des sopranos, encore une fois, ré-harmonise le tout, stabilise le chœur qui finit l’ Agnus Dei dans un beau lyrisme, sonné par le cor. Mais assez de digressions, il ne s’agit pas de l’Agnus Dei dans ce billet, mais bien de l’Offertorium et de son impact physique sur les auditeurs.

La chute d’une femme 

Un jour que je chantais ce Requiem dans une chorale de Lyon, mon amoureuse tomba, évanouie, lors de l’ Offertorium. Elle était sopran, et elle ne put chanter sa partition. Elle se réveilla de suite, se releva, et elle sortit prendre l’air. Tout le monde mit cela sur le compte de la chaleur et d’un enfant qu’elle était censée attendre. C’était faux, elle n’était pas tout à fait enceinte.

Moi, sans le dire, j’ai toujours pensé que c’était l’effet de la musique. L’ Offertorium est profondément troublant, déséquilibrant, déstabilisant. L’ Offertorium fait tomber, c’est une certitude. Essayez chez vous : mettez la version de Philippe Herreweghe en entier, en suivant la partition si possible, et tenez-vous debout.

Vous verrez que vous chancellerez, c’est ainsi, aux deux tiers du deuxième mouvement.

Tuer la peine

Je n’avais pas eu de rage de dents depuis une quinzaine d’années. Pour moi, les problèmes de dents, c’était un peu comme les problèmes de jointures douloureuses, de boutons d’acné ou de coupe de cheveux, ça ne concernait que le monde des adolescents et des gens coquets.

J’ai commencé à avoir mal à Liverpool. Le mal a empiré et, à Belfast, j’achetai pour la première fois de ma vie, un médicament contre la douleur. En anglais, on dit Pain killer, cela dit bien ce que cela veut dire. Tuer la peine, casser la souffrance, voilà qui me séduisait : je pris une pilule de « cuprofen » et, dix minutes plus tard, je n’avais plus mal.

Magie absolue.

Je continuais de sentir mes membres, notez bien. Si je me pinçais, je sentais que je me pinçais, mes perceptions n’étaient pas annulées, mais simplement, je n’avais plus mal aux dents. C’est un médicament qui tue la douleur là où elle est, sans annihiler les autres sensations, croyez-le ou non. J’ai dû recommencer l’opération trois ou quatre fois par jour.

Au bout de trois jours de ce traitement, le soir, j’avais encore mal et la rage perçait, chaque jour un peu plus fort.

Un vendredi, j’eus l’impression que les pain killers ne faisaient plus d’effet. Samedi soir, je passai un très mauvais quart d’heure (trente bonnes minutes, plutôt). Pourquoi la pilule du soir ne marche-t-elle pas ?

A 21h45, la douleur était vraiment très forte, m’empêchait de rien faire, de rien écrire, de rien lire, de rien regarder et rien écouter. La douleur se répercutait sur tout le visage, toute la partie gauche de la tête. Comment se fait-il que les dents fassent irradier leur douleur à ce point sur le reste d’un corps ? Quand j’ai mal aux yeux, je n’ai mal qu’aux yeux. Même chose pour les genoux ou les pieds.

Je souffrais de tout mon corps, j’écris cela sans vraiment y croire. Notre corps oublie ce qui lui fait mal à une vitesse étourdissante. Ce doit être un mécanisme de défense : dès qu’une douleur est passée, elle est oubliée. Et plus elle est grande, plus on l’oublie vite et radicalement. Voyez comment il était difficile pour Claude Lanzmann de faire parler les rescapés des camps de concentration pour réaliser Shoah. Ils étaient passés à autre chose, aussi incroyable que cela paraisse. Une amie qui venait d’accoucher ne comprenait pas qu’une de ses amies lui propose d’aller boire un verre si peu de temps après l’accouchement. L’amie avait pourtant subi la même épreuve. Ce n’était pas de la cruauté de sa part, elle avait simplement oublié l’épuisement par lequel elle était elle-même passée.

Maintenant que je n’ai plus mal, j’en viens même à douter que j’ai eu mal, et à douter même de la possibilité d’avoir mal de nouveau.

J’ai fait appel à un dentiste, finalement, malgré mon absence de sécurité sociale. Elle m’a charcuté la dent comme il fallait, et après une demie heure de travail, elle avait résolu mon problème. Il n’empêche, je n’oublierai pas l’aubaine des Pain killers.

Tuer la peine, casser la souffrance, étouffer la haine, assécher la tristesse, annihiler l’angoisse et réduire le malheur à néant. Voilà, pourrait dire le sceptique, l’idéal des civilisations qui veulent occulter leur destin tragique.

Devenir laid et redevenir beau

Pourquoi devient-on très laid justement quand on s’appartient le plus ? 

Notre vie d’adulte est bornée par un visage poupin de jeune homme encore un peu merdeux et par une belle face burinée de vieillard désabusé. Entre temps, la vie nous presse, nous charge de toutes sortes de responsabilités, nous contraint à devenir des loups pour les hommes, à bouffer notre voisin, à prendre à notre compte notre vie et plusieurs vies autour de nous. Et alors, on devient très laid, ne me demandez pas pourquoi, pendant une période qui s’échelonne entre vingt et quarante ans.

J’en sais quelque chose, je me transforme à ma grande stupéfaction en un personnage sans grâce, moi qui étais autrefois un éphèbe presque angélique. 

On le voit bien chez nos stars déjà vieilles ou déjà passées : Léo Ferré, Georges Brassens, sont incomparablement plus beaux avec leurs cheveux blancs et leurs rides creusées que lorsqu’ils avaient quarante ans. Charles Aznavour fait presque peur quand il chante Hier encore, et qu’il est au top de sa maîtrise corporelle, au summum de sa créativité, au plus profond de son tourment pompidolien. Dans son costume de représentant de commerce, choisi par respect pour son public populaire, il est si loin de l’idéal californien de jeunesse éternelle (qu’on nous refourgue aujourd’hui) que je ressens de l’émotion à le voir faire son métier de chanteur de charme sans beauté. 

L’homme devient excessivement animal, lorsqu’il approche du milieu du chemin. J’aime assez cette évolution du visage, qui montre combien la coquetterie doit être reléguée au rang du superflu, tout juste bon pour amuser les adolescents et les vieux.

Les théories ménagères du sage précaire

J’ai une théorie sur la lessive mais je n’ose pas la dire, par crainte qu’on me prenne pour un fou.

Attendu que les vêtements sont comme une deuxième peau, pour nous autres qui nous jugeons les uns les autres en fonction de notre apparence, le soin de notre linge est crucial dans l’organisation de la vie quotidienne, comme en témoigne Ebolavir dans une de ses chroniques récentes. Le lave linge est un progrès pour les femmes qui sont asservies par les tâches domestiques, mais il est devenu une sorte de meuble obligatoire dans les appartements, ce qui lui donne une importance exagérée. L’homme moderne doit pouvoir s’en passer.

Laver son propre linge, je prétends que cela relève d’une ascèse (c’est là que je vois dans le regard d’amies peu intimes une certaine suspicion), une ascèse et un programme écologique. Jeter dans une bassine, chaque jour, les vêtements sales, et étendre ceux du lendemain, c’est prendre conscience, dans le geste quotidien, du vieillissement des choses, du cycle de la vie.

Plutôt que de voir l’eau de sa douche partir dans les égoûts, la récupérer pour un autre usage. L’eau s’écoule de sa première peau vers la deuxième. Et si l’on ne veut pas gaspiller cette eau deux fois usées, on peut laver le sol avec, ou s’en servir de chasse d’eau.

Certaines femmes ont accepté avec grâce cette théorie portative, mais la plupart du temps, j’ai trouvé dans leur réaction une gêne que j’admets bien volontiers. Voir un homme s’occuper du linge, ou parler de tâches ménagères, ça a un côté dégradant, perte de face et tue l’amour, c’est inévitable. Mais il y a plus, je crois. Le geste de la lessive est très ancien, très ancré dans les couches les plus archaïques de notre imaginaire. Les femmes l’associent spontanément au servage qui est le leur. La cuisine, encore, cela vous a une noblesse qui peut être gratifiante : on peut plaire, on  peut donner du plaisir. Mais personne ne viendra vous féliciter d’avoir laissé tremper du linge dans une bassine. Et le geste de laver le linge, le corps courbé vers le sol, les femmes les moins féministes s’en passeraient avec joie.

Pour le sage précaire, c’est un geste rituel dont il pourrait se passer aussi, mais qui lui paraît contenir plus de sens que la vaisselle, le ménage ou toute autre activité qui s’applique à des objets extérieurs à soi.