Une image perturbante

C’était il y a terriblement de temps. 

Une accumulation d’échéances et de travaux en retard me mettaient sous une pression constante. Je nourrissais des doutes légitimes sur mes capacités, et des médisances à mon endroit amenaient les gens à penser ce que je ne suis pas loin de penser moi-même. Que je suis un fumiste doublé d’un imposteur.

Mon esprit a alors calé comme une 2cv, tandis que mon corps s’affaiblissait, que mes forces s’amenuisaient, et que mon système de défense baissait la garde en entrant dans la nuit.

Un soir, je suis tombé sur une émission de télévision typique de ce que produit la Grande Bretagne en ce domaine. On y voyait une petite fille atteinte d’une maladie bizarre et gravissime. Un cancer peut-être. Les premiers symptômes de cette maladie consistaient en l’apparition de choses innommables sur la plante de ses pieds. Des sortes de verrues filmées en gros plans. Je m’empressai de changer de chaîne, mais le mal était fait.

L’image de la monstruosité qui affectait l’enfant avait frappé mon esprit et était entrée en moi comme une boule de billard qui bousculait le fragile équilibre de mes catégories mentales. Je croyais pouvoir oublier l’émission de télévision, mais l’image faisait son travail muet dans les replis de mon âme : l’image est aveugle, elle est fermée sur elle-même.

La nuit, je fus réveillé en sueur par une panique sans objet. L’image du pied se transformant en monstre m’obsédait et je sentais des choses me pousser sur la plante des pieds.

Je savais, cette nuit-là, que je ne me rendormirais pas. Les idées, les images, les mots et les souvenirs tournaient dans un chaos et une morbidité nauséabonde.

La sagesse précaire connaît ces moments de crise. Elle ne les prévoit pas, ne les évite pas, ne les prévient pas, ne les soigne pas, mais elle n’en est pas scandalisée. La sagesse précaire ne domine pas les passions, ni les moments de vulnérabilité.

La recherche du bonheur se fait sur ce fond immonde. Il s’agit d’aller jusqu’à l’épuisement des images et des dégoûts. C’est comme un petit voyage en enfer. Comme le dit le philosophe Jacques Rancière, nous lisons tous de ces « petites narrations » de déplacement vers les souterrains. « La descente dans les enfers, écrit Rancière, n’est pas qu’une pitoyable visite dans le pays des pauvres, c’est aussi une façon de faire émerger le sens. »

Un marin solitaire et fou : la formidable histoire de Donald Crowhurst

En 1969, le Sunday Times lance la course autour du monde en solitaire sans escale, le Golden Globe. Même moi qui n’aime pas la mer plus que cela, je trouve cette course mythique et inspirante. Trois hommes ont marqué les esprits lors de cette course : le gagnant d’abord, Robin Knox-Johnston, le Français Bernard Moitessier, qui a raconté cette aventure dans La Longue route, et le héros shakespearien dont je vais narrer ici l’aventure exceptionnelle, Donald Crowhurst.

C’est le personnage le plus complexe de toute la course, le plus absurde, le plus fragile et le plus tragique. Il faut l’imaginer, ingénieur débonnaire et un peu coincé, avec sa charmante épouse et ses trois enfants. Militaire raté, aviateur raté, businessman au bord du ratage. Cette course, ainsi que les 5000 livres-serling du prix qui récompensera le navigateur le plus rapide, se présente à son esprit comme l’occasion rêvée de sortir de la médiocrité.

Il déploie une énergie folle pour obtenir des sponsors et un soutien médiatique. Son bateau a une forme bizarre, il est anguleux, un peu impressionnant et un peu ridicule. Lui-même, Crowhurst, avec son allure de gentil bureaucrate, on se dit qu’il ne fait pas le poids, mais qu’il cache bien son jeu.

Plus il s’approche du jour J, plus les ennuis s’accumulent pour ce marin d’eau douce qui rêve de gloire et de richesse. Une semaine avant la date limite de départ, les autres participants ont déjà une grande avance : Moitessier a passé le Cap de Bonne Espérance et Knox-Johnston est déjà dans l’océan indien. Une voix intérieure lui demande de ne pas partir, parce qu’il n’est pas prêt. Tout le monde voit que le chaos règne sur son bateau. Sa femme n’ose pas lui demander d’abandonner. Trop d’argent a été investi, trop de fierté est impliquée. Il doit partir.

Les premières heures de navigation sont poussives. Le héros est dépressif, il doit faire face à ses proches, à ses sponsors, à l’Angleterre entière. Son bateau n’avance pas, son bateau est une vraie calamité, son bateau est un échec esthétique, sportif et technologique. Très vite, Crowhurst reste bloqué en plein Atlantique, où il dérive plus qu’il ne navigue. Très vite, son bateau prend l’eau, ce qui interdit d’aller sans escale affronter les flots furieux des mers du sud. Lorsque Moitessier approche de l’Australie, à une vitesse de 120 miles par jour, Crowhurst n’est qu’à quelques encablures de l’Espagne.  

Un jour, il décide de mentir à ses correspondants radio. Il déclare être situé à quelques miles en avant, puis quelques dizaines, quelques centaines de miles. La presse relaie l’événement avec passion. L’ingénieur anglais est en train de prouver son génie : la vitesse de son bateau est inégalée dans l’histoire. Il rattrape son retard sur ses adversaires.

En réalité, il reste près du Brésil et il devient tranquillement fou.

Il se perd dans sa propre identité et il planifie le coup de maître de tout roublard qui se respecte, la pirouette la plus belle de l’histoire sportive : il va attendre sagement que les premiers de la course ait fait le tour de la terre et qu’ils déboulent depuis le passage du Cap Horn dans l’océan atlantique. Quand les trois premiers longeront le Brésil et remonteront vers l’Angleterre, il les suivra à distance respectueuse et arrivera en quatrième position, en espérant que personne ne découvrira la supercherie et ne cherchera les preuves de son exploit.

Tout fonctionne comme prévu. Les trois navigateurs solitaires passent le Cap Horn et Crowhurst se cache derrière eux. Tout ce qu’il faut éviter, c’est d’attirer l’attention. Mais le pire arriva : Moitessier, après sept mois de navigation, et à six semaines à peine de l’arrivée, décide de ne pas retourner en Europe, et reprend sa route en retournant vers le sud-est, pour un deuxième tour du monde en solitaire. Crowhurst est désespéré : cet événement inattendu et ses prises de décisions erratiques rendent son exploit encore plus dramatique, plus excitant pour le public. Le gagnant de la course, Knox-Johnston, est déjà arrivé en Angleterre depuis quelques temps, et le public reste fasciné par la suite de la course, car les deux poursuivants, Tetley et Crowhurst, peuvent encore gagner le prix du marin le plus rapide et empocher la somme de 5 000 livres.

Mais Crowhurst veut seulement rentrer chez lui, il ne veut certainement pas devenir l’homme le plus célèbre d’Angleterre pour un exploit qu’il n’a pas accompli. Il envoie des messages rassurants, où il annonce qu’il va bien mais qu’il ne pourra pas battre Tetley. Son seul espoir de passer inaperçu, depuis l’abandon de Moitessier, est de se cacher derrière Tetley.

Sauf que Tetley coule. Nigel Tetley, deuxième de la course la plus folle de l’histoire de la mer, avait fait le plus dur et échoua à quelques jours du but.

L’échec et l’abandon des autres participants font gonfler l’attention qu’on porte à notre petit ingénieur, à un point de paroxysme. L’Angleterre se prend d’amour pour son rejeton ordinaire. C’en est trop pour le dépressif Crowhurst. Il sait qu’il est attendu en héros national et que l’on va découvrir tôt ou tard son mensonge. On se rendra compte que non seulement il n’a pas fait le tour de la terre, mais qu’il a menti à la face du monde, ce qui, pour un protestant, est pire que tout.

Au mois de juin 1969, il laisse son bateau dériver dans l’océan. Il reprend son journal de bord et commence à écrire ce qu’il appelle sa « Philosophie », qui consiste en un combat entre les forces de Dieu et les armes du Diable. Il développe l’idée que le bien et le mal n’existent pas, mais que seule existe la Vérité. Il se voit comme un « être cosmique », et non plus comme un homme. Crowhurst devient tout à fait schizophrène quand il se voit en être solaire, vivant dans une réalité de molécules, de planètes et de flux. « Le seul péché dont les êtres cosmiques sont capable est le péché de dissimulation. C’est un petit péché pour un homme, mais c’est un terrible péché pour un être cosmique. »

Il disparaîtra. On a retrouvé son rafiot, ridicule assemblage de matériaux modernes, mais on n’a pas retrouvé la trace de l’homme. On a aussi retrouvé le journal de bord qui dit toute la vérité. A sa jeune femme, on dit : « Donald n’a pas fait le tour du monde et il s’est suicidé. » Dans un journal de Londres, on titre : « LONE SAILOR FAKED WORLD VOYAGE ».

Sa femme dit que c’est elle qui a échoué. Echoué à empêcher Crowhurst de partir, échoué à l’aider quand il en avait besoin. Son joli visage de jeune Anglaise est bouleversant. Elle parvient à dire quand même que les gens ont besoin de rêver, et que Crowhurst était du genre rêveur.

Aimer être jugé : la perversion des bons élèves

Dans la version américaine de la série TV The Office, Angela la comptable est excitée à l’idée de son rendez-vous avec le manager pour faire un bilan annuel de son action. Elle avoue, face à la caméra qu’elle aime « être jugée ».

C’est une des perversions de l’école et des universités. Les bons élèves, qui deviennent majoritaires dans les grandes écoles et les universités compétitives, aiment être jugés, évalués, c’est même ce qu’ils attendent avec le plus d’excitation.

Au Royaume-Uni, les thèses de doctorat se font en trois ans (quatre maximum) et à la fin de la première année, une première soutenance a lieu, la differentiation, qui détermine si le doctorant est apte à continuer ou s’il doit retourner à un stade inférieur pour mûrir un peu son projet. La differentiation est vraiment une formalité, mais c’est utile pour préciser son projet, pour s’obliger à écrire quelque chose, pour profiter d’une discussion avec un panel de trois professeurs qui ont lu la vingtaine de pages écrites pour l’occasion. Le résultat de l’exercice consiste, invariablement, en des compliments de la part du jury assortis de quelques conseils pour l’avenir.

Or, je note que mes camarades de thèse, tous plus jeunes que moi il est vrai, prennent cet événement avec un sérieux extraordinaire. Certaines filles pleurent après l’épreuve. Elles pleurent de joie, d’émotion, de soulagement. Quand la chose est passée, certains vous félicitent comme si vous aviez réussi l’agrégation de philosophie. Tout le monde joue la comédie et prétend que la differentiation est un moment solennel, initiatique, dangereux. Ethnologiquement, c’est un moment où le groupe se met dans un état de tension affective alors même que chacun, dans le groupe, sait qu’il n’y a aucun enjeu réel. Pour rater sa differentiation, il faut avoir complètement déconné, ce qui n’est le cas de personne dans l’école doctorale où je suis.

J’ai compris cette excitation, ce stress, quand j’ai compris que tout ce joli monde était issu de la classe des « bons élèves » dont j’ai parlé plus haut. Ils aiment être jugés. Leur but est d’entendre des paroles élogieuses de la part de professeurs. Il y sont habitués depuis l’enfance et cela opère sur eux comme un baume. Certains ne continuent leurs études que pour cela. De l’aveu de plusieurs camarades, le sujet de leur thèse ne les intéresse pas, et ils ne prennent pas de plaisir à la lecture, à la recherche, à la solitude poussiéreuse des bibliothèques. Ils frémissent, en revanche, à l’idée d’un supérieur qui se penchent sur eux et les regarde d’un air sévère. Ils jouent à avoir peur, ils tremblent de ne pas être à la hauteur, ils espèrent peut-être un peu, inconsciemment, une espèce de fessée, et jubilent en entendant la voix adoucie des juges, qui leur rappelle combien ils sont satisfaisants, combien on est fier d’eux.

Pour ma part, si je trouve cela passionnant à observer sous l’angle anthropologique, je m’inquiète de voir ce système sado-masochiste fermé sur lui-même se reproduire sans critique au sein des universités.

高行健, le nom de Gao Xingjian

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高 Gao : « Haut ».

行 Xing : « Marcher ». Par extension : « d’accord », « ça marche ».

建 Jian : « Santé ».

Le nom de famille de Gao Xingjian signifie « haut », et cela est le fruit du hasard. Mais les parents de l’écrivain lui ont donné un prénom qui allie la marche et la santé. Et par extension, donc, l’accord aussi, le deal.

Il semble que le nom concentre et enveloppe le contenu du grand récit de Gao. La Montagne de l’âme se déroule dans les hauteurs des montagnes de Chine. On a diagnostiqué au narrateur un cancer du poumon. Il est las d’être pris dans les tourments du monde, et il aspire à fuir les conflits. Le long voyage, à pied, dans les montagnes, est une manière de quête de la santé.

Les choses peuvent se combiner différemment, selon l’humeur du moment. On peut aussi dire qu’il s’agit de chercher l’ « accord » (entre le narrateur et « elle », entre l’homme et le paysage, entre ses propres identités « je », « tu », « il ») dans une double quête de hauteur et de santé.

Pour citer mon amie Huang Bei, à qui j’ai demandé si cette interprétation du nom de Gao n’était pas trop loufoque, si c’était acceptable du point de vue d’un Chinois : « Pour être un vrai « Gao Xingjian », il faut être grand et en bonne santé, et tout cela à travers une belle marche! »

Moi, du moment que Huang Bei est d’accord avec mes idées farfelues, tout le monde peut me dire que je raconte des salades, je suis comme le roi d’un pays plus vieux.

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Faire du vélo à Paris

Depuis que les Parisiens ont piqué aux Lyonnais l’idée de mettre à disposition du public des bicyclettes de location, je ne me sers plus que de ce moyen de transport pour me déplacer dans la capitale. En ces périodes de chocolat et d’excès de boisson, l’exercice physique est plus que bienvenu.

Le court séjour que je fais en ce moment me fait dormir près du Trocadéro et travailler à la Bibliothèque Nationale de France. Si l’on jette un oeil sur un plan de Paris, cela signifie que je traverse la ville d’ouest en est, en longeant la Seine.

Je n’ai pas peur de l’affirmer, et j’attends crânement les critiques et les quolibets : c’est le plus beau parcours cyclable du monde! Pour un provincial comme moi, amoureux de la beauté des choses et impressionné par ce que montrent la télévision et le cinéma, c’est une émotion difficilement exprimable d’avoir sous les yeux la tour Eiffel, l’Obélisque, l’Assemblée nationale, le musée d’Orsay, tout cela en un travelling que je peux accélérer ou ralentir, à ma guise. La tête dans le vent, un peu sous la pluie, je pédale en me demandant si je ne rêve pas.

A la rigueur New York pourrait proposer une piste comparable, si l’on en croit Catherine Cusset, dans son Journal d’un cycle. Mais ici, au moins, la ville est tellement petite que le touriste/chercheur peut, sans se fatiguer, profiter des plus beaux monuments du génie européen des XVII, XVIII et XIXème siècles. J’ai beau chercher, même en considérant l’Italie, je ne vois pas de concurrent pour une promenade d’une telle densité.

La prochaine fois que vous entendrez un ronchon dire que Paris, Paris, ouais bon, Paris, dites-lui de prendre un vélo et d’aller n’importe où, pendant une heure ou deux. En l’attendant, lisez un journal en langue française sur le zinc d’un bistrot, cela vous changera un peu. Si, quand le ronchon est de retour, il vous dit : « Oui, bon, Paris, Paris… » dites-lui qu’il ne sait pas regarder une ville, un point c’est tout.

Fish Tank, un film sur l’adolescence des corps féminins

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Un film anglais qui raconte l’histoire d’une jeune fille dans une banlieue anglaise, on sait ce que c’est, on a déjà en tête une série de scènes auxquelles on ne coupera pas. On sait par avance que ça va beaucoup gueuler, que ça risque fort de frapper et de violer. On sait qu’il y aura beaucoup d’alcool, et sans doute de la drogue. Beaucoup de bruit, des accents incompréhensibles pour les étrangers, et une lueur d’espoir à la fin.

Pourtant ce film m’a touché, et même dans ses moments stéréotypés. Un des clichés qui m’a énervé au premier abord, fut le cheval blanc, attaché dans un terrain vague, et que l’héroïne essaie de libérer, au risque de se faire agresser par des jeunes caravaniers qui habitent là. Un cheval blanc dans un terrain vague, a priori je dis : « N’en jetez plus ». Ce qui est beau, finalement, n’est pas qu’elle essaie de libérer le cheval. Ca, c’est une ficelle qui a pour unique ambition de raccoler le public de quinze ans. ce qui est beau, ce sont ces quelques plans où l’héroïne caresse la peau de la bête, et les frissons de la bête.

L’attention, la fascination de l’adolescente devant la présence brute d’un corps formé et puissant, voilà autour de quoi tourne le film. Le nouveau cinéma anglais, qu’il soit ou non engagé socialement, est un cinéma des corps, ce qui renvoie à ce que j’avais déjà écrit sur le film Hunger.

D’ailleurs, comme par un fait exprès, l’acteur principal de Hunger est précisément celui qui incarne l’homme que l’adolescente va aimer. Elle le voit dans son appartement, c’est l’amant de sa mère. Elle le trouve cool, sexy, sympa, rassurant. Ecorchée vive, elle l’insulte, elle lui gueule dessus, mais ça ne l’impressionne pas, il a cette calme assurance que les femmes désirent voir chez les hommes. Un soir d’ivresse, il va profiter d’elle, mais il va le faire sans violence, et de la manière dont rêvent les jeunes filles d’aujourd’hui : avec douceur, au bon moment, et en ayant pénétré au préalable dans le monde étouffant de la gamine.

Car le fish tank (l’ « aquarium » en anglais), ce n’est pas seulement la vie des gens de banlieue, leur espace confiné dans lequel ils tournent en rond. L’aquarium c’est avant tout la vie intérieure des adolescents, sans issue, submergée par des soucis stupides et pourtant insolubles, engoncée dans un corps qui grandit n’importe comment. Quand, en plus de cela, se déverse continuellement, dans la vie quotidienne, de la musique populaire, du Hip Hop ou du RnB, il n’y a plus d’espoir de voir se développer une quelconque forme de pensée ou de richesse intérieure. Quand la mère est une jeune femme séductrice qui répond encore au modèle borné de l’adolescence, centré sur la danse et l’apparence, on comprend que le seul salut possible pour la jeune héroïne ne pourra venir que d’un corps étranger, mais un corps ferme, musclé, qui n’évolue plus. Que ce soit le corps d’un homme ou celui d’un cheval.

La scène de l’acte sexuel montre bien qu’il s’agit là d’un film réalisé par une femme, car c’est la conséquence dans la vie de la fille qui compte, ce qu’elle ressent, non l’union illusoire de deux êtres. La fille ne recherche et n’obtient aucun plaisir, elle désire un contact plus profond avec ce corps, elle veut entrer en contact avec son propre corps. (C’est toujours intéressant de sentir les différences de narrations, entre les auteurs, selon qu’ils sont hommes ou femmes. J’avais déjà souligné ce point à propos d’un roman qui n’avait pas pu être écrit par un homme). La motivation de l’homme, dans cette scène du film, n’est pas le désir sexuel, mais l’ivresse et le sentiment de rivalité masculine avec le petit copain de la fille. « Est-ce que ton mec a une bite aussi grosse que la mienne ? » demande-t-il pendant l’acte, ce qui renforce le cliché de l’homme compétitif, dominateur, que beaucoup de femmes croient percevoir dans la réalité. (A mon avis, les femmes qui voient chez nous cet esprit de compétition projettent leur propre volonté de domination sur des êtres qui passent la plupart de leur temps à plaisanter, boire des canons et lire le journal pacifiquement…) 

Et de fait, l’homme, dans cette scène (mais j’y pense, dans tout le film!) n’est qu’un prétexte, qui a pour but de faire passer un cap à la jeune fille. La faire devenir femme. L’homme dans ce film n’est qu’un corps, comme souvent dans les narrations de femmes. Ce n’est pas une critique venant de moi, car être un corps c’est déjà énorme. Et savoir apprécier un corps, savoir regarder un corps, c’est toute une affaire. Les cinéastes britanniques d’aujourd’hui nous y aident.

Modération, vide et jachère

J’ai décidé de modérer les commentaires pendant quelque temps. Cela signifie, normalement, que les commentaires n’apparaîtront que lorsque je les aurai approuvés.

Comme je pars en ouikende, aucun nouveau commentaire n’apparaîtra jusqu’à lundi.

Le but que je recherche par cette mesure est simple : créer un peu de vide. Une amie chinoise me disait récemment qu’elle ne pourrait pas me rejoindre cette année car elle n’en pouvait plus de tous ces voyages. Elle me dit que la vie était « toujours trop pleine », pour elle, et qu’elle aspirait à « davantage de vide, autant pour le corps que pour l’esprit ». Je suis tombé amoureux pour moins que ça.

L’espace des commentaires, ces derniers temps, a connu des remous, à cause du printemps sans doute. Je ne pourrais pas en expliquer la raison, mais j’ai l’intuition que laisser en jachère quelques jours cet espace de discussion ne peut que lui faire du bien.

Voilà, je vous souhaite un bon ouikende de fin de semaine.

Positions du corps (3) L’Agenouillement de la Prière précaire

Je suis allé à la messe dimanche dernier en pensant que pendant la période de Pâques, il y aurait peut-être des choses à voir.

Il y avait en effet un membre de l’église plus important que d’habitude, qui portait une mitre et un bâton très impressionnant. En allant à la cathédrale, j’entendais les cloches sonner de manière désordonnée. Ce doit être un morceau de musique, pensais-je.

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Plus tard, une amie me demanda si j’avais prié.

« Je ne sais pas prier », lui répondis-je.

Quand les autres prient, moi je me concentre et je pense à toutes sortes de choses.

« C’est ça, prier », me dit-elle. Je l’aurais embrassée. Les catholiques sont parfois dotés de cet esprit inclusif et baroque qui leur fait respecter les apparences autant que l’inapparent.

C’est une vraie question : comment prier ? Le sage précaire peut-il ne pas prier ? Précaire, cela vient de precare, prier en latin, selon certaines étymologies. Pour d’autres, cela vient de Prae: avant et de careo, es, ere : manquer de. Pour mettre tout le monde d’accord, posons que ce qui est précaire, c’est ce qui est obtenu « par la prière », d’où son aspect non assuré, imprévisible, à la remorque, à la dérive. La sagesse précaire est une sagesse suspendue au bon vouloir des autres, des circonstances, des remous de la vie. La différence entre un sage précaire et un chef religieux, ou un gourou, c’est qu’il ne peut rien promettre. C’est un peu désespérant, comme sagesse : on est là, et puis… ce qu’on a, on n’est pas certain de le garder… Ce qu’on n’a pas, on trouve normal de ne pas l’avoir… Non la sagesse précaire, il faut prévenir vos enfants, c’est vraiment en dernier recours.

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Pour raccorder la prière à la question des positions du corps qui m’occupe, l’agenouillement est une torture pour moi. Rien n’est moins naturel que de faire reposer le poids de mon corps sur mes genoux. Je ne sais pas si les catholiques en ont contracté une réelle habitude, mais pour moi ce sont des moments intéressants car légèrement douloureux et propices à des prises de conscience : mon corps se retrouve déséquilibré, désarticulé, je me sens devenir marionnette sans colonne vertébrale, sans « assise » véritable. Après l’éloge des assis, il est temps de chanter les agenouillés.

Agenouillé, je ne peux plus penser ni aux pauvres ni aux diacres, ni à personne ni à rien. C’est la prière précaire. La prière de ceux qui essaient seulement de garder l’équilibre en attendant que cela cesse.

paques-a-belfast-002.1239708662.JPGL’orgue de St Peter Cathedral, Belfast.

Position du corps (1) Le scandale d’être assis

On est beaucoup trop assis, c’est un scandale que notre corps ne devrait pas accepter.

L’être humain privilégie deux positions : la station verticale, sur la plante de ses pieds, et la station horizontale, couché dans son lit ou dans les champs (ou dans l’eau, ou sur la plage). La grande conquête de l’homme sur lui-même, c’est tout de même de s’être redressé, et d’avancer sur deux membres seulement. Etre droit, voir loin.

La position assise en revanche, est un entre deux.Il faut en faire la critique avant, plus tard, d’en faire l‘éloge.

La position assise provoque des maux de dos, et pire, peut aplatir les fesses. Je me souviendrai toute ma vie de cette femme de vingt-sept ans qui, quelle que fût sa position, avait des fesses qui n’étaient pas plates, mais dont la rotondité avait été équarrie avec le temps. En me voyant ému, elle m’avouait que c’était d’être restée trop longtemps assise. C’était il y a cinq ans, et depuis, je n’ai pas de mot trop sévère pour cette position inhumaine qui avait défiguré ma petite amie. C’est pour la venger, ce soir, que je voudrais crier ma révolte.

Vos fesses ne sont pas faites pour supporter le poids de votre corps, mettez-vous cela en tête. Vos fesses ont mille autres usages. La gloire de notre corps est d’avoir atteint la simplicité de la ligne droite, et vous ruinez cela au moment même où vous lisez ces lignes. Les Indiens ont bien compris l’intérêt qu’il y avait à renverser le corps et à l’assouplir. La « Salutation au soleil » est un geste parfait car en une seule séquence, il combine l’extrême vertical avec l’extrême horizontal, sans jamais passer par la vulgarité de la position assise. Les Chinois ont aussi maîtrisé le corps en lui faisant quitter la terre, en le rendant léger et au bord de l’équilibre.

Mais être assis, mon Dieu. Se reposer ainsi sur son fessier, des heures et des heures, toute sa vie, voilà qui est disgrâcieux et contre-nature. Cela est dû à l’organisation administrative de notre civilisation. Depuis la bureaucratisation de notre société, nous sommes devenus des « assis ». (Non, je ne citerai pas le poème de Rimbaud, mes amis, car à mes yeux, même s’il est très beau, il ne me plaît pas beaucoup, car il marque surtout le brio de l’élève prodige qui veut faire un morceau de bravoure.)

Pour l’heure, il faut revenir à des temps pré-bureaucratiques. Voltaire écrivait debout et je fais de plus en plus comme lui. Présentement, j’écris ce billet debout, mon ordinateur sur une commode. Si j’étais designer, je créerais des lutrins, pour lire debout, et j’installerais des instruments dans les bibliothèques pour que les lecteurs puissent se suspendre et s’étendre, en lisant, plutôt que de se rabougrir, en se penchant en avant, sur du papier, ou sur un écran. Et pour que jamais plus une étudiante en master ou en thèse puisse être indisposée par l’exhibition innocente d’une paire de fesses équarries.

Pornographie et nouvel ordre amoureux

S’aimer avant de mourir sous un train. Photo de Pixabay sur Pexels.com

Vous êtes nombreux à demander quelle est la position de la sagesse précaire sur le désordre amoureux et l’impact de la pornographie sur l’éducation sentimentale de notre jeunesse. Voici brièvement les grandes lignes de notre réflexion sur la question.

Un petit film d’amateurs m’a relativement choqué lorsque je faisais mes recherches. Je n’avais pas vu de pornographie depuis longtemps et, en la matière, j’ai toujours préféré les productions du temps jadis, où les couples s’ébattaient joyeusement. Que l’on songe par exemple aux films de Jean Rollin mettant en scène une Brigitte Lahaie guillerette.

Quelle ne fut pas ma surprise en voyant cette scène d’une pornographie presque surréelle! Je résume, si vous voulez bien. Le jeune homme, d’abord, possédait un pénis d’une dimension inimaginable, tellement gros et grand qu’il est douteux que ce soit un organe naturel. La jeune femme se laissait pénétrer de différentes manières sans souffrir, mais sans prendre plus de plaisir que lors d’un exercice sportif intense. Elle avait son attribut physique elle aussi : une technique pour bouger les fesses et l’anus qui lui permettait d’avaler par le cul l’énorme appendice du jeune homme. Une vraie scène de cirque, qui donnait envie d’applaudir, à la rigueur, mais pas de lui faire la cour, ni de reproduire leurs exercices. Après plusieurs positions, comme il fallait en finir, la fille se mit à crier, sans doute pour signifier le plaisir. Sauf que le cri était un vrai hurlement de bête. Des hurlements brefs et ne laissant pas la place au doute ni à la rêverie.

Alors j’ai pensé aux adolescents qui verraient de telles scènes. Comment ne pas se former des idées fausses sur la sexualité ? Imaginons un jeune homme qui croit que la dimension normale d’un pénis est en effet quarante centimètres de long et cinq centimètres de diamètre… Tout cela n’est pas nouveau, on connaît les problèmes que cela pose dans les relations entre filles et garçons, le respect de l’autre, les violences induites.

La question se pose alors : que faut-il faire ? Serait-il préférable de limiter l’accès à ces sites, d’interdire la pornographie ? Je crois que la solution est dans l’attitude inverse. Plutôt que de chercher un frein, il me semble qu’il serait préférable de donner aux adolescents les possibilités d’avoir une vie sexuelle active suffisamment tôt pour qu’ils ne soit pas corrompus par des images violentes. Et pour qu’ils aient une expérience saine, je dis qu’il leur faut (entre autres) des partenaires plus âgé(e)s qu’eux. Réorganisons la société et nous générerons du mieux-être pour tout le monde.

1- Les jeunes hommes de 15 ans rencontreront des femmes trentenaires et quadragénaires qu’ils pourront entretenir ardemment de leur fougue débordante. Le gouvernement mettra à disposition des « Love hôtels » comme au Japon. Après l’amour, les couples parleront poésie et économie mondiale. Les jeunes retourneront au lycée le corps reposé et l’esprit alerte : ils réussiront leur bac et le niveau intellectuel du pays augmentera grâce aux femmes expérimentées qui auront su éduquer notre jeunesse.

2- Les jeunes femmes suivront la même éducation – si elle le désire, naturellement – avec des hommes mûrs. Faisons une grande enquête et mettons-nous à l’écoute pour savoir ce que voudraient les filles en question. On ne sait jamais, elles peuvent nous surprendre.

3- Chacun pourra dédoubler sa vie amoureuse. Passion sentimentale avec des gens de son âge, pratique dépassionnée avec plus jeune ou plus âgé que soi. Ou l’inverse, c’est selon. Lire pour cela La vie est ailleurs de Milan Kundera, où une adolescente est amoureuse d’un jeune poète et fréquente un amant de quarante ans.

Le Quadragénaire libertin selon Milan Kundera

La Précarité du sage, 2023

Ce dédoublement est essentiel car il répond par avance aux objections des femmes expérimentées : certes vous ne voulez pas d’une vie amoureuse uniquement basée sur le sexe, mais, outre que les adolescents sont aussi des gens avides de conversation et de connaissances, rien ne vous empêche, le soir, de partager votre vie avec un homme grisonnant, rassurant et charmant.

4- Femmes et hommes mariés pourront donc – sans obligation – participer à ce grand programme d’éducation sentimentale.

Qui ne voit, mais qui ne voit qu’il y a là les germes d’une solution à la crise des banlieues, aux errements de notre jeunesse, aux problèmes de la drogue et de la prostitution ? Qui ne voit que c’est par la pratique qu’on éradiquera la pornographie et la marchandisation des corps ?