Un leprechaun fatigué en route pour la Suisse

Sur cette photo, le vert de mon chapeau n’a pas seulement pour but de d’entrer en relation avec la couverture du livre de Nicolas Bouvier en arrière-plan. La composition a davantage de sens que cela.

Le vert du chapeau est en fait la couleur de l’Irlande, et le chapeau lui-même un élément de costume pour fêter la Saint Patrick, le sain patron de l’Eire.

Je voulais rendre hommmage à l’Irlande car je viens de recevoir une bourse de la part de l’ADEFFI, l’association des études françaises d’Irlande. Comme cette année, la bourse était subventionnée par l’ambassade de Suisse, j’ai fait un dossier de candidature qui mettait en avant mon travail sur l’écrivain voyageur genevois Nicolas Bouvier.

L’argent qui m’a été attribué servira à faire un petit voyage en Suisse, aux archives de l’écrivain. D’où la présence de ses Oeuvres complètes en arrière plan de ma photo. Ainsi en un seul cliché, sur une seule ligne, il y a à la fois ma tête, l’Irlande et la Suisse.

Il fallait une petite photo pour un bulletin en ligne qui informe des petits événements de l’université. Mes amis thésards ont procédé à quelques prises de vue, et ce sont ces deux-là qui ont été élues par le haut comité des affaires picturales de mon bureau collectif.

Or, il est fort à parier que l’université choisira le deuxième cliché, sans le chapeau de Leprechaun.  

 

Chamson et les Cévennes

Depuis des années, je fréquente la région des Cévennes. Jeune homme, j’y faisais des randonnées pédestres, vieil homme, j’y fais de la villégiature sauvage sur le terrain de mon frère Hubert.

L’été dernier, j’y ai découvert le grand écrivain des Cévennes, André Chamson, qui a donné son nom au lycée du Vigan. J’avais une image de lui un peu académique. C’est normal, il en était. Sur tous ses livres, la mention « de l’Académie française » barre la couverture et donne envie de fuir plutôt que de lire.

Or, j’ai acheté le tome de ses oeuvres complètes consacré à sa « suite cévenole », sans doute ses meilleurs ouvrages. Des livres qui rendent compte de manière réaliste de cette région au début du XXe siècle, quand Chamson était enfant, et qu’il venait chez sa grand-mère au Vigan.

J’ai lu d’une traite le premier texte du volume, Aigoual, qui n’est que le récit d’une course entre copains, et en pleine nuit, jusqu’au sommet du mont Aigoual. Impressionné, j’ai complètement oublié qu’il était académicien. Loin de me faire penser à une prose soucieuse de plaire et de respecter le bon goût, j’avais l’impression d’être dans un récit américain. Nulle psychologie, des actes, des mouvements, des sensations assez tranchées, et une impression de nuance qui se produit à l’intérieur de la conscience du lecteur.

Un autre jour, dans le hamac que mon frère a tendu au bord de la gourgue, à l’ombre, j’ai lu avec beaucoup d’enthousiasme Les Quatre éléments. Quatre nouvelles sur des « éléments » aussi fondamentaux que « la langue », « l’ennemi », « la bête » et « l’étrangère ».

La nouvelle consacrée à la langue est vraiment de toute beauté. Car, pour un catholique qui vit dans un pays de langue d’oc, le français est simplement une langue venue du nord qui trouve sa place entre le patois des vieux et le latin des clercs. Mais Chamson était un protestant, et pour un protestant, le français est d’abord la langue de la bible traduite. C’est donc une langue pleine de noblesse, de raideur, et d’une puissance surhumaine. Il raconte comment sa grand-mère accueillait les protestants du village chez elle, le mercredi soir, pour lire des passages de la bible et prier ensemble. Il raconte que c’était l’idiot du village qui lisait, et comment ces mots transfiguraient ce pauvre imbécile sur qui les enfants crachaient. Là non plus, on ne se croirait pas dans un roman à la française, mais chez un Faulkner, ou un Carver.

J’étais très ému par cette prose qui rendait présentes les frictions entre protestants et catholiques, car je vis à Belfast, où les tensions entre confessions existent toujours. Sauf que sur les îles britanniques, les protestants sont majoritaires et que ce sont les anciens oppresseurs.

De retour à l’université, j’ai pris rendez-vous avec un professeur d’ici, Peter Tame, qui se trouve être un spécialiste de Chamson. Il a écrit une biographie de l’écrivain, et publié quelques articles critiques sur ses romans. Je suis allé le voir dans son bureau pour discuter un peu. Un vaste bureau tapissé de livre, qui sent bon l’étude et l’amour de la littérature. Le professeur m’apprend qu’il possède une maison dans les Cévennes, et nous nous sommes promis de nous inviter pour l’apéro un de ces étés.

Il me raconte, de sa belle voix grave, et dans un français précis, l’histoire du premier roman de Chamson, celui qui l’a rendu célèbre dans les années 1920. Roux le bandit est l’histoire d’un paysan qui refuse d’aller à la guerre de 14 et qui va se cacher dans la montagne pendant cinq ans. Cette histoire me fascine ; elle résonne dans ma vie familiale. D’abord, le fait de se cacher dans la montagne cévenole, c’est un de mes projets d’avenir. Ensuite parce qu’il s’agit là d’un roman de l’objection de conscience, et que mon frère a lui-même été objecteur de conscience, à l’époque où le service militaire était encore obligatoire.

Je n’ai pas tellement de temps pour lire Chamson en ce moment, car j’ai une thèse à écrire, mais j’ai laissé le volume de la « suite cévenole » sur le terrain de mon frère, afin qu’il puisse lire si ça lui chante, et pour que je reprenne le cours de ma lecture à mes prochains passages.

Clochard savant

Plus je traîne dans les milieux académiques, plus je vois vivre les universitaires de carrière, plus je désire devenir clochard.

Un match de football

Un ami italien m’a invité à jouer au football avec des joueurs de divers horizons, sur les terrains de l’université. C’est avec plaisir que j’ai accepté, car moi, le football, c’est ma passion.

Le problème est que j’ai vieilli et que j’ai perdu beaucoup de ma superbe, comparé à l’époque où j’étais le rutilant capitaine de l’équipe des poussins de Saint-Just Chaleyssin. Je suis devenu un joueur si limité que toute mon énergie passe à tenter d’être utile sur le terrain, et quand cela s’avère impossible, alors à tout le moins de ne pas être un obstacle à la progression de mon équipe.

J’étais clairement le plus mauvais de tous, et j’entendais des commentaires peu flatteurs dans les rangs de mes coéquipiers. L’un d’eux, en surcharge pondérale, était content qu’on ait trouvé plus nul que lui. Il était soulagé du poids d’être le boulet de son équipe, alors il pavanait et il feignait l’agacement devant mes ratés, selon la règle bien connue que les plus faibles sont les plus chiants.

L’ennui est que personne ne réussissait beaucoup mieux que moi, dans les moments décisifs. Pour ma défense, je dirais que ce n’est pas moi le principal responsable du peu de buts que nous avons marqués, car si j’ai vendangé mes occasions, mes coéquipiers ont manqué le cadre plus souvent qu’à leur tour. De même, si j’ai encaissé des buts, lorsque j’étais gardien, mon bilan n’est pas pire que mes coéquipers qui, regroupés en défense, se faisaient balader par de tranquilles adolescents. Donc, ce n’est pas tout à fait de ma faute si nous avons perdu, comme le confirme ce bruit que j’ai entendu vers la fin du match : « Il pourrait être dans n’importe quelle équipe, ce serait pareil. » Merci les gars.

Quand, à bout de ressources et d’imagination, on tentait le tout pour le tout en me faisant une passe, j’entendais des remarques du genre : « On aura tout essayé ».

Ce qui me plairait, s’il m’est donné de rejouer avec ces jeunes gens, c’est d’évoluer dans l’équipe adverse et de me venger de leur langue de vipère. Ils n’ont pas idée de ma capacité de nuisance. En respectant scrupuleusement les règles du football, je crois pouvoir appuyer sur leurs points faibles pour rendre leur match misérable.

Il faut se réjouir, et non pas se plaindre. L’un dans l’autre, cela a fait une heure de sport, et chaque occasion de taquiner le ballon est bonne à prendre pour retrouver un beau jour le niveau qui me permettra de redevenir le footballeur enthousiaste et visionnaire de mes 8 ans.

Rencontre avec l’universitaire Normand Doiron : la culture française depuis Montréal

J’avais pris rendez-vous avec lui longtemps avant mon départ pour le Canada. Normand Doiron avait publié, dans les années 1990, un très bon livre sur le voyage à l’époque classique. L’Art de voyager, c’était le titre de son livre que j’utilise pour ma thèse. Doiron est un humaniste, spécialiste des XVIe et XVIIe siècles. Comme mon voyage d’étude mène mes pas à Montréal, je lui ai écrit à l’adresse qui apparaissait sur le site de l’université McGill, où il enseigne. Je n’avais d’autre ambition que de le rencontrer pour lui rendre un petit hommage.

Je n’avais rien à lui dire de particulier, rien à lui demander, rien à lui offrir. Je venais à lui, selon mon habitude, les mains vides mais ouvertes.

S’il m’avait dit : « Bon, alors, que me voulez-vous ? Pourquoi voulez-vous me voir ? » Je m’étais préparé à lui répondre : « Je voulais vous dire que j’aimais beaucoup votre Art de voyager. » Point final. Et je serais parti sans autre forme de procès. Je ne risquais pas grand chose.

Il m’a très bien accueilli, au contraire. Il m’a pardonné mon heure de retard (!), et après m’avoir offert son dernier livre, qui vient de paraître chez Vrin, il m’a payé un capuccino dans un café du quartier de l’université.

Son dernier livre s’intitule Errance et Méthode. Interpréter le déplacement d’Ulysse à Socrate, PUL/Vrin, 2011. Quittant provisoirement l’époque classique européenne, Doiron a exploré la Grèce antique en 146 pages dans lesquelles il cite abondamment Homère, Eschyle, Sophocle et Platon. Quatre chapitres relativement courts sur chacun de ces grands ancêtres, dévoilant ce que représentait l’acte de voyager pendant l’antiquité.

Il me sermonne quand je lui dis qu’à mon avis le voyage a quelque chose d’universel ; selon lui le rapport à l’espace et aux territoires diffère tellement d’une époque à une autre qu’il est impossible de traiter du voyage de la même manière pour tous les hommes.

Normand Doiron est un homme charmant qui a conservé de sa jeunesse le côté rock’n’roll. Il porte une paire de jeans, des bottes de cow boy, une chevelure poivre et sel de baroudeur et une voix de fumeur de clopes. J’aime bien. Il me dédicace son Errance et Méthode de quelques mots simples et chaleureux. Le chapitre sur Platon est plus fourni que les autres et je promets à mon intelligence limitée une jolie fête en lisant cette « méthode platonicienne ». Le lecteur y chinera des trouvailles comme cette page 93 :

En des lignes magnifiques, Platon explique dans le Timée que nos « raisonnements » tirent leur « rectitude » de la contemplation des mouvements périodiques du ciel. Pourquoi chercher si haut ? Parce que les périodes ne comportent pas d' »erreurs » tandis que nos pensées ne cessent d' »errer ». Les étoiles redressent les mouvements troublés de notre âme. Le ciel n’est pas qu’un modèle à imiter, c’est un aïeul qu’il faut vénérer. Car son mouvement et celui de l’âme sont « de même espèce ». La période et la méthode sont proches parentes.

Nous discutons de la « culture française ». Normand Doiron pense que si l’éducation des masses n’a rien d’exceptionnel, les « élites » françaises c’est quand même quelque chose. Il compare souvent ce qui se passe en France et ce qui se passe au Québec. Il prononce une phrase que je trouve sibylline sur les lacunes institutionnelles au Québec, mais ne veut pas s’expliquer. Puis il dit que nous, nous avons des institutions telles que l’académie française, que c’est peut-être ridicule mais que cela aide à donner un cap, c’est un repère linguistique : « Quand on défend la langue française, il faut se demander de quelle langue française on parle ».

Plus tard dans la conversation, il reviendra sur la « culture française », chose qui m’étonnait car on n’en entend strictement jamais parler dans les départements de français que je fréquente. (Les universités modernes pensent avoir dépassé cette nationalisation des formes symboliques.) Devant mon air circonspect, dans la Rue de l’Université, et tout en fumant la clope qu’il s’était roulée préalablement, il m’assure que la culture française est une des très grandes qui soient, en matière d' »humanités » (il veut dire les arts et les lettres). Que si ce n’est pas forcément très brillant, il faut garder confiance. Car il y a en France une « permanence dans l’excellence » qui est tout à fait étonnante quand on regarde l’histoire.

En traversant un boulevard, Doiron modère ses propos : « Ce que je n’aime pas dans la culture française, c’est son côté futile, badin, et puis son côté polémique. Les Français sont toujours à contredire pour le seul plaisir de contredire et, si possible, de faire de la polémique. » Je me reconnais assez dans cet aspect de la culture française, autant dans son côté « badin » que dans ses empoignades verbales.

Avant de nous quitter, je lui promets de lire son livre et d’en publier bientôt un compte rendu de lecture. J’espère, pour la réputation de la « culture française » dont nous avons longuement devisé, ne pas trahir cette promesse un peu hâtive.

Révolution tranquille et Canadiens français

J'avais toujours cru que les francophones du Canada fomaient une grande famille culturelle. Or, comme les choses sont toujours plus compliquées qu'il n'est nécessaire, c'est tout à fait inexact.

Si j'en crois Estelle et Laurent (je cite des noms, je m'en fous: si je tombe, vous tombez avec moi), avant les années 60, il n'y avait pas trop de différences entre "Canadiens français", jusqu'à ce qu'éclate la "Révolution tranquille".

La révolution tranquille fut un grand mouvement de transformation du Québec, pour une reprise en main de la gouvernance provinciale, contre l'influence de l'Eglise et contre l'hégémonie anglophone. Ce mouvement révolutionnaire combinait une lutte identitaire des francophones, une volonté de modernisation du Québec, une renaissance artistique francophone. Un tournant politique aussi, plus social, plus volontariste sur le plan culturel.

L'idée d'une "nation québécoise" a fini par s'imposer dans tout le Canada. On ne voulait plus être désigné comme "Canadiens français" car les Québécois ne sont pas forcément des descendants de Français. De même que les Américains peuvent venir de partout et parler anglais avec cet accent reconnaissable, de même, un Québécois vient d'Italie, de Grèce, du Sri Lanka, d'Haïti, et il parle français, avec ce joli accent qu'on aime tant chez nous. Il parle anglais aussi, et souvent une autre langue encore. 

C'est ce mouvement qui peut faire comprendre que les chanteurs connus en France, tels que Félix Leclerc et Gilles Vigneau, pouvaient parler de "liberté" quand ils pensaient à l'indépendance. Dans les festival de musique populaire, des baba cool arboraient des drapeaux et des pancartes "Québec" : ce n'était pas une fierté fermée sur elle-même, mais un discours d'émancipation. Ce mouvement des années 60 fait aussi comprendre qu'un De Gaulle ait pu déclarer brutalement : "Vive le Québec libre". Dans quelle galère allait-il se fourrer, le général ?

Jonathan, le chauffeur avec qui j'ai fait la route pendant trois heures, (je donne les noms, je vous dis), m'a expliqué que les francophones, avant cette "révolution", étaient en effet des citoyens de seconde zone, que toutes les entreprises étaient possédées par les anglophones, et qu'il fallait un mouvement de révolte pour débloquer la situation. D'où, depuis, une tendance, toujours palpable aujourd'hui, souverainiste et séparatiste chez les Québécois.

Mais les francophones qui ne vivent pas au Québec ? Eux n'ont pas connu de révolution tranquille, et leur culture est, paraît-il, menacée. leur français s'éloigne de plus en plus du français parlé à Montréal et Québec... Ils ont pourtant des écrivains et des chanteurs de talent. Le grand professeur François Paré, qui organisait le colloque, a publié plusieurs livres sur ces écrivains, et développé des théories qui sont devenues très influentes dans les études littéraires canadiennes francophones.

En fin de colloque, nous avons eu le plaisir d'écouter une jeune chanteuse francophone de l'Ontario, Cindy Doire. Elle avait commencé sa carrière en anglais, jusqu'à ce qu'un jour un festival littéraire l'invite à se produire devant des écrivains et lecteurs francophones. Elle s'est dit "mince, je n'ai que des chansons anglaises... je vais "déterrer" ma langue et écrire quelque chose en français". Elle a ainsi commencé une belle chanson country sur son premier amoureux : "Mon premier amant était un bûcheron..."

Ce qui m'amusait, dans ces conférences sur la culture franco-ontarienne, c'était combien les Québécois se complaisaient à dire qu'ils ne comprenaient rien à ce que disaient certains "francophones" des autres provinces. Les Québécois, si j'en crois Jonathan, sont assez peu appréciés par les francophones des autres provinces, car ils reproduisent avec eux le mépris qu'ils ressentent de la part des Français. Dans leurs représentations, les Français se moquent des Québécois et les accusent de "parler mal", alors inconsciemment, ils accusent les Ontariens et les Français des prairies de "mal parler". Quel manège attendrissant.

Lire ou dire une conférence ?

A mon habitude, je n’ai pas lu le texte de ma conférence, mais je l’ai « parlé », comme un bonimenteur vend des cravates. C’est mon truc, ma marque de fabrique. J’allais dire c’est mon style, mais pour dire le vrai, je commence à douter de mes habitudes.

Jusqu’à ce colloque canadien, ma conviction était que, pour l’auditoire, il était plus agréable que l’on s’adresse à lui et qu’on lui délivre les résultats de ses recherches plutôt qu’on lui fasse une lecture indigeste. Il me semblait qu’il était préférable de rester concentré sur quelques points bien sentis, plutôt que d’entrer dans des détails trop indigestes à l’oral.

Je pensais que la plupart du temps, les conférences lues étaient des exercices trop ennuyeux pour tout le monde. Qu’il lui fallait un coup de jeune, un coup de brosse, pour lui redonner quelque chose d’engagé et de vivant. Et pour que les idées énoncées soient vraiment comprises, intégrées et discutées par les auditeurs, il valait mieux donner l’impression d’improviser. Les conférences lues de manière monocorde me donnaient l’impression de chercher à cacher des lacunes éventuelles sous un flot rapide de paroles. Le double but de ces « lectures », pensais-je, était d’impressionner autrui (plutôt que de partager des idées avec lui) et d’éviter les questions pièges. Les jeunes universitaires, il est vrai, ont parfois une peur bleues des questions, alors qu’il suffit, si l’on est incapable de répondre, d’avouer qu’on n’a aucune réponse.

Cela étant dit, je dois avouer que je commence à douter de la qualité des performances orales dont je m’enorgueillais jusque récemment et que je croyais plus respectueuses du public. Je me demande maintenant si le fait de parler, plutôt que de lire, ne rend pas le propos moins dense et finalement moins intéressant. Il est vrai que dans une phrase écrite, on peut dire plus de choses, et, par des tours rhétoriques, montrer de plus nombreuses options. On peut nuancer davantage.

Et puis je crois qu’en définitive, improviser est perçu comme de la désinvolture, du manque de sérieux. Dans le regard des personnes présentes dans la salle de conférence, c’est ce que j’ai cru lire. « Quand même, pensent-ils, il aurait pu faire l’effort de préparer sa conférence ». Je l’avais préparé, mais je voulais rendre mon propos directement audible.

Il y a, dans l’attitude plus classique qui consiste à lire sa conférence, une forme de modestie qu’il convient de respecter et de comprendre davantage. Rester derrière son papier est aussi un code de politesse que je n’avais pas mesuré jusqu’à présent. Je croyais naïvement que les gens se cachaient derrière leurs feuillets par manque d’aise, ou pire, par manque de maîtrise de leur sujet, mais je me fourvoyais comme d’habitude. C’est au contraire pour eux une manière d’effacer l’ego derrière une prose impersonnelle et une gestuelle minimale, et ainsi, de laisser l’auditoire plus libre d’accueillir comme il le veut les idées prononcées.

Malgré tout, quand j’ai vu, la semaine suivante, un conteur nous parler de la création littéraire contemporaine en lisant un papier, je me suis dit qu’il exagérait. Le sage précaire ne se convertit pas trop facilement.

Polémique sur la langue et la littérature

Grâce à ce colloque, j’ai pu mieux comprendre un ensemble de dogmes et d’idéologies qui informent les façons de penser dans le monde universitaire, un peu partout dans le monde.

La chose a été dite par un Africain à la tribune, a rencontré un assentiment unanime et a été redit comme une vérité absolue ici et là. L’idée qu’il y a une triade idéologique créée au XIXe siècle et qui unit la langue, la littérature et la nation. Depuis cette époque, on perçoit la littérature, et on l’enseigne, comme une émanation de l’esprit d’une nation, son génie, et donc le nationalisme devient inséparable de la littérature.

Malheureusement, si l’on parle et écrit le français dans des endroits différents comme l’Afrique ou les îles de Caraïbe, on est forcément réduit à n’être qu’une marge, une périphérie de la culture nationale française. Il faut donc déconstruire cette triade, déconstruire l’idée même de nation afin de libérer les littératures et décentraliser les usages du français.

Le problème avec cette théorie, c’est que les gens en viennent à croire que la littérature n’existe que depuis le XIXe siècle. J’ai eu une discussion houleuse sur ce sujet dans un pub, avec un jeune professeur français qui enseigne aux Etats-Unis. Il disait que la « littérature » était un projet national qui n’existait que depuis Mme de Stael et qui était mort récemment, disons vers le nouveau roman. Avant le XIXe siècle, il n’y a pas de littérature française, car le mot même de littérature n’existait pas. Pour ce jeune homme, désigner les romans de Chrétien de Troyes, les chansons des Troubadours ou la Chanson de Roland, comme de la littérature était ridicule. C’est moi qui projetais sur ces oeuvres ma conception nationaliste de la littérature. Que je lise le livre de Marco Polo comme un récit de voyage qui appartient à la même tradition que ceux de Nicolas Bouvier est pour l’idéologie dominante actuelle aussi insensé qu’un Africain qui déclamerait « mes ancêtres les Gaulois ». De l’idéologie aveugle, de la propagande culturelle.

Quand j’ai dit à ce sympathique universitaire que la littérature, c’était avant tout l’art de « faire de l’art avec des mots », indépendamment des récupérations idéologiques, politiques et autres, il m’a pris pour un réactionnaire.

Une chercheuse a dit, lors d’une table ronde : « J’ai abandonné le ‘plaisir du texte’ et oui, je crois que la connaissance du contexte est importante pour comprendre les textes. »

Quand j’ai abordé le nom de Proust, un autre chercheur à dit : « Mais qui lit Proust ? »

On se souvient peut-être d’un billet où il était question de la détestation de la littérature, vécue dans la critique postcolonialiste. Ce rejet de la littérature est en fait plus global et plus inquiétant. Inquiétant pour deux raisons : d’abord parce qu’il est daté, il remonte aux recherches narratologiques, textualistes et politiques des années 1960, ensuite parce que je me demande s’il est encore possible, dans ce contexte, de trouver du travail à l’université si l’on a pour objectif premier de communiquer de l’enthousiasme et du désir de savoir.

Les Chinois de langue française

Ma collègue et amie Daniela a donné une brillante conférence sur les écrivains chinois de langue française.

Elle précise que les Chinois ne choisissent la langue française que pour des raisons alimentaires. « J’habite là, je publie ici, donc j’utilise la langue du coin. Si j’avais émigré en Allemagne, j’écrirais en allemand ».

Ce type de discours plaît à tout le monde car, dans l’université actuelle, on veut humilier les sentiments patriotiques et nationalistes. Réduire la langue française à une langue parmi d’autres, une langue de communication qui n’a aucun privilège culturel, c’est de bonne guerre et cela convient au discours dominant.

Or, j’observe quelque chose et je pose un question.

En Chine, le français est moins étudié que l’anglais, le japonais, le coréen et le russe. Le français est à égalité avec l’allemand et l’espagnol. Le français est considéré en Chine comme une « petite langue », ou une « langue rare » (c’est le mot qu’on employait lors de l’organisation des Jeux olympiques en 2008).

Il y a pourtant de nombreux écrivains chinois de langue française, depuis plus d’un siècle. Et ils sont de plus en plus nombreux depuis les années 1980.

Voici ma question : y a-t-il autant d’écrivains chinois de langue russe, de langue allemande et de langue espagnol ? Dans ces pays, y a-t-il des équivalents de François Cheng, de Gao Xingjian, de Dai Sijie, de Shan Sa, de Ying Chen, et de tant d’autres ? Y a-t-il, même, des équivalents du blog de Neige ?

Mon impression est qu’il y a une francophonie chinoise tellement riche qu’elle est incomparable avec ce qui se passe dans les autres langues. Mais comment le savoir ?

Diaspora, Mémoire et Formes

C’était un superbe colloque, qui m’a beaucoup stimulé. Comme quoi, le monde universitaire a encore de la niaque, ce dont je n’ai jamais douté.

Trois jours dans un hôtel très élégant de la ville de Kitchener, dans la province de l’Ontario. Des participants qui venaient du Canada, des Etats-Unis, des Caraïbes, d’Afrique et d’Europe. Je faisais partie des rares qui venaient d’Europe, grâce à quoi je me suis senti puissamment dépaysé. Tout s’est déroulé en français, mais le contenu théorique était tellement différent de ce qui se fait en Europe que j’étais toujours sur une sorte de nuage, comprenant les choses avec retard. Parfois je ne comprenais plus rien, puis je comprenais à nouveau, puis je comprenais que je n’avais rien compris. C’était délicieux.

Parmi les Canadiens francophones, il y avait des Québécois, mais aussi des Franco-Ontariens, ainsi que des Français « des Prairies », c’est-à-dire des provinces de l’ouest (Alberta, Colombie britannique…). Comme nous étions en Ontario, j’ai beaucoup entendu parler d’écrivains de cette province, et les universitaires du coin parlent sans complexe de cette culture, de leurs écrivains, comme s’ils étaient d’une importance mondiale. Et ils le sont peut-être, d’ailleurs, qu’en sais-je moi ? J’en suis venu à me demander si Daniel Poliquin n’était pas le Kafka des temps post-industriels…

Il y avait aussi des chercheurs de différentes diasporas, de toutes les couleurs et de tous les accents. Je me trompe : il n’y avait personne d’origine asiatique, cela est une lacune.

Sinon, des belles femmes aux métissages étourdissants. Une francophone d’origine sri-lankaise, élevée au Québec et enseignant aux Etats-Unis. Une Française d’origine berbère qui cite Nietsche en anglais dans un prodigieux accent new-yorkais. Un Français du Forez, qui a échangé le bel accent stéphanois pour un accent anglais qui fait qu’on le croit natif de Grande Bretagne. Au bout d’un moment, on ne sait vraiment plus qui on est ni d’où l’on vient.

La question, alors, reste entière dans mon esprit : y a-t-il des formes de narrations qui soient propres aux littératures produites dans des diasporas, par des migrants et des exilés. Et surtout, y a-t-il des formes de récits qui soient incompatibles avec cette situation de déracinement ? A côté de moi qui ai parlé de la forme « récit de voyage », d’autres ont examiné la question de l’essai, et de l’autobiographique. Affaire à suivre.