La Précarité du sage dans la Silicon Valley

Au bord du complexe de Google, Mountain View.
Au bord du complexe de Google, Mountain View.

Le président François Hollande est de passage dans la Silicon Valley, cela remue en moi de beaux souvenirs personnels. Tous les médias parlent de Google, de Microsoft, des nombreuses Startups qui font fortune en une nuit, mais pour moi, cette région est avant tout une matière, un climat, des rencontres, des saveurs.

Je me suis réveillé dans la Silicon Valley un peu par hasard. Je n’avais pas prévu de m’y rendre, mais comme j’étais en Californie, j’ai contacté mes amis américains, et des amis européens exilés en Amérique. A ma surprise, je connaissais pas mal de monde sur la côte ouest des Etats-Unis, et en particulier autour de la Baie de San Francisco.

Mes amis M. et L. élèvent leur petite fille dans une grande maison de la fameuse vallée. Californie. Soleil. Chaleur clémente. Universités. Fruits et légumes goûteux. La Californie est à bien des égards l’un des endroits les plus appréciables du monde. C’est une géographie bénie des Dieux. C’est pourquoi les Indiens Ohlone, notamment, y ont vécu heureux pendant des millénaires, et pourquoi nous, Européens, leur avons pris la place.

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La Silicon Valley n’est pas une « vallée de silicone », et encore moins une vallée pleine de femmes siliconées. D’abord ce n’est pas vraiment une vallée, mais une bande de terre séparée de la mer par une chaîne basse de montagnes, qui s’étend au sud de la baie de San Francisco, depuis Palo Alto jusqu’à, disons, Edenvale et Los Gatos. Une cinquantaine de kilomètres, le long desquels se concentrent les fameuses entreprises dont tout le monde parle.

Mes amis partaient à New York pour une semaine. Ils m’ont donc, sur un ton naturel, prêté leur maison, et m’ont laissé les clés d’une voiture. En échange de cette générosité, je les ai conduits à l’aéroport et ai effectué quelques menus travaux dans leur jardin.

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La palissade en bois qui délimitait la propriété était en mauvais état. Je me suis échiné à la nettoyer, la récupérer et l’enduire d’une teinture protectrice. Tous les matins, je me mettais torse nu et je bossais vaillamment au soleil levant de la Californie. Ces séances de travail manuel me faisaient du bien. Elles me remettaient les idées en place, car la vie de voyageur peut s’avérer anxiogène quand elle ne peut s’adosser à une routine structurée.

J’avais la sensation de payer mes amis par les muscles, par des litres d’huile de coude. La transpiration me faisait du bien, elle calmait mes angoisses et donnait un sens à mes journée.

Puis je passais le reste de mes journées à explorer les environs. J’allais visiter le campus de Google, dans la commune de Mountain View ; admirer les premières églises des missionnaires, à Santa Clara ; les petits musées qui mélangeaient art contemporain et histoire de la Californie. Je ne manquais pas de passer du temps dans les bibliothèques publiques. Je conduisais lentement sur la crête de la montagne qui borde la Silicon Valley, avec vue sur les vignes. Car pour moi, cette région est avant tout un lieu agricole, plus qu’une pépinière d’entreprises innovantes.

Parfois je garais la voiture et m’aventurais quelques heures, à pied, sur les chemins qui se perdaient sur les monts privilégiés de Saratoga.

Le souvenir que je retire de mon séjour à la Silicon Valley est très mystérieux. Je n’arrive pas à faire la synthèse des images qui me viennent à l’esprit.

Art sur la route

Loué une voiture pour aller donner une conférence dans la région lyonnaise. Plutôt que d’aller prendre l’autoroute à Nîmes et remonter la vallée du Rhône en une traite, comme on le fait automatiquement, j’ai pris la « route des écoliers », comme dit mon père.

Depuis Le Vigan, il faut prendre la direction du nord-est pour rejoindre le Rhône (le fleuve) au sud de Valence, en passant par Anduze, Alès, Aubenas et Privas. C’est une très belle route qui traverse des vallées très encaissées.

Anduze me plaît beaucoup. Chaque fois que j’y passais, j’étais impressionné par la monumentalité austère du temple protestant, au centre ville, et la tour de l’horloge imposante. Cette fois, comme j’étais seul, j’y ai garé la voiture et me suis promené dans les rues en pente. Tout en haut du village, l’église catholique trône sur la place. La présence de la montagne est frappante : derrière les maisons, le calcaire (ou le granit, comment savoir ?) s’approche et clôture le village avec autorité.

Ensuite, ayant atteint le Rhône, des erreurs de conduites m’ont été fertiles. Je me suis retrouvé à Romans, alors que j’avais prévu de rester sur la Nationale 7.

Comme je n’avais pas de carte routière, je me suis arrêté dans un Mc Donald pour profiter de la wifi. Me délectant de mes frites et d’un succulent sandwich Big Mac, je méditais la poursuite de mon chemin de vie. Le site Google map m’informait que j’étais en fait sur la bonne route : il me suffisait de prendre nord/ nord-est et passer par Hauterive et Beaurepaire.

Hauterive, c’est une des villes les plus connues de France, grâce au fascinant « Palais idéal » du facteur Cheval. Je n’ai malheureusement pas le temps de m’y arrêter pour une petite visite, mais la route elle-même va subvenir à me besoins d’art brut.

Entre Hauterive et Beaurepaire, un certain Christian a fait déborder sa furie créatrice hors de sa maison et sur la route.

Rouler dans le paysage

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C’est quand nous sommes en voiture que mon frère me parle des paysages autour de nous et des paysans, c’est-à-dire des gens qui habitent ces paysages.

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Ceux que nous croisons sur la route d’abord, celui-ci est un berger, ceux-là un couple d’idiots, celle-ci est mariée à un Anglais, celle-là est une grande danseuse « trad ». En voilà un qui asperge ses rangs d’oignons de désherbants qui tuent les abeilles et affectent la production du miel. Cet homme-là n’a l’air de rien, mais il est « sec et vaillant », comme un paysan cévenol (alors qu’il est d’ailleurs, un « néo » arrivé dans les années 70).

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De proche en proche, mon frère évoque les gens qui habitent plus loin, dans les vallées et sur les cols. Le père Coulomb, par exemple, possède un grand terrain là-haut : il accueille des pauvres gens, ou des individus en perdition, qui vivent gratuitement dans des caravanes, des roulottes et des cabanes dispersées sur sa propriété.

Parmi les populations accueillies par ce vieil homme mystérieux, la mystérieuse troupe des Arcs-en-ciel. Ils sont reconnaissables à leur couleur : chacun porte une seule couleur et, idéalement, le groupe forme un arc-en-ciel. Ceux-là, tout le monde les connaît, semble-t-il, sans les connaître vraiment. Ils font parler d’eux, mais on ne sait pas s’il s’agit d’une secte, d’un collectif d’artistes ou de doux dingues. Tout ce qu’on sait d’eux est qu’ils sont jeunes et qu’ils vivent de manière grégaire, colorée et laborieuse. Ils travaillent manuellement chez les uns et chez les autres, en échange de légumes, et cherchent plus ou moins à convertir tout un chacun à un idéal de spiritualité qui reste à définir.

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De retour au terrain, sur la route qui va de la catholique Notre-Dame de la Rouvière à la protestante Ardaillès, route qui donne l’impression de voler dans la vallée, mon frère pointe du doigt les yourtes que l’on distingue à travers les feuilles d’arbre, sur le versant opposé de la montagne : ce sont des amis, un couple de jeunes qui construisent eux-mêmes les yourtes et qui vivent là-bas, avec leurs quatre enfants, du matériel de chaudronnerie et des panneaux solaires.

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Mon frère aime tellement cette province des Cévennes qu’il l’habite en pensée dans toutes ses dimensions. Quand il me parle des paysans, il raconte l’histoire du paysage, qu’il articule aux noms des lieux : le hameau de Puech Sigal, par exemple, signifie en occitan le « mont du seigle », c’était donc un bout de colline consacré à la culture céréalière, avant de se consacrer à l’oignon doux. Les châtaigniers, en revanche, remontent sans doute aux Dominicains du bas Moyen-âge qui les ont peut-être rapportés d’Asie.

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L’histoire agricole de la région mène aux événements climatiques : mon frère, au contact des vieux Cévenols, s’est tenu au courant des grandes intempéries, les fameux grêlons de l’été 1986, ou les sècheresses de 1976, de 1989 et de 2003. Toute chose qui permet de se prémunir, autant que possible, des inconvénients prévisibles.

La météo nous conduit à discuter de l’architecture vernaculaire, voire de la musique occitane…

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C’est ainsi que la Peugeot, aussi vieille que moi, toussotant dans les lacets, nous fait explorer les Cévennes en profondeur.

Mes compagnons de co-voiturage

Pour descendre dans les Cévennes, j’ai opté pour le moyen de transport le moins cher, parmi ceux qui coûtent de l’argent : le covoiturage. Un certain Philippe pouvait me conduire jusqu’à Nîmes pour 17 euros dans une luxueuse voiture allemande. Depuis Nîmes, des bus financés par le Conseil général permettent de rejoindre les quatre coins du département du Gard pour un prix si modeste qu’il tend vers la gratuité.

Dans la voiture de Philippe, nous étions trois passagers payants et la fille de Philippe. Dès la sortie de Lyon, ils savaient tout de moi. Ils m’ont questionné de manière très pointue, en bons routiers qu’ils étaient, et j’ai craché de gros morceaux de ma vie professionnelle et intime, sans résistance, piégé par la promiscuité de l’habitacle. Collés contre des inconnus dans deux ou trois mètres carré, on se sent comme obligé de tout divulguer de soi, poussés par une honnêteté infernale. « L’enfer c’est les autres », disait Sartre, et ce qu’il voulait dire, à mon avis, c’est que dans la présence constante et envahissante des autres, on n’a plus aucune défense.

Ma voisine fut cuisinée avec autant de célérité, et elle lâcha le morceau alors que nous nous enfoncions dans la vallée du Rhône. Elle s’appelle Clarisse, et c’est une voyageuse qui passe son temps entre l’Amérique du sud et la France. Elle fréquente des « milieux alternatifs », elle sourit beaucoup et aime rencontrer des inconnus. Elle a vendu des bijoux sur les marchés, jusqu’à ce qu’elle se rende compte que sa marchandise était le produit d’enfants asiatiques maltraités. Depuis elle cherche une autre activité. Elle me parle des Indigènes d’Amérique qu’elle a contribué à sauver, et me montre ses bracelets qui constituent leur principale source de richesse. Elle n’a jamais pu terminer Tristes tropiques de Lévi-Strauss mais elle m’assure vouloir lire ce que j’ai écrit sur la littérature de voyage contemporaine. Je lui conseille de privilégier Tristes tropiques.

Clarisse est très jolie. Elle a toujours le sourire, la chevelure ondulée, le poil blond-vénitien, tendance altermondialiste, des yeux vert-jaune et des habits amples de joueuse de guitare. Elle trimballe d’ailleurs une guitare sèche dans une housse brodée de mille couleurs. Elle dit n’être qu’une débutante ; son ambition est de faire en sorte que ses mains et sa voix puissent être « indépendantes les unes des autres ».

Elle se rend, comme moi, dans le pays viganais. Plus précisément, elle est attendue dans le « village Arc-en-ciel », au col de la Triballe, où les habitants sont tous habillés dans une couleur de l’arc-en-ciel. La coïncidence qui met côte à côte, dans une BMW, deux personnes qui vont s’installer dans le même massif montagneux, nous fait rire. Je l’invite à venir me voir sur le terrain de mon frère, et lui promets d’aller lui rendre visite à pied.

Le troisième larron de la voiture, compressé à côté de Clarisse sur la banquette arrière, nous informe que lui est « tout le contraire » de nous. C’est un policier à la retraite. Je lui assure que nous ne sommes pas si « contraires » que cela, et qu’à tout le moins je n’ai rien d’un clandestin. Il se plaint de la difficulté de sa profession. Avant, nous dit-il, les voyous et les flics se respectaient davantage, et les hiérarchies étaient mieux observées.

Philippe, le chauffeur, travaille dans les ressources humaines, cite des philosophes allemands à brûle-pourpoint, et est toujours d’accord avec la personne qui parle. Il est d’une excellente humeur et anime à merveille la conversation dans son véhicule. Il a repris le judo récemment et se place, à cette heure, au cinquième rang mondial dans la catégorie des vétérans. Il nous entretient de sa volonté de fer et de ses capacités à utiliser la force des autres : « Comme disait Kant, si je dois, je peux ». Je me demande en sourdine où Kant a pu écrire cela.

La fille de Philippe, une étudiante en école d’infirmière, dort confortablement installée à la place du mort, en traînant sur son corps un doudou infâme, mélange de vieux chiffons en lambeaux qui la rassure de je ne sais quoi. Elle doit être habituée à ces trajets de covoiturage où s’entassent des flics et des voyageuses de fortune.

C’est vrai, après tout, quelle banalité quand on y pense.

Le charme de la chambre d’hôtel

Autant je suis habitué des aéroports, autant je ne suis pas blasé des chambres d’hôtel. Moi qui favorise plutôt l’option « logement chez l’habitant », ce qui permet de revoir ses amis et ses oncles, de prendre des nouvelles, les rares fois où je me retrouve à l’hôtel est pour moi une petite fête intime.

Généralement, je dors mal à l’hôtel car je suis trop anxieux d’en profiter un maximum, de regarder assez par la fenêtre, de prendre assez de douches, de flâner suffisamment dans les rues environnantes, de renifler un peu les choses et les êtres qui m’entourent.

Ce weekend dans la rue des Carmes, je n’ai presque pas dormi car je combinais de nombreux motifs d’excitation : une conférence à écrire, un quartier exceptionnel à explorer, un colloque passionnant à suivre, des amis à voir.

Par dessus tout, il y avait tous ces livres… Chez mes éditeurs, il y avait des piles d’ouvrages publiés depuis 2007, et ils m’avaient dit de me servir. Le soir même, le sol de ma chambre d’hôtel était jonché de récits de voyage de toutes les époques et de toutes les couleurs. Des rééditions de Pierre Mac Orlan, des nouvelles coréennes, des contes chinois, des souvenirs de botanistes voyageurs… Un vraie fête, je vous dis.

Et puis on ne passe pas quelques jours à Paris sans boire du café. Sur le zinc, boulevard Saint-Germain, il coûte un euro et il est délicieux. Inutile de préciser que tous les cafés ingérés n’ont pas favorisé ma faible propension au sommeil. Tant pis, me disais-je, on dormira à Belfast.

Les éditions Cartouche et le renouveau de l’aventure ethnologique

Ce n’est pas un livre, c’est une collection. Tous les livres de cette collection sont des récits de voyage, et tous consistent à aller rencontrer – puis à présenter au lecteur – une minorité ethnique, quelque part dans le monde. Tous possèdent donc le même titre : Voyage au pays des (mettre ici le nom d’un peuple minoritaire).

Le premier fut un voyage chez le Gagaouzes, un peuple turcophone qui vit aujourd’hui en Moldavie. Il y a eu aussi des récits sur les Baloutches d’Iran, les Salars de Chine, les Micmacs du Canada, les Chleuhs du Maroc, les Bobos du Burkina Faso, les Mapuches du Chili, etc.

J’ai découvert cette collection il y a quelques années, lorsque je travaillais sur le Xinjiang, cette région occidentale de la Chine, où les populations non-hans sont musulmanes. Je m’étais procuré Voyage au pays des Ouïghours, de Sylvie Lasserre. Je trouvais rigolo cette idée de donner au récit de voyage l’objectif de présenter un peuple, son histoire et sa vie actuelle, sa façon de résister et de s’identifier. Inversement, je trouvais intéressant que la connaissance des peuples se fasse à travers un récit de voyage et non un essai d’ethnologie, ou de politique internationale.

C’est de l’ethnologie au galop. Avec des références scientifiques pour ceux qui veulent approfondir le truc.

La plupart des auteurs de cette collection sont des spécialistes qui font de ce livre un moment de détente littéraire, une respiration entre deux monographies scientifiques. Le récit sur les Baloutches, par exemple, est écrit par Stéphane Dudoignon, islamologue distingué, spécialiste de l’Asie centrale. Celui sur les Lau des îles Salomon est, de même, du fameux Pierre Maranda, anthropologue canadien qui a travaillé avec Lévi-Strauss en son temps. On compte ainsi, dans le catalogue de ces voyages, des chercheurs au CNRS, des professeurs, des journalistes, et on sent dans leur Voyage un évident plaisir d’écriture, une volonté de jouer avec leur propre savoir, de le transmettre de manière légère et plaisante.

Le genre du récit de voyage possède, il faut le dire, cette particularité de jouer avec la science, et ce sont les scientifiques eux-mêmes qui s’emparent de cette propriété. C’est l’objet d’une autre collection, prestigieuse et ancienne déjà, « Terre humaine », publiée chez Plon depuis 1955. Tristes tropiques de Lévi-Strauss, L’Afrique ambiguë de Balandier, L’Eté grec de Lacarrière, tous ces livres publiés chez « Terre humaine » donnaient à leur auteur la liberté de faire des collages littéraires, des récits non chronologiques, experimentaux voire carrement speculatifs par moments.

La collection « Voyage au pays des … » (Cartouche ed.) est, dans une certaine mesure, la version populaire, rock’n’roll ou BD, de « Terre humaine ». Dans ces guides de voyage, les spécialistes se décloisonnent et donnent libre cours à leur sens de l’aventure, à la loufoquerie de leur imagination.

Cela donne des petits livres de voyage nerveux, joyeux, vivaces, tenaces et cocasses, vite écrits et vite lus.

Voyage à Genève

Après la victoire de Lyon sur Lille, bien éveillé et plein d’énergie, je prends la voiture que l’on me prête et conduis en pleine nuit vers Genève.

J’arrive au bord du lac Léman à deux heures du matin, et dors sur le siège baissé, dans un sac de couchage. Dans la nuit, France Culture rediffuse une émission de 1981 sur et avec Jacques Lacarrière. Celui-ci venait de publier En cheminant avec Hérodote, et il parlait de l’Egypte, des Koptes, des monastères chrétiens le long du Nil. Je suis ébloui par la conversation de Lacarrière, son érudition, son talent d’orateur, son don des langues et ses intuitions d’historien. Entre deux sommes, je me dis qu’en plus de toutes ces compétences, il a renouvelé un genre littéraire. C’était en 1974, avec Chemin faisant, un récit de voyage à pied à travers la France. Il a récidivé en 1976 avec L’Eté grec, un essai sensible, foisonnant d’érudition et de réflexion, qui donne au récit de voyage un lustre éclatant.

Je suis à Genève pour Nicolas Bouvier, et cette émission sur un écrivain voyageur de la même génération que lui (ils sont nés tous les deux avant 1930) se présente comme un signe de bon augure. Je finis par m’endormir en laissant la radio allumée, et je me réveille au matin près du lac brumeux, et contre le parc de la Grange.

Je roule mon sac de couchage, replie le petit matelas d’appoint, me promène un peu pour acheter des francs suisses et boire un café.

Je prends place à une table avec vue sur le lac, commande un café et lis la Tribune de Genève. Ce 12 janvier 2012, j’apprends que la place Bel Air est un raté urbanistique. Je lis aussi ceci qui m’intéresse tout particulièrement : « LONDRES ET EDIMBOURG SONT A COUTEAUX TIRES ». Le Premier ministre anglais veut un referendum sur l’indépendance de l’Ecosse, mais il s’oppose aux indépendantistes sur deux points : il ne veut pas attendre, et il tient à poser une question claire et radicale, dont la réponse soit « oui » ou « non » à l’idée de quitter le Royaume-Uni.

Dans la rubrique « Monde », une page entière sur le couple franco-allemand, et dans les petites annonces, beaucoup de propositions indécentes parmi lesquelles celle-ci, plus indécente, peut-être, que les autres : « Plainpalais, gentille femme poilue, nature, distinguée, embrasse, se laisse caresser, fellation, personnes âgées bienvenues ».

Je reprends la voiture et monte sur la colline de Cologny, où habitait Nicolas Bouvier, dans une maison qui appartenait à la famille de sa femme. J’aurais aimé voir sa maison, la fameuse « chambre rouge », le jardin, des choses comme cela. Je voulais surtout prendre la mesure de l’aspect géographique de sa vie sédentaire. Je suis époustouflé par la richesse des maisons.

Avant d’aller feuilleter ses carnets, je prends un peu conscience de l’incroyable confort matériel dont jouissait le grand écrivain voyageur.

Voyager à l’oreille

Le visiteur de ce blog remarque que les billets consacrés à mon voyage au Canada sont vides de photos. Les billets de voyage se prêtaient pourtant à de nombreuses illustrations, mais voilà, je n’en vois aucune à mettre en ligne.

Je pourrais invoquer le manque de temps. Après tout, j’ai une thèse à écrire, etc, etc. Mais ce ne serait pas honnête.

La vérité est que je n’ai pas « vu » grand chose au Canada. Je n’ai rien vu car je voyageais à l’oreille. Parfois on évalue les choses à vue de nez, d’autres fois on se repère à l’oreille.

Visuellement, ce qui me reste, c’est le bus de nuit, l’hôtel Walper, les salles de conférence, les chambres d’hôtel où j’ai lu et écrit, les cafés où j’ai lu et écrit. Sur le plan humain, c’est le visage de Chloé (une femme française), celui de Subha (une Montréalaise de Miami d’origine Sri-lankaise), et évidemment de tous les Québécois adorables que j’ai rencontrés : Marie-Pierre, Jonathan, Catherine, Gontran, les cafetiers…

Mais je n’ai pas pris de photo de tous ces gens. Je n’ai pris aucune photo, alors que j’avais mon appareil photo prêt à emploi. Je n’étais pas inspiré ni motivé pour garder des images. Je n’étais pas dans le visuel.

J’étais dans l’auditif.

C’est cela qui m’a fasciné dans ce voyage : les sons, les accents, les paroles. J’ai été à l’écoute du Québec, j’ai cherché à percevoir des variations, j’ai fixé des ondulations. Mesuré des fréquences. Les images de sourire, d’architectures et de rues sans fin se sont en fait transformés en matière sonore.

Pierre qui roule n’amasse pas mousse

Ce proverbe a deux significations possibles.

Soit la mousse est envisagée négativement, comme une moisissure, auquel cas le proverbe encourage au voyage, au déplacement. Bougez, et vous resterez alerte, souple et éveillé.

Soit la mousse est considérée comme une richesse, un beau manteau ou un capital, et alors le proverbe déconseille de voyager. Si vous optez pour une vie nomade, vous ne serez jamais à même de thésauriser, d’amasser suffisamment pour être en mesure d’investir.

Sagesse des proverbes, ils nous tiennent comme il faut dans l’embarras.

Des Africains qui préfèrent l’Amérique : Célestin Monga

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A la recherche de récits de voyage écrits par des Africains, je suis tombé sur Un Bantou à Washington, de Célestin Monga (PUF, 2007). Economiste camerounais, Monga a écrit des articles d’opposition au pouvoir de Paul Biya, a fait de la prison, a incarné la résistance démocratique camerounaise, avant de s’exiler en Amérique dans les années 90 où il a repris ses études à Boston (université d’Harvard), et finalement trouvé refuge dans un beau bureau à Washington, dans la prestigieuse Banque mondiale.

Le passage critique vis-à-vis de la France m’a évidemment intéressé. Monga doit se justifier de plusieurs choses : de refuser l’exil que la France mitterrandienne lui offre, de ne pas rester avec ses compatriotes au Cameroun, de préférer l’Amérique à la France, et de collaborer à « la politique de la Banque mondiale ».

Même s’il reconnaît qu’il existe une « France de Victor Hugo », il ne nourrit plus que des sentiments amers pour cette France qui « apparaissait aux Africains de mon âge comme une vieille dame aigrie et recroquevillée sur elle-même, à une époque où la globalisation semblait au contraire étendre les frontières de notre galaxie » (67).
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C’est un grand lieu commun dans les études postcoloniales, de reprocher à la France de se crisper sur « sa » république, son « vieil universalisme » (A. Mbembe), les « frontières de la francité » (S. Shilton), son « identité nationale », lorsque le reste du monde s’ouvre, s’aère l’esprit, se mélange dans une globalisation vraiment moderne. Achille Mbembe écrit les mêmes mots dans sa contribution au gros ouvrage collectif, Ruptures postcoloniales, les nouveaux visages de la société français (La Découverte, 2010).

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Avant de partir pour l’Amérique, Célestin Monga s’imagine comme intellectuel africain à Paris, et cela lui répugne considérablement : « L’idée de passer mes journées à flâner dans les bistrots de la Rive gauche ou à humer l’air du Jardin des Tuileries, et mes soirées à déambuler sur les Champs-Elysées me semblait un plaisir dégoûtant » (68). C’est bien un rejet violent, épidermique. A propos de Harvard, il parlera de la « volupté de l’ascèse ». Il y a donc deux formes de plaisirs existentiels selon Monga : en France, un hédonisme pourri, délétère, décadent, où l’on traîne dans une misère morale sans issue ; aux Etats-Unis, un plaisir sain et sobre, frugal, tourné vers l’émancipation et les vrais résultats.

Paris, c’est l’apparence de la liberté, Boston l’efficacité de la vie libre.

Monga donne de nombreuses autres raisons, toutes plus légitimes les unes que les autres : le manque de sécurité, la mauvaise conscience, la « mémoire exagérément lucide ». Il donne aussi plusieurs raisons qui l’ont poussé à accepter l’éxil aux Etats-Unis plutôt qu’ailleurs. Achille Mbembe fait de même, lui qui a enseigné quelques années à Columbia. Dans l’article cité plus haut, Mbembe alarme le lecteur sur la perte de prestige de la France en Afrique, perte « dont le principal bénéficiaire est l’Amérique ». Les Etats-Unis qui, eux, possèdent une « réserve symbolique immense » avec sa « communauté noire » qui a tant de représentants dans le monde politique, médiatique et culturel.

A aucun moment Monga ni Mbembe ne disent que les Etats-Unis offrent plus d’argent aux élites du monde entier, de meilleures conditions de travail et un cadre de vie appréciable. Ou plutôt, ils le disent, mais ils n’interrogent jamais le fait que si les Etats-Unis ont tant d’argent pour attirer les élites, c’est grâce à une forme d’impérialisme dont ils sont les maîtres, et qu’ils n’oublient jamais de fermer leurs frontières, autant qu’il leur est possible, pour empêcher les pauvres de venir chez eux.

Enfin, nos amis intellectuels africains omettent tout simplement de dire que tous ceux qui bougent aujourd’hui ont plutôt envie d’aller en Amérique qu’en France. Moi aussi, si j’avais le choix, j’irais sans hésiter à Boston, New York ou Washington, plutôt qu’à Paris ou à Londres. Cela n’a rien à voir avec un rejet de l’Europe, mais tout avec le désir naturel d’aller voir sur place comment les choses se passent au centre du monde. Si j’avais vécu à Lugdunum au premier siècle, de même, j’aurais essayé de me rendre à Rome, pour voir un peu.

C’est un peu facile, en définitive, d’habiller ses choix de migrations de grands principes moraux, et de profiter des largesses américaines, faites sur le dos des travailleurs exploités, pour expliquer que la France décline du fait de son colonialisme mal digéré. Mais c’est le propre des nomades et des touristes comme moi, ils ne craignent pas la facilité.