Korhogo (8) Le parrain de Guillaume, suite et fin

Il a fallu 4 ans pour gagner la première guerre mondiale , 6 ans pour terminer la deuxième.

Et pourtant, on peut en faire des choses en 3 ans! Il n’en a pas fallu davantage à J.-C. pour changer la face du monde et passer à la postérité. 3 ans, c’est aussi le temps que nous avons passé avec le parrain de Guillaume en Afrique. Nous n’avons rien changé à quoi que ce soit et ne sommes pas devenus célébres, mais je peux vous assurer que nous nous sommes éclatés dans cet environnement particulier qu’est la brousse africaine, où tout est possible si vous avez l’esprit d’aventure et le contact aisé avec les autochtones.

Nous avons pu ainsi plusieurs fois être accueillis par des villageois qui n’avaient jamais vu de blancs. Nous avons partagé avec eux des parties de chasse et beaucoup d’autres choses. Et une fois, on nous a même permis de pénétrer dans le bois sacré, là où ont lieu les initiations et où sont prises les décisions importantes .

Nous étions accompagnés par le chef de village et le sorcier. Il faut dire que cette fois là Michel avait apporté tout l’outillage nécessaire pour le creusement d’un puits, ce qui a facilité les choses.

Parmi toutes les aventures que nous avons vécues, je vais vous en conter 2 qui reflètent bien l’état d’inconscience dans lequel baignaient nos 2 lascars.

Un photographe et néanmoins ami de Korhogo, avait besoin de clichés rapprochés d’hippopotames. Les zooms de l’époque n’étaient pas très performants et lui pas très vaillant. Connaissant notre réputation de casse-cou, il nous confia 2 appareils dernier cri, nous en apprit le fonctionnement, et nous voilà partis pour la Comoë , le fleuve dans lequel barbotaient les hippos.

C’était un week-end et beaucoup d’expats venaient pique niquer à cet endroit . Pour prendre les photos désirées, il n’y avait pas d’autre solution que de s’approcher le plus près possible de ces paisibles animaux. Sous le regard étonné puis inquiet des spectateurs, nous entrons dans l’eau et partons à la rencontre de nos cibles. Je m’en approche jusqu’à avoir de l’eau à hauteur de poitrine et je prends quelques photos. J’étais à 5 mètres, m’a-t-on dit, et je peux vous jurer que je n’avais absolument pas peur. J’avais la certitude que ces grosses bêtes étaient inoffensives, seulement maladroites. Je suis revenu sur la berge rejoindre mon ami qui ne m’avait pas suivi très longtemps. Il me dit dans un grand sourire : « Tu sais , moi sans mon béretta, je suis un peu paumé! » De ce jour, je suis remonté dans son estime et fus classé définitivement comme fou par les Européens.

Un jour où j’étais en train de faire des mesures de débit sur une riviére en crue , je suis interpellé par un Européen au fort accent germanique. Il m’explique que son activité consiste à fournir en animaux sauvages, cirques et zoos, sa spécialité étant les crocodiles. A l’époque, je ne voyais rien de répréhensible à cette démarche .Il me dit qu’il avait appris la présence de nombreuses familles de crocos dans cette région et en particulier dans un marigot voisin. Il me propose de l’aider dans son travail, contre rémunération bien sûr! J’ai du temps libre et quelques marks pourraient améliorer l’ordinaire. J’en parle à Michel, qui comme moi, trouve l’idée géniale. L’aventurier teuton nous invite à manger et nous explique la façon de procéder avec photos à l’appui. En fait, c’est très simple : il suffit d’entrer dans l’eau boueuse, comme pour les hippos, mais de nuit avec une lampe frontale. Lorsqu’on a de l’eau jusqu’au ventre, on s’arrête quelques minutes et on balaie la surface avec les lampes. Au bout de quelque temps, normalement, on voit apparaître à quelques métres, 2 petits ronds rouges. Ce sont les yeux du crocodile. Et là, il vaut mieux ne pas être bourré et rester concentré! En effet, l’écartement des yeux détermine la taille de l’animal. Notre client recherche des bêtes d une cinquantaine de centimétres ce qui correspond à environ 5 cm entre les yeux si ma mémoire est bonne. Une fois la bonne cible repérée , il suffit que l’un d’entre nous l’attrape par le cou d’un geste vif tandis que l’autre lui passe un noeud coulant sur les mâchoires. C’est un travail dans lequel il y a intérêt à être synchrone! Car ces animaux, même petits, peuvent être redoutables avec leurs dents et leur appendice caudal. Tout se déroulait parfaitement bien dans la joie et la bonne humeur. Et puis, une nuit, peut-être par routine, Michel commit une erreur d’appréciation et se trouva aux prises avec un animal beaucoup plus gros que prévu. Ses 2 mains avaient du mal à lui entourer le cou et pourtant, pas question de le lâcher à cause d’éventuelles représailles… J’ai un mal fou à mettre en place la corde et le noeud qui vont lui immobiliser les mâchoires. Doué d’une force et d’une énergie phénoménales, le croco se débat et nous envoie de grands coups de queue . C’est assez désagréable! Nous finissons par gagner la partie, le remonter sur la berge et le ligoter. Il mesure un mètre environ et nous avons eu de la chance qu’il ne nous ait pas mordu! Et lui, a eu de la chance que le béretta de mon ami ne fonctionne pas dans l’eau!

Malgré les félicitations et les encouragements de notre client, nous avons décidé d’arrêter là notre collaboration… Nous avons passé le reste de la nuit à boire du rhum arrangé chez notre ami Pierre, le Réunionnais, afin d’évacuer le stress et la grande trouille que nous venions d’avoir.

Nôtre séjour en Côte d’Ivoire touchait à sa fin. Michel part rejoindre des amis dans le nord du Niger, à la frontière Lybienne. Il part seul avec sa vieille 4L, sans grande connaissance du désert. Nous sommes début 1965. Je n’eus plus aucune nouvelle de lui, le contact qu’il m’avait donné en France n’en avait pas plus que moi! Je pensai alors qu’il était mort de soif (triste fin pour lui!), quelque part dans le désert nigérien.

Printemps 1972, Guillaume vient agrandir la famille. Peu de temps après, nous passons quelques jours avec Marie-Pierre à Paris. Lors d’une visite au musée du Louvre, arrêt devant la Joconde. Il y a foule et tout à coup, au milieu de cette foule  nos regards se croisent, incrédules. Gros éclat de rire, embrassade! C’était LUI ! Je passe sur les retrouvailles et tout ce qui va avec, ce serait beaucoup trop long…

Nous avions prévu de baptiser Guillaume (il s’agissait plus précisément de présenter l’enfant à l’église afin de lui laisser le choix de demander ou pas le baptême, lorsqu’il serait en âge de le faire. Avec le recul, je trouve cette démarche assez nulle.)

Nous proposâmes à Michel de devenir le parrain de Guillaume. Il accepta avec joie. C’est ainsi qu’habitant la région parisienne, il vint à Lyon le jour de la cérémonie , fit bonne figure à l’église, offrit une gourmette à son filleul, fit honneur au repas préparé par Marie-Pierre, discuta avec la marraine et disparut dans la soirée. Il ne donna plus jamais de nouvelles et j ‘avoue que je ne cherchais pas à en avoir. En effet, l’homme que j’avais retrouvé en France n’était plus celui que j’avais connu en Afrique, et il devait penser la même chose de moi. Vivre des choses exceptionnelles dans un environnement qui ne l’est pas moins laisse des traces indélébiles.

Adieu l’ami, nous nous retrouverons bientôt dans l’au-delà et nous aurons toute l’éternité pour en discuter.

Korhogo (7) Le parrain de Guillaume

Il était plutôt petit, les épaules voûtées, et semblait n’avoir que la peau sur les os. Bien que chétif d’apparence, il était tout en muscles, avait des mains comme des battoirs et une voix de stentor. De type méditérannéen prononcé, il avait la chevelure noire abondante, les yeux de braise d’un fier hidalgo. Et comme il avait le rire facile et l’accent toulousain, il avait beaucoup de succès auprès des femmes blanches de Korhogo. Ces femmes étant pratiquement toutes en couple, je vous laisse imaginer les situations délicates et les scènes mouvementées dont j’ai été témoin et quelquefois acteur malgré moi !

« Il », c’était Michel, le premier blanc qui m’ait accueilli à Korhogo et sans doute le seul qui ne se soit pas trop moqué de ma mobylette.

En délicatesse avec sa famille, il s’engagea très jeune dans les unités combattantes de l’immédiat après guerre. C’est ainsi qu’au début des années 50 (il avait 17 ans), il se retrouva à combattre les Chinois en Corée. Il racontait avec passion et moult détails les prises et pertes de positions autour du 38ème parallèle, les combats à l’arme blanche contre les « jaunes », car les cartouches manquaient et la première médaille. Puis, ce fut l’Indochine et ses combats terribles contre les « viets »qui arrivaient de nulle part. Ce fut aussi la cuvettede Dien bien phu en 1954 et la honte de la défaite. Ensuite, prisonnier dans un camp de rééducation du vietcong avec des séances de tortures physiques et psychiques.

Vivre tout cela à cet âge l’avait profondément marqué et perturbé durablement, ce qui peut expliquer sans doute qu’il n’avait pas d’état d’âme lorsqu’il s’agissait d’utiliser les mêmes méthodes pour faire parler les fellaghas, lors de la guerre d’Algérie.

Il disait que l’armée avait fait de lui un homme, et lui avait appris les vraies valeurs. Sans entrer dans le détail, les miennes étaient à l’opposée. Alors, qu’est-ce qui à bien pu faire que nous soyons devenus amis et même inséparables ? En ce qui me concerne, j’ai rapidement décelé chez ce sinistre individu de grandes qualités de coeur qui n’étaient pas conformes à ses propos. Nous avions en commun une grande insouciance et le goût de l’aventure et de la déconne.

Considérant à juste titre que j’étais assez nul dans le maniement des armes, il entreprit de m’éduquer dans ce domaine. Il était souvent vêtu d’un treillis sous lequel il portait un révolver, un béretta 9 mm, la meilleure arme de poing disait-il! Après m’avoir initié au fonctionnement de l’engin puis effectué quelques séances de tir sur un baobab, il décida de passer à un autre stade. Pour tester mon sang froid, me dit-il, il se positionna à une dizaine de mètres, enleva sa veste et la tendit à l’horizontal à bout de bras, puis me demanda de tirer 5 balles sur cette cible improvisée!

Pour ne pas lui faire de peine, je me mis en position de tir et fis semblant de m’appliquer. Mais vous pensez bien qu’aucune balle n’est arrivée sur la cible… Mon professeur en conçut beaucoup d’amertume et décida que j’étais irrécupérable, ce qui m’arrangeait bien.

Michel était responsable d’un gros magasin de matériaux et parmi ses employés il y avait un jeune albinos prénommé Mamadou qui, à cause de sa différence, était l’objet de railleries et de sévices de la part de ses collègues. Michel l’avait pris en amitié et le protégeait. Un jour, un grand chef traditionnel de Korhogo mourut. Le lendemain, l’albinos ne se présenta pas au travail. Nous apprîmes que, dans la nuit, il y avait eu une rafle et il était fort probable que le jeune homme fasse partie du lot d’albinos qui allaient être sacrifiés pour les obséques du défunt. Nous avions entendu parler de cette coutume qui parait-il, existe encore de nos jours! Il fallait faire quelque chose pour essayer de sauver Mamadou. Mon ami enfila son treillis, mit un chargeur dans son révolver et me demanda de l’accompagner. Il me promit de ne pas utiliser son arme. Malgré cela, je n’étais pas du tout rassuré, car même si les blancs étaient « comptés »  à l’époque, nous n’étions pas à l’abri d’une bavure… Nous nous rendîmes dans le quartier où devaient avoir lieu les festivités.

Nous fûmes rapidement entourés par une foule hostile qui nous signifia que nous n’avions pas le droit d’être là. (Aussi bien Michel que moi nous le savions et respections les coutumes, mais là, c’était un cas de force majeure). Certains hommes en costume d’apparat commençaient à nous menacer… Je n’en menais pas large! Calmement et avec un grand sang froid, mon ami qui était très connu et apprécié demanda à s’entretenir avec l’organisateur des cérémonies qui était un de ses bons clients. Ce dernier arriva rapidement et Michel lui expliqua pourquoi nous étions là. L’homme lui assura qu’il allait faire son possible et nous demanda de quitter les lieux illico… ce que nous fîmes sans précipitation mais assez rapidement quand même! Je venais d’avoir la peur de ma vie! Avec un grand sourire, Michel m’affirma que lorsqu’on a avec soi un béretta dernier modèle, on n’a jamais peur!

Le lendemain, Mamadou était à l’heure au travail.

Korhogo (6) Entomologiste

A part quelques jeunes coopérants timorés ou des fonctionnaires dont l’objectif était de rentrer le plus tôt possible en France avec un gros magot, la plupart des blancs que j’ai connus en Afrique étaient tous un peu fêlés, si ce n’est complètement dingues ! (A la fin de mon séjour en Côte d’ Ivoire, j’avais moi-même la réputation de faire partie de la 2éme catégorie).

Ainsi Pierre, Réunionais, créole blanc, lointain descendant de bretons. Nostalgique de son île , il m’ invitait régulièrement à partager la rougaille, saucisses abondamment arrosée de rhum arrangé ! Des années de pratique de ce régime l’avaient rendu grassouillet, et avec sa bonne bouille et son sourire permanent, lorsqu’il était torse nu, il ressemblait à un sympathique Bouddha. Il était entomologiste et ne quittait jamais son outil de travail principal : un filet à papillons aux mailles finement entrelacées sur le manche duquel il avait pyrogravé son nom! Les poches latérales de son pantalon de treillis étaient pleines d’éprouvettes. Il était constamment à l’affût du passage d’un insecte et tout en continuant à discuter, avec une agilité incroyable, compte tenu de son poids, il lançait brusquement son filet et récupérait l’invertébré qu’il déposait ensuite délicatement dans une éprouvette. Il se livrait à cette pratique n’importe où, n’importe quand et cela faisait bien rire les petits Africains qui l’applaudissaient à chaque prise ! Il les houspillait d’un affectueux : « dégagez pt’its cons ».

Dans le cadre de la recherche sur l’onchocercose, terrible maladie qui rendait aveugles nombre de villageois, son employeur l’avait envoyé dans l’est du pays particulièrement touché par ce fléau afin d’y prélever le maximum d’insectes vecteurs de cette maladie.

C’est ainsi que je rencontrai par hasard l’ami Pierre lors d’une tournée sur les rives de la Comoë. En short, torse nu, il était assis sur une petit rocher affleurant le fleuve, les pieds dans l’eau, bouteille de rhum et éprouvettes à ses côtés. Il attendait, me disait-il , d’une voix pâteuse, que les simulies , ces fameux insectes, viennent se poser sur son bedon rebondi. D’un geste vif, et si possible avant d’avoir été piqué, il posait l’éprouvette en appuyant pour que la bestiole soit aspirée. Il refermait alors l’éprouvette sur laquelle il notait divers paramètres, s’envoyait une large rasade de son antidote préféré et se préparait au prochain combat!

Il prétendait que cette méthode était moins fatigante et plus efficace que le filet !

Cet homme était vraiment adorable et chacun lui pardonnait volontiers ses blagues et ses jeux de mots un peu lourds. Il avait coutume ainsi d’affirmer en rigolant que son travail permettait aux Ivoiriens d’y voir mieux!

Sacré Pierre, content de t’avoir connu.

Korhogo (5) Chasseur de lion

J’ai croisé à Korhogo quelques personnages étonnants . Leur réputation avait franchi les limites de la ville , et il m’est arrivé plusieurs fois d’en entendre parler dans des villages de brousse , lorsque j’étais invité par le chef de village à partager le dolo (la bière de mil ) sous le baobab.

J’ai ainsi rencontré un Italien qui s’appelait il Salvatore ou Giovanni , je ne me souviens plus très bien, en tout cas il était fort connu dans la région autant par les Africains que par les Européens sous le nom de Consul , charge diplomatique qu’il aurait exercée dans un pays voisin .Il ressemblait à Fausto Coppi , le célèbre coureur cycliste des années 50/60 .Sa réputation était liée à ses talents de chasseur . Le nombre et la taille des trophées qui tapissaient les murs de sa véranda étaient impressionnants ! Les animaux les plus sauvages et réputés coriaces semblaient avoir plié devant son armurerie et son adresse . D’énormes défenses d’éléphants côtoyaient une tête de lion à l’imposante denture ; buffle et phacochère étaient aussi passés à portée de son fusil .. Il disait ne pas s’intéresser au «  menu fretin « , genre gazelle ou antilope cheval qu’il laissait aux chasseurs du dimanche.

Il racontait volontiers avec son accent inimitable ce qui lui était arrivé 10 ans plus tôt . Connaissant sa réputation de fin tireur, des villageois de la région de Bouna, près de la frontière du Ghana, avaient fait appel à ses services pour les débarrasser d’un lion féroce qui leur gâchait la vie. Cet animal , doué de mensurations et d’une force hors du commun, qui vivait normalement à l’intérieur du parc national de la Comoe tout proche, s’en échappait régulièrement et venait assouvir son agressivité auprès de leur bétail et terrorisait la population.

Une expédition vengeresse fut donc organisée avec l’aide des villageois. Après localisation de l’animal le plan de chasse avec rabatteurs sur les flancs put se mettre en place. Hélas ! 3 fois hélas ! Dès les premiers grognements du félin , les Africains , effrayés, s’enfuirent dans la broussse, et au bout du compte, notre Italien , sa jeep et sa femme se trouvèrent seuls face au lion. Au lieu de tirer depuis le véhicule, ce qui était contraire à son éthique, notre homme s’avance doucement, met en joue son adversaire, et lui adresse le projectile censé le tuer. Le lion s’écroule puis se redresse brusquement et s’élance sur le chasseur, balaie le fusil d’un coup de patte rageur, puis laboure le poitrail de notre héros de ses griffes acérées. La femme de l’Italien a alors le bon réflexe : elle klaxonne désespérément. Surpris, l’animal lâche sa proie et s’enfuit dans les hautes herbes de la savane en saignant abondamment lui aussi. Un heureux concours de circonstances permit au consul d’être soigné et de survivre.

A la fin du récit, et quelques whiskies plus tard , il ôtait sa chemise et présentait son torse imberbe recouvert de profondes cicatrices verticales… Après l’avoir écouté et imaginé la scène, ça me donnait la chair de poule!

Mais le plus drôle de l’histoire , si je puis dire , reste à venir! Quelque temps plus tard, au retour d’un long séjour en brousse, j’apprends que le consul avait passé l’arme à gauche, expression qui convient parfaitement à la situation! En effet, il était retourné , seul , et sans prévenir qui que ce soit, sur le lieu de ses exploits, avait retrouvé le lion et l’explication avait tourné à l’avantage de ce dernier. Enfin, c’est ce que l’enquête avait conclu et aucun témoignage n’avait pu confirmer ou infirmer cela… Le corps du consul fut retrouvé affreusement mutilé près du village.

Quant au lion, on n’entendit plus jamais parler de lui! Certains pensaient à l’époque que les villageois l’avaient enterré dans un lieu secret, vraisemblablement dans le bois sacré, là où avaient lieu certaines cérémonies, en particulier les initiations. Peut-être pensaient-ils ainsi récupérer la force et la vaillance du roi de la brousse ?

 

 

Korhogo, Côte d’Ivoire (4) Ma période mobylette

J’ai vécu deux périodes bien distinctes pendant mon séjour africain qui aura duré 8 ans au total. La première qu’on pourrait appeler « période mobylette » , et qui dura quelques mois seulement, me permit de découvrir lentement les lieux et les gens. L’inconvénient : étant limité dans mes déplacements et ne maîtrisant pas le métier, je bougeais peu et avais tendance à rester en ville, dans la communauté française. L’avantage : cela m’a permis d’observer de l’intérieur les étranges comportements de certains hommes (et certaines femmes) blancs de peau ! Je vais y revenir. L’autre période commença lorsque l’on me confia un véhicule et de nouvelles responsabilités. Après ma formation initiale dispensée par monsieur X. dont je vous ai parlé récemment, j’eus la visite de plusieurs ingénieurs hydrologues de passage, qui, en échange du gîte et du couvert, me permirent de parfaire mon apprentissage. Commença alors une autre vie…

Je reviens à cette fameuse période mobylette.

Du temps des colonies et même après , il y avait les grands blancs , les blancs , les petits blancs selon qu’ils étaient hauts fonctionnaires ou similaires , commerçants , enseignants , banquiers ou simples employés. Les signes extérieurs de richesse avaient aussi leur importance ainsi que la façon de recevoir . Cette classification était autant le fait des Africains que des européens en général . Inutile de préciser la catégorie dans laquelle on m’avait catalogué!

Plus tard , au cours de ma seconde période, je changeai de statut et fus même invité à des réceptions qui se déroulaient chez les grands blancs ! Comme quoi , tout peut arriver. Il est intéressant de noter qu’il y avait également chez les Africains des degrés dans la couleur. Ainsi , un autochtone qui avait un poste important dans l’administration , était qualifié de blanc noir par ses congénéres!

Pour des informations plus circonstanciées sur ce sujet , je vous recommande de lire les ouvrages de Hampaté Ba , écrivain malien et en particulier son livre intitulé Oui mon commandant.

La rapidité des communications avec la France était toute relative et dépendait de votre éloignement par rapport à Abidjan. Le moyen le plus utilisé était le courrier postal (compter entre 15 jours et 3 semaines). En cas d’urgence , le service télégraphique fonctionnait assez bien (48 heures chrono). Pour les privilégiés, le téléphone était la solution, mais très chère et aléatoire. Une fois par semaine, un avion DC3 ravitaillait Korhogo en vivres frais, courrier, presse, médicaments et autres nécessités. Aussi , quand vous arriviez de France, vous étiez attendu et accueilli à bras ouverts. Vous ameniez avec vous l’air du pays et des nouvelles fraîches! Beaucoup de personnes qui m’ont reçu semblaient penser qu’on ne leur disait pas tout et que je détenais des informations confidentielles! Surtout que j’étais encore à Paris il y a peu de temps et que, c’est bien connu, c’est là que tout se passe. Nombreuses questions sur le Général qui venait de « brader »  l’Algérie et toutes les colonies. J’ai ressenti malgré ou à cause de ma naïve jeunesse, une ambiance de méfiance et de peur chez la plupart des Français. Méfiance par rapport aux Africains « qui allaient finir par s’apercevoir qu’ils étaient devenus indépendants », et donc exiger des choses qui risquaient de bousculer leurs certitudes et leurs avantages. Les rumeurs allaient bon train. Le président de la Guinée voisine, Sékou Touré , qui avait refusé la main tendue par la France, et qui était donc en très mauvais termes avec Houphouet , le président Ivoirien, avait fait savoir, paraît-il, que ses troupes pourraient facilement arriver à Korhogo en une journée… Ceux qui craignaient pour leur intégrité physique se rassuraient avec le vieux dicton colonial : « Les blancs sont comptés et de toute façon les noirs disent que nous sentons le cadavre ».

On me donna des tas de conseils! J’en suivis quelques uns, qui étaient fort judicieux, car liés à une grande expérience du terrain, comme par exemple la façon de conduire sur la tôle ondulée (piste en latérite recouverte de vaguelettes qui vous font tressauter continuellement, imaginez le passage en mobylette sur ces pistes!), le respect des traditions africaines, faire savoir dans quelle direction vous allez quand vous partez en brousse. Chacun connaissait un chasseur ayant eu des problèmes et récupéré de justesse pour ne pas avoir suivi ces conseils. Les Européens que j’ai côtoyés durant cette période étaient là, pour la plupart, afin de « faire du CFA », comme on disait! C’est à dire économiser un maximum. Dans cette optique , ils étaient peu ou pas intéressés par le pays et ses habitants.

Korhogo, Côte d’Ivoire (3) Problèmes de dates

J’ai des difficultés pour établir la chronologie des faits , et je mélange certainement des dates et des événements qui se sont passés soit en Côte d’Ivoire soit en Haute Volta (actuellement Burkina Faso). Cela ne me paraît pas très important. Voici cependant quelques éléments irréfutables , car attestés par des documents officiels, genre passeport , contrat de travail , livret de famille, etc. Documents que je n’ai pas en ma possession mais qui doivent bien se trouver quelque part!

Arrivé en Côte d’Ivoire à l’été 1962 , je suis rentré en France trois ans plus tard , soit à l’été 1965, pour profiter des 6 mois de congé auxquels j’avais droit . Un bref séjour à l’hôpital de Caen  me permet de faire la connaissance de Marie-Pierre. En août 1965, on me propose un poste en Haute Volta. Trop content de retrouver l’Afrique, j’abrège mon congé et, malgré cette récente et importante rencontre qui seule pourrait me retenir en France, je prends le premier avion pour Ouagadougou.

Puis retour imprévu en France, en octobre de la même année pour raison de mariage (je parle du mien!). Dans la foulée, et le plus tôt possible, voyage dans l’autre sens d’un jeune couple accompagné d’un Hubert en gestation. Nous resterons en Haute Volta jusqu’en 1970, en 2 séjours parfois agréables, d’autres fois beaucoup moins, comme l’accouchement très difficile d’Hubert et le rapatriement sanitaire d’ Antoine, même si Claude François était dans le même avion! Les conditions de vie au quotidien n’étaient pas toujours faciles en Afrique pour des Européens (chaleur et problèmes de santé). De plus, mon travail en brousse n’étant guère compatible avec la vie de famille, nous avons décidé d’un commun accord d’arrêter là notre aventure africaine, bien qu’il m’en coutât personnellement! J’aimerais beaucoup que Marie-Pierre raconte comment elle a vécu cette période, et ce qu’elle en a retenu… Elle a sans doute des souvenirs autres que les miens.

Korhogo était une ville importante du nord de la Côte d’Ivoire, placée idéalement près des frontières de la Haute Volta et du Mali , à mi distance entre Bouaké au sud et Bobodioulasso au nord, deux grosses métropoles où se faisaient les échanges commerciaux entre le port d’Abidjan et les pays du Sahel. Les caravanes autrefois et les camions ensuite empruntaient obligatoirement cet itinéraire dont les pistes étaient relativement carrossables, hors saison des pluies bien sûr! Voilà ce qui explique qu’on trouvait de tout ici et qu’on venait de loin pour s’approvisionner. Voici ce qui explique aussi la présence de nombreux Français, installés pour certains depuis plusieurs générations dans cette région et qui faisaient des affaires florissantes.

Lorsque je suis arrivé ici , 2 ans aprés l’indépendance, j’avais l’impression de me trouver dans une colonie, et je me suis demandé si cette indépendance avait été réellement demandée par les Africains et pas seulement octroyée par les Français! En effet , les Africains que je rencontrais, en ville tout au moins, avaient vis à vis des « Blancs » une attitude de soumission et de respect que je ne trouvais pas normale. Il aura fallu que mon activité me sorte de la ville au bout de quelques mois, et me fasse découvrir les villages de brousse, pour vivre une autre relation avec les autochtones. Avant cela, c’est idiot à dire, je trouvais que les Africains se ressemblaient tous. C’est effectivement idiot mais, après tout, pas plus que l’histoire bien connue de l’Anglais qui, débarquant à Calais et croisant une femme rousse, en avait conclu que les Françaises étaient rousses!

Korhogo, Côte d’Ivoire (2) Monsieur X

Les trois années passées dans le pays sénoufo ont été fortes en découvertes, en émotions, en événements, en rencontres et , au moment où j’écris, les souvenirs remontent et se bousculent au portillon!

Aussi , à ce stade de mon récit , je me sens dans l’obligation de faire un choix très difficile : ou bien je me tiens à la ligne directrice du départ (curriculum) , et je fais court sur ces souvenirs en me promettant d’y revenir car il me semble intéressant que les plus jeunes sachent comment a vécu leur grand-père, lorsqu’il était en Afrique. Mais aurais-je toujours le temps et l’envie ? Ou bien je raconte ce que j’ai vécu tout simplement. Dans le doute, je choisis donc le plan B et je me laisse aller.

Peu de temps après mon retour motorisé à Korhogo, j’ eus la visite d’ un collègue, un vieux de la vieille, basé à Odienné, près de la frontière guinéenne, à environ 300 kms à l’ ouest. Il était chargé de ma formation, ce qui n’était pas du luxe ! Car les 3 jours d’apprentissage passés à mon arrivée à Abidjan ne m’avaient pas appris grand chose, mais surtout l’environnement n’était pas le même , et j’avais besoin d’être formé sur mon lieu de travail. X ( j’ai oublié son nom ), passa 8 jours avec moi et m’apprit beaucoup de choses, y compris à fabriquer soi-même le pastis ! Il me présenta avec fierté l’arme de service dont il venait d’être doté : un fusil 2 coups, juxtaposé calibre 12. J’obtiendrai moi aussi quelques mois plus tard un fusil de service, le temps sans doute que ma hiérarchie s’assure que je n’avais pas d’intentions belliqueuses et que je ne risquais pas de provoquer un incident diplomatique. Avec l’arme, nous avions droit à une boîte de cartouches de petits plombs (du six je crois) et deux balles à ailettes. Les premières , c’était pour se fournir en petit gibier lorsque nous étions en brousse, (pintades sauvages, lapins, perdrix.) Les secondes étaient destinées, paraît il, à se protéger de l’attaque d’une grosse méchante bête, genre éléphant ou buffle! Ce qui ne m’est jamais arrivé, Dieu merci car j’ai toujours été un piètre tireur.

Je découvris avec mon mentor l’utilisation de la boussole et des cartes IGN , traversai des villages aux noms mélodieux, comme Ouangolodougou , Sinémentiali , Niakaramandougou , M’bengué , où étaient installés des appareils hydrologiques. J’appris à pratiquer les mesures de débit sur les fleuves et donc l’utilisation du zodiac avec la façon particulière de le gonfler à l’aide d’une bougie gonfleuse qui se fixait sur le moteur.

Adéma était un jeune villageois de Waraniéné, recruté par mon prédécesseur en tant qu’aide hydrologue, cuisinier et autres fonctions. Il était salarié de l’Orstom depuis plusieurs mois. Nous étions donc collègues, et, compte tenu de son ancienneté , il était nettement plus compétent que moi. Cependant, il m’appelait « patron », et il était de ma responsabilité de lui établir son bulletin de salaire et de le payer sur mon budget de fonctionnement. Cette situation me gênait terriblement, lui pas du tout , c’était comme ça à l’époque!

Adéma nous accompagnait dans cette tournée. Un soir, alors qu’il nous avait préparé un poisson grillé au bord du fleuve , monté les lits de camp avec les moustiquaires et tout nickel, voilà M. X qui part dans un délire raciste total, sans doute aidé par une overdose de pastis. Il insulte Adéma qui se retire respectueusement, il me dit que je suis un petit con qui ne comprend rien à l ‘Afrique , que tout ça , c’est la faute du général de Gaulle , et qu’heureusement, la légion va remettre les pendules à l’heure et arrêter cette putain d’indépendance dont les Africains ne veulent pas! J’essaie de discuter, d’argumenter. Je finis par comprendre que ce gars là, il est chez lui ici, depuis le temps qu’il y est! Il veut bien cohabiter avec les Africains à condition qu’il ait la main, comme il dit. Et comme avec l’indépendance, on ne sait jamais…

Subitement, il est tombé du siège, je l’ai trainé jusqu’à son lit mais n’ai pas pu le glisser sous la moustiquaire. J’ai donc souhaité bonne nuit aux moustiques et j’ai rejoint mon lit bien protégé de ces vecteurs de paludisme. Bonne nuit monsieur X.!

Korhogo, Côte d’Ivoire

N ‘ayant pas le permis de conduire, mes premiers pas d’hydrologue en Afrique se sont effectués sur une mobylette ! Les Noirs  regardaient d’ un oeil étonné et les Blancs d’ un air condescendant, ce jeune homme sillonner hardiment les pistes de brousse et la tôle ondulée. D’autant plus que mon prédécesseur , comme tous les chercheurs ( c’est ainsi qu’on appelait les employés de l’ Orstom), était équipé d’une land rover avec des tas d’accessoires qui le faisaient ressembler à un coureur du Paris – Dakar !

Mon lieu de travail se situait à quelques kilomètres de Korhogo , plus précisèment à Waraniéné , charmant petit village sénoufo . Pour les besoins du service , les habitants avaient construit une petite case en pisé avec toiture en tôle. Un luxe ! Je pouvais y déposer le matériel nécessaire et y dormir éventuellement en cas de forte pluie , car la mobylette n’ est pas l’engin idéal pour transporter du matériel ou pour s’abriter . Ce village avait été choisi parce qu ‘à proximité du versant du bassin sur lequel portaient les études . Une station météo avait été édifièe à côté de la case . Mon rôle était de gérer cette station , c’est à dire de relever la quantité d’eau tombée dans le pluviomètre après chaque pluie , et de veiller au bon fonctionnement des autres appareils enregistreurs de température , de vitesse du vent , d’ ensoleillement , etc. Je devais récupérer et changer les bandes enregistreuses chaque semaine. Périodiquement , j’envoyais ces données à l’ agence d’Abidjan , où elles étaient exploitées par les ingénieurs . Il était aussi prévu dans mes attributions la réalisation de mesures de débit sur le fleuve Bandama blanc. Cependant , outre le fait qu ‘on ne m’avait pas encore appris comment pratiquer ces opérations , le fleuve se situait à une cinquantaine de kilomètres, et malgré la vaillance de ma motobécane…

Il devenait urgent de passer le permis de conduire. Deux ans après l’indépendance , les Français tenaient toujours les rênes du pays . On commençait à rencontrer tout de même quelques Ivoiriens ayant des postes à responsabilités . Mr Coulibaly était l’un de ceux là . Il était examinateur des permis de conduire à Korhogo. Après avoir fréquenté le temps qu’il fallait une auto école , je me présentai donc à l’examen  assez sûr de moi . Je ne fus pas admis . Dès que cela fut possible, je me représentai sans plus de résultat . La troisième fois ne fut pas la bonne non plus ! A la quatrième , je compris la raison de mes échecs lorsque monsieur Coulibaly me déclara que je n’aurais jamais le permis à Korhog , tant qu’il serait en poste. Il me reprochait de lui avoir manqué de respect , en l’éclaboussant d’une eau boueuse , alors que , par une nuit sans lune et par forte pluie , je fonçais avec ma mob vers mon lieu de travail , sans pouvoir éviter les flaques! Je n ‘avais aucun souvenir que cela se fût passé. Je le lui dis et me confondis en excuses les plus plates. Mais rien n’y fit. Il restait persuadé que j’avais agi intentionnellement. Nous nous quittâmes en froid !

Mon chef me fit descendre à Abidjan où j’obtins sans coup férir le précieux document, ce qui me permit , après quelques jours de fête dans la capitale , de remonter vers le nord au volant d’ un land rover ancien modèle , mais land rover quand même ! Maintenant , j’avais l’impression de devenir quelqu’un de sérieux…

La saison des pluies touchait à sa fin et j ‘allais découvrir à quoi sert un hydrologue quand il ne pleut pas !

Curriculum (5) Adieu Paris

Mon père n’était pas un mécréant, il s’adressait à Dieu toute la sainte journée , et la maison retentissait de ses appels tonitruants : « Nom de dieu de nom de dieu! » Et pour être sûr d’être bien entendu, il ajoutait : « Cré nom de dieu de bordel de merde! » Sans doute à cause de son extraction modestement agraire, il était plein d’admiration pour les gens qui avaient « réussi » et, en dehors de Dieu , il vénérait les notables , les ingénieurs , les patrons. Il parlait de ces gens là avec déférence et non avec familiarité comme il le faisait avec Dieu. Il était entré à la SNCF où il s’était épanoui. Je me demande s’il n’avait pas honte de ses origines paysannes, car lorsqu’il avait un contentieux avec l’un ou l’autre de ses enfants , ce qui n’était pas rare , il menaçait ainsi le fautif : « Si tu continues , tu finiras au tchu des vacs » ( comprenez : au cul des vaches ). Comme le font encore aujourd’hui les immigrés avec leur langue d’origine , mes parents avaient tendance à parler patois à la maison.

La SNCF était sa seconde famille. Il en parlait beaucoup, il connaissait le nom de toutes les gares et des embranchements , les horaires des trains , et plein de détails concernant la vie ferroviaire. Il nous racontait des anecdotes savoureuses , comme celle du père Vivi l’un de ses collègues cheminot à la gare d ‘Isigny , qui , non prévenu de la présence d’un grand chef dans les toilettes , et ayant besoin de la place , le presse de sortir en lui criant : « Alors t’es constipé , t’as bouffé du chocolat ? » Cette histoire, très moyennement drôle , mille fois répétée , faisait rire aux éclats mon père et ma mère ! Et cette autre qui provoquait l’hilarité générale : un voyageur Arabe entendant le contrôleur annoncer au micro : « La Roche Migennes , 3 minutes d’arrêt » , se lève et , très serviable propose ses services pour enlever la roche qui gêne. Ah ! , on savait rire à cette époque ! J’entendais dire que le train avait des problèmes en arrivant à Irun ( ce nom me faisait rêver ) , à la frontière espagnole , car l’écartement des rails était plus petit que chez nous . Je n’osais pas poser la question de peur d’être ridicule , mais je me demandais si c’était le train qu’on raccourcissait ou les rails qu’on allongeait pour que les voyageurs puissent continuer leur route.

C’est en me souvenant de tout cela avec une certaine émotion , que l’occasion me fut offerte au printemps 1962 de devenir cheminot comme mon père et peut-être , comme lui , faire carrière et regagner ainsi son estime.

La gare d’Austerlitz recrutait plusieurs personnes , niveau bac , libérées des obligations militaires. Réunion d’information et sélection des candidats. Vu ma filiation et mes quelques connaissances du milieu, (j’étais un des rares postulants à connaître le nom du directeur général : Louis Armand), je fus admis pour une période d’essai au service des renseignements téléphoniques. Je reçus un chaix tout neuf . Le chaix était notre bible . Ce gros catalogue contenait tous les horaires des trains en France et même en Europe , avec les tarifs selon que le voyage s’effectuait en 1ère , 2ème ou 3ème classe , ainsi que des tas de détails comme les correspondances , les temps d’arrêt , la restauration (wagon restaurant ou vente ambulante) , les réductions possibles , etc. Toutes ces informations correspondaient à des petits logos et des renvois en bas de page. Pas évident de s’y retrouver! Il m’aura fallu quelques jours avant d’être vraiment opérationnel.

Pour venir au travail à Austerlitz , je me déplaçais à pied , en prenant selon mon humeur , les quais rive droite ou rive gauche , après avoir traversé l’île de la cité ou l île St Louis. J’aimais changer de pont pour traverser la Seine ,mais celui qui avait ma préférence , c’était le pont d’Austerlitz car il me conduisait directement au jardin des plantes où je passais beaucoup de temps à flâner et à bouquiner.

Je ne trouvais ce travail ni enthousiasmant ni amusant , sauf à prendre des libertés avec les renseignements comme , par exemple suggérer à un voyageur dont la destination était Lille , d’aller plutôt , pour le même prix , vers une ville du sud où la météo était plus clémente. Quelque fois cela faisait rire , d’autres fois, non ! Contrairement à mon père , je ne m’épanouissais pas à la sncf , ni elle avec moi d’ailleurs . Ce qui devait arriver arriva : un jour , un client totalement dénué d’humour dénonça ma méthode à mes chefs , et pour la seule fois de ma vie , autant que je me souvienne , je fus viré.

Mon père n’en a jamais rien su , je pense qu’il en serait mort de honte !

Depuis mon arrivée à Paris, j’étais à l’affût d’une offre d’emploi en Afrique. Ce continent m’attirait : tout petit , je voulais être missionnaire au Congo, puis explorateur, ethnologue, etc. Hélas ! Je n’avais aucune qualification ni diplôme susceptibles d’intéresser un employeur. Et puis , miracle des miracles, quelques jours aprés mes exploits ferroviaires, me voilà embauché en tant qu’ hydrologue pour la Côte d ‘ Ivoire !

J’ai raconté dans un blog intitulé : « Drôle de bonhomme« , les circonstances rocambolesques dans lesquelles cela s’est passé. Je n’y reviendrai donc pas. Je ressens encore 50 ans après, des moments d’intense émotion , de liberté totale , de joie profonde liés à ce départ! Mon prochain métier sera donc hydrologue , métier que nous découvrirons ensemble , si vous le voulez bien.

Mais , quand même , quelle drôle d’idée d’envoyer un hydrologue dans une région où il ne pleut presque pas !

Curriculum (4) Paris 1961/1962, petits boulots

Vendre, ou plutôt essayer de vendre des aspirateurs tornado , ne fut pas une sinécure !
D’abord je n’ai jamais vu ce que cet appareil avait de révolutionnaire. Ensuite , la rémunération était basée uniquement sur les commissions et enfin ce produit était destiné aux particuliers qu’il fallait contacter directement en tapant à leur porte . Le premier jour , journée de « formation » , j’ai été accompagné par un chef . Lui portait la documentation et le bon de commande et moi l’aspirateur qui pesait son poids. Alternativement, nous frappions aux portes , et , lorsqu’elles s’ouvraient , il fallait débiter rapidement 2 ou 3 formules toute faites qui étaient destinées à rassurer le prospect. Ensuite il fallait s’arranger pour entrer , même sans y être invité . C’était parait-il la méthode américaine! Aprés c’est très simple , il suffit de faire une démonstration (une démonstration égale une vente, disaient-ils…)

Je peux témoigner que ce théorème n’avait rien de scientifique! En effet, après avoir sonné une bonne cinquantaine de fois à des portes qui s’entrouvraient et se refermaient illico, la méthode américaine ayant ses limites , nous avons pu tout de même effectuer 5 démonstrations qui n’ont donné lieu à aucune vente ! Bilan de la journée : quelques centaines de marches montées et descendues avec un aspirateur de plus en plus lourd , la peur de déranger et d’être mal reçu , rien d’amusant et zéro revenu… Un jour sans, commentera le chef! Je veux bien, mais en tout cas le lendemain sera un jour sans moi.

Ainsi se terminera ma brève carrière de vendeur d’aspirateurs.

De bonnes âmes autour de moi , considérant que je présentais bien et avais du bagout , me suggérèrent d’insister et d’essayer des produits plus nobles , genre encyclopédies ou assurances vie. Ce que je fis , mais qui ne fut guère plus concluant. Il était donc écrit que je n’étais pas fait pour ce métier , pas plus que je ne l’avais été pour celui de pilote ou de magasinier.

Qu’à cela ne tienne. Je me replonge dans les annonces de France-Soir. Un grossiste en fruits et légumes aux halles, à 2 pas de chez moi , recherche un manutentionnaire pour 2 mois. Travail : décharger les camions de cagettes et placer ces dernières sur des stands prévus à cet effet . Bon salaire , mais horaires ardus : 4 heures du matin / 9 à 10 heures selon les jours . C’était physique mais agréable , tout cela dans la bonne humeur et un brouaha sympathique. J’ai un grand souvenir de l’odeur des oranges que nous pouvions déguster sans modération . Quelque fois , à la pause , vers 7 heures , le patron nous offrait l’andouillette ou les tripes avec une bonne bouteille de vin blanc, en compagnie des forts des halles qui riaient fort et gras! La première fois , on préférerait un café , et puis on s’habitue et on en redemande !! On repartait au boulot en chantant…

Mon contrat terminé, je passe quelque temps à pérégriner dans Paris et à dépenser une bonne partie de l’argent gagné . Je rencontre dans un bar un type complètement fêlé. Ancien légionnaire viré de l’armée (je ne saurai jamais pourquoi), il est responsable de la sécurité dans une usine de banlieue. Il recherche des agents pour faire des rondes de nuit dans cette usine et pense que je ferais très bien l’affaire. Cela m’amuse et j’ai envie de voir comment cela fonctionne. En plus, ce travail de nuit est bien payé ! Dans l’usine sont installées dans des coins stratégiques, des boîtiers qu’on appelle mouchards. Armé d’une lampe torche et d’une petite clé alors que mon chef dispose d’un gros révolver à la ceinture, mon rôle est de tourner cette clé dans les dits mouchards toutes les 2 heures, et de faire un rapport circonstancié sur d’éventuelles anomalies que j’aurais pu constater lors de ma tournée. Comme vous le voyez , il s’agissait là d’une mission de confiance et à haute responsabilité! Je n’ai jamais repéré d’anomalies et me demande encore ce qu’il pouvait y avoir dans ces petites boîtes… J’ai dû passer une quinzaine de jours à cet endroit. Mon copain légionnaire , un jour , n’est plus revenu et ne m’entendant pas avec le nouveau chef, j’ai demandé mon compte et ne suis plus revenu moi non plus.

C’est ainsi que cela se passait à l’époque. Vous pouviez quitter sans problème votre employeur le soir et vous faire embaucher chez un autre le lendemain.

Bon, je m’aperçois que je suis très bavard ! A ce rythme là , il va falloir beaucoup de temps pour arriver à la retraite. Dans ce que j’écris , n’hésitez pas à lire seulement ce qui vous semble important si tant est etc., etc..