Chantier, phase 3 ou 4

Je ne sais plus trop à quelle phase nous en sommes. Le chantier va son chemin, et son rythme.

Le châtaignier continue d’enchanter avec ses couleurs changeantes et ses veines  sinueuses comme des rivières.

Le châtaignier donne souvent envie de filmer, le long de ses stries et de ses courbes.

Quelle que soit la phase, la vérité est que nous avons bientôt terminé le toit. Quand la pluie s’arrêtera, la semaine prochaine, nous espérons terminer la charpente et remettre les tuiles.

La maisonnette sera alors presque prête. Non pas prête pour des bourgeois et des croquants, mais prête pour un homme de la nature comme moi, au poil hérissé et à l’oeil vif.

Le sage précaire en vedette médiatique

En entretien avec Ludovic Dunod

L’un de mes frères se trouvant à Paris en même temps que moi, nous nous sommes vus dans la capitale et sommes allés ensemble à la Maison de la Radio. Il se trouve que ce frère-là a toujours été un amateur de radio et, comme c’est mon cas, adepte des chaînes du service public.

On a demandé au journaliste qui m’interviewait si cela le dérangerait de lui faire une place dans le studio. Il n’y a pas eu d’hésitation, tout le monde est bienvenu. Mon frère est donc resté dans la régie, d’où il a pu prendre quelques photos, les seules que je possède de mes diverses interviews à la radio.

J’ai de la chance, j’apparais même sur un ou deux de ses clichés! J’aurais pu y être absent, car ce qui intéresse surtout mon frère, c’est le travail de l’ingénieur du son et le mécanisme interne de l’événement radiophonique.

L’un de ses propres fils compte être journaliste, alors les commentaires que père et fils s’échangèrent par SMS, pendant que je parlais de mon livre et de mes idées sur le nomadisme, concernaient des questions beaucoup plus concrètes : la qualité de l’interviewer, le professionnalisme de l’ingénieur, l’adéquation des ordinateurs, la marque des micros.

C’est la précarité de ma renommée. Ma vie de star précaire avait commencé dès lundi, chez un de mes cousins, à Montpellier. Comme il est photographe de presse (en supplément de son métier de médecin légiste), et qu’il m’a montré des portraits qu’il avait réalisés il y a peu, je lui ai demandé de faire mon portrait.

Après tout, chaque fois qu’on me demande une photo, je n’ai guère que des clichés pris sur Facebook, où j’apparais blafard et en surpoid, légèrement ivre et la paupière lourde. C’était l’occasion de faire appel à un professionnel qui allait donner du sage précaire l’image officielle d’un homme moderne en majesté.

Malheureusement, lundi matin, le soleil tapait trop dur pour mes pauvres yeux, et le réflecteur de lumière qui était censé m’éviter de plisser les yeux (en me permettant de poser dos au soleil) était encore pire et me faisait pleurer comme une madeleine. Mon cousin dirigeait les opérations en me disant : « Vas-y, ouvre les yeux! Super, ouvre les yeux. »

La sagesse précaire, photo Paul Plaisance

Résultat, la photo la plus réussie est peut-être celle où je me frotte les yeux pour sécher mes larmes. J’ai l’air de prendre ma tête entre les mains tout en riant, ce qui convient bien à la sagesse précaire, il me semble. Démocrite et Héraclite réunis en une seule image:

« Des deux philosophes Démocrite et Héraclite, le premier, qui trouvait ridicule et vaine la condition humaine, n’affichait en public qu’un visage moqueur et souriant; le deuxième, au contraire, etc. », Montaigne, Essais, I, 50.

C’est une bonne image, car elle combine convenablement le rire et le désarroi. D’autant plus que le désespoir, en l’espèce, n’est pas provoqué par des angoisses existentielles, mais par un inconfort matériel et momentané. Il s’agit donc d’un malaise parfaitement prosaïque et entièrement remédiable, comme le malheur du monde, selon les préceptes encore flous de la sagesse précaire.

C’est ainsi que ma semaine de star médiatique a commencé par une photo sans visage, et s’est terminée par une autre photo où j’apparais par accident.

Journées contrastées à Paris

A Paris les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Hier fut une superbe journée, et aujourd’hui, une à mettre au cabinet.

Hier il faisait beau, relativement. Il y a eu des nuages, mais il y a eu aussi de bons moments de ciel bleu. J’ai d’abord cru que ce serait une mauvaise journée puisque arrivé au Grand Palais pour visiter l’exposition sur les Bohèmes, je me rendis compte que c’était fermé (comme tous les mardis).

Puis la journée s’est bien redressée. J’ai rencontré mon frère Antoine sur les Champs-Elysées, on s’est baladé jusqu’au Trocadéro, on a mangé un sandwich sur un banc, puis on s’est retrouvé à la Maison de la Radio, pour l’enregistrement de l’émission de Ludovic Dunod sur RFI.

Mon frère s’est installé dans la régie, et moi dans le studio. L’entretien fut long et assez poussé. Le journaliste avait scrupuleusement lu mon livre sur les nomades irlandais, à tel point que je me suis demandé s’il n’était pas le seul au monde à l’avoir lu in extenso. Les questions étaient pertinentes et, surtout, les citations qu’il sortait de mon livre étaient formidables : non seulement elles arrivaient à point nommé dans la conversation, et soulignaient parfaitement ce dont nous parlions, mais c’était précisément des phrases dont j’étais satisfait sur le plan littéraire. J’étais donc aux anges d’entendre mes propres phrases, et ces phrases-là précisément, lues par un très bon journaliste.

Et dire que cet entretien sera diffusé sur l’ensemble du monde francophone. C’est ce qu’on appelle une bonne journée. Amis africains, à vos transistors!

Après quelques bières bues avec mon frère dans un bar proche de la Maison de la Radio, j’ai rejoint mes charmants éditeurs, ceux qui ont fondé et qui dirigent la collection « Voyage au pays des… » chez Cartouche. C’est toujours une joie de les voir ; ils sont pétillants, drôles, cultivés, leur appartement a quelque chose de baroque et de provocant qui me met toujours de belle humeur.

A la fin de la soirée, j’ai appris que l’équipe de France de football avait, ô joie, marqué un but contre la glorieuse équipe d’Espagne. Je n’en croyais pas mes oreilles. On a marqué ET on a fait match nul, voilà qui rend le sage précaire heureux.

Aujourd’hui, en revanche, il pleut. Et ce n’est pas le pire. La conductrice qui devait m’emmener à Lyon ne répond pas à mes messages, son téléphone semble être un faux. Le site de covoiturage où j’ai réservé ce trajet me signale que je vais devoir payer quand même les quelques dizaines d’euros que me coûte le voyage. A ce coût s’ajoute celui du TGV que je vais finalement prendre au dernier moment. C’est donc une journée stupidement onéreuse et sans charme.

Comme j’ai très faim, je vais sans doute trop manger, de la mauvaise nourriture bon marché, et m’en vouloir, après coup, d’avoir mal mangé.

Malheureusement, c’est aujourd’hui que j’ai déposé le manuscrit de ma thèse révisée aux Presses de Paris-Sorbonne. Est-ce un mauvais signe ? Ou est-ce l’événement qui va rattraper cette journée pourrie ?

En même temps, mes parents m’annoncent que ce soir, on se fait un couscous. Si on y parvient malgré ce mauvais karma, alors on pourra dire que la journée fut rattrapée in extremis, loin de Paris.

Paysan musicien

Avec mes amis brésiliens, jouant des instruments de mon frère

Mon frère est hanté par la musique. Pas moi. Moi, je l’étais quand j’étais jeune, mais je m’en suis affranchi. Pour exemple, j’ai pris l’autre jour une pile de CD pour faire la route dans une bagnole de location ; des CD qui avaient beaucoup compté pour moi… Je n’ai pas pu en écouter un seul en entier. Ils m’emmerdaient tous au bout d’une petite demie-heure.

Mon grand frère, lui, a gardé son âme d’adolescent. Il est littéralement habité par la musique populaire.

L’autre soir, il a appris des danses traditionnelles et le lendemain, au terrain, il chantonnait en essayant de se rappeler les pas. Comme si c’était le plus urgent quand la maison en pierre n’a toujours pas de toit. Je m’étais changé, j’étais en tenue de travail, j’étais prêt, mais incapable de prendre des initiatives par incompétence. Et voilà mon chef de chantier, en contrebas, qui répète et répète encore des pas de valse à cinq temps ou de « Scottish inversé » (whatever that is).

La musique est ce qui importe le plus à mon frère. Son esprit est toujours rempli d’airs, d’accompagnement, de suite d’accords et d’harmonie. S’il pouvait, il ne vivrait que de cela. Il est toujours en train de siffler, qu’il pleuve ou qu’il vente. Même au plus fort des soucis, il a toujours des morceaux qui lui trottent entre les oreilles. Il siffle des lignes précises car il apprend des airs traditionnels et apprend à jouer des instruments historiques, tels que la cornemuse ou diverses flûtes.

Mon frère paysan en plein travail

Nous travaillons enfin sur les poutres en châtaignier, puis pendant que je passe une couche d’huile de lin sur l’une d’elle, j’entends « tap tap » dans la cabane. C’est mon frère qui a pris la guitare et qui se joue des airs appris récemment, en tapant du pied par terre, et en chantant des paroles occitanes à voix basse. C’est plus fort que lui, il ne peut s’empêcher de répondre à l’appel des chansons. La musique n’est pas un passe-temps qu’il pratique lors de son temps libre, mais c’est une passion hégémonique qui s’impose à tout moment. Pour mon frère, faire de la musique et travailler sur le chantier, ainsi que travailler pour un salaire, ce sont des tâches également nécessaires qu’il faut accomplir avec autant de sérieux. En ceci, il me fait penser aux Indiens d’Amérique décrits par Lévi-Strauss, pour qui la danse, le chant et la parure étaient des activités sacrées qui requéraient bien plus de temps, chaque jour, que la pitance, la politique ou l’éducation des enfants.

Quand il a assez joué de la guitare, la tête plein de lignes musicales incomplètes et de mystères rythmiques à percer, il retourne aux poutres qu’il soigne en sifflant. Il peut alors travailler sans pause jusqu’à la fin du jour, sans même rien avaler. C’est ainsi, tout est chez lui question de rythme ; mon frère est un paysan musicien.

Sociabilité de l’ermite

Depuis que je vis dans les montagnes des Cévennes, j’ai reçu plus de visites qu’en dix ans de vie en appartements et en maisons confortables. Lorsque j’avais l’eau chaude et l’électricité, très peu d’amis se déplaçaient pour venir me voir. L’Irlande, la Chine, le Royaume-Uni, tout ça ne les tentait guère, il semblerait. Ou alors c’était trop loin, trop cher. Ou alors c’était trop pluvieux, ou alors trop banal, je ne sais pas.

Comme je l’ai déjà dit, le mot de montagne, et celui de cabane, font souvent penser que je choisis la solitude et la retraite. Des amis m’écrivent en s’inquiétant un peu. Certains se demandent si je ne deviens pas fou. D’autres me disent : « alors, comment ça va dans ta vie d’ermite ? »

La vérité est que je suis très entouré. A cette minute, je suis en train de récupérer d’une dizaine de jours marqués par la présence d’amis brésiliens. Promenades, baignades, boustifailles, cueillettes, rien n’a manqué à notre bonheur de voyageurs.

La veille même de leur départ, j’apprenais par mon éditrice que Radio France internationale m’invitait à enregistrer un entretien pour l’émission « Si loin, si proche », diffusé le samedi. Je suis donc, ce dimanche, en passe d’aller à Montpellier, dormir chez mon cousin Emmanuel, et de sauter dans une voiture pour rejoindre la capitale, où je serai accueilli par ma jolie cousine Constance.

Comme vie ermitique, franchement, on fait mieux. Je n’ai jamais été aussi sociable que depuis que je fraye avec les sangliers, les serpents et les champignons.

Fruits

Il arrive un moment où le sage précaire doit faire attention à ne pas transformer son blog en website de recettes de cuisine. Après avoir parlé de sanglier, de cèpes, de daube, d’oignons doux et de vins fins, je m’apprête à évoquer les fruits et l’art des compotes.

Alors certes, il s’agit bien de compotes de pommes, de fraises qui dégorgent, de poires qui caramélisent, mais ce qui charme le sage précaire, en réalité, ce sont les promenades, la réflexion déambulatoire, les rêveries solitaires… et aussi de s’en fourrer plein la lampe, soyons honnête. Alors tant pis, le sage précaire devient un blogueur de recettes de cuisine, et bientôt vous confiera les meilleurs moyens de soigner les rhumatismes.

En plein été, il m’arrivait de retourner à la cabane chargé de fruits glanés ici et là. Les prunes, par exemple, étaient juteuses sur le chemin. Que faire de toutes ses prunes ? Les manger, comme ça, d’un coup, comme un goret ?

Oui, c’est bien ce qui se passait. (Le sage précaire a son petit côté goret, et ce n’est peut-être pas un hasard s’il aime le sanglier.) Alors, bon, après en avoir dévoré, sans arrière-pensée, j’ai jeté des fruits un peu gâtés dans une casserole.

 

Je fais cuire à feu doux les fruits qui passent, saupoudrant d’un peu de sucre. Cela fait des compotes délicieuses mais qui ne se gardent pa longtemps. Il faut les manger dans les trois jours. Moi, mon plaisir, c’est de les manger avec du fromage.

Sur le terrain, des fraises avaient été plantées, une espèce qui fleurit plusieurs fois d’affilée, si bien que des fruits rougissent continuellement depuis le mois de juin. D’autres fruits rouges poussent naturellement sur le terrain, des framboises et des mûres.

Sans oublier les arbres fruitiers, pommes et poires. Des pêches apparaissent. Dans quelques années, des abricots et je ne sais quoi encore agrandiront la famille.

La Boutisse

La "Boutisse", dessin de Sophie Héon

J’ai fait une double erreur, dans un récent billet. Premièrement, j’ai parlé d’une « solisse » pour désigner une « boutisse ». Deuxièmement, j’ai mis en cause la parole de mon frère, sa compétence de maçon, en affirmant que c’est lui qui m’avait donné ce mot inconnu de « solisse ».

En outre, dans les commentaires qui ont suivi, des lecteurs fidèles ont ajouté à l’erreur – sans penser à mal – en suggérant que le mot devait être « solive », ce qui ne peut être le cas puisque la solive est une sorte de poutre.

Il s’agit bien, dans les murs de pierres sèches, de « boutisse parpaigne ». Les murs cévenols sont donc construits en double rideaux, et certaines pierres (qui peuvent être, si l’on préfère, des moellons) font toute la largeur du mur et apparaissent u côté intérieur, comme du côté extérieur.

Une autre lectrice fidèle, la talentueuse Sophie, a dessiné un croquis pour rendre la chose plus explicite. Elle vient de m’envoyer un e-mail auquel elle a joint ce croquis que je présente dans ce billet même.

Par la même occasion, je recommande le blog de Sophie, en lien ci-contre, où l’Irlande et même les Tinkers, sont bien représentés.

Voilà, les visiteurs de mon blog ne pourront plus dire qu’ils n’apprennent rien à sa fréquentation. Si La Précarité du sage peut aider à une meilleure connaissance de la maçonnerie, cela compensera les faillites éventuelles que ce blog connaît concernant l’édification morale et spirituelle des masses.

Cèpes

Depuis avant l’aube, je songe à grimper dans la montagne pour ramasser des champignons. Il paraît que les Montpelliérains vont venir en nombre, à cause des pluies récentes. Je vais peut-être aller du côté du col de l’Homme mort, car il y a de nombreux « fayards » (hêtres).

J’ai beau être réveillé de 4h00, je prends mon temps et ne pars qu’à 11h00. En montant sur les terrasses du terrain, je tombe sur un énorme cèpe, puis sur un autre. Très vite, dans le même périmètre, je vois cinq ou six champignons délicieux. Deux d’entre eux sont un peu violacés, et bleutés. On m’avait prévenu de la couleur de certains cèpes. Je les renifle pour m’assurer qu’ils possèdent cette odeur de truffe qui m’enchante. Ils l’ont tous bel et bien. Plutôt que de les mettre dans mon sac, je les descends à la cabane, sur la petite table en bois, où ils pourront sécher tranquillement.

La promenade qui suit dure plus de deux heures, autour du Puech Sigal. Je ne trouve aucun champignon, à part ceux à lamelles qu’il ne faut pas manger. En revanche, sur les hauteurs, j’avise de nombreuses mûres, alors que la saison est passée en bas, sur le terrain notamment. J’en cueille donc pour ma confiture bihebdomadaire.

Impossible de consommer tous ces cèpes en un coup. Pour les conserver, je les lave, les coupe en lamelles et en tranches, et, à l’aide d’un fil et d’une aiguille à couture, j’enfile les morceaux afin de les faire sécher sous l’auvent du cabanon. En écoutant La Librairie francophone, qui fête sa 300ème émission, je procède à ces travaux de patience qui me permettent de palper cette fascinante texture de la chair du cèpe. Certains, les plus gros, font incroyablement penser à de la viande blanche.

Quand j’en ai assez, je prends tous les morceaux restant et les jette dans un wok. Badigeonnés d’huile d’olive, les cèpes reposent en attendant le dîner. Plus tard, des feuilles de basilic, deux petits oignons doux, de l’ail et deux carottes viendront les rejoindre. Cuite à feu très doux, pendant longtemps, la fricassée est proprement délicieuse. Malheureusement, je la mange passé 20h00 et la nuit tombe. Je finirai le plat dans l’incapacité de distinguer les couleurs, en écoutant Carnets nomade, de Colette Fellous, qui s’entretient séparément avec Azouz Begag et Jean-Noël Pancrazi.

Je fume des cigarettes le soir, en regardant la vallée qui s’éteint, et en écoutant une émission avec Arno, qui fait rire le public. Le hululement des chouettes, et certains autres cris d’oiseaux, m’attirent davantage, et me font éteindre la radio.

Chantier, phase 3

Cela fait des années que mon frère a peur de s’attaquer à ce mur. Depuis que la fenêtre a été percée, il y a dix ans, l’équilibre des pierres est devenu précaire. Pour bien faire, il faut faire tomber tout ce qui tombe, afin de reconstruire de manière saine. Cela, évidemment, est l’objet de toutes les craintes : et si le mur tout entier s’écroulait ? Si la maison dans son entier ne résistait pas et tombait à terre, pan par pan ?

C’est la phase 3 du chantier.

La mise au point du mur « du dehors ». Ce mur est celui que l’on voit depuis la terrasse principale, c’est celui qui est percé d’une fenêtre et celui qui soutient la charpente, donc il faut le soigner. Nous devons réussir notre coup sur le plan esthétique et sur le plan de la solidité.

Il faut savoir qu’en Cévennes, les murs sont construits en deux couches. Entre les deux couches de pierres, des gros graviers. Ici et là, à je ne sais quelle fréquence, des pierres plus longues (les « solisses », je ne garantis pas l’orthographe, c’est peut-être un mot occitan, et peut-être même un peu inventé par mon frère) font toute la profondeur du mur. A part ces « solisses », l’intérieur et l’extérieur du mur sont indépendants l’un de l’autre.

Mon frère progresse à vue d’œil en maçonnerie. C’est impressionnant, il produit maintenant des gaches de grande qualité, plus onctueuses et plus résistantes, et pourtant constitué de plus de sable qu’auparavant. Il monte les pierres avec plus d’assurance et de vitesse, et il a aiguisé son œil.

Les premières phases du chantier l’ont mis en forme, en jambe, en confiance. Il met quelques étais contre le mur pour éviter que tout s’écroule, et il fait tomber les pierres branlantes. Seule la partie intérieure du mur tombe. Puis il remonte la partie écroulée avec une aisance qu’il n’aurait jamais eu il y a un mois.

En deux jours et des boulettes, l’affaire est torchée.

Chantier, phase 2

Un après-midi, mon frère entre dans le cabanon en s’exclamant : « Fin de la deuxième phase du chantier ! » Je ne savais pas qu’il y avait des phases à ce chantier, cela m’avait échappé. La première, c’était la préparation des « longueurs » de châtaigniers.

La deuxième fut la maçonnerie du mur du fond. Adossé à la montagne, le mazet devait être équilibré d’abord par le haut : la partie haute du toit devait reposer sur un mur de pierres bien arasé et parfaitement étanche, et c’est la construction de ce muret que nous venions de terminer. C’était une vraie joie pour mon frère car il a tout fait à vue d’œil, sans niveau, sans fil à plomb, sans outils de professionnel à part la bétonneuse.

De mon côté, j’ai bien posé quelques pierres, mais j’ai surtout laissé mon frère s’occuper de la construction du mur. C’était un travail qui demande beaucoup d’application et il y avait trop de chance pour qu’il faille repasser derrière ce que je faisais. Non, je préférais me retirer et laisser mon frère jouir de ce travail gratifiant et délicat de construction.

Il a plu toute la journée, une fine bruine, et le froid commence à s’installer. J’ai hâte de voir le mazet prendre forme, et surtout de voir le toit. Quand  il y aura un toit, j’ai le sentiment que je pourrai prendre plus de choses en main et faire avancer les travaux. L’ennui est qu’à chaque étape, il y a des choses délicates que je ne peux me permettre de faire. Installer une fenêtre, installer un poêle et une ouverture pour un tuyau, procéder au sol : tout cela demande non seulement un certain savoir-faire, mais surtout un certain goût, choses dont je suis dépourvu.