Suites des aventures professionnelles de mon père, racontées par lui-même. Dans ce cours épisode, les dernières péripéties qui le menèrent vers le métier que je lui ai toujours connu, le ramonage. Incidemment, on y voit le passage d’un statut de salarié insatisfaisant à celui d’artisan à son propre compte.
Pour lire les textes de mon père publiés sur ce blog, cliquer sur la catégorie qui porte son nom, Yves Thouroude.
Pour en terminer avec ces emplois sans intérêt qui ont jalonné ma vie professionnelle entre 1970 et 1980, il me reste à vous présenter mes deux derniers employeurs : Robimatic s.a , société savoyarde fabriquant des robinets et accessoires hydrauliques. Mon passé africain d’hydrologue favorisa grandement mon embauche bien que pratiquer des mesures de débit sur les rivières boueuses d’Afrique n’ait strictement rien à voir avec le fait de vendre des robinets aux artisans ardéchois. Ce que je retiendrai de mon bref passage dans cette société , c ‘ est qu’il n’aura rien changé au fait qu’on entend toujours parler de robinets qui fuient !
Gamlen-Naintré s.a, entreprise normande basée à Vernon, devint mon 6ème et dernier employeur. Le fondateur de cette entreprise, devenue internationale, avait, parait-il, commencé son activité dans le garage de son petit pavillon. Il était féru de mécanique et fabriquait des détergents d’une façon trés artisanale . De ce fait , il lui arrivait d ‘ avoir du mal à se laver les mains , ce que lui reprochait son épouse ! Les différents savons qu’il essayait ne lui convenant pas , il décida d’axer ses recherches et ses mélanges dans cette direction . Aprés moult essais , il pensa avoir trouvé la formule idéale et testa son savon auprés des garagistes . Il rencontra vite un franc succés, car, en plus de son efficacité, ce savon s’ utilisait sans rinçage. Quelques années plus tard , je fus embauché pour développer les ventes auprés des artisans, des entreprises de nettoyage, des services entretien des usines, etc.
Ayant peu de concurrence dans ce domaine, les affaires marchaient bien, mais surtout je découvrais une nouvelle clientéle qui me plaisait beaucoup. Je me sentais très à l’aise au milieu de ces travailleurs manuels qui semblaient « m’avoir à la bonne » ! J’aimais leur simplicité, l’authenticité du contact, leur langage souvent fleuri et parfois ésotérique… ainsi qu’une certaine forme d’humour et de gaiété dans l’accomplissement de la tâche .
Je sentais que c’était dans ce milieu que je pouvais m’ épanouir. Mais comment faire lorsqu’on n’est pas trés habile de ses dix doigts ?
La réponse me fut apportée le jour où l’un des employés d’une entreprise de ramonage me confia qu’il souhaitait depuis longtemps se mettre à son compte. Il connaissait parfaitement le travail, mais, ayant eu un parcours scolaire cahotique, il avait horreur des « paperasses » et savait pertinemment qu’il ne suffisait pas dêtre un bon ouvrier pour créer et réussir une entreprise. Il avait une grande confiance à mon égard et c’était bien réciproque . Il me proposa une association à 50-50 , lui s’occupant du côté technique que j’apprendrais à son contact , et moi , du domaine administratif et commercial , domaine dans lequel j’avais quelque compétence.
Et c ‘est ainsi que vit le jour en février 1978 l’entreprise Thouroude-Ferrandiz, inscrite à la chambre des métiers sous la rubrique
RAMONAGE FUMISTERIE
Oui , vous avez bien lu : Fumisterie !!!
Décidément, ma nouvelle vie professionnelle se présentait sous les meilleures auspices.
Ce n’est pas n’importe quel jour, celui où j’ai appris la réponse négative à ma candidature en Irlande. Le 21 décembre, outre les bêtises sur la fin du monde, c’est surtout le grand moment du solstice d’hiver, le jour le plus court de l’année, la fin réelle de l’année en cours.
C’est à ce moment symbolique que j’ai reçu le mail annonçant la mauvaise nouvelle ; ils avaient quelqu’un de meilleur pour le poste. Après tout ce que j’ai donné à l’Irlande, l’Irlande décide de me touner le dos. Après tout ce qu’elle m’a apporté, elle a décidé d’arrêter de porter à bout de bras cette sagesse précaire à bout de souffle. C’est la fin, entre elle et moi, le signe que ma vie se fera ailleurs, en Amérique peut-être.
Ce rejet de ma candidature signe aussi la véritable fin de 2012. Car ce fut pour moi une année très faste où tout me souriait : la sagesse précaire a été sur la crête tout le long du chemin, tous les feux étaient au vert. Cette année qui m’a vu devenir quarantenaire, a été l’une des plus belles de ma vie.
J’y ai gagné le dénouement heureux de ma thèse de doctorat, la publication de deux livres, la promesse de deux livres à venir, l’amour de la plus belle femme du monde, mes premières émissions de radio, un début de vie réussie dans la montagne, la construction d’une maison en pierre, des retrouvailles fraternelles, une solitude joyeuse et un célibat glorieux. Pas si mal pour quelques centaines de jours!
Tout cela s’est donc arrêté net vendredi dernier. De là à dire que l’année suivante sera funeste, je ne peux pas le prédire.
Commençons pas hiberner pendant ces fêtes de fin d’année, que je souhaite heureuses et paisibles à toutes les lectrices et tous les lecteurs fidèles de La Précarité du sage.
J’étais en visite chez un ami hier, le jour où mon entretien d’embauche était prévu.
Comme les employeurs sont en Irlande, l’entretien s’est fait au téléphone. Cela tombait mal, je ne suis pas bon au téléphone. Je me suis malgré tout installé dans le bureau de mon ami, pour que le calme et les livres qui l’habitent m’inspirent une certaine sagesse, et j’ai fait ce que j’ai pu.
Les trois professeurs et conservateurs qui composaient le panel étaient parfaitement aimables et respectueux, ils ne posaient pas de questions pièges, et pourtant j’avais l’impression d’être à côté de la plaque tout le long de la discussion. C’est pendant cet entretien que je me suis rendu compte que je n’avais en fait aucune idée précise de ce en quoi le job consistait. Je n’avais pas mesuré l’obscurité dans laquelle je me trouvais.
Quand on m’a demandé de parler de l’aspect bibliothécaire de l’emploi, j’ai brodé autour de mon amour pour la National Library d’Irlande. C’est un lieu magique pour moi, j’y passais des jours, quand j’étais novice à Dublin, en 1998 ou 1999. J’y lisais des trucs sur Beckett, j’y écrivais des lettres à ma correspondante australienne rencontrée à Sligo. J’y communiquais avec James Joyce qui y a mis en scène une scène de Ulysses. Voilà qui a dû leur faire une belle jambe, à mes employeurs irlandais.
Je suis sorti de l’entretien passablement déprimé, mais dans le même temps, je ne suis pas sûr d’être capable d’une meilleure performance que celle-là au téléphone, en langue anglaise. J’ai fait passer une sorte d’enthousiasme, un enthousiasme d’amateur, et c’est là toute ma force. Au fond, pourquoi emploie-t-on un sage précaire ? Certes pas pour une adéquation parfaite de l’impétrant avec l’administration et l’université, mais plutôt pour la créativité présumée d’un enthousiaste généraliste.
Si j’échoue, et il n’y aurait rien d’injuste à cela, je n’aurai rien de fondamental à me reprocher, et c’est le principal. Si c’est un succès, par contre, j’irai vivre quelques mois à Galway, dans l’ouest de l’Irlande, et quelques mois à Dublin, à l’est. C’en serait fini des vacances cévenoles.
J’ai mis des bougies un peu partout dans le mazet, pour créer des points de vues variés. Quand la nuit tombe, et elle tombe vite, les lumières fragiles recréent l’espace intérieur. Les lueurs vibrantes sculptent de nouvelles galeries ; non loin d’ici se trouvent les fameuses « Grottes des Demoiselles ». Mon mazet de célibataire est à sa manière aussi une grotte.
Je ne sais plus pourquoi j’ai emprunté les Mémoires de Casanova. Certes pas pour ses fresques libertines, quoique. Peut-être qu’à un moment, je me suis demandé comment écrire les rencontres galantes. Ah oui, c’est bien ça! Je suis en train de réfléchir à une scène sentimentale et charnelle qui m’est arrivée dans un voyage, et j’ai dû penser que Casanova m’aiderait, et c’est là que je me suis trompé.
Difficile de photographier ce mazet. Soit la lumière est trop faible, soit elle est trop contrastée, on se retrouve avec des photos trop froides ou trop sombres de la réalité.
Quand le soleil entre par la fenêtre du mazet, le sage précaire peut lézarder sur le lit et se faire chauffer par la lumière. Pas très longtemps, car il faut profiter du jour pour faire les tâches nécessaires avant la nuit. J’alimente le feu toute la journée, et le mazet devient une demeure chaleureuse. Mes journées son remplies de gestes simples et essentiels, dénués de toute spiritualité.
Pour le dîner, un magret de canard que je fais griller sur une lauze, à la terrasse du haut, au soleil, près du mur aveugle du mazet. Quand j’ai fini de manger, vers 17h30, le soleil est couché et il est l’heure pour moi de faire ma toilette et de me préparer à la nuit.
Tout devient rituel, tout devient précieux et beau.
J’ai été pré-sélectionné pour le boulot de chercheur à Dublin et Galway auquel je postulais. Dans quelques jours, un entretien téléphonique aura lieu avec un comité sourcilleux pour décider si je suis l’homme de la situation. J’aurais préféré qu’ils me convoquent en personne, j’aurais pu essayer de les éblouir avec un costume des grands jours, une chemise rouge coquelicot et une cravate flamboyante.
La cravate, instrument essentiel de la sagesse précaire dans sa dimension mercatique. La cravate, pivot conceptuel pour tous ceux qui mettent le paraître devant l’être. Le sage précaire privilégiera toujours le paraître, d’où un usage immodéré de cravates, de colifichets, de chapeaux et de plumes, de roulements d’yeux, de gestes hypnotisants, de roucoulements vocaux, de poses.
Au téléphone, malheureusement, le sage précaire perd 70% de ses moyens. Et comme en plus l’entretien se fera en anglais, la perte est dramatique. Mon anglais étant fragile, fleuri mais baroque, technique mais relâché, il était de toute première importance que je pusse palier mes lacunes linguistiques par une présence physique colorée qui fasse diversion.
A tout hasard, j’ai regardé les loyers qui se pratiquent à Dublin, au cas où les membres du jury me choisiraient quand même (mon espoir est basé sur le fait que mon profil est très adapté à ce poste) : les loyers sont extravagants. On ne se loge pas dans la capitale irlandaise à moins de 600 euros par mois.
J’en suis à me demander si je ne vais pas rejoindre mes amis les Tinkers, et si je ne vais pas louer une caravane dans un campement illégal. Autre piste à explorer : le squat. L’Irlande est connue pour être remplie d’ « immeubles fantômes », j’imagine que de nombreux marginaux les investissent pacifiquement.
Mon rêve : vivre en caravane, avec une famille Tinker, au bord de la Liffey, dans un parc privé magnifique réquisitionné par des squatters créatifs qui construiraient des saunas sauvages et des bains chauds pour se baigner sous les étoiles.
Depuis que le mont Aigoual est sous la neige, je le vois mieux. Je le distingue par rapport à toutes les autres montagnes. Jusqu’à présent, j’avoue à ma honte que je le confondais un peu. Depuis le terrain, mes yeux se projetaient dans la vallée et étaient arrêtés par un mur de montagnes, tout là-bas au loin.
Aujourd’hui, grâce à la neige, je restaure des hiérarchies. Le mont enneigé est évidemment bien plus élevé que les autres, il est donc bien plus loin que le col de la Luzette et tous les autres qui composent mon paysage familier. Ce n’est donc pas un mur qui se dresse devant mes yeux, mais un massif complexe, échelonné et varié.
Je suis heureux d’avoir le mont Aigoual si distinct devant moi. C’est un véritable privilège de bénéficier d’une vue sur une montagne aussi légendaire. Les grands écrivains cévenols en parlent avec un respect magique : Chamson en fait le centre de gravité de son univers romanesque et Jean Carrière raconte que c’est sa vision, un jour qu’il se promenait avec son père, qui a été la cause, ou le déclencheur, de son obsession d’écrire.
L’historien des Cévennes, Patrick Cabanel, désigne le mont Aigoual comme un des « seigneurs de la méditerranée », aux côtés des Ventou, Canigou, Sierra Nevada.
Le mont Aigoual donne son eau à toute la région, et devient sec comme un coeur de pierre après l’hiver. Il est, avec le mont Lozère, l’une des deux têtes de ce que l’on nomme, confusément, Cévennes.
Habiter dans cette région avec cette vue, cela équivaut à habiter un appartement de Paris donnant sur la tour Eiffel, New York sur l’Empire State building, Lyon sur la basilique de Fourvière, ou Saint-Etienne sur l’usine de Manufrance.
J’habite enfin le mazet. C’est une grande joie pour moi car j’en rêvais depuis longtemps. Six mois que je contemple ce chantier en construction, et maintenant que les nuits sont bien froides, je m’y love et m’y réchauffe.
A mon retour de Paris, début décembre, nous avons bien nettoyé l’intérieur et l’extérieur, avons placé le vieux poêle et rangé le bois à ma manière – c’est-à-dire de manière un peu bordélique.
J’y ai installé un sommier près de la fenêtre, un matelas et quelques couvertures en laine. Ce lit a une particularité, presque volontaire : il est un peu penché, de sorte que les pieds soient plus élevés que la tête, ou inversement, que la tête soit plus haute. Comme je suis un fervent croyant dans les trucs asiatiques qui veulent que le sang circule bien quand on fait le poirier, je m’endors ainsi, non pas en position du poirier, mais légèrement incliné. Dans la nuit, j’aime bien changer de position et laisser le sang refluer de l’autre côté.
Nuit au mazet ! J’ai recouvert les murs de couvertures, à la fois pour l’isolation et pour mettre des couleurs, de la laine, de la chaleur visuelle. J’ai enfin posé des tapis au sol. C’est superbe et il fait bon.
Dehors les nuits sont glaciales. Tout gèle, même le gaz de la cabane. Le matin, impossible de faire chauffer l’eau sur la cuisinière, alors je fais mon café à l’aide de mon bon vieux poêle. Mes feux durent donc des journées entières.
Le soir, dans mon lit, je contemple le mazet éclairé par des bougies posées sur un vieux chandelier, bonheur de gosse. Il fait doux, le feu ronronne, je goberge.
Les bougies éclairent d’une lumière tremblante comme mon âme, le feu crépite lui aussi comme mon âme, et je contemple avec satisfaction le jeu des couleurs des couvertures. La guitare prend son éternelle place dans les intérieurs que j’investis.
J’aimerais lire, ne serait-ce que pour frimer, pour le dire à mon lectorat, mais je suis trop heureux pour cela, incapable de me projeter dans un temps et un espace différents de ceux où je baigne.
Ce fut une semaine très riche, je n’en dirai que ce qui est publiquement acceptable, donc ce qui est le moins important. Malgré tout, ce qui s’est passé aura une certaine incidence sur l’avenir pour la sagesse précaire. Je résume.
Rendez-vous au Presses de l’université Paris-Sorbonne, rue Danton dans le 6ème arrondissement. La cause est entendue: ma thèse sera publiée dans la très bonne collection « Imago Mundi », dirigée par François Moureau, spécialisée dans la critique de la littérature des voyages. Je ne pouvais pas espérer un meilleur débouché pour les recherches qui m’ont coûté trois ans et demi de travail. Publication prévue fin 2013.
Rendez-vous avec un éditeur parisien, dans le 2ème arrondissement. La cause est entendue : je suis sous contrat pour un récit situé à Paris, un voyage à travers les classes sociales. Pas de date prévue pour la publication, mais remise du manuscrit prévue pour fin 2013.
Rendez-vous à Vitry-sur-Seine, dans le 9.4, pour le festival « Livres en liberté ». Deux surprises m’attendaient : d’abord, j’étais un des rares auteurs à avoir le privilège de parler en public, à bénéficier d’une telle tribune en compagnie d’un journaliste qui m’interviewait. Cette tribune a permis de vendre quelques exemplaires. Deuxième surprise : j’ai vu débouler le célèbre Cochonfucius lors de ma causerie.
Pour ceux qui ne le connaissent pas, Cochonfucius est un des grands commentateurs de ce blog, et nous ne nous étions jamais rencontrés. Il produit un fabuleux travail sur le net, sous forme de sites tentaculaires et rhizomatiques. Par ailleurs, il a un vrai boulot dans la vraie vie, il est linguiste au C.N.R.S., dans la région parisienne. Il a dû apprendre sur La Précarité du sage que je serais à Vitry ce jour là et il a pris le RER pour me serrer la pince. Preuve s’il en est que mon blog est un repaire de gentlemen.
Après mon intervention, Cochonfucius s’est assis près de moi à mon stand, et il n’a pas ménagé ses efforts pour vendre mon livre. Il m’assistait pour converser avec les lectrices et les promeneurs. Il développait des arguments de vente basés sur une lecture consciencieuse du texte. A nous deux, nous avons décroché quelques signatures (de chèques). Cela valait bien une bière, dans un bistrot de Vitry, non loin de la magnifique église médiévale que nous avons visitée de conserve.
Cinéma : j’ai vu un film qui m’a bouleversé, mais je préfère ne pas en parler ici.
Exposition : « Les Bohèmes » au Grand palais, mais j’en ai déjà parlé ici.
Perspective d’emploi : toujours à Paris, je reçois des courriels qui m’informent qu’un institut de recherche, basé à Galway en Irlande, cherche un postdoctorant pour mener des recherches aux librairies nationales d’Irlande sur des récits de voyage illustrés depuis le XVIIIe siècle. En lisant la description du poste, j’avais l’impression qu’ils parlaient de moi. Jamais je n’ai eu cette impression de convenir aussi parfaitement à une offre d’emploi.
Le sage précaire repart donc à l’assaut de l’Irlande, comme il l’a déjà fait, en vain, à plusieurs reprises. C’mon, precarious wisemen, get up for the fight! Date limite des dépôts de candidature : demain lundi, à 17h00.
Pour peindre la porte, que mon frère a achetée dans la banlieue de Montpellier, on a récupéré de l’argile rose vers le Pic Saint-Loup.
C’est une roche très friable, ocre tirant sur le saumon, grasse comme de la craie.
J’ai teinté de l’eau avec cette argile ocre, et j’ai mélangé le tout avec de la chaux.
La pâte obtenue est une sorte de teinture. La chaux s’applique davantage sur la pierre que sur le bois, mais à la guerre, pour ainsi dire, comme à la guerre.
L’exposition du Grand Palais est extrêmement étonnante, bizarre. Osons le mot, après tout, qu’est-ce qu’on risque ? C’est sans doute un gros ratage, et c’est pourquoi j’en garde un excellent souvenir.
Devinez de quel peintre il s’agit
Exposition bizarre parce que les choses qu’elle associe, on a du mal à les associer spontanément. C’est donc potentiellement très stimulant, mais aussi possiblement casse-gueule. Il s’agit de parler en même temps des « Bohémiens », c’est-à-dire du peuple Rom, et des artistes « Bohème » qui, au XIXe siècle, menait une vie pauvre et dissolue.
Les uns sont issus d’une histoire longue et mouvementée, les autres viennent grosso modo de la bourgeoisie et forment une classe de petits cons. On se demande comment faire une exposition avec deux réalités si éloignées l’une de l’autre.
Moi, je tenais à la visiter car j’avais contribué au hors-série de Télérama, intitulé « Les Bohèmes », sorti à l’occasion de cet événement au Grand Palais. Je ne pouvais pas être indifférent à l’exposition qui était à l’origine de ma propre pige. J’avais écrit mon article sur les nomades irlandais, les « Tinkers », et je l’avais écrit dans l’obscurité la plus totale quant à l’expo, et maintenant que tout était publié, je pouvais aller voir de mes yeux de quoi il retournait exactement.
J’ai pris beaucoup de plaisir au début, sur tout l’étage du bas, mais avec le recul, je reste sceptique quant à la pertinence d’associer « Bohèmes », « Bohémiens » et ressortissants Roms, même si l’imagerie du Bohémien a beaucoup influencé les poètes et les artistes.
Baudelaire aurait plus ou moins inventé le terme de « bohémianisme », inspiré par l’étude qu’a faite Franz Liszt sur la musique tsigane de Hongrie. On sait aussi combien les poètes aiment parler des nomades, combien ils se comparent eux-mêmes à des bohémiens. Inversement, il n’y a pas beaucoup de Roms qui soient devenus poètes et peintres à Montmartre. Il n’y a donc aucun échange entre les deux réalités abordées.
D’ailleurs, la séparation en deux étages montre assez bien ce caractère irréconciliable : le rez-de-chaussée est dédié aux oeuvres d’artistes européens représentant plus ou moins ces mystérieux « Egyptiens » qui sont apparus au XVe siècle en Europe de l’ouest.
La première archive en français que l’on possède sur eux est la mention d’un échevin d’Arras en 1419 : « Merveille venue d’Egypte ». Avant d’être persécutés, les Roms ont longtemps été objets de fascination et aussi très en vogue dans les cours les plus brillantes, où ils apportaient des connaissances nouvelles venues d’Orient, de la musique et des danses envoûtantes, ainsi que des techniques de soin révolutionnaires.
Leonard, le Caravage, Courbet, tout le monde est là pour montrer des femmes sensuelles et inaccessibles, des Carmen au sang chaud, ainsi que des familles en vadrouille.
« Bohémiens en voyage » d’Achille Zo (1861)
A l’étage, des salles en enfilade consacrées au mouvement des « Bohèmes », dont les plus connus sont Rimbaud et Verlaine. Ces espaces sont soudain très théâtralisés, avec des reconstitutions de cafés à absinthe, d’atelier de peintre avec un poële au milieu. Toute une scénographie dont je ne sais que penser.
Or, quand j’évoluais dans ces salles bohèmes, je n’arrivais pas à voir le rapport avec l’étage du bas et les images des Roms. Autant lors de ma visite qu’aujourd’hui, je ne réconcilie pas les deux parties de l’exposition. Il y a d’un côté la fascinante représentation des Bohémiens en Europe de l’ouest, de l’autre un mouvement artistique anti-bourgeois, de jeunes gens menant une vie de patachon. D’un côté des familles bibliques qui voyagent comme la sainte famille en Egypte, de l’autre des putes parisiennes et des étudiants fils à papa.
Ces jeunes bourgeois étaient pauvres quelques années avant de réintégrer le confort des règles morales majoritaires. Pour un Rimbaud en véritable rupture avec la norme bourgeoise, on compte une immense majorité de jeunes héritiers qui ne faisaient que s’encanailler dans des cafés tapageurs (aux lustres éclatants). Alors que les Bohémiens (les Tsiganes, les Gitans, les Romanichels, les Manouches, les Sinti et les Roms, appelons-les comme on veut) n’ont jamais vraiment eu le choix d’entrer ou de sortir de la norme bourgeoise.
Il suffit peut-être de mettre son cerveau en mode alternatif et de se dire qu’on a vu deux expositions, qui font réfléchir sur deux thèmes bien distincts mais également stimulants : la présence des Roms dans l’histoire de l’art, et la question de la précarité dans la création artistique moderne. (Cette deuxième partie, en revanche, est tout de même très poussive! Il ne faut la recommander qu’aux adolescents qui rêvent de liberté et qui essaient de lire Rimbaud.)
Tout cela n’enlève rien au charme infini qu’il y a à se prélasser devant de très beaux tableaux. Mention spéciale pour les deux oeuvres qui ouvre et clôture l’exposition. Deux oeuvres qui d’ailleurs sont en porte-à-faux par rapport au reste de l’expo. En premier lieu le film de 1932 de Moholy Nagy dans la banlieue de Berlin, magnifique documentaire sur les Tsiganes. Et le tout dernier couloir qui expose des lithographies d’Otto Mueller qui a vécu avec les Tsigane des Balkans dans les années 1920. Ces images extraordinaires montrent comment l’artiste s’est cru transporté en terre inconnue : il a fait de ces Bohémiennes des Tahitiennes à la Gauguin et des Africaines de bazar.
De nombreuses femmes sont seins presque nus, des enfants ont tout l’air de prostituées dans une végétation tropicale, bref Otto Mueller s’est laissé aller à un imaginaire colonial de la plus pure tradition orientaliste.
Ces tableaux terminent l’étage où l’on ne voyait que des Parisiens du XIXe siècle, mais qu’importe. Quand on se plante, dans une exposition ou dans tout autre chose, il faut le faire à fond, et sans remord.