Femmes en pyjamas et espaces

Fréquemment, dans la supérette du coin, le « Spar » de la station service, des femmes font leur course en pyjamas.
Ces codes vestimentaires étaient déjà observés en Chine. Certains en concluent que dans ces régions, on peut porter n’importe quoi, aucune gêne n’est perceptible car il n’y a pas ni règle ni goût.
Il est pourtant évident qu’il y a là un code vestimentaire sûr. Les « nord-irlandaises » du Village (le quartier populaire où je vis) perçoivent le pyjama comme une tenue d’intérieur mais pas nécessairement de couchage, ou d’intimité. Après la toilette du soir, ou dans l’entre-deux qui sépare la journée active et le coucher, un espace de confort un peu relâché peut être partagé avec les voisins. On fume sa cigarette accoudée au portail de chez soi. Toute une classe d’objets, nounours, sucette, bavoirs, cycles, jouets, traversent la rue dans les mains des mamans qui viennent discuter les unes avec les autres. Par conséquent, elles étendent la notion d’ « intérieur » à leur voisinage, ainsi qu’aux commerces de proximité.
Même si les vendeurs du Spar ne sont plus Monsieur ou Madame Untel, avec qui l’on parle du temps et des gosses, mais des jeunes précaires qui trouvent là un « job », le magasin a gardé la fonction de l’épicerie de village, qui n’est qu’une extension symbolique de la maison. On peut aller à la supérette en pyjamas parce que ce n’est pas loin du salon, pas loin de la salle de bains où le mari prend sa douche, et juste à côté de la télé devant laquelle les gamins sont collés.
En revanche, les mêmes, quand ils vont au centre-ville, ou au centre commercial, à quelques rues de là, s’habillent proprement. Ce serait mal vu de s’y promener en savates.

HHhH, le burlesque et les romans sur la Shoah

Ce livre au titre énigmatique se place involontairement dans le mouvement récent des romans sur la Shoah. C’est presque une école, dans laquelle on compte Les Bienveillantes de Jonathan Littel, Jan Karski de Yannick Haennel, et maintenant HHhH de Laurent Binet. Chacun de ces romans aborde des questions littéraires en plus de la préoccupation historique qui est la leur. Laurent Binet, lui, se penche sur le rôle du romancier qui écrit sur le nazisme. HHhH est annoncé comme une expérience littéraire, qui se lit à des niveaux tranchés : d’un côté l’histoire du nazi Heydrich et des résistants tchèque et slovaque qui vont attenter à sa vie. Et surtout, de l’autre, l’histoire d’un romancier, nommé Laurent Binet, qui se bat comme une bête pour écrire cette histoire en restant au plus près de la vérité historique. Ce deuxième niveau de lecture met en scène un combat tragicomique d’un romancier contre le roman. Un auteur de fiction qui lutte contre les manipulations et les malversations de la fiction.

Ce roman dans le roman est présenté dès la quatrième de couverture : « Mais derrière les préparatifs de l’attentat, une autre guerre se fait jour, celle que livre la fiction romanesque à la vérité historique. L’auteur, emporté par son sujet, doit résister à la tentation de romancer. » C’est bien entendu cette deuxième guerre qui est la plus innovante, car la première, l’opération dite « Anthropoïde », de nombreux livres la relatent déjà. Or, si la presse et les ondes françaises parlent de HhHH comme d’un livre d’une haute tenue littéraire, elles ont oublié de dire que l’intérêt de ce récit était sa cocasserie, et presque son burlesque. La lutte de l’écrivain contre la fiction fait penser aux films de Buster Keaton, et l’on peut s’étonner que cela n’ait pas été davantage relevé par les critiques.

Un romancier poussif

D’abord, il y a toutes ces phrases qui concluent les chapitres ou les paragraphes. Des phrases souvent laides, immatures, qui aplatissent le style du roman, par ailleurs très bien écrit, et rendent le récit banal. Des phrases qui ont la particularité de ne rien apporter à la compréhension ni à la puissance de la narration : « En effet, ce rêve prouve formellement que … Heydrich m’impressionne » (p.70) ; « Mais à long terme, il s’agissait quand même d’une très mauvaise idée » (p.97) ; « Mais, curieusement, Chamberlain se formalisait beaucoup moins des insultes allemandes que des tchèques, et on peut estimer a posteriori que c’est dommage » (p.102) Oui, Laurent Binet, on peut dire que c’est dommage. Le poète Saint-John Perse en prend lui aussi pour son grade, pour avoir baigné dans les eaux troubles de Munich : « Saint-John Perse s’est conduit comme une grosse merde. Lui aurait dit, avec cette préciosité ridicule de diplomate compassé, ‘un excrément’ » (p.108). Plus tard, à la fin du roman, Binet citera un vers de Saint-John Perse, comme pour se racheter, mais ce sera un vers à la grandiloquence un peu mièvre, ce qui semble confirmer que Binet a un goût douteux.

Frappé par la récurrence de ces subites fautes de goût, je me suis amusé à les compter (car il est établi que je suis, moi, de mauvais goût) : sur dix pages, j’en ai dénombré presque une par page. A ce rythme, cela devait relever d’une stratégie d’auteur. Cela devait être un procédé, qui ouvrait le lecteur à un troisième niveau de lecture.

De fait, on ne croit plus à ce romancier poussif qui ne veut surtout pas mentir. Ou plutôt on y croit, mais comme un personnage rigolo, tiré d’un roman de Beckett, qui nage dans l’absurdité de ses propres décisions. Il fait lire ses chapitres à son « vieux copain de fac » qui le félicite et qui s’étonne du fait que rien ne soit inventé. Cela chagrine le romancier qui s’exclame : « ‘Putain, c’est pas gagné…’ J’aurais dû être plus clair au niveau pacte de lecture. » (p. 67). On serait tenté de lui rétorquer : tu aurais surtout dû citer tes sources si tu avais voulu qu’on lise le chapitre comme une narration historique et non comme un dialogue romancé. L’expression « pacte de lecture » trahit le professeur de lettres de 37 ans, présenté sur la quatrième de couverture, incapable de faire abstraction des leçons de narratologie enseignées à l’université. Son embourbement dans les codes de son propre métier fait écho à des personnages machiniques victimes de déformation professionnelle, comme l’ouvrier de Chaplin dans Les Temps modernes, ou le géomètre de Kafka dans le Château. Binet est entraîné dans une machinerie littéraire qui le dépasse, mais il pédale dans la semoule avec brio.

Un historien médiocre

Tant que l’on croit que le narrateur est bel et bien Laurent Binet, on se demande pourquoi il fait preuve d’une telle naïveté, et pourquoi il s’enferme dans des questionnements aussi vains que ceux de la vérité historique dans le roman. Vouloir écrire un roman qui n’invente rien, tout en respectant la forme du roman, c’est tout simplement impossible et stupide. Il existe en revanche un genre littéraire formidable pour cela : l’essai. Ou même l’histoire (qui ne lit les études de Iain Kershaw sur Hitler avec une réelle passion littéraire ?) Mais le narrateur, qui semble avoir du mal avec l’art du roman, est un historien encore plus médiocre : c’est à la page 213 qu’il annonce avoir découvert avec une « joie d’enfant » le portrait de ses héros résistants « élaborés par l’armée britannique », sans dire à quelle date ces portraits furent élaborés. Dans quelle archive obscure Laurent Binet a-t-il découvert ces précieuses informations ? Au musée de l’armée, à Prague ! Un étudiant en master d’histoire n’aurait pas écrit 212 pages avant d’aller visiter le musée de Prague. Il l’aurait fait dès le début de l’année, pour ses recherches préparatoires.

Laurent Binet non plus, on en est alors persuadé, n’a pas écrit 212 pages avant de découvrir ces documents à Prague. Laurent Binet n’est pas ce mauvais écrivain qui s’excite sur le pacte de lecture, et qui manque totalement de méthode. Binet crée un personnage de romancier brouillon, un peu con, qui juge les poètes sur des critères de morale politique, qui s’exprime avec lourdeur et incorrection une fois par page. Un personnage de Borges, dédoublé depuis sa propre personne. La preuve en est apportée à la page 214 : « Des fois, je me sens comme un personnage de Borges, mais moi non plus, je ne suis pas un personnage. » C’est presque aussi drôle que le moment où il dit « putain j’aurais dû être plus clair niveau pacte de lecture. »

La scène la plus grotesque se déroule avec son amie Natacha. A elle aussi, le romancier fait lire un chapitre. Elle lit et elle s’exclame (on s’exclame beaucoup, dans HhHH) : « Comment ça, ‘le sang lui monte aux joues’ ? ‘Son cerveau gonfle dans sa boîte crânienne’ ? mais tu inventes ! » (p. 177). Il ne l’avait pas vue venir, celle-ci, et notre romancier est tout confus. Non seulement il invente, mais quand il invente, ce sont des clichés romanesques sans force littéraire et sans intérêt historique. Sang aux joues, boîte crânienne, voilà qui n’arrange pas son affaire qui, toute chose égale par ailleurs, lui semble « assez grave ». Evidemment, dans les termes d’un tel « pacte de lecture », référentiel ou factuel, qui vole un œuf vole un bœuf et le romancier ne peut se permettre la moindre entorse à la vérité historique. Il renonce à la boîte crânienne et aux joues rouges, pour essayer d’autres choses, il biffe et il rature. Il travaille beaucoup, car c’est un tâcheron, comme le sont les personnages de Kafka et de Beckett ; un travailleur infatigable, obsessionnel et décevant. Finalement, vaincu par sa propre faiblesse, au bout d’un épuisant combat contre la fiction et ses modèles formatés, « lentement, je me suis remis à taper : le sang lui monte aux joues, et il sent son cerveau gonfler dans sa boîte crânienne » (p. 179). C’est la scène centrale du livre, celle qui révèle qu’on était entièrement, et depuis le début, dans un roman.

Toujours à la limite du cliché, de l’idée reçue et de la caricature, Laurent Binet a fabriqué un roman étonnamment maîtrisé où le narrateur est plus médiocre que le lecteur. Tellement, d’ailleurs, que vers la fin, lorsque l’attentat sur Heydrich approche, ni le narrateur ni Laurent Binet ne réussiront à empêcher de faire monter le suspens, comme dans un vulgaire roman historique. Le lecteur tourne les pages avec excitation et l’histoire est très bien raconté : « Je ne sais pas comment éviter les effets faciles », avoue le narrateur.

Stéréotypes et héroïsme littéraire

Commence alors la deuxième partie du roman, très haletante, où tous les personnages essaient de sauver leur peau après que l’attentat eut foiré. Toute la charge grotesque relevé dans le procédé narratif de Binet trouve à s’appliquer dans l’histoire de ces courses poursuites farfelues. Il semble que le narrateur ait abandonné de faire ce qu’il appelle un « infra roman », pour se laisser aller aux délices d’un roman d’aventure palpitant. Il ne peut quand même pas s’empêcher de glisser quelques perles de mauvais goût : « Je me demande si l’un d’eux est parvenu à dormir. Ca m’étonnerait beaucoup. Moi, en tout cas, je dors très mal » (p.375). Il ne peut pas s’empêcher non plus d’écrire des monologues intérieurs ; il imagine ce qui passe dans la tête de Gabčík, sans que cela ne lui pose plus de soucis moraux. Le narrateur a abandonné le combat, mais, comme il est écrit très justement sur la quatrième de couverture, « Il faut bien, pourtant, mener l’histoire jusqu’au bout. » Il la mène comme il peut. Il faut l’imaginer épuisé, déprimé. Il râle qu’il n’en peut plus, qu’il voudrait arrêter d’écrire, mais qu’il doit encore, par scrupule, dire « ce qu’il est advenu de ceux qui, le 18 juin 1942, étaient encore en vie » (p.431). Jamais un roman ne m’a mieux fait saisir ce que Beckett ressentait dans les dernières lignes de L’Innommable : « Je dois continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. »

La toute dernière page, cliché cinématographique, « effet facile », où les héros sont sur le paquebot rouillé (forcément rouillé), qui les mènent en France, au tout début de leur engagement dans la résistance tchécoslovaque. L’un demande du feu à l’autre, ils se reconnaissent sans se connaître. Ils seront les héros ordinaires de l’opération « Anthropoïde ». Enfin, on est dans l’infini romanesque des motifs prêts à emploi, tels qu’Hollywood les recycle interminablement avec talent et technicité. Le narrateur a perdu sa guerre contre la fiction depuis très longtemps déjà, quand il écrit qu’il est lui-même sur le bateau, tel je ne sais quel fantôme du futur. C’est Laurent Binet qui s’amuse de tout cela, et qui utilise la boîte à clichés pour bricoler une belle variation autour de l’héroïsme littéraire.

Kosovo chante la Serbie

Que le Kosovo prenne son indépendance, sous l’oeil bienveillant des pays européens et américains, me met assez mal à l’aise. Je ne pense pas seulement au risque de guerres à venir, lorsque le Serbes se battront pour récupérer cette région qui signifie beaucoup pour eux, mais au sens que cela possède, au manque de sens plutôt.

Ce qui m’ennuie dans cette affaire, c’est le rapport bizarre qu’on entretient avec l’histoire. La Serbie, ce n’est quand même pas rien au regard de l’histoire. Depuis le Moyen-âge, le royaume de Serbie est un pays qui rayonne dans tout le sud de l’Europe centrale. A plusieurs reprises, les Balkans se sont réunis autour de cette puissance. Vouloir réduire la Serbie à un petit pays « démembré », cela revient vraiment à vouloir humilier les Serbes, et l’humiliation ne me paraît pas une bonne politique.

Aujourd’hui, on fait passer les Serbes pour des brutes épaisses, des nationalistes bornés, des fascistes. C’est là que je trouve matière à m’insurger. Je ne discute pas du rôle de l’armée serbe dans les années 1990. Admettons qu’elle a été coupable de crimes contre l’humanité, que ses hauts responsables doivent être jugés, admettons tout ce que l’on veut, et instruisons les procès. Mais cela ne doit pas nous autoriser à traîner dans la boue et l’infamie une nation qui fut souvent admirable, et en tout cas héroïque, le long de sa longue histoire.

Or, si l’on jette un oeil dans le passé, on note que jamais il n’y eut de pays appelé Kosovo. Grand comme un département français, aussi peuplé que le Rhône ou la Seine-Saint-Denis, ce territoire n’a pas de langue, pas d’armée, pas d’économie digne de ce nom, pas de culture en propre. En terme de critère historique, le Kosovo est moins légitime que la Bourgogne pour réclamer son indépendance. Je n’ai rien contre les Kosovars, ni contre les Albanais, ni personne, mais ces gens appartiennent à un pays qui s’appelle la Serbie, et ce depuis mille ans. Qu’ils aient les mêmes droits que les Serbes dans leur pays, soit. Qu’ils fassent sécession au moment où ils sont nourris et protégés par l’Europe, l’OTAN et l’armée américaine, cela est plus problématique.

Sincèrement, on se demande sur quelle base on accorde l’indépendance d’un pays, puisque l’histoire, visiblement, n’y entre plus pour rien. Au nom de quoi l’accorde-t-on ? Du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Mais les Kosovars ne constituent pas un peuple. De quoi vont-ils vivre, grands Dieux, quand nous ne les financerons plus artificiellement ? Comment se défendront-ils ? Devront-ils compter sur les mafias qui contrôlent déjà les familles et les business locaux ? Je m’emporte un peu, sans doute, et je présente mes excuses pour cela. Vous allez comprendre ma gêne.

A mon avis, le fond de l’affaire, c’est que les pouvoirs en place (Etats-Unis et Union européenne) veulent rabaisser les peuples qui se sentent en prise avec l’histoire. Ils veulent humilier l’histoire elle-même. Ils veulent couper les gens de tout « sens historique ». Pour les Serbes, le Kosovo est le lieu d’une bataille importante contre les Ottomans au XIVe siècle, une défaite annoncée qui symbolise à la fois la fin de leur souveraineté, et l’héroïsme tragique d’une armée qui se savait plus faible que l’ennemi et qui a quand même lutté jusqu’à la mort.

Le Kosovo est donc un « lieu de mémoire » pour la nation serbe. Et aujourd’hui, les médias, les humanitaires, les gens au pouvoir disent aux Serbes que tout cela, l’histoire, les lieux de mémoire, ce sont des bêtises. On leur dit qu’il faut oublier le passé et se tourner vers l’avenir, vers l’Union européenne, l’Amérique, le spectacle.

Il me semble que nous faisons le contraire de ce que nous devrions faire. Et nous, Français, portons une lourde responsabilité, nous qui fûmes des alliés de la Serbie. Il me semble que nous devrions parler avec les Serbes la langue de l’histoire, comme nous le faisons avec les Chinois. Nous devrions les aider à s’en sortir, à guérir les blessures atroces des guerres de ces vingt dernières années et soutenir le projet d’une Serbie digne et forte, respectueuse, voire protectrice des minorités et des cultes.

Au lieu de cela, on croit bien faire en les mutilant. On croit que les Serbes « ont évolué » ou « vont évoluer », comme si communier avec les riches heures de son passé était une maladie, une nevrose. C’est de là que vient mon courroux, de cette volonté acharnée que je perçois en Occident de faire table rase du passé, de résumer l’histoire à des schémas simplistes pour s’en débarrasser.

Alex Higgins est mort

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Le héros de mon quartier, légende du billard et grand alcoolique, Alex Higgins est mort la nuit dernière. Dès ce matin, le journal local en fait des tonnes, et c’est parfaitement mérité. Le Sunday Life couvre l’événement en onze pages, sans compter la une, qui lui est entièrement consacrée elle aussi. Il y a deux mois, j’avais relevé que la presse locale préparait la communauté à la fin prochaine d’Alex, et deux journalistes ont eu le temps de préparer les articles pour qu’en quelques heures, dès l’annonce de la mort de l’artiste, tout fût prêt à partir sous presse.  

Il est né, a grandi et est mort dans la même rue de Belfast, Sandy Row, connue pour son aspect sectaire et paramilitaire. Quand le voyageur se promène sur Sandy Row, il voit des boutiques pour unionistes, pour orangistes, pour loyalistes, des trottoirs peints aux couleurs du drapeau britannique. Des fresques murales avec des hommes armés qui préviennent le passant qu’il entre ici dans un territoire « libre ». C’est ici le coeur palpitant du loyalisme paramilitaire. Ici que les bûchers sont les plus flamboyants. Ici que les feux d’artifices sont allumés au milieu du peuple. Alex Higgins appartient à cette rue sans police, cette zone de non-droit : Alex n’a suivi aucune règles à part celles du billard. Et encore, il les a réinventées.

Sa vie est un chaos furieux. Il n’a pas que gagné des tournois, il en a perdu aussi. Et il a été interdit de compétition assez souvent, pour avoir frappé des arbitres, agressé des partenaires, menacé de mort des adversaires. Quand il s’est cassé la cheville, ce n’était pas, comme tout le monde, en faisant du ski, mais en tombant du deuxième étage d’un immeuble. Il a eu deux femmes et deux enfants, qu’il n’avait plus le droit même d’approcher.

Pas de doute qu’il a marqué les esprit comme une star : comme tous les grands de la culture populaire, sa vie se résume à un match. Quelques matches plutôt, qui suivent le même scénario. Il est mené au score, son adversaire est si loin de lui qu’il n’a plus aucune chance de gagner. Puis, soudain, du plus bas qu’il est tombé, il se reprend et fait rentrer les boules les unes après les autres pour remporter la partie.

Dans la vraie vie, Alex est de ceux qui ne comprennent que les très haut et les très bas. Il ne concevait que la chute et la gloire. Il n’aimait pas la vie pour la vie, mais la vie qui se transforme en légende. Dans mon quartier, on n’a que ce mot à la bouche, « legend« . Dans une ville où les quartiers populaires bougent au rythme des fresques murales, les martyres et les héros sportifs sont élevés au rang de saints, et on ne demande pas aux saints d’avoir des vies normales. Les saints ne sont pas forcément exemplaires, tant s’en faut. Qui prendrait Saint Benoît Joseph Labre pour exemple ? Un pauvre homme pouilleux qui traversait l’Europe du XVIIIe siècle à pied, comme un dément, et qui faisait des miracles sans le faire exprès ?

De même, qui, parmi ses admirateurs, voudrait vivre comme Alex Higgins ? Personne, bien entendu, mais on l’admire car il a sacrifié une vie entière pour un beau geste, une trajectoire pure et simple, qui va de l’obscurité à la gloire, et de la splendeur à l’infamie. Légende dorée, ou plutôt, légende plaquée or.

Il est évident que je vais conserver ce numéro du Sunday Life, journal que je n’achète jamais d’ordinaire. Pour moi, mais c’est confus, Alex Higgins est associé à ce quartier mal aimé de Belfast. Quand on dit « Sandy Row« , « Royal pub« , « Donegal Road« , les gens bien élevés de l’université Queen’s font la grimace, ou sourient d’une manière sarcastique. Quand j’invite des amis à boire un pot dans le pub où Alex avait lui aussi ses habitudes, rares sont ceux qui veulent bien s’y aventurer.

Pour lui rendre hommage, j’invite tous ceux qui liront ceci aujourd’hui à aller prendre une pinte de bière ce soir au Royal, et à communier avec tous ces gros tatoués qui forment la clientèle zélée de cet établissement borgne et respectable.

Conversation en peignoir

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Un matin que je suis à Dublin, chez Tom, nous parlons histoire d’Irlande lorsque Fintan nous rejoint, au saut du lit, habillé d’un peignoir très seyant. J’ai déjà expliqué comment Tom et Fintan ont fini par habiter sur le même palier, comme deux héros de roman burlesque, du genre Tom et Jerry, Mercier et Camier (Beckett), ou du genre Bouvard et Pécuchet (Flaubert). Oui, c’est cela, ils sont très Bouvard et Pécuchet, il faudrait voir un peu de ce côté-là.

Les cheveux en bataille, le peignoir de Fintan arborait de jolies couleurs et lui donnait tout à fait l’air d’un gentleman, avec ses savates en cuir. Nous approchions de midi, je mangeais des olives et des tranches du pain que Tom venait de cuire. C’est une tradition, Tom sait combien j’aime son pain, et il en fait toujours un quand je suis là.

Je complimente Fintan pour sa belle robe de chambre. Il l’a achetée après la main d’Henry en match de qualification. « Après ce que les Français nous ont fait, j’ai eu besoin d’aller m’acheter quelque chose de nice. » Je lui demande le nom du magasin, et s’il me le recommande pour mes propres achats. Je suis en effet à la recherche d’habits un peu plus colorés. Je trouve que l’assombrissement me guette et, moi aussi, je me verrais bien dans des peignoirs chamarrés.

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Nous en venons à parler Irlande du nord. Ils disent que le conflit nord-irlandais est une aberration, que les nationalités n’ont plus d’importance de nos jours, et qu’il faut laisser les gens se battre entre eux, s’ils le veulent vraiment.

Je demande : est-ce que Daniel O’Connell tiendrait ce langage ? Et John Mitchel ? Je leur dis que certains catholiques du nord se sentent délaissés par les Irlandais du sud. Cela les laisse sans voix.

Fintan demande à Tom ce qu’il en pense. « Est-ce vrai que les Irlandais du nord sont déçus, Tom ? » Fintan avoue ne rien connaître à l’histoire et considère Tom comme sa conscience, autant sur le plan politique que sur le plan moral. Fintan, c’est simple, il a tout mis en suspension, ses jugements, sa fortune, ses compétences, ses prises de décision. Il sait que lorsqu’il ne boit pas un jour, c’est déjà une victoire et qu’il peut se récompenser en se bourrant la gueule le lendemain. « Tom pense que c’est too little too late, mais moi je trouve que je suis sur la bonne voie, peut-être. Qu’en penses-tu Tom ? »

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Fintan attend que Tom l’éclaire sur la situation en Irlande du nord. Mais Tom n’avait jamais réfléchi sur le fait que les catholiques de l’Ulster pouvaient se sentir abandonnés. C’est une donnée qui l’affecte. Tom et Fintan semblent embarrassés et, oui, affectés.

Le sentiment patriotique n’est jamais très loin mais, sur les îles britanniques, il est aujourd’hui mal vu. Ce que les gens ont envie de penser, plutôt, c’est que la nation, la patrie, c’est vieux jeu. Mais c’est facile à dire quand on vit dans son propre pays, et que ses ancêtres ont obtenu l’indépendance et la souveraineté au prix du sang et de mille violences.

Semaine de la rose

Après avoir évoqué les roses de Belfast, je ne voulais manquer pour rien au monde la « semaine de la rose » dans un parc que je n’avais, en plus, jamais visité. C’est un jardinier rencontré dans la roseraie du jardin botanique qui m’avait prévenu de l’événement, on ne peut pas trouver source plus idoine.

Comme j’étais dans une période filmique, j’ai fait une vidéo de ma promenade. Comme, même raccourcie, celle-ci était trop longue pour le site Youtube (où je stocke mes vidéos) qui exige de ne pas dépasser dix minutes, j’ai fait deux films. Celui-ci est le premier, mais il me semble que les deux peuvent se visionner indépendemment l’un de l’autre.

Ce que je retire de cela, provisoirement, c’est que la culture victorienne a développé un fort tropisme végétal. Pour le dire autrement, le voyageur est impressionné, dans les villes britanniques, par les jardins, les parcs et les arbres qui datent d’un bon siècle et qui relèvent d’un véritable art. Le règne de la reine Victoria (1837-1901) a dû accompagner des recherches spécifiques dans ce domaine.

Faites-le donc taire

Mon amour des fleurs me rend bavard, c’est ainsi, mais c’est peut-être aussi un effet de la bicyclette. Quand on fait beaucoup de sport, on sécrète je ne sais quelle hormone qui fait penser et qui fait parler.

En fin d’après midi, je suis parti à vélo au parc Dixon, sur les hauteurs du sud de Belfast, sans savoir que c’était si loin. je voulais voir les roses de la « Semaine de la rose ». Comme c’était loin et haut, j’ai beaucoup sécrété.

Au retour, c’était pire, car j’ai suivi la rivière Lagan pour rentrer chez moi. Et comme je me suis trompé de direction, j’ai pédalé, en bon abruti que je suis, jusqu’à la ville de Lisburn, située à une petite vingtaine de kilomètres de chez moi. Il était près de 19h30 quand je m’en aperçus et que je dus faire, sous la pluie, lesdits vingt kilomètres. Je peux garantir que j’ai sécrété infiniment.

Heureusement, mon appareil photo/caméra tomba hors d’état de nuire en déclarant une batterie faible. J’aurais filmé mon retour et j’aurais commenté, au grand damn des lecteurs patients de ce blog.

Un 14 juillet irlandais

Notre fête nationale tombe au bon moment. Le 14 juillet, c’est deux jours après les marches orangistes du 12, qui marquent l’attachement des protestants au monarque du Royaume-Uni. Les républicains peuvent en profiter pour leur faire un pied de nez en fêtant la prise de la Bastille et la chute de la monarchie française.

Les nationalistes d’Irlande du nord ne cherchent pas à se rapprocher de la France, mais à célébrer une révolution républicaine, cela est sensé. Vieux pub à la mauvaise réputation, le Kelly’s Cellar organise un 14 juillet très sympathique. Les fanions tricolores sont en fait ceux que les loyalistes mettent dans les rues de leur quartier pour rappeler les couleurs de l’Union Jack. Bel exemple de détournement d’objet culturel et politique. Les gens se déguisent en ce qu’ils imaginent être des Français : pulls marins, bérets basques, moustaches, bas résilles, maquillage outrancier. Vin rouge gratuit, mes amis, et musique des années 40 et 50 toute la nuit.

Du reste, si je puis me permettre de ramener ma science, les premiers républicains irlandais, qui venaient de la province d’Ulster et qui étaient presbytériens, soutenaient la France libérale, et avaient obtenu son soutien pour une révolution, en 1798, qui fut un échec. Quand le leader, Wolfe Tone, fut arrêté, il prétendit servir dans l’armée française.

Quand on y pense, comme le monde eût été différent si cette révolution avait rencontré le succès. L’Irlande serait aujourd’hui une république bien plus proche de la France qu’elle ne l’est. Au XIXe siècle, lors des famines, les émigrants irlandais en Amérique et en Australie auraient parlé français et se seraient alliés aux autres francophones d’Amérique, ceux qu’on appelle les Québécois et que nous avons abandonnés comme des salauds lorsqu’ils avaient besoin de nous.

Bon, je m’emporte sans doute. Le monde n’eût peut-être pas été si différent. En revanche, dans une Irlande républicaine les catholiques n’auraient pas été exclus du pouvoir et n’auraient pas été mis en demeure de se convertir. Le corps de la population serait resté catholique mais à la française, en s’éloignant du pape. La laïcité serait telle que les protestants et les catholiques auraient fini par se retrouver dans la citoyenneté nationale. Le pays serait certainement divisé, mais pour des raisons sociales seulement.

Nous célèbrerions le 12 juillet aussi, non pour souligner la prédominance des protestants, mais pour rappeler le libéralisme de Guillaume d’Orange, que nous verrions comme un proto-républicain… Cela a-t-il du sens, tout ce que j’écris là ? 

Pour y voir plus clair, lire l’article de l’ami Pierre dans rue89. Il y était et il a fait des recherches. 

12 juillet 2010

Cette année, plutôt que de les appeler les « marches orangistes », les « parades », ils ont voulu donner à cet événement un aspect plus ouvert sur le monde, plus cool, plus jeune, plus international. Ils l’ont marchandisé sous le titre d’Orange Fest. « Fest » comme « festival ». C’est l’époque des festivals, des grands rassemblements populaires où l’on s’amuse, il était donc normal que les orangistes, pour donner une meilleure image d’eux, cherchent à s’y associer.

Les jeunes casseurs de la communauté catholiques, qui se disent républicains par défaut, ne l’ont pas entendu de cette oreille et ont repris des affrontements avec les forces de l’ordre. En conséquence de quoi, les images qui prévalent dans la presse et les journaux télévisés sont des images de haine et de violence sectaire, non de célébration culturelle familiale.

La presse d’aujourd’hui est dans l’affliction. Il n’y a pas eu de mort, c’est déjà ça. Mais ce qui domine, c’est un ras-le-bol absolu.

C’est ça la politique. Il faut se coltiner la violence de gens qu’on ne sait pas comment maîtriser. On sait d’expérience que la répression violente ne sert à rien et qu’il faudra, malgré la lassitude, reprendre des positions de dialogue.

Les Bûchers de Donegal Road

Quand je suis rentré chez moi, dans la nuit du onze au douze juillet, j’ai compris que le calme qui avait régné n’était qu’illusion. Je n’ai pas filmé ce que j’ai vu, des individus à terre, des hommes qui couraient ignorant les appels de riveraines au calme. Une femme en larme assise sur le trottoir. Les journaux du lendemain me diront que Belfast a encore connu des violences, dans d’autres quartiers, et surtout dans les quartiers dits « interface », où catholiques et protestants tentent de cohabiter.

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Le quartier où j’habite est presque entièrement protestant, grâce à quoi il n’y a pas de violence. Il n’y a pas de dialogue non plus. Il n’y a peut-être pas d’issue, en fin de compte. Cette année, sur le site de l’hôpital, le bûcher avait été attaqué et brûlé par des catholiques, à la différence de l’année dernière où ils n’avaient réussi qu’à voler les drapeaux.

Le long de Donegal Road, dans le sud de Belfast, plusieurs sites proposaient des réjouissances sectaires et familiales. Quatre ou cinq bûchers avaient été érigés, plantés de drapeaux irlandais et de messages de haine en direction de l’IRA.

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L’ambiance était beaucoup plus calme que l’année dernière, et ce pour plusieurs raisons que nous essayâmes de détailler : la coupe du monde de football venait de se terminer le soir même avec la victoire des Espagnols sur les « oranges » hollandais ; la lassitude de cette célébration ; les violences récentes ; l’absence de diversions organisée par les autorités qui, l’année dernière, avaient essayé de détourner l’attention du peuple et des médias par des bûchers officiels allumés la veille des « vrais » bûchers (machination qui avait peut-être exaspéré les militants loyalistes et mis leur volonté festive en incandescence)…

Au bout de Donegal Road, le rond-point de Broadway marque la fin du Village et le début du quartier catholique Falls. Il y avait des émeutes, ici, la semaine précédente, et la police s’y était installé pour éviter tout contact entre communautés. la fête ici, était un peu lugubre. Tina Turner n’était même pas le pire morceau de musique. Un sommet de vulgarité fut atteint avec une version techno de la Lettre à Elise. Seule une jeune femme à l’ample chevelure noire et à la peau blanche relevait le niveau avec un art de la danse joyeux, harmonieux et exhibitionniste. Le reste de la population essayait de s’amuser, mais quand il y a de la gêne, comme disent les anciens, il n’y a pas trop de plaisir. La gêne venait, non pas de la police et des citoyens qui nous empêchaient d’aller vers le rond-point de Broadway, mais du risque d’affrontement qui pesait sur les épaules de chacun. Tous se souvenaient des violences de la semaine passée. Ils étaient là, ce soir, par militantisme et par devoir, plus que par plaisir. Il était question de démontrer aux républicains qu’on n’avait pas peur, qu’on était toujours maître chez soi, et que rien n’empêcherait de danser sur la Lettre à Elise.

C’est à mon retour que je vis une population passablement en émoi, ce qui n’empêchait pas quelques jeunes couples de se rouler des pelles.

Le rond-point de Broadway a bien été le théâtre d’affrontements, plus tard dans la nuit. Le Belfast Telegraph daté du 12 juillet fait état de projections de cocktails Molotov et même de tirs d’armes à feu, blessant 13 policiers sur le rond-point. Dans l’ensemble de la ville, c’est 27 membres des forces de l’ordre qui ont été blessés, selon le même quotidien.