Tunisie 2011 : la fin de la postcolonie ?

Ce qui me frappe depuis le début des mouvements sociaux en Tunisie et au Maghreb, c’est que la France y est absente. On lui reproche toujours de ne pas être assez critique vis-à-vis des dictateurs. Incidemment, ce que je note, c’est que personne ne dit plus que les malheurs des Tunisiens viennent de l’ancien colonisateur.

Le chômage des jeunes, la hausse des prix, l’absence de liberté politique, la concurrence chinoise, tout ce dont souffre la population est peut-être liée à l’histoire coloniale, mais de manière trop indirecte, trop lointaine pour qu’on en parle sérieusement.

La gêne des politiques français n’a d’égale que celle de tous les Français d’origine tunisienne qui peuplent les médias français. Ils se taisent, ou se sont longuement tus. Pourquoi ? Ils ont des maisons là-bas, c’est-à-dire qu’ils se sont parfaitement bien accommodés du régime de Ben Ali. Tout de même, ils auraient pu profiter de leur tribune médiatique pour dénoncer ces régimes non ? Une fois de temps en temps, par solidarité. Ils ont donc un peu honte d’eux-mêmes tout en étant fiers de leurs compatriotes.

Plus profondément, ce que leur gêne nous dit, c’est ceci : avant la « révolution de jasmin », il était préférable de ne pas critiquer trop ouvertement la dictature de Ben Ali, non pas seulement parce qu’il était un rempart contre l’islamisme, mais parce qu’il ne fallait pas paraître regretter l’indépendance. À un certain niveau de conscience, critiquer un des régimes du Maghreb, c’était courir le risque de donner raison aux nostalgiques de l’Algérie française, c’était apporter de l’eau au moulin de ceux qui disent qu’ « ils » ne peuvent pas se gouverner tout seuls.

Les Européens aussi étaient mal à l’aise. Les Européens préféraient le discours confortable de la victimisation, qui consistait à dire que tout était de la faute de la colonisation. Finalement, cette obsession de la colonisation a été un rempart idéologique assez efficace pour éviter que les dictatures du Maghreb et d’Afrique ne se sentent visés par la vindicte populaire internationale.

Or, ce sont les Tunisiens eux-mêmes qui se révoltent maintenant, et qui n’ont pas de complexe vis-à-vis de la France. Ils ne craignent plus de passer pour des pro-français car cela n’aurait aucun sens. Les Tunisiens nous montrent qu’ils sont bien en avance sur nous et nos approches postcolonialistes des problèmes actuels.

L’impression que tout cela me laisse est que les études postcoloniales, appliquées aux cultures et aux sociétés africaines, sont déjà dépassées, et qu’elles le sont depuis longtemps. Pour comprendre ce qui se passe en Tunisie, on est obligé de prendre en compte la diversité de la population actuelle, ses classes sociales, son élite bourgeoise qui a soutenu les manifestations dès la première heure, son niveau général d’éducation, son utilisation des « nouvelles technologies ». La situation d’ex-colonisée de la Tunisie n’éclaire presque rien, n’apporte apparemment rien au débat.

Le poète et essayiste Adbellawab Meddeb, dans une tribune au Monde d’aujourd’hui, résume assez bien la situation intellectuelle dans laquelle cette « révolution du jasmin » nous plonge : « Il semble que les événements de Tunisie devraient nous éviter un double tropisme : celui du paternalisme de la décolonisation et celui de la pensée différentialiste et hégémonique qui divise le monde en centre et en périphérie. » Que ce soit l’immolation de Mohamed Bouazizi dans le village de Sidi Bouzid, ou le rôle de la blogosphère, tout se passe à la phériphérie et dans la déterritorialité. Et quand on cherche un centre, par rapport à cette périphérie, on l’imagine plutôt dans la relation Chine/Etats-Unis, ou Europe/Afrique, ou Occident/Islam, mais certes pas à Paris.

La territorialité, dont les soulèvements ont contesté la préséance, ce n’est pas la France, c’est l' »appareil d’Etat » (pour parler comme Deleuze). Et la déterritorialisation, produite par les anonymes tunisiens, est le résultat d’une machine de guerre (encore Deleuze) créatrice d’un discours qu’on a encore du mal à entendre car il dit des choses incertaines, subversives et nouvelles.

C’est peut-être la fin du fantôme de la colonisation, la fin de la postcolonie, et certainement la ringardisation des études postcoloniales.

Jean de Léry et Claude Lévi-Strauss : intertextualité totémique

jean-de-lery-histoire-dun-voyage.1295218663.jpg

Protestant, fuyant les persécutions dues à sa religion, Jean de Léry embarque en 1557 dans l’équipage de Villegaignon pour joindre une colonie française dans le nouveau monde, dont l’échec lui a permis de vivre dans l’hospitalité des Indiens du Brésil. Il a écrit son récit vingt ans plus tard, sous le titre d’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil. Dans ce formidable récit de voyage, lu par Montaigne qui s’en inspira, il se montre si désireux de comprendre les peuples indigènes qu’il va jusqu’à leur « pardonner » leur cannibalisme, au motif que la société européenne lui paraît capable de crimes plus atroces encore, à l’endroit de la communauté protestante particulièrement. (Les massacres de protestants eurent lieu en France d’août à octobre 1572).

Il est tentant de penser que Claude Lévi-Strauss, juif fuyant lui aussi son propre pays à cause de sa religion, s’est identifié à Léry. Gérard Cogez juge que l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil hante Tristes tropiques d’un bout à l’autre comme modèle et comme observation. De fait, Lévi-Strauss aborde la baie de Rio muni de ce récit de voyage, qu’il désigne comme le « bréviaire de l’ethnologue » et rappelle, au chapitre 9 de Tristes tropiques, l’aventure de ces protestants navigateurs qui vécurent avec des Indiens cannibales pendant neuf mois en 1557.

tristes-tropiques.1295218910.jpg

L’ethnologue lui-même confesse un sentiment de proximité avec le huguenot ; intimité qui l’amène à avoir « l’impression d’une connivence, d’un parallélisme, entre l’existence de Léry et la mienne » (préface à l’édition de poche de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, 1974). Si l’on s’en tient à la structure du récit de Léry tel que Lévi-Strauss en rend compte, force est de constater que Tristes tropiques (1955) fait figure de reprise de l’Histoire d’un voyage. Non seulement Léry est cité à différents moments et incarne les « vrais voyages » dont Lévi-Strauss a la nostalgie, mais son Histoire est, comme Tristes tropiques, un récit de voyage qui met en avant « un parcours semé d’embûches » et « des régimes divers de l’observation » (Gérard Cogez, Les Ecrivains voyageurs du XXe siècle, Seuil, 2004).

Il serait aisé de mettre au jour un système de correspondances entre les deux récits, du type de ceux que James Joyce a mis au point entre Ulysse et L’Odyssée d’Homère : de nombreuses scènes burlesques, troublantes ou tragiques peuvent être rapprochées d’un récit à l’autre, et dans les deux cas, le regard posé sur les Indiens est l’occasion de développer une méditation pessimiste sur la société européenne de son temps.

La correspondance entre les deux récits se remarque tant sur le plan de la structure, que sur celui de l’approche intellectuelle, que sur celui des détails narratifs. L’interprétation que l’on peut avancer à cela est anthropologique autant que littéraire. L’intertextualité mise en œuvre ici est plus proche d’un rituel de possession que d’un travail intellectualisé de référence. Lévi-Strauss croit en l’efficace de l’art, en ses pouvoirs magiques et ses fonctions sociales et symboliques. Fidèle en cela aux pratiques dramatiques observées chez les indiens Tupi-Kawahib (Tr. Trop., VII, 34), il crée une littérature de transe qui ouvre à des phénomènes de possession vis-à-vis de Léry. « C’est comme de la sorcellerie », écrit-il à propos de l’ Histoire d’un voyage, dont il évoque plusieurs fois les pouvoirs enchanteurs. Il s’efforce d’entrer en sympathie totémique avec Léry, de la même façon que les Indiens le faisaient avec leurs ancêtres. Car Léry est en définitive un ancêtre aux yeux Lévi-Strauss, au sens où son récit de voyage est à la fois un « extraordinaire roman d’aventure » et le « premier modèle d’une monographie d’ethnologue » (Lévi-Strauss, préface).

les-canibales-jean-de-lery.1295219507.jpg

Le rapport de Lévi-Strauss à Léry dépasse donc bien les rapports d’admiration rationnelle que l’on peut attendre d’un homme cultivé avec un classique de la renaissance, pour entrer dans un territoire de « sur-réalité », c’est-à-dire « une réalité plus réelle encore que celle dont j’ai été le témoin. » L’intertextualité chez Lévi-Strauss peut s’apparenter à un phénomène de cannibalisme symbolique. « Je vous laisse imaginer, dit Lévi-Strauss, ce que les surréalistes auraient pu tirer d’une telle… intimité avec Léry. » Les surréalistes auraient en effet utilisé ces rapprochements entre textes, situations et pensées, pour déceler des correspondances plus profondes, plus magiques et plus troublantes que ce que la science peut se permettre d’énoncer.

Tunisie 2011: Habib, où es-tu ?

 

Habib, pour moi, c’est le visage de la Tunisie. Quand je suis allé le voir, dans sa famille, en 2002, il avait changé et s’était réadapté au mode de vie villageois tunisien.

En France, pendant toutes les années 90, Habib était le visage rayonnant de la double culture franco-tunisienne. Quand nous travaillions ensemble dans les usines de Tarare, il était le seul ramoneur de France à réciter Baudelaire en nettoyant les séchoirs de l’usine de textile. Il venait de terminer son D.E.A. (Master 2) sur la conception du Sahara dans l’oeuvre de Saint-Exupéry. Sa mention « Bien » l’avait un peu déçu. 

Ensemble, nous jouions et chantions du Brassens. De sa voix grave et caverneuse, il savait restituer à Brassens sa rigueur mélodique, alors que moi je l’avais depuis toujours adapté à mon palais et à mon timbre, au point de le rendre méconnaissable aux non-spécialistes. Ma façon de jouer de la guitare ne lui déplaisait pas, il trouvait que je donnais du swing à des chansons comme Le Pêcheur, et que je savais souligner la sonorité blues de sa chanson préférée, La princesse et le croque-note. Nous faisions ainsi un duo détonnant, et mon grand regret est de ne jamais avoir appris de chansons arabes qu’il chantait en s’accompagnant du Oud.

Dans les années 1995, un ami richissime avait acheté un des châteaux de Crémieu, et avait chargé Habib d’en être le gardien. Je me souviendrai toute ma vie des séjours que j’y ai fait, avec d’autres copains, parasites lyonnais au bord de piscines cossues. Les rares fêtes où j’ai été invité là-bas réalisaient mon rêve de mixité sociale ; je revois les jolies bourgeoises qui faisaient semblant de ne pas être incommodées par des rustres comme moi. Dans mon rêve, j’en vois une au corps filiforme, qui est nue avec moi, dans ou à côté de la piscine, mais je ne crois que cela se soit passé pour de vrai.

Une des choses admirables chez Habib était sa capacité à vivre de manière nomade sans ressentiment. Il me disait qu’il n’avait jamais été victime de racisme en France, ce qui est rare. Aujourd’hui, à l’époque de livres à succès du genre Indignez-vous, tout le monde cherche plutôt à se faire passer pour victime, semble-t-il. Habib n’était ni victime ni bourreau. En vrai nomade, il vivait souvent chez les autres. Je ne me rappelle pas l’avoir vu dans des logements personnels. Tous les lieux de vie que je lui ai connus étaient prêtés par des amis, partis pour des durées indéterminées en Chine, en Amérique, Dieu sait où. Et Habib était partout chez lui, respectueux des biens d’autrui et capable de solitude. Un vrai nomade.

Il me mettait en garde contre l’admiration que je lui portais. Moi, quand je lui disais qu’il représentait le nomadisme à mes yeux, j’avais en tête la conception deleuzienne du nomade (ou deleuzo-guatarienne, plutôt), je ne prétendais pas qu’il incarnait l' »Oriental », l’Arabe éternel, descendant des tribus du prophète. Il me disait de ne pas l’idéaliser, que son nomadisme n’était pas forcément quelque chose d’heureux, que ce n’était pas une vie facile. Mais je ne prétendais pas que ce fût facile, j’observais simplement qu’il était supérieurement apte à passer d’un job à un autre, d’un mileu social à un autre, d’un logement à un autre. Il pouvait jouer au tiercé dans un PMU ouvrier le matin, lire Huysmans l’après-midi et danser sur de la musique électronique le soir avec les gens les plus branchés de Lyon. Et il était chez lui partout, à l’aise dans toutes ces activités.

Voyager, dit Lévi-Strauss, c’est se déplacer à l’intérieur de l’espace, de l’histoire et des classes sociales.

Au début des années 2000, Habib est rentré en Tunisie, où il est devenu professeur de français. En 2002, j’ai fêté mon trentième anniversaire en Tunisie. J’ai invité tout le monde, amis, famille, petite amie, collègues, à me rejoindre à Douz, le dernier week-end de mars. Personne n’est venu, et j’ai fêté mon anniversaire avec deux belles étudiantes américaines qui s’étaient accrochées à moi dans le voyage. J’avais au préalable rendu visite à Habib. Il menait une vie moins colorée que celle qu’il avait eu en France. C’est moi qui étais incapable de m’adapter au pays, et de comprendre qu’il n’avait pas changé, au contraire. Habib s’était impregné du village, des us et coutumes, et il s’était adapté.  

Où est-il maintenant ? Est-il marié, a-t-il des enfants ? Ni lui ni personne ne m’a donné de ses nouvelles depuis mes trente ans. Je me demande ce qu’il pense des mouvements sociaux qui ont lieu dans son pays. Je me demande s’il lit les blogs tunisiens qui sont si importants pour la révolte du peuple, et s’il en écrit lui aussi. J’aimerais le revoir pour qu’il me parle de Saint-Exupéry et du désert.  

Tunisie 2011 : Nous sommes tous des blogueurs tunisiens

Comme le dit Abelwahhab Meddeb, ce qui se passe en Tunisie est une « révolution par les blogs ». Sa façon de parler de la « génération du digital », des gens qui écrivent sur le web, est extrêmement fort. Dans l’émission de France culture, La Rumeur du monde, il explique que c’est sa fille, franco-tunisienne comme lui, qui l’a éveillé à ce monde des blogs tunisien, et combien ils sont déterminants dans la constitution et l’expression de ce qu’il perçoit comme une « société civile tunisienne ».

On est loin des jugements ambiants sur les blogs. D’habitude, le mot même de blog est prononcé avec une moue de dégoût, et exprime la déchéance de l’écriture, de la lecture, de la communication. Blog, c’est d’ordinaire synonyme d’épanchement infini, sans forme et narcissique. Il va sans dire que je réprouve ces allégations, et que je considère le blog comme une forme d’expression qui en vaut d’autres, qui a son rythme, ses qualités et ses défauts, sa pulsation propre.

Ce qui est beau dans les propos de Meddeb, c’est que les blogs n’y sont pas seulement décrits comme des lieux d’expression sauvages et incontrôlables, lieux d’émissions de messages courts, mais comme des lieux de réflexion et de maturation de l’information.

Et puis surtout, ce qui est émouvant est le contact évident qui existe entre blog et action politique, cyber-écriture et manifestations. Foin du déversement gluant de ces petits ego qui veulent laisser une trace, le blog se révèle être une écriture à la fois personnelle et collective, individuelle et politique, émotive et intellectuelle.

Postcolonialisme et régimes autoritaires : comment la dictature chinoise se sert des études postcoloniales

Le substrat théorique des études postcoloniales consiste en une critique interminable sur les concepts universalistes de la métaphysique, invariablement qualifiée d’ « occidentale ». On stigmatise donc toujours l’universalisme, au profit de choses aussi peu excitantes que la différence, la diversité, le métissage ou le multiculturalisme. Evidemment, les postcolonialistes eux-mêmes sont en faveur d’une société multiculturelle dans la mesure où tout le monde parle anglais, respecte son prochain, garantit l’égalité entre les hommes et les femmes, utilise la même monnaie d’un quartier à l’autre, respecte les lois. Dans les faits, il y a autant de différence que de beurre en broche, car le multiculturalisme n’est qu’une nouvelle façon de vivre à l’occidentale.

Ce qui est plus intéressant encore, c’est la façon dont les Chinois se sont emparés des théories postcoloniales. Zhang Yinde a écrit un chapitre très éclairant là-dessus dans Le Monde romanesque chinois au XXe siècle. Modernité et identités (Champion, 2003). Il montre comment la critique de l’ « universalisme occidental » a permis au pouvoir chinois de déconstruire et rejeter les droits de l’homme. C’était dans les années 1990, juste après le massacre de la place Tiananmen, et tout cela me paraît hautement significatif : ici en Europe et en Amérique, on se croit très malin quand on évoque « l’imaginaire racialiste constitutif de la République ». On se trouve très progressiste quand on clame que derrière nos valeurs se cache notre volonté de domination. Mais tout cela prend une autre tournure dans des pays où la liberté politique est refusée. Dans ces pays-là, on voit les étudiants défiler pour la démocratie, en 1989 par exemple, et l’on dit qu’ils sont manipulés par les Occidentaux puisque, ce sont les postcolonialistes qui l’ont dit, la démocratie et les droits de l’homme ne sont que le cache-sexe de l’impérialisme de l’homme blanc.

C’est ainsi que le chauvinisme chinois le plus étroit peut prendre appui sur les théories qui, ici, prétendent que la nation n’est qu’une fiction honteuse. Zhang Yinde le dit mieux que personne : « Le veto sur les droits de l’homme prend ainsi appui sur le double arc-boutant du postcolonialisme et de la rhétorique nationaliste. » (op.cit., p.74).

Les choses sont donc simples. Les postcolonialistes prouvent que la république est mauvaise car elle a coïncidé avec le colonialisme et l’impérialisme. Ils disent que la face sombre des Lumières est le visage des Africains mis en esclavage à cette époque. Que les deux faces sont inséparables. Eh bien, si cela est vrai, alors il faut aussi admettre que le postcolonialisme légitime les régimes autoritaires et corrompus – de Chine et d’Afrique notamment – de l’époque contemporaine.

Réappropriation de ma maison

Quand je suis rentré de l’université, hier soir, vers 21h00, rien n’avait changé dans ma maison. Mes colocataires n’avaient pas bougé le petit doigt.

Le Pakistanais fut le premier à sortir de sa chambre et à me souhaiter la bienvenue, me souhaiter la bonne année et me donner sa version des faits. Il avait passé du temps chez son cousin et n’était responsable en rien de l’état de saleté de la maison. Il prétendait avoir lavé le sol de la cuisine plusieurs fois, chose qu’il prétend chaque fois que je rentre d’un déplacement. Il rejette donc clairement la faute sur les jeunes Lettons, et réclame toujours plus fébrilement un document d’organisation et de partage des tâches. Je répugne un peu à cela, mais lui est un fervent militant de l’instauration d’un « tour de ménage », qui fixerait à chacun son calendrier des choses à faire dans le mois.

De mon côté, cela m’ennuie un peu, je préfère une forme d’autorité plus flottante, où chacun est motivé selon ses goûts. Mais je commence à faiblir et mon Pakistanais m’a convaincu. Quand l’un des Lettons est descendu pour fumer une clope dans la cour (il ne fume pas trop dans la maison, c’est déjà ça), je lui ai demandé s’il verrait un inconvénient à ce que l’on instaurât une organisation pareille. Il a dit qu’il n’y verrait aucun inconvénient. C’était le bon moment pour le lui demander, car il voyait bien que c’est moi qui m’étais occupé de ses poubelles, que j’étais en train de laver la cuisine, et que je m’inquiétais de l’état de la baignoire, et même un peu de l’état de sa santé à lui, au Letton, qui affirmait avoir pris des douches tous les jours pendant les vacances. Plus généralement, c’était le bon moment de réclamer l’argent des loyers, car le Letton fut tout heureux d’entendre dire qu’il n’avait qu’à donner de l’argent et de ne plus s’occuper de rien.

Je traîne toujours un peu des pieds pour ce qui est du document à créer sur le partage des tâches ménagères. « Je le fais si tu veux, dit le Pakistanais, et tu n’auras qu’à le signer. » Oui, cela me convient en effet. J’avais déjà dit que cet homme était un peu mon second, mon lieutenant, et cela se confirme. Je lui serai très reconnaissant de passer du temps à faire ce tableau, que je superviserai et ratifierai le cas échéant. Un des avantages à ce que ce soit lui qui s’en occupe, est qu’il aura tendance à superviser un peu les travaux aussi, à en faire un peu plus lui-même, et peut-être à se sentir autorisé à demander aux autres de se bouger les fesses.

Toujours est-il que j’ai passé quelques heures hier soir, et quelques heures ce matin, à rendre ma maison un peu plus propre, c’est-à-dire un peu plus elle-même, et un peu plus mienne. Je ne me plains pas de cette corvée, car elle est en fait un rituel de retrouvaille avec la maison, de réappropriation symbolique. Je la brique un peu pour qu’elle me soit bonne et protectrice.

Ce soir, je serai en mesure d’ouvrir les paquets envoyés par Amazon et qui ont été livrés pendant mon absence.

Etat désastreux de ma maison

Quand je suis rentré à Belfast, hier soir, ma maison était dans un état épouvantable. Je n’avais jamais vu cela. Certes, j’accepte depuis longtemps d’en faire plus que les autres dans cette maison. Je suis coutumier des ménages de rentrée, car comme je le faisais déjà remarquer au mois d’août, il y  a une forme d’appropriation des lieux quand on en prend soin : « Faire le ménage, nettoyer, c’est en quelque sorte prendre possession de quelque chose ». (On ne devrait jamais se citer, comme je le fais ici.) D’ailleurs, le mot « propre » ne signifie-t-il pas à la fois « ce qui appartient à » et « ce qui est sans saleté » ?

Mes colocataires lettons et pachtoune, eux, n’ont pas dû chercher à s’approprier la maison, quel que soit le sens que l’on donne à ce mot, pendant les fêtes de noël, c’est ce que l’on peut se dire, pour rester diplomatique.

Dans la cuisine, j’ai préféré ne pas allumer la lumière. La poubelle s’était transformée en décharge municipale. L’odeur avait déjà commencé de se répandre jusqu’à la porte d’entrée. Dans la cour, la poubelle collective était absente et personne n’avait eu l’idée, je suppose, d’aller la récupérer au bout du chemin, là où les éboueurs la laissent deux fois par mois.

Dans la salle de bains, il m’a fallu allumer la lumière, et le spectacle fut ébouriffant : la baignoire était noire de crasse. Là, j’ai étouffé un cri, et me suis dit qu’il était arrivé un malheur. On ne vit pas dans une porcherie impunément, volontairement, sans qu’une catastrophe intime ait forcé les choses et les êtres à la désolation.

J’ai préféré ne rien dire, me brosser les dents au plus vite et foncer dans ma chambre, sous les toits, qui avait toujours sa qualité de havre de paix. Toujours en désordre, ma chambre au moins ne sent pas mauvais, elle est accueillante, avec ses livres empilés qui forment une architecture charmeuse.

De plus, deux paquets « amazon » m’attendaient. Deux bouquins que j’avais achetés avant de partir, et qui se donnaient des airs de cadeaux de noël. Je devine qu’il s’agit de London Orbital de Iain Sinclair, et de Psychogeography de Will Self. Mais comme je ne suis pas sûr à cent pourcent, je les laisse empaquetés pour les ouvrir lorsque la maison sera redevenu habitable.

Je me suis mis au lit et ai mis mon réveil à six heures du matin. Mon plan était de fuir la maison aujourd’hui avant que mes colocataires ne se réveillent, me laver à la salle de sport, et donner une chance à ces jeunes hommes de faire un peu le ménage pendant que je serais au boulot. Peut-être mon retour les prend-ils de court ? Peut-être avaient-ils l’intention de m’accueillir dans une belle maison bien propre ? C’est moi qui suis trop brusque, en fait. Je ne leur laisse pas assez de temps pour montrer leur bonne volonté et leur sens des responsabilités.

Ah, mes Lettons, mes Pachtounes. 

Depardon, photographe de la France

 depardon-1.1294662396.jpgPhoto Raymond Depardon

Tous les jours, à la BNF, avant de descendre dans les salles de recherche, je fais un petit tour dans l’exposition « La France de Raymond Depardon » dont j’ai un peu parlé en novembre dernier. Je ne m’en lasse pas. Ce n’est pas seulement une expérience esthétique, c’est aussi une plongée, à chaque fois, dans l’image et l’imaginaire d’un pays, dans le mystère qui fait qu’un territoire varié et multiple peut être appelé « la France ».

Deux grandes salles, la première consacrée à un choix de photos que Depardon a prises sur l’ensemble du territoire métropolitain. Dans la deuxième, des archives de photos et de documents qui montrent un peu le cheminement du photographe, ses influences et ses projets passés, l’ayant conduit à photographier sa « terre natale ».

A chaque visite, de nouveaux détails apparaissent. Ce que je croyais avoir suffisamment vu, n’avait pas été vu du tout. Les grands tirages sont magnifiques et racontent tant de choses sur la vie des Français. Dans le regard de Depardon, la France est extrêmement colorée, mais les couleurs, il faut les capter sur la totalité des photos : des feuilles mortes par terre renvoient aux coloris des fenêtres tout en haut, ou à des panneaux signalétiques. Le bleu du ciel entre en écho avec des affiches. Les photos sont parfois de véritables camaïeux, et des variations autour d’une, deux ou trois couleurs.

depardon-2.1294662565.jpgPhoto Raymond Depardon

L’affluence est toujours assez importante. Les salles de l’exposition ne sont jamais vides, et les gens commentent, devinent la région, le département et la ville où les photos furent prises. Ils discutent, scrutent les détails pour trouver des indices, et ils cherchent dans leurs souvenirs de vacances. Les visiteurs font actionner leur mémoire migratoire. C’est comme un jeu entre un photographe et un peuple. Le peuple vient voir, sans poser trop de jugements esthétiques, et entre dans un échange où la mémoire et le déchiffrage le disputent à la méditation. C’est bouleversant de voir les Français se déplacer et aller discuter de la France dans une exposition.

C’est pour moi la grande exposition de l’année 2010, le grand événement culturel de l’année qui finit. On y sent « l’urgence de photographier la France », la nécessité de le faire, non pas parce qu’elle disparaît, mais parce que Depardon, comme nous tous, s’interroge sur ce que c’est que la France. Et en faisant cela, Depardon a pris la dimension du grand photographe des temps contemporains. Lui seul, grâce à son travail de reporter, de voyageur, de paysan, de documentaire de la vie rurale autant que des guerres internationales, lui seul a la légitimité et la capacité d’incarner notre pays et de le représenter, avec de nombreuses problématiques présentes silencieusement sur les images.

Problématique du vieillissement et de la subsistance, avec des magasins fermés, d’anciennes façades, des maisons qui ont tenu debout. Problématique de la monumentalité républicaine, avec des « mairie-école », des monuments aux morts, des bâtiments officiels, et même des maisons ordinaires qui ont la dimension de monuments. Problématique de l’industrialisation et de la vie économique, avec des centrales nucléaires au loin, quelques usines, de nombreux commerces. La manière dont ces espaces de travail s’entremêlent avec la vie quotidienne des gens m’a intéressé. Des jardins potagers aux abords d’usines.

Problématique de l’habitat et du transport. Problématique des activités récréatives et culturelles. Problématique de la coexistence de différentes temporalités dans un même espace. La piscine à ciel ouvert d’une ville du nord est surplombée par un château en pierre, lui-même entouré d’immeubles en béton. Problématiques du paysage : comment les paysages naturels entrent en écho avec les architectures locales.

Il fallait un homme capable de passer des années sur les routes, ayant assez de talent, d’argent et d’expérience pour prétendre représenter un pays entier. Il fallait un homme qui nous prennent au sérieux, et qui sache regarder nos territoires avec respect, mais avec drôlerie aussi, et qui ait « l’oeil ». Un homme capable de regarder un paysage, et de le faire réfléchir.

Cet homme, c’est Raymond Depardon, et on parlera de ce travail sur le France dans cent ans, dans deux cents ans.

Chaque jour, j’entends les commentaires des gens, et je me dis que je devrais les noter, car ils sont drôles et intéressants. Mais j’oublie de les noter, et je les oublie aussi sec. Ce ne sont pas des commentaires d’habitués de galeries, ni de connaisseurs en art, ce sont des commentaires bien plus précieux. Depardon doit être si heureux d’avoir réussi à faire une exposition qui fasse venir des milliers de Français, qui discutent de tout autre chose que de la qualité des photos.  

Dublin et l’éditrice parisienne

L’autre jour, un ami a fait la rencontre d’une jeune femme, qu’il a qualifiée de « sensuelle », et qui se trouve être éditrice dans une des grandes maisons d’édition parisienne. Comme la jeune femme a avoué un penchant pour la littérature du voyage, mon ami lui a parlé de moi et lui a demandé l’autorisation de me communiquer son adresse électronique.

Moi, tout de go, j’écris à la femme sensuelle pour lui exposer les projets de récits de voyage que j’ai dans la manche, et elle me répond.

Des différents projets, celui qui touche l’Irlande attire son attention. Elle dit que si je parviens à « trouver le ton, le style qui convient à ce récit », il pourrait s’agir là d’ « un sujet passionnant, un livre passionnant ». Un projet qu’elle aimerait beaucoup « suivre ». Je n’en dirai pas davantage pour éviter qu’on me pique mes idées « passionnantes ».

La jeune femme sensuelle me demande cinquante pages, et comment lui refuser quoi que ce soit ?

Alors je profite d’être dans une des meilleures bibliothèques du monde pour remettre à jour, toiletter et réécrire les pages sur Dublin que j’avais écrites il y a cinq ans. J’en écris de nouvelles car Dublin a profondément changé de visage, et c’est ce visage dont j’essaie de dresser le portrait.

L’ennui est que j’ai beaucoup trop de pages. Ce n’est pas cinquante que je peux envoyer, c’est deux ou trois cents. J’éprouve le plaisir cruel de celui qui coupe, qui élimine et efface. Allez, tout ce qui n’est pas assez rempli de vie, à la poubelle. Pour les beaux yeux d’une femme sensuelle que je ne connais pas.

Un Pachtoune au pub irlandais

J’avais promis à mon colocataire pakistanais de fêter son master au pub. Pas pour le corrompre mais pour lui faire partager un peu de la culture locale.

L’autre soir, nous sommes donc allés, selon un programme que j’avais établi, au Bittle Bar, dont les murs sont couverts de peintures. Après quoi j’ai emmené mon ami au Kelly’s Cellar, le vieux pub républicain.

Ces deux pubs font partie de ma géographie belfastoise. Mon Pakistanais ne veut pas entendre de boissons sans alcool. Il dit connaître toutes les bières de ce pays, les avoir toutes essayées. Mais comme il ne connaît pas la différence qui existe entre une Guinness, une Smithwick et une Tennent’s, je me sens dans l’obligation de le guider un peu dans ses choix. « Stout », « Ale » et « Lager », la classification des bières va du plus noir au plus clair, du plus crémeux au plus liquide. Il faut choisir en fonction de la soif du moment. Comme il n’a aucune idée de la soif qui est la sienne, je lui offre une Blue Moon, car on n’en trouvera pas si facilement dans d’autres pubs. C’est une bière américaine, dans un verre évasé, qui est un peu la boisson traditionnelle des amis avec qui je hante ce pub.

Il adore les peintures, en particulier celle du fond, la grande toile qui représente les grands écrivains buvant un verre au pub. Il me demande si je connais ces gens. Je lui donne les noms : de gauche à droite, W.B. Yeats, James Joyce, Brendan Behan, George Bernard Shaw, Oscar Wilde et Samuel Beckett. Tous, appartenant à des générations différentes, partagent le même espace, une Guinness à la main. Mon ami connaît Shaw mais aucun des autres écrivains de la toile. Cela vient de son éducation dans un collège anglophone de Peshawar, dont les professeurs ne devaient pas être à la pointe de la modernité littéraire. Il me demande si c’est un vieux tableau. « Dix ans peut-être, dis-je, peut-être quinze ». Il est très déçu. Il aime les choses anciennes. Il me demande qui sont les autres personnages, sur les autres tableaux, je lui réponds autant que je peux, légitimement fier de montrer ma culture.

Nous buvons un peu vite car nous sortons d’endroits où nous avons été mis à rude épreuve. Moi, de la salle de sport de la fac, lui de la supérette où il travaille au noir.

Il ne saisit pas tout à fait ce que représente, d’un point de vue politique, l’affichage de ces gloires irlandaises. Un message de paix est monté en épingle, avec des peintures du républicain Gerry Adams rigolant avec le pasteur Iain Pasley, mais ça n’en reste pas moins un pub nationaliste, qui célèbre l’identité irlandaise comme il le peut. Par ailleurs, il tente de lier à la fierté « irlandaise » la fierté de Belfast, avec des images de sportifs nord-irlandais, tels que Alex « Hurricane » Higgins, ou George Best. C’est donc un pub pro-irlandais qui prône l’ouverture, le dialogue, la négociation.

Nous sortons sous la neige pour aller au Kelly’s Cellar, et c’est dehors que mon Pakistanais me dit qu’il a beaucoup aimé le Bittle Bar. Il ne savait pas que de tels lieux existaient à Belfast. Ce qui le frappe le plus, c’est le fait qu’un pub puisse être envisagé comme un endroit culturel, avec des images du passé, une construction de tradition communautaire. Lui, les rares fois où il sort, son cousin l’emmène dans des clubs dans le but de trouver des filles. Et la frustation de ne pas en trouver n’a d’égal que l’ennui d’être obligé de boire du mauvais alcool, et d’être de ce fait un mauvais musulman.

Au Kelly’s Cellar, il insiste pour payer sa tournée. Ce sera deux pintes de Guinness. Le vieux pub enchante mon colocataire, qui n’a jamais été dans un établissement aussi ancien. Les plafonds sont bas, les charpentes en bois, la décoration est faite de tout un bric-à-brac de broquantes. Je lui ai montré la date de naissance de l’établissement : mille sept cent quelque chose. Il me dit, oh Guillaume, presque quatre cents ans. Il y a quatre cents ans, un homme était adossé à cette poutre en bois.

Il rêvait tout haut, et l’alcool aidant, il devenait excessivement bavard, parlant d’images qu’il avait « in the back of my head ». Il sentait revenir à la conscience des images enfouies d’un temps ancien dont il avait la nostalgie, mais qu’il n’avait jamais vécu.

Tout le long du chemin du retour, il fut extrêmement loquace. Quelque chose dans la découverte de ces pubs l’avait bouleversé. Non pas la présence de l’Irlande, ni celle de la culture. Peut-être la conscience de la durée, ou du passé. Quelque chose du passé, à quoi il se sentait appartenir. Nous passâmes devant une enfant qui dit « hi » à une passante. Mon ami répondit « hi » à la place de la passante, et me fit tout un discours sur l’innocence des enfants. Après quoi, nous dûmes presser le pas pour éviter de nous prendre une boule de neige que lançaient d’autres grands enfants, cachés dans une rue perpendiculaire.