Nu dans la neige

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Si le sage précaire a l’air en colère sur cette photo, c’est qu’il se presse vers le bain chaud qui l’attend dans le cercle (Round Garden) de Tullyquilly.

Daniel, qui n’est jamais en manque d’idées, a remplacé le tipi où j’avais passé mon précédent séjour, par un système de bain chauffé par un foyer incrusté. On allume un feu, comme dans une cheminée, et deux heures plus tard, l’eau est à 40°.

Après cela, le bois garde la chaleur toute la journée, même en plein hiver. Même le lendemain, il suffit d’un léger feu, de deux ou trois rondins, et l’eau remonte à la température désirée.

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De jour comme de nuit, par températures positives ou négatives, tous les sages précaires peuvent se réchauffer et se délasser d’une vie parfois trépidante. La vue, depuis le bain, est tellement ravissante qu’on ne sait qu’en dire. Daniel pense qu’on a le choix entre prendre des photos et pleurer.

Hier, ou ce matin, j’y ai lu le très intéressant livre de Marc Augé, « Pour une anthropologie de la mobilité ». J’y ai puisé des idées et des références pour la dernière partie de ma thèse, quand il sera question d’aborder les possibilités actuelles du récit de voyage.

Au milieu d’un des comtés les plus ruraux d’Irlande du nord, avec pour voisins les plus proches, les poules enfermées dans le poulailler, et le renard qui rôde dans le parc, je lisais les brillantes pages de l’ethnologue sur le concept de frontière et sur l’urbanisation du monde.  

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C’était le lieu idéal pour lire des phrases comme : « Le monde ville représente l’idéal et l’idéologie du système de la globalisation, alors que dans la ville monde s’expriment les contradictions ou les tensions historiques engendrés par ce système. »

Je n’étais ni dans une « ville monde » ni dans un « monde ville », mais plutôt dans une sorte d’extra-mondanité.

Rathfriland, Irlande du nord : aux limites des contes de fées

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Rathfriland, je l’ai déjà mentionné, est un village du comté Down qui se situe au sommet d’un pic. Depuis la rue principale, la vue domine la plaine de tous côtés.

On lit à ce propos des histoires étranges. A l’époque des chevaux et des carrioles, par exemple, les jours de marché, les paysans laissaient les chevaux en bas et montaient les marchandises à dos d’hommes. Il faut imaginer les chevaux se reposer dans les champs au lieu de faire le boulot pour lequel on les a domptés. Imaginer les hommes porter les cagettes et les cadavres d’animaux, suant à grosses gouttes pendant que les chevaux broutent et boustifaillent, donne une des cocasseries qu’on aime prêter aux villages isolés des contes de fée.

Tout, à Rathfriland, évoque le conte de fée.

Lundi 6 décembre, je devais aller au cottage de Tullyquilly. Or, pour aller à Tullyquilly, il faut aller à Banbridge, puis trouver un moyen pour se rendre au village de Rathfriland, et c’est dans la cambrousse un peu plus loin, perdu au milieu de nulle part que se situe le cottage.

Daniel m’envoie des textos m’informant que la neige fait rage et que la voiture ne pourra sortir du terrain. Je réponds que je me débrouillerai pour marcher jusqu’au cottage. Plus tard, quand je suis dans le bus qui va de Belfast à Banbridge, Daniel me conseille d’annuler le voyage et d’essayer de venir un autre jour. Trop tard, si cela les routes sont bloquées, j’irai dormir dans un B&B. Après tout, c’est un voyage comme un autre.

Et puis pour une fois qu’il neige dans ce pays, je ne veux pas rater la vue de Tullyquilly sous un grand manteau blanc.

Arrivé avec deux heures de retard à Banbridge, on m’annonce qu’il n’y a plus de bus pour Rathfriland, et que les taxis ont baissé les bras. Trop de neige, trop incertain. Un homme sort du bus et discute avec le chauffeur. Il se retourne vers moi et me demande où je me rends : « Rathfriland », réponds-je. Il me dit de le suivre. Il me croit polonais, car il paraît qu’à Rathfriland il y a une colonie de Polonais. Nous entrons dans sa voiture, et c’est là que je comprends qu’il m’offre de me conduire au village des contes de fées.

C’est en bas de la côte que l’Histoire se répète. Mon chauffeur arrête sa voiture et considère la route devant nous. A mi-pente, des voitures sont à l’arrêt, et celles qui descendent le font très doucement. Après atermoiement, mon chauffeur appelle sa femme et lui dit qu’il renonce à conduire jusqu’à la maison. Il va laisser savoiture chez un copain garagiste, et nous marchons de concert, chargés de nos valises et de nos attachés-cases. Nous grimpons jusqu’à Rathfriland, et nous dépassons les voitures et les bus abandonnés sur le bord de la route.

Nous suons comme des bêtes. Nous glissons et jurons. Nous rigolons avec les autres gars jetés sur la route comme des malpropres. Nous sommes commes ces paysans d’autrefois qui laissaient paître leurs chevaux dans la plaine.

Crossroad

Les vieilles chansons américaines qui parlent de carrefours, de croisements, de routes que l’on prend ou pas, sont un des beaux apports de la culture américaine. Les voyageurs charrient avec eux un imaginaire sec, une poétique confuse et une éthique fatiguée qui se sont admirablement incarnés dans le cinéma, la chanson et la littérature.

Les voyageurs, dans ce cas, ne voyagent pas pour le plaisir. Ils travaillent, ils cherchent du travail, ils sont en mission, en déplacement, voire, pour certains, ils migrent.

Le voyage ne doit pas être limité au loisir plaisant et cultivé du poète qui va méditer sur des ruines, ou du philosophe qui admire de grands paysages intouchés. Comme loisir, le voyage n’est qu’une pratique récente. Depuis toujours, le voyage désigne l’activité d’être sur la route, la « voie », pour des motifs professionnels. D’ailleurs, l’anglais « travel » a la même origine que le français « travail ».

Cette jeune nation américaine, construite sur un territoire trop grand pour elle, a dû lancer dans la nature des milliers de « routiers » à cheval et à pied pour couvrir et s’approprier le pays. Les Américains ont fondé une mythologie du croisement des routes.

Symbolisant les choix que l’on fait dans la vie, le croisement renvoie aussi à la croix du Christ, donc au Diable. La légende du blues dit que c’est à un croisement que Robert Johnson a rencontré Satan, qu’il lui a vendu son âme en échange du don de la guitare et de la chanson qui fait frémir. Crossroad, lieu de tous les prodiges.

À leur vieille habitude, les Américains articulent leur propre mythologie à l’antiquité la plus prestigieuse. Quand ce n’est pas l’ancien testament, comme dans les romans de Melville et de Faulkner, c’est la mythologie grecque. À un croisement de deux routes, le roi Oedipe a rencontré un vieillard qui lui a manqué de respect, et c’est là qu’il a tué Laïos, son propre père. Croisement, lieu de tous les destins.

« You can run, you can run », chante le bluesman du delta. Tu peux courir tant que tu veux, tu n’échapperas pas à tes fées, qui t’attendent au détour du chemin.

Ce n’est donc pas un hasard si le poème le plus connu de Robert Frost s’intitule « The Road Not Taken ». Publié en 1916, il a marqué les consciences américaines et il est enseigné à l’école comme nous apprenons les fables de la Fontaine :

« Two roads diverged in a wood and I… / I took the one less traveled by ».

Deux routes divergeaient dans un bois et moi… / Moi j’ai pris celle qu’on emprunte le moins.

The Road Not Taken

Two roads diverged in a yellow wood,
And sorry I could not travel both
And be one traveler, long I stood
And looked down one as far as I could
To where it bent in the undergrowth;Then took the other, as just as fair,
And having perhaps the better claim,
Because it was grassy and wanted wear;
Though as for that the passing there
Had worn them really about the same,And both that morning equally lay
In leaves no step had trodden black.
Oh, I kept the first for another day!
Yet knowing how way leads on to way,
I doubted if I should ever come back.

I shall be telling this with a sigh
Somewhere ages and ages hence:
Two roads diverged in a wood, and I—
I took the one less traveled by,
And that has made all the difference.

S’arrêter dans un bois : la poésie de Robert Frost

Ce poème de Robert Frost (1874-1963) me fait penser au cottage de Tullyquilly, où je vais de temps en temps, et où mon ami Daniel m’invite à passer la semaine prochaine. Il ira à Belfast pour enseigner et il me laisse la chaumière où je couperai du bois et nourrirai les poules.

Lire aussi : Tullyquilly, Irlande du nord : le Juif errant

La Précarité du Sage, 2010

Robert Frost, poète américain, possède l’art d’évoquer la nature, les arbres, mais aussi et surtout la présence d’êtres chers qui sont hors de portée et loin des yeux :

À qui est ce bois, je crois savoir / Sa maison est au village pourtant / Il ne me verra pas m’arrêter ici / Regarder sa forêt se remplir de neige.

Qui peut-il bien être, ce « il » de la première strophe ? Ce qui est étrange est que cet homme, qui possède le bois, est assez important pour que le narrateur s’arrête et pour qu’il ait cette pensée, mais pas assez intime pour que le narrateur soit sûr dès le premier coup d’oeil que ces bois sont les siens.

Par exemple, ce ne peut pas être son père ou un ami proche, à qui il pense. Le lecteur avisé projette évidemment des sentiments cachés et contrariés, un imaginaire érotique qui ne peut pas s’exprimer et use pour ce faire d’images d’arbres dressés, de forêts profondes et de neige qui fige les désirs inavoués. Les Américains adorent ce genre de non-dits qui irriguent et fissurent la virilité apparente des cowboys.

Cependant, à supposer que le narrateur soit homosexuel, cela ne peut pas non plus être son amant à qui il pense, immobile dans la nature, car deux fermiers américains gays sauraient reconnaître leurs avoirs respectifs. C’est la beauté du poème de Frost : créer une image de pure indétermination, un cow-boy perdu dans ses pensées sur un cheval qui se demande ce qui se passe, un instant suspendu dans la vie d’un homme.

La fin du poème est pour moi bouleversante. Là aussi, il existe d’autres êtres chers à qui le narrateur a fait des promesses, qui le forcent à reprendre son chemin :

Le bois est plaisant, sombre et profond / Mais j’ai des promesses à tenir/ Et de la route à faire avant de dormir / Et de la route à faire avant de dormir.

Tout à l’heure, en sortant de la salle de sport, la nuit était sur le point de tomber, et j’aperçus Daniel qui prenait le frais près de la faculté d’histoire. Je lui parle de ce poème de Frost qui irait si bien dans son cottage. Il sourit et me dit qu’il aime beaucoup Frost. Quel poème, dit-il ? Je bafouille : « Whose woods… » et voilà mon Daniel qui récite le poème, avec son accent d’Américain distingué.

De temps en temps, il cale un peu, alors je l’aide d’un mot ou deux, et il reprend sans plus faire d’erreurs. Il le fait avec modestie, comme un bon élève français réciterait une fable de La Fontaine. Il faut que je lui demande si Robert Frost est appris à l’école des Américains, s’il a un statut comparable à nos Prévert et Molière.

En attendant, si les universitaires savent encore des poèmes par coeur, alors on peut garder quelque espoir dans l’avenir de l’université.  

Not Square : être jeune à Belfast

Ne me demandez pas le nom de ce style de musique. Johnny, l’autre jour, m’a parlé brillamment d’un look et d’une musique qui m’a semblé proche de cela, mais j’ai oublié le nom.

Not Square, c’est le groupe de Ricky, et Ricky est le mec cool de Belfast. Le mec le plus populaire de la jeunesse rock’n’roll d’Irlande du nord. Toutes les filles l’aiment, et tous les garçons sont ses copains. C’est lui qui joue de la basse sur ce morceau, qui ressemble un peu à Bobby Lapointe, et qui danse avec sa charmante copine, Oonagh, qui est sa plus grande fan.

Les quatre années qui viennent de passer, Ricky faisait une thèse sur Borgès et la peintre Remedios Varo. Il vient de passer sa soutenance (yesterday as a matter of fact), et il sort le premier album de Not square. C’est le week end de la jeunesse glorieuse de Belfast. Ce soir, Not Square joue dans la salle de concert de la fac. C’est la soirée de Ricky, Ricky en majesté. Et à travers lui, c’est la jeunesse branchée de Belfast qui va se refléter et qui va résonner. La jeunesse cool, la jeunesse post-industrielle, la jeunesse post-Troubles.

La jeunesse à lunettes, la jeunesse qui prétend mal danser et qui trouve ça beau, la jeunesse qui prétend s’en foutre des tensions communautaires, la jeunesse qui parle espagnol, qui travaille dans l’art contemporain et le théâtre, la jeunesse qui va boire des cafés l’après-midi, la jeunesse qui fait des études, la jeunesse surréaliste, la jeunesse qui lit Andre Breton dans le texte, la jeunesse impeccable, la jeunesse aux manières délicieuses, la jeunesse polie, la jeunesse alternative et privilégiée de Belfast.

Irlande en grève 2010 : les prophéties de Daria

 ireland-protest-nov-20102.1290885421.jpgPhoto Irish Times

Il a fallu du temps pour que les Irlandais renouent avec la combativité qui leur était coutumière dans les siècles passés. Aujourd’hui samedi 27 novembre 2010, des dizaines de milliers de personnes manifestent à Dublin contre les plans d’austérité qui affectent leur vie quotidienne, leur emploi et leur avenir.

On parlait du « Tigre celtique » pour évoquer les boom économique des années 1990-2000, il faut maintenant trouver un autre animal, mais, espérons-le, un animal qui rugit toujours et grognera longtemps.

Ce retour à la morosité économique qui touche l’Irlande me rappelle mes premières semaines à Dublin, à la fin des années 90. J’avais rencontré Daria, une Irlandaise francophone que j’aimais beaucoup et avec qui je passais beaucoup de temps au pub. J’étais émerveillé par les conversations que nous avions au Mulligan’s, dans une petite rue entre la Liffey et Trinity College. Près d’un feu de tourbe, dans une odeur de vieux bois mouillé, le Mulligan’s n’appartenait pas au Celtic Tiger mais à un Dublin plus lointain, plus obscur, où les écrivains inventaient une façon mi-ouvrière mi paysanne de parler du temps et des sentiments contrariés.

Nous parlions de littérature avec cette jeune femme dont le français me bluffait littéralement. Je la faisais parler sur l’Irlande qui, je ne sais pourquoi, me fascinait. J’entendais dire des choses qui m’intéressaient, jusqu’à ce qu’un jour elle fasse une prophétie qui me plaise infiniment. Je ne sais plus de quoi nous parlions, et elle m’a dit : « Non, mais on va redevenir pauvres, de toute façon. On n’est pas habitués à être riche, ça ne va pas durer ».

J’avais adoré entendre cela. Non que j’aimais l’idée d’une Irlande pauvre, mais je me réjouissais de côtoyer une femme au pessimisme rigolard, qui buvait des pintes de Guinness sans complexe et qui répondait si bien aux images que j’avais en tête de l’Irlande éternelle. Elle incarna soudain, à mes yeux embués, le pays dont j’avais rêvé dans les livres, celui des rires et des ivresses sans espoir. J’étais si enthousiaste d’avoir entendu cette prophétie que je l’ai écrite dans toutes les lettres que j’envoyais à mes amis.

« Hier soir, dans un pub sombre et humidement chaleureux, une Irlandaise à la chevelure frisée m’a tenu le plus extraordinaire langage… » 

Je me disais que c’était la fameuse « loi de Murphy », celle qui explique que si les choses peuvent foirer, elles foireront. Le pessimisme était musique à mes oreilles. C’était la voix de Beckett, celle qui me parlait profondément, à moi qui venais d’être à la fois viré de mon travail, et quitté par mon amoureuse.

Alors aujourd’hui, dans les manifestations, des gens portent des pancartes qui appellent à revenir à la monnaie irlandaise d’avant l’euro : le punt. Le punt, c’était l’argent que j’utilisais pour payer les pintes de Guinness au Mulligan’s, alors ça me rappelle de bons souvenirs. 

Les explications à ce qui se passe viennent de toute part. Les étrangers disent que les banques sont responsables, mais que les Irlandais étaient devenus fous, à acheter des maisons comme si c’était des cadeaux de noël. Daria, elle, ne donnait pas d’explication, elle disait que la pauvreté reviendrait par n’importe quel moyen.

Moi, je peux témoigner que les Irlandais de mon âge, à part Tom, Fentan et, dans une moindre mesure Barra, avaient intégré dans leur vie quotidienne que les banques pouvaient prêter sans arrêt, et qu’il était absurde, frileux et contre-productif de vivre en bon gestionnaire. S’endetter, spéculer, emprunter et hypothéquer, vivre à découvert était un signe d’adaptation au monde réel, donc d’intelligence.

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En même temps, il ne faut rien regretter. C’était chouette, ces deux décennies de bulle, c’était la Californie pour pas cher, on y croyait, on portait des T-shirt en plein hiver, on était les rois du pétrole. Ca n’arrive pas tout le temps, il y a des peuples qui n’ont jamais connu une telle euphorie, alors on aurait été cons de ne pas en profiter au maximum.

Soutenir, les jours de soutenance

Aujourd’hui etait une journee speciale, un peu excitante pour le bureau des thesards. Deux d’entre nous passaient leur soutenance. Ils sont arrives ce matin, tires a quatre epingles, et tout le monde les a encourages, comme avant de disputer un match de boxe.

Ils ont tous les deux passe l’epreuve avec succes, ce qui fut source de joie, de sourires radieux, d’embrassades, d’accolades,tout cela faisait plaisir a voir. Nous qui avons encore un an de travail devant nous, ou un an et demi, ou deux ans selon les cas, nous felicitons nos aines avec grande effusion : c’est que nous sentons poindre l’angoisse de ne pas reussir a terminer cette these qui nous occupe tous les jours. Alors, savoir que Ricky, Trish, David ou Eamon ont reussi sans entrave, c’est un espoir, un soulagement. Cela prend donc fin quelque part, a un certain moment. 

Il y a une sortie du tunnel. Nous le savons, nous les avons rencontres ceux qui en sont sortis. Nous les avons embrasses, nous leur avons serre les mains, nous les avons palpes, incredules et emerveilles.

Dans le groupe des thesards, des sourires francs se melaient a des soupirs, a des tetes prises dans les mains. L’angoisse le dispute a l’esperance. C’est tres precieux de pouvoir partager sa vie de chercheurs avec d’autres chercheurs. Un sens communautaire se forme et un apprentissage de la temporalite propre a a these se fait. Voir les uns et les autres terminer leur travail, cela cree une disposition mentale favorable a l’achevement, a la completude, cela nous fait tendre vers l’accomplissement.

C’est d’ailleurs un tres grand jour pour Ricky. Le jour meme de sa soutenance, son groupe, Not Square, sort son premier album! Demain, samedi soir, grand concert de Not Square ou chacun balancera son corps au gre de ses incertitudes et de ses investissements.

  

Depardon: voyager dans un fourgon aménagé

Je ne vous parlerai pas de ce documentaire, La vie moderne, dont on fait la critique dans cette vidéo, mais comme on n’a pas le droit d’exploiter des vidéos sur La France de Depardon, j’ai pensé que cette critique faisait un bon remplacement.

Ce dont je voudrais parler, c’est du dernier événement à la mode en France : les Français qui viennent voir la France photographiée par un Français à la Bibliothèque Nationale de France.

« J’ai pris le risque déplaire à ceux qui ne reconnaîtront pas leur France et de réjouir ceux qui apprécient une perception intuitive, irréductible à une définition figée de l’identité française. » La France de Raymond Depardon (Désert et Palmeraie, 2010).

Cette dernière phrase est amusante car, en regardant les photographie de cette exposition, le visiteur pourrait se dire que l’image véhiculée de cette France est justement peu « métissée », très peu adaptée à l’idéologie multiculturelle qu’il est important de porter en bandoulière. Presque pas d’êtres humains, et quand il y en a, ils sont blancs et n’ont pas l’air étranger. C’est la « France des sous-préfectures », celle des petites villes et des villages où vit la moitié de la population.

Peu de gens dans les images, mais on y voit leurs activités, leur vie, leurs hobbies, leurs conflits. On y voit leur voiture, leur maison, leur magasin.

Leur jardin, leur cimetière.

J’ai beaucoup apprécié cette exposition, à la BNF, où je vais pour faire ma thèse sur le récit de voyage contemporain. La France de Depardon, c’est un magnifique récit de voyage. Un homme, vieillissant, voyage dans un fourgon aménagé et regarde son pays natal, dans toutes les régions, pour en rapporter une série de clichés.

Cela me fait penser à mon père qui, jusque récemment, vivait dans un fourgon aménagé, et ne possédait presque rien : pour l’emmerder un peu, je lui ai conseillé l’été dernier de s’acheter une veste et une cravate, histoire qu’on ne le confonde pas trop avec un voleur de poules.

Je me demande ce que mon père pourrait penser de cette exposition, lui qui ne va jamais à Paris, et qui n’aime ni les grandes villes, ni le froid de la France.

Depardon a choisi une vieille technique de photographie : la « chambre », comme dans Lucky Luke. Mon ami Mathieu m’a expliqué que la chambre permet de produire des images qui respectent les lignes, les volumes, sans procéder à ces distorsions que font automatiquement les appareils modernes. Cela donne une impression de monumentalité extraordinaire. De plus, pour imprimer correctement l’image, le temps de pose doit être assez long, ce qui permet aux couleurs d’être très nettes et très puissamment rendues.

Beaucoup de gens, dans la salle d’exposition, disaient que les photos avaient due être retouchées. Moi aussi je l’ai cru, jusqu’à ce que Mathieu m’explique la vie des images et des machines.

Il y a un art de voir les choses, qui se combine avec un art de voyager, qui se combine avec un art d’attendre, de se détacher, de se laisser dériver dans la minute présente.

   

Le nez de Napoléon

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Un deuxième Letton

Ma maison s’est augmentée d’un deuxième Letton. Un jeune homme que mon colocataire letton a rencontré au boulot, et qui avait besoin d’une chambre. Il semble ravi de sa nouvelle demeure, et cela me ravirait si les deux jeunes hommes ne prenaient pas leur chambre à coucher pour principal lieu de sociabilité.

Les deux Lettons ont parfois un ou deux invités, et ils aiment se raconter des histoires de Lettons jusqu’à minuit passé, ce qui m’oblige à rester au boulot très tard le soir.

Celui qui morfle, en revanche, c’est le Pakistanais. Il se sent exclu, avec tous ces chrétiens autour de lui. Alors, il décide de ne plus rien foutre, ne plus rien laver, ne plus rien ramasser. Il me dit que les « nouveaux » ne font pas leur vaisselle, alors il n’y a pas de raison qu’il soit le seul à la faire. Pauvre ami, il se sent si seul. L’autre soir, je pris mon dîner avec lui, dans la cuisine, et il me remercia, quand je rejoignis mes appartements, de lui avoir tenu compagnie. 

J’essaie de lui faire comprendre que si lui et moi continuons de faire la vaisselle que les autres ne font pas, avec le temps et avec quelques remarques diplomatiques mais explicites – si les deux sont compatibles – les Lettons comprendront. Le Pakistanais me répond que je suis un philosophe et que ma vision du monde est peut-être trop optimiste.

Quand je lui explique que les nouveaux sont jeunes, et qu’ils n’ont sans doute pas l’habitude de se débrouiller tout seul, il me rétorque qu’avant d’arriver à Belfast il n’avait jamais lavé une assiette.

C’est donc moi qui me farcit la totalité du ménage de cette maison. Je ne sais pas combien de temps cela peut durer.