Postcolonialisme et régimes autoritaires : comment la dictature chinoise se sert des études postcoloniales

Le substrat théorique des études postcoloniales consiste en une critique interminable sur les concepts universalistes de la métaphysique, invariablement qualifiée d’ « occidentale ». On stigmatise donc toujours l’universalisme, au profit de choses aussi peu excitantes que la différence, la diversité, le métissage ou le multiculturalisme. Evidemment, les postcolonialistes eux-mêmes sont en faveur d’une société multiculturelle dans la mesure où tout le monde parle anglais, respecte son prochain, garantit l’égalité entre les hommes et les femmes, utilise la même monnaie d’un quartier à l’autre, respecte les lois. Dans les faits, il y a autant de différence que de beurre en broche, car le multiculturalisme n’est qu’une nouvelle façon de vivre à l’occidentale.

Ce qui est plus intéressant encore, c’est la façon dont les Chinois se sont emparés des théories postcoloniales. Zhang Yinde a écrit un chapitre très éclairant là-dessus dans Le Monde romanesque chinois au XXe siècle. Modernité et identités (Champion, 2003). Il montre comment la critique de l’ « universalisme occidental » a permis au pouvoir chinois de déconstruire et rejeter les droits de l’homme. C’était dans les années 1990, juste après le massacre de la place Tiananmen, et tout cela me paraît hautement significatif : ici en Europe et en Amérique, on se croit très malin quand on évoque « l’imaginaire racialiste constitutif de la République ». On se trouve très progressiste quand on clame que derrière nos valeurs se cache notre volonté de domination. Mais tout cela prend une autre tournure dans des pays où la liberté politique est refusée. Dans ces pays-là, on voit les étudiants défiler pour la démocratie, en 1989 par exemple, et l’on dit qu’ils sont manipulés par les Occidentaux puisque, ce sont les postcolonialistes qui l’ont dit, la démocratie et les droits de l’homme ne sont que le cache-sexe de l’impérialisme de l’homme blanc.

C’est ainsi que le chauvinisme chinois le plus étroit peut prendre appui sur les théories qui, ici, prétendent que la nation n’est qu’une fiction honteuse. Zhang Yinde le dit mieux que personne : « Le veto sur les droits de l’homme prend ainsi appui sur le double arc-boutant du postcolonialisme et de la rhétorique nationaliste. » (op.cit., p.74).

Les choses sont donc simples. Les postcolonialistes prouvent que la république est mauvaise car elle a coïncidé avec le colonialisme et l’impérialisme. Ils disent que la face sombre des Lumières est le visage des Africains mis en esclavage à cette époque. Que les deux faces sont inséparables. Eh bien, si cela est vrai, alors il faut aussi admettre que le postcolonialisme légitime les régimes autoritaires et corrompus – de Chine et d’Afrique notamment – de l’époque contemporaine.

Réappropriation de ma maison

Quand je suis rentré de l’université, hier soir, vers 21h00, rien n’avait changé dans ma maison. Mes colocataires n’avaient pas bougé le petit doigt.

Le Pakistanais fut le premier à sortir de sa chambre et à me souhaiter la bienvenue, me souhaiter la bonne année et me donner sa version des faits. Il avait passé du temps chez son cousin et n’était responsable en rien de l’état de saleté de la maison. Il prétendait avoir lavé le sol de la cuisine plusieurs fois, chose qu’il prétend chaque fois que je rentre d’un déplacement. Il rejette donc clairement la faute sur les jeunes Lettons, et réclame toujours plus fébrilement un document d’organisation et de partage des tâches. Je répugne un peu à cela, mais lui est un fervent militant de l’instauration d’un « tour de ménage », qui fixerait à chacun son calendrier des choses à faire dans le mois.

De mon côté, cela m’ennuie un peu, je préfère une forme d’autorité plus flottante, où chacun est motivé selon ses goûts. Mais je commence à faiblir et mon Pakistanais m’a convaincu. Quand l’un des Lettons est descendu pour fumer une clope dans la cour (il ne fume pas trop dans la maison, c’est déjà ça), je lui ai demandé s’il verrait un inconvénient à ce que l’on instaurât une organisation pareille. Il a dit qu’il n’y verrait aucun inconvénient. C’était le bon moment pour le lui demander, car il voyait bien que c’est moi qui m’étais occupé de ses poubelles, que j’étais en train de laver la cuisine, et que je m’inquiétais de l’état de la baignoire, et même un peu de l’état de sa santé à lui, au Letton, qui affirmait avoir pris des douches tous les jours pendant les vacances. Plus généralement, c’était le bon moment de réclamer l’argent des loyers, car le Letton fut tout heureux d’entendre dire qu’il n’avait qu’à donner de l’argent et de ne plus s’occuper de rien.

Je traîne toujours un peu des pieds pour ce qui est du document à créer sur le partage des tâches ménagères. « Je le fais si tu veux, dit le Pakistanais, et tu n’auras qu’à le signer. » Oui, cela me convient en effet. J’avais déjà dit que cet homme était un peu mon second, mon lieutenant, et cela se confirme. Je lui serai très reconnaissant de passer du temps à faire ce tableau, que je superviserai et ratifierai le cas échéant. Un des avantages à ce que ce soit lui qui s’en occupe, est qu’il aura tendance à superviser un peu les travaux aussi, à en faire un peu plus lui-même, et peut-être à se sentir autorisé à demander aux autres de se bouger les fesses.

Toujours est-il que j’ai passé quelques heures hier soir, et quelques heures ce matin, à rendre ma maison un peu plus propre, c’est-à-dire un peu plus elle-même, et un peu plus mienne. Je ne me plains pas de cette corvée, car elle est en fait un rituel de retrouvaille avec la maison, de réappropriation symbolique. Je la brique un peu pour qu’elle me soit bonne et protectrice.

Ce soir, je serai en mesure d’ouvrir les paquets envoyés par Amazon et qui ont été livrés pendant mon absence.

Etat désastreux de ma maison

Quand je suis rentré à Belfast, hier soir, ma maison était dans un état épouvantable. Je n’avais jamais vu cela. Certes, j’accepte depuis longtemps d’en faire plus que les autres dans cette maison. Je suis coutumier des ménages de rentrée, car comme je le faisais déjà remarquer au mois d’août, il y  a une forme d’appropriation des lieux quand on en prend soin : « Faire le ménage, nettoyer, c’est en quelque sorte prendre possession de quelque chose ». (On ne devrait jamais se citer, comme je le fais ici.) D’ailleurs, le mot « propre » ne signifie-t-il pas à la fois « ce qui appartient à » et « ce qui est sans saleté » ?

Mes colocataires lettons et pachtoune, eux, n’ont pas dû chercher à s’approprier la maison, quel que soit le sens que l’on donne à ce mot, pendant les fêtes de noël, c’est ce que l’on peut se dire, pour rester diplomatique.

Dans la cuisine, j’ai préféré ne pas allumer la lumière. La poubelle s’était transformée en décharge municipale. L’odeur avait déjà commencé de se répandre jusqu’à la porte d’entrée. Dans la cour, la poubelle collective était absente et personne n’avait eu l’idée, je suppose, d’aller la récupérer au bout du chemin, là où les éboueurs la laissent deux fois par mois.

Dans la salle de bains, il m’a fallu allumer la lumière, et le spectacle fut ébouriffant : la baignoire était noire de crasse. Là, j’ai étouffé un cri, et me suis dit qu’il était arrivé un malheur. On ne vit pas dans une porcherie impunément, volontairement, sans qu’une catastrophe intime ait forcé les choses et les êtres à la désolation.

J’ai préféré ne rien dire, me brosser les dents au plus vite et foncer dans ma chambre, sous les toits, qui avait toujours sa qualité de havre de paix. Toujours en désordre, ma chambre au moins ne sent pas mauvais, elle est accueillante, avec ses livres empilés qui forment une architecture charmeuse.

De plus, deux paquets « amazon » m’attendaient. Deux bouquins que j’avais achetés avant de partir, et qui se donnaient des airs de cadeaux de noël. Je devine qu’il s’agit de London Orbital de Iain Sinclair, et de Psychogeography de Will Self. Mais comme je ne suis pas sûr à cent pourcent, je les laisse empaquetés pour les ouvrir lorsque la maison sera redevenu habitable.

Je me suis mis au lit et ai mis mon réveil à six heures du matin. Mon plan était de fuir la maison aujourd’hui avant que mes colocataires ne se réveillent, me laver à la salle de sport, et donner une chance à ces jeunes hommes de faire un peu le ménage pendant que je serais au boulot. Peut-être mon retour les prend-ils de court ? Peut-être avaient-ils l’intention de m’accueillir dans une belle maison bien propre ? C’est moi qui suis trop brusque, en fait. Je ne leur laisse pas assez de temps pour montrer leur bonne volonté et leur sens des responsabilités.

Ah, mes Lettons, mes Pachtounes. 

Depardon, photographe de la France

 depardon-1.1294662396.jpgPhoto Raymond Depardon

Tous les jours, à la BNF, avant de descendre dans les salles de recherche, je fais un petit tour dans l’exposition « La France de Raymond Depardon » dont j’ai un peu parlé en novembre dernier. Je ne m’en lasse pas. Ce n’est pas seulement une expérience esthétique, c’est aussi une plongée, à chaque fois, dans l’image et l’imaginaire d’un pays, dans le mystère qui fait qu’un territoire varié et multiple peut être appelé « la France ».

Deux grandes salles, la première consacrée à un choix de photos que Depardon a prises sur l’ensemble du territoire métropolitain. Dans la deuxième, des archives de photos et de documents qui montrent un peu le cheminement du photographe, ses influences et ses projets passés, l’ayant conduit à photographier sa « terre natale ».

A chaque visite, de nouveaux détails apparaissent. Ce que je croyais avoir suffisamment vu, n’avait pas été vu du tout. Les grands tirages sont magnifiques et racontent tant de choses sur la vie des Français. Dans le regard de Depardon, la France est extrêmement colorée, mais les couleurs, il faut les capter sur la totalité des photos : des feuilles mortes par terre renvoient aux coloris des fenêtres tout en haut, ou à des panneaux signalétiques. Le bleu du ciel entre en écho avec des affiches. Les photos sont parfois de véritables camaïeux, et des variations autour d’une, deux ou trois couleurs.

depardon-2.1294662565.jpgPhoto Raymond Depardon

L’affluence est toujours assez importante. Les salles de l’exposition ne sont jamais vides, et les gens commentent, devinent la région, le département et la ville où les photos furent prises. Ils discutent, scrutent les détails pour trouver des indices, et ils cherchent dans leurs souvenirs de vacances. Les visiteurs font actionner leur mémoire migratoire. C’est comme un jeu entre un photographe et un peuple. Le peuple vient voir, sans poser trop de jugements esthétiques, et entre dans un échange où la mémoire et le déchiffrage le disputent à la méditation. C’est bouleversant de voir les Français se déplacer et aller discuter de la France dans une exposition.

C’est pour moi la grande exposition de l’année 2010, le grand événement culturel de l’année qui finit. On y sent « l’urgence de photographier la France », la nécessité de le faire, non pas parce qu’elle disparaît, mais parce que Depardon, comme nous tous, s’interroge sur ce que c’est que la France. Et en faisant cela, Depardon a pris la dimension du grand photographe des temps contemporains. Lui seul, grâce à son travail de reporter, de voyageur, de paysan, de documentaire de la vie rurale autant que des guerres internationales, lui seul a la légitimité et la capacité d’incarner notre pays et de le représenter, avec de nombreuses problématiques présentes silencieusement sur les images.

Problématique du vieillissement et de la subsistance, avec des magasins fermés, d’anciennes façades, des maisons qui ont tenu debout. Problématique de la monumentalité républicaine, avec des « mairie-école », des monuments aux morts, des bâtiments officiels, et même des maisons ordinaires qui ont la dimension de monuments. Problématique de l’industrialisation et de la vie économique, avec des centrales nucléaires au loin, quelques usines, de nombreux commerces. La manière dont ces espaces de travail s’entremêlent avec la vie quotidienne des gens m’a intéressé. Des jardins potagers aux abords d’usines.

Problématique de l’habitat et du transport. Problématique des activités récréatives et culturelles. Problématique de la coexistence de différentes temporalités dans un même espace. La piscine à ciel ouvert d’une ville du nord est surplombée par un château en pierre, lui-même entouré d’immeubles en béton. Problématiques du paysage : comment les paysages naturels entrent en écho avec les architectures locales.

Il fallait un homme capable de passer des années sur les routes, ayant assez de talent, d’argent et d’expérience pour prétendre représenter un pays entier. Il fallait un homme qui nous prennent au sérieux, et qui sache regarder nos territoires avec respect, mais avec drôlerie aussi, et qui ait « l’oeil ». Un homme capable de regarder un paysage, et de le faire réfléchir.

Cet homme, c’est Raymond Depardon, et on parlera de ce travail sur le France dans cent ans, dans deux cents ans.

Chaque jour, j’entends les commentaires des gens, et je me dis que je devrais les noter, car ils sont drôles et intéressants. Mais j’oublie de les noter, et je les oublie aussi sec. Ce ne sont pas des commentaires d’habitués de galeries, ni de connaisseurs en art, ce sont des commentaires bien plus précieux. Depardon doit être si heureux d’avoir réussi à faire une exposition qui fasse venir des milliers de Français, qui discutent de tout autre chose que de la qualité des photos.  

Dublin et l’éditrice parisienne

L’autre jour, un ami a fait la rencontre d’une jeune femme, qu’il a qualifiée de « sensuelle », et qui se trouve être éditrice dans une des grandes maisons d’édition parisienne. Comme la jeune femme a avoué un penchant pour la littérature du voyage, mon ami lui a parlé de moi et lui a demandé l’autorisation de me communiquer son adresse électronique.

Moi, tout de go, j’écris à la femme sensuelle pour lui exposer les projets de récits de voyage que j’ai dans la manche, et elle me répond.

Des différents projets, celui qui touche l’Irlande attire son attention. Elle dit que si je parviens à « trouver le ton, le style qui convient à ce récit », il pourrait s’agir là d’ « un sujet passionnant, un livre passionnant ». Un projet qu’elle aimerait beaucoup « suivre ». Je n’en dirai pas davantage pour éviter qu’on me pique mes idées « passionnantes ».

La jeune femme sensuelle me demande cinquante pages, et comment lui refuser quoi que ce soit ?

Alors je profite d’être dans une des meilleures bibliothèques du monde pour remettre à jour, toiletter et réécrire les pages sur Dublin que j’avais écrites il y a cinq ans. J’en écris de nouvelles car Dublin a profondément changé de visage, et c’est ce visage dont j’essaie de dresser le portrait.

L’ennui est que j’ai beaucoup trop de pages. Ce n’est pas cinquante que je peux envoyer, c’est deux ou trois cents. J’éprouve le plaisir cruel de celui qui coupe, qui élimine et efface. Allez, tout ce qui n’est pas assez rempli de vie, à la poubelle. Pour les beaux yeux d’une femme sensuelle que je ne connais pas.

Un Pachtoune au pub irlandais

J’avais promis à mon colocataire pakistanais de fêter son master au pub. Pas pour le corrompre mais pour lui faire partager un peu de la culture locale.

L’autre soir, nous sommes donc allés, selon un programme que j’avais établi, au Bittle Bar, dont les murs sont couverts de peintures. Après quoi j’ai emmené mon ami au Kelly’s Cellar, le vieux pub républicain.

Ces deux pubs font partie de ma géographie belfastoise. Mon Pakistanais ne veut pas entendre de boissons sans alcool. Il dit connaître toutes les bières de ce pays, les avoir toutes essayées. Mais comme il ne connaît pas la différence qui existe entre une Guinness, une Smithwick et une Tennent’s, je me sens dans l’obligation de le guider un peu dans ses choix. « Stout », « Ale » et « Lager », la classification des bières va du plus noir au plus clair, du plus crémeux au plus liquide. Il faut choisir en fonction de la soif du moment. Comme il n’a aucune idée de la soif qui est la sienne, je lui offre une Blue Moon, car on n’en trouvera pas si facilement dans d’autres pubs. C’est une bière américaine, dans un verre évasé, qui est un peu la boisson traditionnelle des amis avec qui je hante ce pub.

Il adore les peintures, en particulier celle du fond, la grande toile qui représente les grands écrivains buvant un verre au pub. Il me demande si je connais ces gens. Je lui donne les noms : de gauche à droite, W.B. Yeats, James Joyce, Brendan Behan, George Bernard Shaw, Oscar Wilde et Samuel Beckett. Tous, appartenant à des générations différentes, partagent le même espace, une Guinness à la main. Mon ami connaît Shaw mais aucun des autres écrivains de la toile. Cela vient de son éducation dans un collège anglophone de Peshawar, dont les professeurs ne devaient pas être à la pointe de la modernité littéraire. Il me demande si c’est un vieux tableau. « Dix ans peut-être, dis-je, peut-être quinze ». Il est très déçu. Il aime les choses anciennes. Il me demande qui sont les autres personnages, sur les autres tableaux, je lui réponds autant que je peux, légitimement fier de montrer ma culture.

Nous buvons un peu vite car nous sortons d’endroits où nous avons été mis à rude épreuve. Moi, de la salle de sport de la fac, lui de la supérette où il travaille au noir.

Il ne saisit pas tout à fait ce que représente, d’un point de vue politique, l’affichage de ces gloires irlandaises. Un message de paix est monté en épingle, avec des peintures du républicain Gerry Adams rigolant avec le pasteur Iain Pasley, mais ça n’en reste pas moins un pub nationaliste, qui célèbre l’identité irlandaise comme il le peut. Par ailleurs, il tente de lier à la fierté « irlandaise » la fierté de Belfast, avec des images de sportifs nord-irlandais, tels que Alex « Hurricane » Higgins, ou George Best. C’est donc un pub pro-irlandais qui prône l’ouverture, le dialogue, la négociation.

Nous sortons sous la neige pour aller au Kelly’s Cellar, et c’est dehors que mon Pakistanais me dit qu’il a beaucoup aimé le Bittle Bar. Il ne savait pas que de tels lieux existaient à Belfast. Ce qui le frappe le plus, c’est le fait qu’un pub puisse être envisagé comme un endroit culturel, avec des images du passé, une construction de tradition communautaire. Lui, les rares fois où il sort, son cousin l’emmène dans des clubs dans le but de trouver des filles. Et la frustation de ne pas en trouver n’a d’égal que l’ennui d’être obligé de boire du mauvais alcool, et d’être de ce fait un mauvais musulman.

Au Kelly’s Cellar, il insiste pour payer sa tournée. Ce sera deux pintes de Guinness. Le vieux pub enchante mon colocataire, qui n’a jamais été dans un établissement aussi ancien. Les plafonds sont bas, les charpentes en bois, la décoration est faite de tout un bric-à-brac de broquantes. Je lui ai montré la date de naissance de l’établissement : mille sept cent quelque chose. Il me dit, oh Guillaume, presque quatre cents ans. Il y a quatre cents ans, un homme était adossé à cette poutre en bois.

Il rêvait tout haut, et l’alcool aidant, il devenait excessivement bavard, parlant d’images qu’il avait « in the back of my head ». Il sentait revenir à la conscience des images enfouies d’un temps ancien dont il avait la nostalgie, mais qu’il n’avait jamais vécu.

Tout le long du chemin du retour, il fut extrêmement loquace. Quelque chose dans la découverte de ces pubs l’avait bouleversé. Non pas la présence de l’Irlande, ni celle de la culture. Peut-être la conscience de la durée, ou du passé. Quelque chose du passé, à quoi il se sentait appartenir. Nous passâmes devant une enfant qui dit « hi » à une passante. Mon ami répondit « hi » à la place de la passante, et me fit tout un discours sur l’innocence des enfants. Après quoi, nous dûmes presser le pas pour éviter de nous prendre une boule de neige que lançaient d’autres grands enfants, cachés dans une rue perpendiculaire.

Cathédrale anglicane : le service des 9 leçons

Fin décembre, j’ai assisté à ce service de la tradition anglicane. Les neufs leçons, c’est un pot-pourri de lectures de la bible et de chansons composées pour l’occasion, chansons que les Britanniques appellent des « Carrols ». On dit aussi les « Christmas Carrols » car c’est une façon de fêter la naissance du Christ.

C’est Jonny qui m’a parlé de cela, quelques jours auparavant. Jonny est un jeune thésard en linguistique, beau gosse et joueur de rugby. Il demande parfois, quand la semaine tire à sa fin, si les gens ont « any plans for the week-end ». C’est une façon de faire la conversation. Quand je lui ai demandé s’il avait, lui, « any plan for the week end », il m’a répondu qu’il irait à son église pour les neufs leçons. Qu’il appréciait ce rite car il y avait des cierges allumés et de la belle musique.

Le dimanche suivant, je suis donc allé dans la cathédrale anglicane de Belfast, Sainte Anne. J’avais espéré voir une communauté nombreuse et fervente, l’église était loin d’être pleine. Je m’étais attendu à des choeurs qui me ravissent l’âme, j’ai eu droit à des chansons nunuches. Mon voisin connaissait tous les chants par coeur et il chantait trop fort pour que j’entende la chorale. 

Déjà que noël me déprime, si en plus on me fait subir ce genre de supplice…

Je n’ai pas osé sortir avant la fin. En revanche, je me suis vengé sur les Irish coffee que j’ai bus après le service, dans un bar à cocktail un peu décadent.

Une conférence du sage précaire à Queen’s University Belfast

Des années après mes conférences en Chine, où l’objectif était que Monsieur Tout le monde parle à d’autres anonymes, la sagesse précaire continue de sévir en Europe.

A Nankin et à Shanghai, j’avais donné des conférences sur le postmodernisme, sur l’architecture, sur Sartre et, déjà, sur la littérature du voyage. J’avais bénéficié de l’aide déterminante d’interprètes extraordinaires, tels que ma grande blogueuse d’amie Neige, mais aussi l’impeccable Lumière de L’Aube, ou la sensuelle Xu Ning Shu. L’interprète est essentiel dans une conférence bilingue, car il peut embellir et réhausser l’intérêt de l’audience.

Or j’ai récidivé. Preuve que la sagesse précaire n’est pas morte. Elle se faufile dans des institutions de tous ordres pour professer et donner des leçons.

Fin novembre, ma conférence portait sur le récit de voyage contemporain. Cela s’est déroulé dans l’université où je fais ma thèse, à Belfast, en présence de camarades et de professeurs. Le titre était : “Ecrire le voyage dans un monde postmoderne : perspectives critiques sur un genre littéraire (dés)orienté”.

C’était un moment important pour moi et mon travail de recherche, car c’était l’occasion pour moi de partager des découvertes que j’avais faites, et aussi de transmettre un peu d’enthousiasme pour cette littérature que peu de gens connaissent.

Comme les principaux critiques anglophones des récits de voyage sont postcolonialistes, j’étais dans l’obligation de parler de ce courant de pensée. Or, comme c’est un courant très dogmatique, à la limite du sectarisme, je savais que je touchais à quelque chose de brûlant. J’avais l’ambition d’exposer ce que disaient les critiques en question, d’en souligner les apports positifs, mais aussi d’en sugnaler des limites, afin, si possible, de circonscrire une approche qui dépasse ces limites. C’était dangereux.

Pour éviter de faire une conférence ennuyeuse que personne ne comprend, au lieu de me réfugier derrière l’analyse jargonneuse d’un texte que personne n’a lu au préalable, je me suis lancé dans une présentation “parlée”. C’était construit, écrit et travaillé, mais l’apparence était celle d’une causerie, d’un cours, ou d’une improvisation. Presque rien, bien sûr, ne fut improvisé, mais la gestion du temps de parole reste un art difficile : je n’ai pas eu le temps de conclure comme j’aurais voulu. Le but n’était pas d’être parfait, ni lisse, ni impressionnant. Le but était d’attirer l’attention sur ce genre littéraire qui me plaît tant, et de montrer quelques problématiques actuelles qui existent dans le monde de la recherche.

Le jour de la présentation, je portais pour la dernière journée une moustache de Gaulois. Elle avait poussé tout le mois de novembre et je regrette que personne n’ait pris une photo de moi, en cravate, avec une carte de voyageur projetée en arrière-plan.

J’avais disposé sur la table tout un tas de bouquins reliés à mon sujet. Je pouvais les montrer à mesure que j’en parlais, comme Bernard Pivot dans une émission de télé. A la fin, on m’a dit que j’avais ressemblé à un mélange de Pivot et de Jean-Pierre Coffe, celui qui s’émerveille d’une belle tomate et qui s’énerve devant une tranche de jambon. C’était un bel hommage. C’est vrai que j’ai ce côté grande gueule et amoureux, qu’on ne prend pas au sérieux, qui agace et qui amuse en même temps.

Pour ce qui est des auteurs, j’ai évoqué Nicolas Bouvier, Michel Le Bris et son manifeste “Pour une littérature voyageuse”, François Maspero et Jean Rolin. Quant aux critiques, j’ai eu le plaisir de dévoiler en première mondiale la trouvaille du “Cercle de Liverpool”, dont j’ai parlé dans un billet récent.

Cela m’a été reproché. On ne doit pas parler de cercle, mais d’individus indépendants. C’est dommage, je trouvais que “Cercle de Liverpool” avait un côté à la fois Rock’n’Roll et footballistique extrêmement sexy. Avec ma moustache, en plus, tout cela donnait une touche Seventies du meilleur effet, genre Saint-Etienne et ses poteaux carrés, le monde ouvrier en majesté. Tant pis, j’abandonne cette jolie création ; elle n’apparaîtra pas dans ma thèse.

Une partie de l’assistance a apprécié ma présentation, et une partie s’est sentie offensée, ou gênée par mes arguments. Le désaccord de certaines personnes s’est exprimé publiquement par des regards de connivence, des grimaces, des ricanements. Peut-être ont-elles essayé de me déstabiliser, je ne sais pas. Quand on est un étranger, comme c’est mon cas, on ne comprend jamais très bien ce que font les gens autour de soi. Je ne leur en veux pas, quoi qu’il en soit, car une réaction de rejet est le prix normal à payer quand on touche à des débats actuels et conflictuels, comme la place hégémonique des études postcoloniales dans la recherche.

En revanche, j’ai beaucoup apprécié les marques de réconfort, de soutien et d’amitié que m’ont témoignées mes camarades thésards ainsi que quelques professeurs. Certains m’ont appelé le soir même, d’autres m’ont félicité les jours suivant, d’autres m’ont écrit. Ces signes de soutien m’ont réchauffé le coeur.

Construisons des mosquées !

Je suis ulcéré par ces faux débats sur la laïcité et les prières de musulmans dans les rues. Nous sommes en 2010 et nous parlons comme en 1910.

Les musulmans ont besoin de place ? Construisons-leur des mosquées ! Mais de grands établissements, qui soient en même temps des centres culturels, des jardins où l’on pourrait se promener. Qui n’a pas pris un thé à la mosquée de Paris ? Qui ne voudrait pas voir fleurir ce type de monuments dans nos villes françaises ?

Nos villes seraient tellement belles si, en plus de leurs églises, leur cathédrale gothique, leur quartier Renaissance, leurs immeubles bourgeois, elles incrustaient en leur centre de superbes dômes et des minarets élégants comme des pinceaux de calligraphe. Je vois d’ici les skylines des villes françaises, et dans mes rêves, elles me paraissent belles à pleurer.

À Liverpool, j’avais admiré le sens du marketing des Anglais qui avaient profité de la présence de quelques centaines de Chinois pour ériger un Chinatown dont les arcs et portiques donnent de la couleur et de la vie dans des quartiers gris. Même chose à Manchester, où je me suis demandé pourquoi nous, les Français, nous ne ferions pas des French Quarters un peu partout dans le monde, où règneraient le stupre et des odeurs mêlées d’ail et de Gauloises.

De nombreux quartiers de nos villes sont déjà grandement multiculturels, c’est un fait, avec des restaurants fabuleux, des magasins de toutes les couleurs : de jolies mosquées, en plus de tout cela, enrichiraient le patrimoine de notre territoire national. Dans deux cents ans, on en parlera en disant : « Oui, à cette époque, il y avait beaucoup de musulmans en France. »

« Mobile » de Michel Butor

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Michel Butor, né en 1926, n’est pas connu pour avoir fait des récits de voyage, et pourtant, ce qu’il a apporté au genre littéraire « Voyage » est immense.

Dès après La Modification (1957) qui l’a rendu célèbre, il a écrit Le Génie du lieu (1958) qui était déjà une série d’essais d’écritures sur le voyage, avec des chapitres sur des villes (Cordoue, Salonique, Istanbul) et sur l’Egypte.

Mais c’est Mobile (1962) qui crée une véritable rupture dans l’oeuvre de Butor. Son sous-titre montre qu’il ne cherche pas à faire rêver le lecteur du Guide du Routard : Etude pour une réprésentation des Etats-Unis.

L’exégèse butorienne l’atteste : avec Mobile, Butor fait ses adieux au roman. La plupart des critiques, et Butor lui-même, considèrent ce livre comme un « moment charnière ». Parmi les oeuvre de la littérature d’après-guerre, c’est le livre préféré de Jean-François Lyotard, de Jean Starobinski, de Françoise van Rossum-Guyon, de Michel Sicard (voir Mireille Calle, Les Métamorphoses Butor. Entretiens. Grenoble, 1991.)

L’écrivain a vécu quelques années aux Etats-Unis, il y a enseigné le français, et il s’y est beaucoup promené. Son voyage américain demandait une forme d’écriture particulière, qui lui permette de rendre compte de l’espace singulier de l’Amérique :

ça a été peu à peu, très lentement, que j’ai mis au point les techniques et le texte tel qu’il est maintenant

 Les techniques sont nombreuses et réjouissantes : l’organisation de la page blanche et la succession des pages, il s’agit de jouer sur la matérialité du livre lui-même, inclure des coupures de journaux locaux, des inscriptions de pancartes et autres signes urbains, jouer avec les noms de lieux américains.

Plutôt que de suivre l’itinéraire du voyageur, préférer l’ordre alphabétique des Etats. Commencer par : « nuit noire à CORDOUE, ALABAMA, le profond sud », et terminer pas loin du Wyoming, mais toujours dans la nuit, avec le nom de BUFFALO.

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Mobile, de Michel Butor

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Cela doit se lire comme une partition de musique contemporaine. Les mots repris et répétés forment des moments rythmiques et mélodiques qu’il faut appréhender comme accompagnement des éléments d’histoire, d’actualités et de géographie divers, qui sont eux aussi pris dans des organisations spatiales musicales et contrapuntiques.

Les noms américains, dans leurs reprises continuelles, gardent le sens qu’ils ont chez le lecteur européen : Derby rappelle l’Angleterre, Florence l’Italie. Buffalo rappelle Buffalo Bill.

Le lecteur doit s’emparer du texte pour l’interpréter à sa manière, comme un musicien interprète une partition. Butor a fait une partie du boulot, il a agencé des trucs, il fait des propositions, mais le livre n’est rien si le lecteur reste passif. En cela, c’est le livre de voyage le plus expérimental de l’histoire du genre, et le plus incontournable qui soit sur les Etats-Unis d’Amérique dans la littérature française.