Mort annoncée d’une coalition

Ce n’est pas la première fois, chers amis, que je viendrai frimer sur ce blog et clamer : « I told you so. »

Je vous l’ai dit, en mai 2010, que la coalition au pouvoir en Grande Bretagne ne tiendrait jamais la route.

Il y a quelques jours, les étudiants anglais ont manifesté à Londres, et cela a dégénéré face à des forces de l’ordre dépassées dans la tour Millbank, siège du parti conservateur.

Les slogans les plus violents étaient en fait dirigés contre le vice-premier ministre, le libéral Nick Clegg. Les jeunes avaient voté pour lui car il avait promi, entre autres, qu’on ne toucherait pas aux droits d’inscription universitaires, déjà très élevés outre-Manche. Aujourd’hui, pour obtenir un diplôme, il faut déjà dépenser plus de 10 000 euros sur trois ans. Le gouvernement vient d’autoriser les facs à augmenter les frais, ce qui rendrait la licence universitaire à près de 40 000 euros.  

40 000 euros pour une licence, c’est une aberration politique, sociale et éducative. L’enseignement universitaire ne vaut pas ce prix-là, mais c’est un autre débat.

La question du jour, c’est que la coalition, je le répète, ne peut pas tenir. Les Lib Dem en ont déjà marre. S’ils veulent avoir des chances d’obtenir des voix aux prochaines élections, ils ont intérêt de quitter le gouvernement d’ici-là. Ce qui provoquera une crise politique, mais elle sera moins grave que la situation sociale qui ne peut que s’aggraver avec les mesures d’austérité mises en places ces derniers temps.

France 1500 : Renaissance entre Italie et Flandre

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En voyant les affiches, dans le métro parisien, je ne savais pas à quoi m’attendre, car je croyais qu’il s’agissait de 1500 années de l’histoire de France. En réalité, l’exposition concernait l’anné 1500. Une exposition sur la création artistique au tournant du XVIe siècle.

Moi dont le compositeur préféré s’appelle Josquin Després, et qui appartiens au XVIe siècle plus qu’à mon propre siècle, moi qui vois dans Montaigne l’idéal de toute vie humaine, je ne pouvais pas être indifférent à cette exposition.

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Installée dans le Grand Palais, où j’allais pour la première fois, « France 1500 » m’a fait une forte impression. Il faut le dire avec force, c’est un événement extraordinaire qui a lieu, silencieusement, dans la capitale française. N’importe où ailleurs, une telle exposition provoquerait des mouvements de foules. Mais les foules préfèrent aller voir la rétrospective Monet. Tant mieux, cela nous laisse plus de place pour la renaissance française.

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Fin XVe siècle, la France se relève à peine de la désastreuse « guerre de cent ans » et des guerres civiles. La France a failli disparaître, et elle retrouve un semblant de vigueur, grâce à ses paysans, grâce à l’immigration venue d’Italie, d’Espagne, de partout, et grâce à un pouvoir stabilisé et des leaders enfin capables de tenir à peu près debout.

En particulier, on insistera sur la figure d’Anne de Beaujeu (1461-1522), régente du roi Charles VIII à la fin du XVe siècle. Cette femme sut à la fois diriger le pays avec soin et avoir une grande influence sur la renaissance artistique de la France. Sa cour, à Moulins, était d’un faste extraordinaire, et son rôle dans l’art moderne français est inappréciable.

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Pourquoi des mouvements de foules, alors ? Parce que nous pensions que l’art en France était rustique et que tout nous était venu d’Italie. Nous pensions qu’après les deux siècles brillants qui avaient amené les Français à « aimer la gloire comme un patrimoine » (Lavisse), les siècles merveilleux que furent les XIIe et XIIIe siècle, la France était tombée dans une sorte de barbarie artistique, et que nous n’avions pas un peintre apte à représenter une chèvre. Nous pensions que, gorgée de soleil italien, la Renaissance était venue du sud nous éclairer et nous subjuguer.

Or, on découvre que les Flandres ont eu sur nous une influence peut-être encore plus considérable que l’Italie. On découvre une double culture qui prend racine en France, région par région. Un courant venu du midi et une sève venue du nord se sont embrassés sur le sol convalescent de la France.

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On découvre – enfin, on redécouvre – que l’humanisme lyonnais était brillant, et que Lyon avait en Perréal un artiste polyvalent d’un talent exceptionnel.

On découvre enfin des livres illustrés et des sculptures à tomber à la renverse. C’est bien simple, j’ai parfois eu envie de crier.

Foulard Hermès : y a-t-il un art féminin ?

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J’ai bu un café, début octobre, avec une femme élégante d’une quarantaine d’années. Originaire d’Irlande du nord, elle porte souvent un foulard Hermès au cou, ce qui lui donne, fatalement, un air « français ». Elle dit que ce serait un rêve, pour elle, que de pouvoir faire une thèse, pendant trois ans, et de mener la même vie que moi. Lire et écrire tous les jours, faire des recherches solitaires, et ne plus avoir à faire avec les gens pour un temps, ce serait un vrai bonheur. Je ne démens pas.  

Je lui conseille de faire des démarches pour entreprendre une thèse. Après tout, il y a tellement de thésards qui détestent leur sort. Il serait bon que l’université s’ouvre à des personnalités qui se sentent faites pour la recherche. Quel sujet ? Elle dit que ce qu’elle connaît vraiment, c’est la mode, et que cela ne fait pas très académique. On ne sait jamais, dis-je, la mode est un sujet de recherche comme un autre. Je suis certain qu’il y a mille choses à dire, ne serait-ce que sur un foulard Hermès.

Et nous voilà partis dans une conversation sur cette marque dont j’apprendrai tout, car je ne savais même pas qu’elle était française.

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Siobhan, ce n’est pas son vrai nom mais nous la désignerons ainsi, n’a pas les moyens de s’offrir de nombreux foulards. Elle n’est, selon ses propres mots, qu’une « petite collectionneuse », mais elle a une amie, à Dublin, qui possède des dizaines de foulards.

Quand elles se voient, l’amie dublinoise en apporte quelques uns, pliés et rangés dans leur boîte d’origine. Et les deux amies les sortent, les déplient et les contemplent longuement, en commentant les motifs, les couleurs, la texture. Je lui demande qui des deux plie et déplie. L’une ou l’autre, me répond-elle, il n’y a pas de règle fixe à ce stade du rituel, apparemment.  

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Je suis fasciné par la passion que peut inspirer des foulards. Les collectionneuses me font penser aux lettrés chinois avec leurs rouleaux de calligraphies et de peintures. Les rouleaux n’étaient pas suspendus sur les murs comme nos tableaux occidentaux. Ils étaient enroulés, rangés dans des étagères, et ils n’étaient exhibés que parcimonieusement, avec d’autres connaisseurs. On les déroulaient un par un, alors, et l’une des délectations venaient de ce que les oeuvres étaient dissimulées la plupart du temps. Contempler une oeuvre avait quelque chose de sacré.

C’est peu de dire que les foulards Hermès ont quelque chose de sacré.

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D’après Siobhan, les collectionneuses ne se comptent pas parmi les femmes les plus riches. Elles appartiennent plutôt à une classe moyenne aisée, enrichie récemment, mais ayant suivi des études supérieures avancées. Elle dit, et elle se range peut-être dans cette catégorie, qu’elles aiment l’opéra, la musique classique et les beaux-arts. Qu’elles ne sont plus « toute jeune » et que les foulards ne sont pas réductibles à un signe extérieur de richesse, ni à un accessoire de compétition.

Elle précise que les femmes regardent les autres femmes avec un regard de juge. « Si une femme entrait maintenant, en un coup d’oeil, je dirais, ok c’est un 8/10 et je ne suis qu’un 7/10. » Elle dit que toutes les femmes sont ainsi, ce qui n’empêche pas l’amitié, mais une fois qu’un accord tacite est intervenu pour classer chacune dans sa catégorie. Si elles sont d’accord, sans se le dire, pour tenir leur rang, elles peuvent s’aimer avec une tendresse sans borne. 

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L’originalité des collectionneuses de foulards Hermès, selon Siobhan, c’est qu’il n’y a aucune concurrence entre elles. On n’admire pas la collectionneuse, mais les collectionneuses développent une « sororité » (sisterhood, dit-elle), et admirent ensemble les foulards, quelque soit la personne qui les possèdent.

D’ailleurs, il paraît qu’on ne les exhibe pas. Qu’on les porte de façon à ce que personne ne sache s’ils sont des authentiques Hermès ou des foulards d’une autre marque.

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C’est ce qui me touche dans cette anthropologie de la mode féminine. Cette dialectique de l’intimité et de l’exposition. Ce double désir de jardin secret et de déshabillage, de pudeur et de provocation. J’avais remarqué cette double injonction dans les boîtes de brodeuse de l’ethnie Dong, en Chine méridionale. Fermée, la « boîte » ressemblait à un vieux livre austère ; en l’ouvrant, un monde de fleurs, de couleurs et de pliures sautait au visage. J’en avais fait une vidéo où ma main gauche montrait la gaucherie qui a toujours caractérisé mon rapport avec les femmes.

J’ai demandé à mon interlocutrice pourquoi le monde du cheval était si présent dans les foulards de la fameuse marque parisienne. Elle n’a pas évoqué l’histoire de la marque mais la féminité du cheval lui-même. Cela m’a rappelé Le Roi des Aulnes de Michel Tournier où, si je me souviens bien, le cheval représentait la féminité et l’homosexualité, et le cerf la masculinité hétérosexuelle. Reprenant Aristote, Tournier écrivait que le principe masculin se trouvait dans l’acte, et le principe féminin dans la puissance. Et que c’est pour cette raison que le cerf éjaculait dès qu’il avait pénétré la femelle, parce qu’il était « pur acte », dénué de puissance. C’était la sexualité féminine qui procédait à la négation de l’acte, en intériorisant le désir et en exigeant que l’acte de l’homme dure longtemps. La durée de l’acte le transformait progressivement en non-acte, en puissance, ce qui tuait au final son désir à lui. 

Le foulard Hermès est, lui, dans la puissance, dans la durée, et dans la pérénité des petits coffres précieux, à ranger avec les boîtes à bijoux, les boîtes à boutons, les boîtes de brodeuses. Il imprime, vibre et distille ses mystères au contact soyeux des peaux de filles, qui rêvent d’instruments bizarres, de lanières, de cravaches, de bombes, de cuir, de hennissements qui leur donnent la chair de poule.

Moustache, charité et créolité

Ce mois-ci c’est « Movember ». La moustache de novembre. Une action de charité à la con qui nous vient d’Australie. On se laisse pousser la moustache pendant un mois afin de lever des fonds pour la lutte contre le cancer de la prostate. J’ai demandé à mes camarades, quel est le lien entre la moustache et le cancer de la prostate ? La masculinité, m’ont-ils dit, peu sûrs d’eux-mêmes.

Les hommes de mon bureau ont donc décidé de se lancer dans l’aventure, et je les accompagne. Je me trouve ridicule avec une moustache. De plus, à la fin du mois, je vais donner une conférence où je dois faire bonne figure. Cette connerie de moustache me donnera encore davantage l’air terroriste que les services de sécurité des aéroports européens me prêtent déjà.  

Moi, ce que je propose à mes camarades thésards, c’est qu’on lève des fonds pour quelque chose de plus égoïste. Un voyage pour notre gueule. Je préconise une visite des Caraïbes. Une fille des French Studies fait sa thèse sur des auteurs haïtiens. Une des Spanish Studies rêve d’aller à Cuba avant la mort de Castro. Une autre désire découvrir la Jamaïque. Moi qui suis trop vieux pour plonger dans la mode afro-caribéenne, je serais partant car mon cousin Fred et mon ami Patrice habitent en Martinique. Et je rêve d’Amérique.

On organiserait des concerts et des breakfasts où l’on dirait franchement : rassurez-vous, tout l’argent que vous donnez sera investi scrupuleusement pour servir la cause que nous mettons en avant : prendre du bon temps sur les îles.

Trois langues seraient mises à contribution : le français en Haïti et Martinique, l’anglais en Jamaïque et l’espagnol à Cuba. Que demande le peuple ? Tout cela est parfaitement pertinent du point de vue éducatif, dans le cadre de notre institut de langues étrangères, où ne restent plus que des langues romanes. Enfin, la lourde tendance « postcolonialiste » des recherches littéraires, en pays anglophones, nous invite à baiser le sol de la créolité et du père des écrivains post-coloniaux, j’ai nommé Aimé Césaire. De la première « République noire » (Haïti) jusqu’au dernier penseur glissant, notre temps est venu d’aller faire un tour du coté de la « poétique de la relation » et de la « pensée-archipel ».

Et puis là-bas, au moins, il est possible que porter la moustache soit un peu plus conforme aux goûts des populations locales.

La colère du peuple est à venir

J’avais dit qu’une rumeur grondait au Royaume-Uni, mais je ne m’attendais pas être autant dans le vrai. Un journal a récemment changé de ton. Le grand quotidien de Belfast se fait l’écho ces temps-ci de l’angoisse de la population et en appelle au soulèvement.

Bien pensant autant qu’on peut l’être en Irlande du nord, le Belfast Telegraph publie la chronique d’une certaine Nuala McKeever. Titre de sa chronique: « It’s time to stand up and start fighting these unwanted cuts ». Ils ne nous avaient pas habitué à un tel ton, les unionistes modérés du BT.

Il faut rappeler le contexte. Le gouvernement conservateur du Royaume-Uni (coalition Tories/Liberal Democrats) a voté un budget extrêmement drastique qu’aucun économiste ne comprend. Le Guardian a interrogé dix prix Nobel d’économie, parmi lesquels un seul a soutenu le nouveau budget. Un autre a botté en touche en racontant que l’économie n’était pas une science exacte. Les huit autres ont déclaré que ces mesures d’austérité étaient exactement ce qu’il ne fallait pas faire dans une situation de croissance fragile.

En Irlande du nord, l’austérité va frapper de plein fouet la population, qui vit en grande partie des subsides de l’Etat. Ici moins qu’ailleurs, le secteur privé ne sera capable d’embaucher les travailleurs du secteur public mis au chômage.

Tout le monde s’inquiète. Chaque jour, les journaux évoquent les domaines de la société qui seront touchés par la réduction des dépenses. Hier, c’était la musique, un autre jour l’éducation, un autre jour les musées, la santé. Vendredi 22 octobre, une double page du Belfast Telegraph présentait une série d’aricles sous un titre général : « A long and difficult road awaits people of Ulster ».

Un ami irlandais m’a dit ce soir que toute sa vie avait été un cheminement de libéral. Il pensait qu’il fallait ne compter que sur soi-même, que toucher le chômage était indigne. Que l’Etat était meilleur quand il était faible. Mais depuis qu’il a vu les grandes banques demander de l’argent aux Etats, des sommes colossales, créant des déficits que les peuples doivent maintenant rembourser, il ne sait plus que penser. Il me dit que cela génère un sentiment de colère, de détresse. Il est certain que c’est la crise de 2008, et les coupes budgétaires d’aujourd’hui, qui causent le changement de ton perceptible dans la population et dans les journaux.

Dans le Belfast Telegraph d’hier, donc, Nuala McKeever écrit qu’elle a eu la divine surprise de voir une manifestation au centre ville de Belfast, avec « des gens de toutes sortes, des étudiants, des retraités, des travailleurs, des syndicalistes, des gros, des minces… » Elle s’émerveille de voir enfin des centaines et des centaines de gens. « Angry, smart, articulate, caring, loving, strong, entitled, wonderful, wonderful people », finit-elle par énoncer, profitant de l’homonymie entre « people » (les gens) et « people » (le peuple). Car elle en appelait au peuple, à la capacité de soulèvement du peuple.

Ce qu’elle disait, on avait l’habitude de le lire dans les journaux de gauche anglais, mais pas dans un journal nord-irlandais, plutôt proche des conservateurs. Elle dit qu’il est temps de dire non au gouvernement, temps de dire oui aux « idées alternatives qui fleurissent un peu partout ». Elle dit que le temps est venu d’être en colère: « Time to be angry is now! »

Gao Xingjian, la politique du récit de voyage

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Photo de Simon Berger sur Pexels.com

La Montagne de l’âme n’est pas seulement un beau livre, c’est aussi une oeuvre politique. Ce qui m’intéresse au plus haut point, c’est que les idées politiques qui y sont exprimées sont intimement liées au fait que le narrateur voyage. Il s’agit d’une politique de récit de voyage.

D’abord, si le narrateur part dans les montagnes du sud-ouest de la Chine, c’est qu’il a des raisons de s’inquiéter de sa situation à Pékin. Ce voyage se déroule au début des années 1980, et Gao terminera ce gros livre dix ans plus tard, à Paris, lorsqu’il sera devenu un exilé politique. La rédaction du livre accompagne donc l’écrivain dans cette épreuve majeure qui le fait passer d’auteur pékinois d’avant-garde, publié, mis en scène, prenant part aux débats de son temps, à réfugié politique, banni de Chine, exilé, français.

Comme le narrateur cherche une montagne fabuleuse, la « Montagne de l’âme » (Ling Shan) qu’un voyageur, rencontré dans un train, lui indique, le récit est empreint d’une forme de fantastique, mais cela ne doit pas dissimuler le fait que la politique informe l’écriture de ce récit.

La valse des pronoms personnels, le fait que le voyageur soit désigné tantôt par « je », tantôt par « tu » et tantôt par « il », montre que Gao réfute le « nous » et l’impératif collectif qui venait, lors des dix années de la Révolution culturelle, de faire tant de dégâts en Chine. Mais là où Gao va le plus loin, ce n’est pas nécessairement dans la critique de la Révolution culturelle. C’est peut-être davantage dans le refus et le rejet du patriotisme comme principe, et dans l’individualisme assumé du voyageur. A la fin de son voyage, arrivé à Shaoxing, l’écrivain évoque Lu Xun, le grand écrivain des années 1910 et 1920. Tandis que Gao rejette l’esprit de sacrifice de Lu Xun, qui avait d’abandonné l’écriture poétique pour se lancer dans l’écriture engagée, afin de soutenir les mouvements progressistes des jeunes Chinois (Mouvement du 4 mai 1919).

Toujours à Shaoxing, Gao visite le tombeau de Grand Yu, une stèle où les inscriptions ont disparu. Sur cette page blanche, l’écrivain chinois contemporain croit voir apparaître une sentence : « L’histoire est une énigme. » En réfléchissant, il se dit que cela peut aussi se lire comme suit : « L’histoire n’est que mensonge », ou bien : « L’histoire est baliverne ». Gao se lance alors dans un étrange poème, où l’histoire est ridiculisée :

« L’histoire est un fruit acide / L’histoire est un ensemble de perles éparses / L’histoire est dure comme le fer / L’histoire, c’est l’histoire / etc. »

« L’histoire, ah l’histoire, ah l’histoire, ah l’histoire, l’histoire

En fin de compte peut se déchiffrer de bien des manières »

Pour parler comme les philosophes postmodernes, on peut dire que Gao exprime là son incrédulité aux métarécits (l’histoire, le matérialisme dialectique) qui avaient légitimé l’idéologie et le régime au pouvoir depuis 1949.

Son rejet du patriotisme est très radical, car même les dissidents politique, Gao refuse de les soutenir activement. En 1990, l’ONU lui a commandé une pièce sur les massacres de la Place Tian An Men. Il a écrit une espèce de huis-clos où un homme mûr et un couple d’étudiants idéalistes dialoguent sur le sens de ces événements. L’homme ne peut même pas les soutenir, et encore moins s’enthousiasmer pour leur cause. Le titre de cette pièce : La Fuite. Autant dire qu’elle a déplu aux communistes autant qu’aux militants dissidents.

La politique du nomade, c’est la fuite justement, et c’est la confection d’une « machine de guerre ». Mais une machine de guerre, si l’on en croit Deleuze et Guattari, ce n’est pas une armée organisée qui se bat pour un Etat. C’est au contraire un moyen pour les nomades de casser la constitution de l’appareil d’Etat. Le but de la guérilla des nomades, ce n’est pas de faire un monde meilleur grâce à un nouveau pouvoir plus juste, c’est de limiter le pouvoir, de le segmenter. Empêcher les bandes de guerriers de s’unifier et de perdre leurs marges d’action individuelle.

Le nomade est sourcilleux et de mauvaise humeur, il est toujours prêt à fuir et à tout abandonner, et il est difficile à encadrer : les règles de la « machine de guerre » animent « une indiscipline fondamentale du guerrier, une remise en cause de la hiérarchie, un chantage perpétuel à l’abandon et à la trahison, un sens de l’honneur très susceptible, et qui contrarie, encore une fois, la formation d’Etat » (Deleuze et Guattari, Mille Plateaux, p.443)

On a vu déjà comment les chefs, dans certaines sociétés comme chez le sage précaire, ne peuvent pas avoir de pouvoir, mais uniquement une sorte d’autorité dans la mesure où ils obtiennent le consentement du groupe pour cela. C’est à cela que tend la politique de l’écrivain voyageur. En étant toujours « à côté de la plaque », « à côté de ses pompes », il se situe entre les discours de domination et les fait fuir.

Gao, dans La Montagne de l’âme, n’est pas seulement un esthète, c’est un nomade. Et les nomades, on le sait depuis l’été dernier, il est préférable de les exclure, car l’Etat ne se méfie de personne plus que d’eux.

Théorie du soulèvement (2)Irlande du nord

J’ai pris un café avec deux personnes britanniques qui sortaient d’un concert de musique classique vers midi.

En ce moment, c’est le Festival de Belfast, le grand rendez-vous culturel de l’automne, où les meilleurs événements de l’année se concentrent en un mois. Mes amis portent un pull aux armes du festival, et profitent gratuitement des spectacles et des concerts car ils sont bénévoles à l’accueil de différents lieux culturels.

Ils me demandent : « Tu as donc pu revenir de France ? » Ils pensaient que, vues les informations à la télévision, la France était à feu et à sang, et qu’il était impossible de circuler. La vérité est qu’il est très facile de prendre le train, le métro, l’avion.

J’ajoute que même si j’avais été retardé ou empêché de rentrer, je n’en aurais pas voulu aux grévistes français. Au contraire, j’admire tous ces gens qui non seulement perdent des jours de salaire mais trouvent l’énergie d’aller manifester. Il faut un sacré courage pour aller battre le pavé des jours entiers, comme il le font. J’avais déjà écrit un hommage à mes compatriotes en 2009, important pour moi car l’éthique du soulèvement est quasiment incompatible avec la sagesse précaire, et donc montre une limite très nette de mon éthique (si l’on peut parler d’une éthique de la sagesse précaire). Jamais je ne suis allé aussi loin dans la mise en danger de mon propre système (si l’on parler d’un système de la sagesse précaire).

Nous en venons à la conclusion que les Britanniques préfèrent s’engager dans des actions de charité et de bénévolat silencieux et que les Français gardent au coeur l’idéal du peuple qui s’approprie la rue, la ville et le pays.

J’ajoute que le bénévolat est plus individualiste. L’idée qui dirige les bonnes âmes britanniques est que si chacun contribue un peu, on construira un monde meilleur. La manifestation n’est pas individualiste et ne cherche pas un « monde meilleur ». L’idée directrice de la manifestation est de se soulever collectivement pour faire masse devant le pouvoir en place et lui faire quitter son arrogance.

Que les Français n’oublient pas que la manifestation est un art fragile et une réelle compétence populaire, très rare dans les pays riches et les sociétés post-industrielles. L’art de la manifestation et de la grève est une fleur fragile que nous devons cultiver. Regardons autour de nous : quand les Irlandais ont voulu manifester, la moitié d’entre les grévistes est allée faire du shopping.

Les arts du quai Branly : embarras de la France néo-coloniale

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J’ai profité d’habiter près de Paris (Belfast, Irlande du nord), d’y avoir de la famille et de devoir y aller assez souvent pour inviter ma mère à m’y rejoindre pour des sorties dites culturelles.

Son frère Etienne nous a prêté un appartement à la Défense, et nous avons fait la bringue pendant deux jours et demi.

Comme ma mère est une voyageuse, je lui ai proposé de visiter le musée du Quai Branly. Vous savez, c’est le musée de Jacques Chirac qui devait s’appeler d’abord « Musée des arts premiers ». Au début, les gens pensaient que l’expression d’arts premiers étaient classe, puis très vite, on s’est aperçu que ce n’était qu’une manière de dire « primitif », « sous-développé », « sauvage », sans le dire tout à fait. 

Surtout, quand on voit des artefacts datés du XIXe siècle japonais, on se demande vraiment comment confondre cela avec de l’art produit par des sociétés traditionnelles.

Bref, ce joli musée montre des collections d’ethnologie du monde entier. Il existe pourtant un prestigieux « Musée de l’homme », fermé pour rénovation, connu pour avoir accompagné la recherche française dans ce domaine tout le long du XXe siècle, et plongeant ses racines dans les débuts de l’histoire naturelle (!) au XVIIIe siècle.

Il s’agit d’une collection d’objets ethnologiques, mais rassemblés à des fins esthétiques, voire décoratives. Dit comme cela, il faut avouer, cela nous renvoie à l’exotisme le plus grossier. L’exotisme du XIXe siècle, où l’on se pâmait devant des choses venues d’ailleurs, mais uniquement parce qu’elles parlaient à nos sens et qu’elles dépaysaient. L’exotisme comme version esthétique du colonialisme, comme nous en avions déjà parlé ici à propos de Pierre Loti et des femmes asiatiques en générale.

quai-branly-nouvelle-guinee.1287771313.jpgTableau de Nouvelle-Guinée

Ce lien entre le fringant musée du quai Branly et le colonialisme est en fait inscrit dans l’histoire même du musée, et mérite d’être rappelé brièvement :

1931 : « L’Exposition coloniale » montre aux Parisiens les richesses, les curiosités et les peuples qui habitaient le territoire conquis par la France. On construit pour cela le Palais de la Porte Dorée, dans le 12ème arrondissement. Les indigènes y sont montrés en habits traditionnels comme dans une foire, ou un zoo.

1935 : Musée de la France d’Outre-mer. C’est le nouveau nom de l’Exposition coloniale, dans les mêmes locaux.

1960 : Musée des arts africains et océaniens. Autre nom, même endroit.

1990 : Musée national des arts d’Afrique et d’Océanie. Idem.

2003 : On décide de fusionner les collections de ce musée impérialiste avec le nouveau musée voulu par Jacques Chirac. Embarrassé par l’expression d’arts premiers, on ne trouve pas de solutions. On ne trouve pas de nom pour ce musée, que l’on voudrait grand public, sexy (donc pas trop scientifique, genre « musée de l’ethnologie »), et en même temps pas raciste ni colonialiste (genre « musée des sauvages et des cannibales du monde entier »). On ne trouve pas, alors on laisse le nom de l’adresse : quai Branly.

Comme on ne sait pas comment parler des arts issus de l’Afrique, de l’Océanie, de l’Asie et de l’Amérique précolombienne, on parlera peut-être un jour des « arts du quai Branly ». Pour une analyse du contexte historique du musée, cliquez ici.

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Cela reste un fabuleux musée à visiter, avec sa mère par exemple. Dans les espaces consacrés à l’Afrique, on a le bonheur de voir des statues, des tissus et des balafons pareils à ceux que mes parents ont ramenés de Ouagadougou, quand ils y habitaient dans les années 60. Le blogueur est heureux de voir des masques Fang (Gabon), qui lui rappellent les billets du superbe Equateur noir, écrit par Agathe et Ben.

Les grèves vues d’outre-manche

La France est en grève, il paraît. Je ne suis pas très au courant de la raison qui fait descendre mes compatriotes dans la rue, mais j’aime bien l’idée que, dans mon pays, le peuple prenne la rue.

Ce qui m’étonne, en revanche, c’est la réaction des Britanniques. Ces derniers jours, j’ai entendu six ou sept personnes me dire qu’ils apprécaient le fait que la France ait gardé un sens de la manifestation, de la révolte ou de la grève.

Qu’un gauchiste américain le dise, passe encore, mais j’ai entendu ce discours de la part de personnes non politisées. Dans mon souvenir, jusque récemment, on regardait les manif gauloises de haut, comme le signe d’une population qui a refusé le progrès, et qui a échoué dans la constitution d’une société harmonieuse.

Or, je sens une inflexion d’opinion, un insensible retournement de situation (une situation peut-elle se retourner de manière insensible ?) Des expressions telles que : « La France a gardé le sens de la révolution », « je respecte la France pour ça », « les Français ne se laissent pas faire ».

L’Irlande, au contraire, accepte avec soumission les mesures drastiques que leur gouvernement leur impose, sous la dictée des organismes internationaux. Je n’ai pas beaucoup lu la presse, ni écouté la radio ni regardé la télé, donc je n’ai pas pris la température de ce que les leaders d’opinion disent. Mais mon impression est la suivante. Après le coup de massue qu’a été la crise de 2008, la population a été soulagée de ne pas connaître une plus grande catastrophe, et a accepté les mesures de rigueur budgétaire sans broncher. L’année dernière, le fait que la population soit docile était ressenti comme une bonne chose, un signe de maturité et un sens des responsabilités. Aujourd’hui, on se dit que le peuple devrait se faire entendre un peu. On commence à être déçu par le manque de réaction. Où est le peuple ? Et les Irlandais qui étaient réputés pour être désobéissants, récalcitrants, difficiles à dompter, se comportent comme des agneaux qui vont à l’abattoir.    

Il y a outre-manche une rumeur qui gronde.

Mon colocataire indien est parti

Il n’avait pas payé son loyer au début du mois d’octobre. Je lui en faisais la demande, mais il traînait des pieds, disait qu’il n’avait plus de boulot et concluait, invariablement, par : « Je vais voir ce que je peux faire. »

Moi je lui répondais dans un franc sourire : « Yes! You try your best! »

Il y a quelques jours, il vient me voir et m’annonce qu’il s’en va, et qu’il n’est pas nécessaire d’attendre qu’il paie son loyer. Soit, je garderai la caution.

Il allait partir le lendemain même de cette annonce. Il prétendit que c’était une décision soudaine.

Spécialiste en réflexologie et en médecines de toutes sortes, il était à Belfast pour passer un master de business. Mais, ce beau diplôme en poche, il ne trouvait que des emplois extrêmement subalternes, dans des centres d’appels principalement.

Il pense qu’en Inde, il a plus de chance de mettre à profit au moins l’une de ses deux compétences. Par ailleurs, j’ai cru comprendre qu’il avait une femme et deux enfants, au pays. Si cela est exact, on ne sait jamais, il a peut-être le désir de revoir ce petit monde, qui lui est peut-être attaché, en retour, par des fibres inconnues de la science économique et de la réflexologie.

En partant, il a pris soin de laisser un gros bordel dans la chambre. Et une odeur de renfermé, dont je commence à me demander si elle n’a pas quelque chose de quintessentiellement asiatique, tant elle me rappelle le départ de mon colocataire chinois, dont certains sur ce blog se souviennent plus que d’autres.