Un marin solitaire et fou : la formidable histoire de Donald Crowhurst

En 1969, le Sunday Times lance la course autour du monde en solitaire sans escale, le Golden Globe. Même moi qui n’aime pas la mer plus que cela, je trouve cette course mythique et inspirante. Trois hommes ont marqué les esprits lors de cette course : le gagnant d’abord, Robin Knox-Johnston, le Français Bernard Moitessier, qui a raconté cette aventure dans La Longue route, et le héros shakespearien dont je vais narrer ici l’aventure exceptionnelle, Donald Crowhurst.

C’est le personnage le plus complexe de toute la course, le plus absurde, le plus fragile et le plus tragique. Il faut l’imaginer, ingénieur débonnaire et un peu coincé, avec sa charmante épouse et ses trois enfants. Militaire raté, aviateur raté, businessman au bord du ratage. Cette course, ainsi que les 5000 livres-serling du prix qui récompensera le navigateur le plus rapide, se présente à son esprit comme l’occasion rêvée de sortir de la médiocrité.

Il déploie une énergie folle pour obtenir des sponsors et un soutien médiatique. Son bateau a une forme bizarre, il est anguleux, un peu impressionnant et un peu ridicule. Lui-même, Crowhurst, avec son allure de gentil bureaucrate, on se dit qu’il ne fait pas le poids, mais qu’il cache bien son jeu.

Plus il s’approche du jour J, plus les ennuis s’accumulent pour ce marin d’eau douce qui rêve de gloire et de richesse. Une semaine avant la date limite de départ, les autres participants ont déjà une grande avance : Moitessier a passé le Cap de Bonne Espérance et Knox-Johnston est déjà dans l’océan indien. Une voix intérieure lui demande de ne pas partir, parce qu’il n’est pas prêt. Tout le monde voit que le chaos règne sur son bateau. Sa femme n’ose pas lui demander d’abandonner. Trop d’argent a été investi, trop de fierté est impliquée. Il doit partir.

Les premières heures de navigation sont poussives. Le héros est dépressif, il doit faire face à ses proches, à ses sponsors, à l’Angleterre entière. Son bateau n’avance pas, son bateau est une vraie calamité, son bateau est un échec esthétique, sportif et technologique. Très vite, Crowhurst reste bloqué en plein Atlantique, où il dérive plus qu’il ne navigue. Très vite, son bateau prend l’eau, ce qui interdit d’aller sans escale affronter les flots furieux des mers du sud. Lorsque Moitessier approche de l’Australie, à une vitesse de 120 miles par jour, Crowhurst n’est qu’à quelques encablures de l’Espagne.  

Un jour, il décide de mentir à ses correspondants radio. Il déclare être situé à quelques miles en avant, puis quelques dizaines, quelques centaines de miles. La presse relaie l’événement avec passion. L’ingénieur anglais est en train de prouver son génie : la vitesse de son bateau est inégalée dans l’histoire. Il rattrape son retard sur ses adversaires.

En réalité, il reste près du Brésil et il devient tranquillement fou.

Il se perd dans sa propre identité et il planifie le coup de maître de tout roublard qui se respecte, la pirouette la plus belle de l’histoire sportive : il va attendre sagement que les premiers de la course ait fait le tour de la terre et qu’ils déboulent depuis le passage du Cap Horn dans l’océan atlantique. Quand les trois premiers longeront le Brésil et remonteront vers l’Angleterre, il les suivra à distance respectueuse et arrivera en quatrième position, en espérant que personne ne découvrira la supercherie et ne cherchera les preuves de son exploit.

Tout fonctionne comme prévu. Les trois navigateurs solitaires passent le Cap Horn et Crowhurst se cache derrière eux. Tout ce qu’il faut éviter, c’est d’attirer l’attention. Mais le pire arriva : Moitessier, après sept mois de navigation, et à six semaines à peine de l’arrivée, décide de ne pas retourner en Europe, et reprend sa route en retournant vers le sud-est, pour un deuxième tour du monde en solitaire. Crowhurst est désespéré : cet événement inattendu et ses prises de décisions erratiques rendent son exploit encore plus dramatique, plus excitant pour le public. Le gagnant de la course, Knox-Johnston, est déjà arrivé en Angleterre depuis quelques temps, et le public reste fasciné par la suite de la course, car les deux poursuivants, Tetley et Crowhurst, peuvent encore gagner le prix du marin le plus rapide et empocher la somme de 5 000 livres.

Mais Crowhurst veut seulement rentrer chez lui, il ne veut certainement pas devenir l’homme le plus célèbre d’Angleterre pour un exploit qu’il n’a pas accompli. Il envoie des messages rassurants, où il annonce qu’il va bien mais qu’il ne pourra pas battre Tetley. Son seul espoir de passer inaperçu, depuis l’abandon de Moitessier, est de se cacher derrière Tetley.

Sauf que Tetley coule. Nigel Tetley, deuxième de la course la plus folle de l’histoire de la mer, avait fait le plus dur et échoua à quelques jours du but.

L’échec et l’abandon des autres participants font gonfler l’attention qu’on porte à notre petit ingénieur, à un point de paroxysme. L’Angleterre se prend d’amour pour son rejeton ordinaire. C’en est trop pour le dépressif Crowhurst. Il sait qu’il est attendu en héros national et que l’on va découvrir tôt ou tard son mensonge. On se rendra compte que non seulement il n’a pas fait le tour de la terre, mais qu’il a menti à la face du monde, ce qui, pour un protestant, est pire que tout.

Au mois de juin 1969, il laisse son bateau dériver dans l’océan. Il reprend son journal de bord et commence à écrire ce qu’il appelle sa « Philosophie », qui consiste en un combat entre les forces de Dieu et les armes du Diable. Il développe l’idée que le bien et le mal n’existent pas, mais que seule existe la Vérité. Il se voit comme un « être cosmique », et non plus comme un homme. Crowhurst devient tout à fait schizophrène quand il se voit en être solaire, vivant dans une réalité de molécules, de planètes et de flux. « Le seul péché dont les êtres cosmiques sont capable est le péché de dissimulation. C’est un petit péché pour un homme, mais c’est un terrible péché pour un être cosmique. »

Il disparaîtra. On a retrouvé son rafiot, ridicule assemblage de matériaux modernes, mais on n’a pas retrouvé la trace de l’homme. On a aussi retrouvé le journal de bord qui dit toute la vérité. A sa jeune femme, on dit : « Donald n’a pas fait le tour du monde et il s’est suicidé. » Dans un journal de Londres, on titre : « LONE SAILOR FAKED WORLD VOYAGE ».

Sa femme dit que c’est elle qui a échoué. Echoué à empêcher Crowhurst de partir, échoué à l’aider quand il en avait besoin. Son joli visage de jeune Anglaise est bouleversant. Elle parvient à dire quand même que les gens ont besoin de rêver, et que Crowhurst était du genre rêveur.

Un petit quartier protestant

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Qui chantera le Village ? Qui se fera le poète de ce petit quartier infâme, à l’ouest de Belfast, mais moins à l’ouest que la célèbre et catholique Falls Road ? Des poètes de cette dernière, il y en a à foison. Mais qui chantera le Village ? Comment chanter un quartier infâme, voilà une question de poétique et de théorie littéraire : Céline le savait bien, lui et son célèbre Chanter Meudon. Car ici, dans le Village, l’héroïsme a quelque chose de crasseux, d’illégitime, de brutal et de profondément, très profondément déplaisant.

Je dis « ici », car c’est là que je vis. Moi, poète précaire, j’invoque les muses pour qu’elles me donnent du nerf. Chantons Donegall Avenue, chantons Boucher road! Célébrons French Park et ses grandes peintures protestantes! Chantons la peur qui nous prend quand nous sortons un appareil photo. Chantons la peur, chantons le froid, chantons les fresques et l’effroi.

L’héroïsme est déplaisant ici car il ne peut même pas déguiser sa violence sous des discours plus ou moins nobles. A la différence d’un républicain qui peut venir parader devant des étrangers en leur disant qu’il a fait de la prison pour la juste cause qui l’anime, le para-militaire issu du Village ne peut que dire : « Je sais que vous ne m’aimez pas, et je vous emmerde. » Son rêve à lui, c’est que l’Irlande reste coupée en deux, et que l’Irlande du nord soit « le dernier bastion du protestantisme en Europe » pour reprendre les mots du grand leader unionniste Ian Paisley, qui vient de prendre sa retraite.

Petit quartier engoncé entre la ligne de chemin de fer et l’autoroute dite Westlink, mais aussi entre la zone industrielle Broadway et le stade de football Windsor Park, le Village présente au moins l’avantage d’être clairement délimité. Quand on y est, on sait qu’on y est. Des drapeaux du Royaume-Uni flottent, des fanions bleus blancs rouge égaient difficilement des rangées de maisons ouvrières en brique ocre. Point d’arbres, point de pubs et point de lieux de sociabilité en dehors des lieux de cultes et de mystérieux centres pour femmes. Point de bibliothèques locales, point de cinéma, mais des enfants qui jouent au football dans les rues.

Chanter le Village, voilà toute l’affaire. 

Le nez de Napoléon

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Sur cette photo prise depuis la fenêtre de mon toit, on voit la montagne de Cave Hill, qui se découpe sur le ciel. Les gens de Belfast trouvent que cela ressemble à un visage couché. Le nez serait aquilin, d’où le nom donné à ce paysage : Napoleon nose.

D’autres personnes ont vainement cherché à créer une autre légende, à laquelle je n’accorde aucune foi mais qui est pratique quand on fait visiter la ville à ses amis, pour avoir quelque chose à dire. Jonathan Swift aurait été inspiré par cette montagne en zigzag pour inventer un géant, couché sur le sol d’une île lointaine. Ce géant, il l’a nommé Gulliver.

Ce qu’il faut savoir, si l’on vient me rendre visite à Belfast (ou si l’on y vient sans intention de me voir) c’est qu’il est aisé de se rendre à Cave Hill et qu’on peut y faire une très belle promenade, assez sportive et très revigorante. Depuis la zone escarpée qui, de loin, fait penser à une lèvre de visage, ou à l’arête du nez, on contemple la ville, les docks et la mer. C’est donc un visage que l’on regarde de loin, et dont les yeux, escamotés dans le paysage, sont en fait logés dans le corps des randonneurs de la ville montés là-haut pour respirer et prendre du recul. 

L’espagnol est-il en train de supplanter le français ?

On le dit souvent. Dans mon université de Belfast, on parle de rivalités entre faculté de français et faculté d’espagnol ; on voit que l’une est en déclin et l’autre en croissance, et l’on voit dans ces deux courbes un mouvement qui n’a pas lieu de s’inverser. Moi, je crois que l’espagnol est une mode, et que le français est une tradition. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter, ni d’être surpris.

Le français n’est pas une langue comme une autre, pour les anglophones. C’est leur langue d’origine, et la culture française est celle qu’ils aiment le plus haïr, qu’ils comprennent le moins, qu’ils cherchent le plus à humilier. Les Anglo-saxons ne peuvent se passer du français.

L’espagnol, pour eux, comme pour un peu tout le monde, c’est plus sexy, plus sympa, plus cool, plus ensoleillé, mais c’est comme un amour de vacances, cela ne dure pas. L’espagnol, c’est la langue du pays où ils ont envie d’aller en vacances. Mais les lieux de vacances, c’est bien connu, et l’Irlande en sait quelque chose, cela tombe en désuétude. Très bientôt, si ce n’est déjà le cas, de nombreux Européens se diront que les vacances en Espagne sont devenues banales et d’autres lieux, moins chers et tout aussi ensoleillés, prendront le dessus : déjà les plages de Croatie font fureur. La Grèce et l’Italie redeviendront à la mode, et leur langue sera à nouveau enseignée. Le Guardian d’aujourd’hui annonce que 59% de Britanniques trouvent que l’Espagne n’est plus « assez étrangère » pour être un hotspot touristique, et qu’ils lui préfèrent le Maroc, l’Egypte et la Turquie : moins chères, ces destinations présentent l’avantage d’être plus exotiques. Tout cela, plus les difficultés économiques de l’Espagne (pour une théorie portative relative à l’influence de l’économie d’un pays sur son attractivité inconsciente, cliquer ici), plaide pour l’idée que nous sommes au début du déclin de l’espagnol comme langue étrangère. Un déclin très léger, car l’Amérique latine attirera durablement l’attention des riches Européens (mais peut-être pas tant les voyageurs asiatiques, australiens, africains et américains… A vérifier.)

Le français, au contraire, est mal vu : langue compliquée, très irrégulière, à l’écriture encombrée de lettres qu’on ne prononce pas, porteuse d’une culture élitiste et d’un comportement arrogant. Le français a tout pour déplaire, et c’est aussi pour cela qu’il est irremplaçable. Partout dans le monde, des alliances et des instituts français ouvrent pour occuper le terrain. Ce volontarisme politique énerve, agace, fait rire, fait soupirer, mais il est efficace sur le long terme. Au moment de choisir une langue étrangère, on peut difficilement imaginer ne pas avoir le français comme option. Au pire, c’est la langue que l’on choisit pour incarner le vice, la saloperie, la perversité et le mal. Au mieux, mais c’est lié, c’est la langue de la séduction irrésistible.  

Pour ce qui est du tourisme, Paris reste l’incontournable ville européenne pour les voyageurs du monde entier. Plus influente politiquement et économiquement que Barcelone et Rome ou Venise, plus belle et riche culturellement que Londres et Berlin, Paris n’a et n’aura aucune rivale européenne. Elle peut compter sur ce statut pour le plus clair du siècle dans lequel nous sommes entrés. Et avec l’attraction croissante des pays d’Afrique du nord, puis d’Afrique noire quand ceux-ci se développeront, la langue française a encore beaucoup de réserve pour résister à je ne sais quelle rivalité entre les langues. Elle restera, j’en suis convaincu, la deuxième langue européenne après l’anglo-américain.

Hantologie : L’exotisme spectral de Pierre Loti

Pierre Loti, cependant, dit des choses sur le Japon qui sont troublants de pertinence, mais qu’il ne compare pas à son pays d’origine. Contrairement à ce qu’une critique paresseuse dit des écrivains voyageurs, qu’ils structurent toujours leur perception des territoires sur un modèle de hiérarchie binaire de type « home/away », il semble que le récit de voyage opère des comparaisons décalées, où le « chez soi » et l' »ailleurs » prolifèrent et se troublent. L’espace se brise en une myriade de lieux auxquels des coefficients de familiarité et d’étrangeté peuvent être appliqués librement et provisoirement.

Bon, c’est un peu abrupt comme début de billet, et pour un samedi matin. Et un matin qui succède à une victoire française contre le Pays de Galles dans le tournois des six nations ! Pour celles et ceux qui ont mal aux cheveux, je reprends d’une voix douce.

Au Japon, Loti a l’impression, pour prendre un exemple concret, que les langues européennes sont trop épaisses, trop riches, trop grasses ou trop onctueuses, pour pouvoir décrire une réalité basée sur l’absence, le peu, le vide et la retenue. Voici ce qu’il écrit dans Madame Chrysanthème : 

« Dans d’autres pays de la terre, en Océanie dans l’île délicieuse, à Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne disaient jamais autant que j’aurais voulu dire, je me débattais contre mon impuissance à rendre dans une langue humaine le charme pénétrant des choses.

Ici au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop vibrants toujours; les mots embellissent. »

La comparaison du Japon avec d’autres lieux exotiques est intéressante car l’ “ailleurs” n’est pas vu comme un bloc monolithique. Dans l’ailleurs il y a des lieux plus significatifs que d’autres, plus réels que d’autres. Pour Loti, le haut lieu de référence est la Turquie. Il y a aime passionnément une femme et a toujours été fidèle à la cause ottomane. Plus tard, quand il quitte son logement japonais, il décide d’en faire un croquis, “comme jadis, a Stamboul”. La capitale ottomane est devenue une forme de chez soi pour Loti, et contrairement a ce qu’on dit trop souvent, le voyageur ne compare pas les pays avec son pays d’origine, mais avec d’autres pays étrangers qu’il a cru comprendre, ou avec lesquels il a construit quelque chose : 

« Il semble vraiment que tout ce que je fais ici soit l’amère dérision de ce que j’avais fait là-bas… »

Pensée spectrale de Loti. Le deuxième voyage est la répétition fantasmée et comique du premier, comme Marx le disait de l’histoire qui se répétait comme une farce. Jacques Derrida, qui a beaucoup écrit sur les spectres et les fantômes, écrit que le spectre est « ce qui, quand il revient, fait événément. » Si cela est vrai, alors le Japon pour Loti est le véritable événement, tandis que la Turquie, profondément aimée, n’était qu’un songe incroyable. « Chaque fois qu’un spectre est présent, dit Derrida, c’est l’événement même, tout autre. » En effet, le Japon c’est l’exotisme même pour Loti, l’autre absolu (exotique vient du grec « exotikos« , étranger). Au contraire, son « Orient » turc séducteur, la Turquie, est devenue complètement familière pour Loti ; il l’a ingérée, digérée, intégrée.

Les mots français sont donc trop amples au Japon, ils manquent de finesse mais aussi de raffinement : ”Pour raconter fidèlement ces soirées-la, il faudrait un langage plus maniéré que le nôtre.” Mais voilà, dans l’esprit polyglotte de Loti, « notre » langage n’est pas forcément le français. C’est une langue de fantôme, mêlant le turc et le basque, le breton et la langue d’oïl. Si Loti se transforme lui-même, s’il se déguise, s’il se maquille, s’il se travestit, c’est pour devenir un spectre. Pour habiter et se tenir toujours ailleurs.

« A ce Japon, il manque décidément je ne sais quoi d’essentiel : on s’en amuse en passant mais on ne s’y attache pas. »

C’est ainsi que nous retournons à la dialectique du nomade déjà notée par Bouvier. S’attacher/S’arracher. Si Pierre Loti ne peut s’attacher au Japon, alors il l’exclut de sa vie de nomade, et il ne s’en arrache même pas. Le Japon aura été comme un espace irréel, dont l’essence est lacunaire (il manque « quelque chose d’essentiel »), ce qui convient, me semble-t-il, parfaitement à une nomadologie spectrale, ou à une « hantologie » des voyages.

Ma chambre sous les toits

J’ai changé de chambre à l’intérieur de ma propre maison. Jusque là, je croyais avoir la meilleure, la mieux chauffée, la plus confortable, la plus claire, la plus calme.

Mais à chaque fois que je montais un étage pour voir la chambre sous les toits, avec son espace compliqué, sa lumière venue d’en haut, son isolement dans les hauteurs, son bureau, son « espace lecture » dans un renfoncement, je me sentais attiré et j’enviais le mec qui allait la prendre.

Lorsque Ben a passé quelques jours ici, pour participer à notre colloque sur les Chinois francophones, j’étais heureux de lui offrir une chambre d’amis aussi chouette, même si elle sentait encore très fort l’odeur du précédent colocataire qui avait eu des problèmes de santé et qui était rentré chez lui, en Chine, pour se soigner. Puis je n’ai plus résisté. Quand Ben est parti, j’ai envahi la chambre pour la faire mienne.

Tandis que j’écris, j’entends la pluie sur le toit, et cela me rappelle mon adolesence. Dans la maison de Saint-Just Chaleyssin, quand mes frères aînés ont commencé à voler de leurs propres ailes, j’habitais aussi dans une des chambres du grenier. C’était formidable, pour un adolescent. Un grenier, c’est à la fois un espace pas terminé, bizarrement agencé, et c’est aussi des murs dont on fait ce qu’on veut. Moi, je peignais dessus, et j’invitais mes amis à peindre ce qu’ils voulaient. Je dormais ainsi dans un lieu fortement investi par mes proches, où la propreté passait au second plan derrière la créativité supposée de nos élucubrations. J’y pense, d’ailleurs : il y a eu une époque où je peignais partout et n’importe quoi, sur tous les supports, et jusque sur mes baskets blanches. J’étais un vrai rebelle, mais un rebelle non violent, narquois et insaisissable. Les rares fois où je me pointais au bahut avec de nouvelles grolles, les pions rigolaient : « Tu t’es acheté de nouvelles toiles ? »

Quel meilleur moment, pour revivre comme un ado, que ce temps suspendu, régressif et larvaire, de l’écriture d’une thèse, au milieu du chemin de la vie du sage précaire ?

Depuis l’une des deux fenêtres de toit, je vois quelques toits et les montagnes de Cave Hill. Aujourd’hui, elles sont encore couvertes de neiges, baignées de brumes, et surplombées de nuages qui ressemblent à de la fumée d’incendie.

Une promenade avec Gao Xingjian

Je suis allé chercher Gao à son hôtel pour faire une promenade dans Belfast. Une petite visite qui s’est révélée être une longue marche, car je ne sais pas faire le guide autrement que dans un style randonneur. La marche est chez moi l’outil numéro un, le cadre dans lequel je vois, j’entends et je réfléchis. Mettez-moi dans un bureau et je deviens aveugle, sourd et idiot. J’eus donc un peu peur de fatiguer Gao, qui a cette année soixante-dix ans.

Nous étions en bonne compagnie. En plus de Gao, il y avait Nathalie, une universitaire française, Zhang Yinde et sa femme, et Gilbert Fong de l’université de Hong Kong. Il y avait aussi Shelby Chen, une jeune « assistante » hong-kongaise qui vit à Londres, et qui servit d’interprète sans interruption tout le week-end, autant pour Gao (qui ne parle pas anglais), que pour Fong (qui ne parle pas français) que pour nous qui ne parlons pas chinois.

Chaque fois que je demandais si l’on continuait à marcher, ou s’il fallait appeler des taxis, Gao disait qu’on pouvait marcher. Il me dit, de sa voix chantante, que son nom, Xing Jian (行健), voulait dire « bon marcheur ». Je lui fis part de mon interprétation de son nom, qui se résumait à « chercher la concorde par la fuite ». Il en fut très content et me demanda si j’avais déjà écrit là-dessus. Si oui, je pourrais lui envoyer le texte pour qu’il le fasse traduire en chinois, afin de l’inclure dans un recueil d’articles, publiés en l’honneur de son soixante-dixième anniversaire, prochainement à Taiwan.

Je faisais visiter à mon petit groupe le Belfast « républicain ». Je leur ai montré des fresques un peu cachées, qui racontent des histoires parlantes à l’imagination et hautement controversées. Des histoires de grèves de la faim, des histoires d’excréments étalés sur les murs de prison, des histoires de martyrs. Quand ils ont vu le grand mur de séparation entre catholiques et protestants, ce qu’on appelle ici Peace Line, mes compagnons étaient vraiment interloqués, pour reprendre un verbe du théâtre de Gao. Les photos qu’ils prirent, la manière dont Gao allait traduire à ses amis, en chinois, ce que je venais de lui dire en français, témoignaient d’un intérêt vif. Un intérêt que n’aurait pas suscitée une visite des monuments historiques comme l’ennuyeux Hôtel de Ville du début du XXe siècle.  

Devant la célèbre fresque « internationale », la plus connue et le plus proche du centre ville, où les républicains montrent qu’ils sont engagés dans des causes extérieures à l’Irlande (les Palestiniens, les Basques, les Noirs, etc.), un des universitaires dit, dans un sourire : « Bon, un jour il y aura une fresque sur les Ouïghours! »

Puis nous marchâmes encore et encore. Je percevais de la fatigue dans les rangs, mais ce n’était plus de ma faute. Tous les endroits où nous voulions nous asseoir pour manger ou boire, étaient soit fermés, soit complets. C’est par une sorte de miracle, là encore, que nous trouvâmes de la place dans le meilleurs restaurant de poisson de la ville. Un restaurant qui est toujours complet quand je cherche à y manger d’habitude. C’est Gao qui régala.

Ramenés à leur hôtel, nos invités chinois étaient exténués mais toujours souriants, adorables, disponibles.   

Traits chinois : autour de Gao Xingjian

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L’après-midi avec Gao était plannifié d’une manière on ne peut plus floue. Chaque fois qu’on me demandait quand allait « parler » le prix Nobel de littérature, je répondais confusément : « Eh bien, il parlera un peu tout le temps. Il sera là avec nous et beaucoup dépendra de sa bonne volonté et de la vitalité du public… »

Dans les faits, ma collègue et moi étions parfaitement incapables d’affirmer que nous avions la situation en main.

Tout cela pouvait prendre des directions variables. Une conférence d’introduction à l’oeuvre de Gao allait être donnée par un universitaire de Hong Kong, traducteur de Gao en anglais. Je pensais aussi diffuser quelques extraits des films ou de l’opéra de Gao, pour montrer d’autres facettes de sa créativité à un public qui, dans l’ensemble, ne le connaissait presque pas. J’avais enfin prévu une lecture collective d’extraits de La Montagne de l’âme, effectuée par des thésards de notre école doctorale, ravis de faire un peu de théâtre, et ce dans sept ou huit langues (quelque chose, au mieux, de musical, au pire de bordélique.)

Or, la conférence du Hong-kongais s’est avérée atrocement longue. À un moment, je me suis demandé s’il n’était pas en train de faire une performance à la Joseph Beuys, qui durerait jusqu’à la nuit tombée. Il fallait ensuite trouver assez de temps pour montrer un peu des films de Gao, et aussi permettre aux doctorants de faire leur lecture pour laquelle ils avaient répété : mais je craignais qu’à cause de toutes ces choses, Gao lui-même soit assommé et ne puisse plus vraiment parler, voire qu’il n’ait même pas le temps de s’exprimer, ce qui aurait rendu toute l’entreprise absurde et inepte.

D’ailleurs, Gao était confortable dans son fauteuil de cinéma, et ne se pressait pas pour prendre la parole. Il disait : « Non non, parlez entre vous, c’est très intéressant. » La modestie ayant ses limites, il fallait quand même qu’il se déplaçât et se montrât un peu à la foule.

Il fit plus que cela. Il sut parler avec douceur et sensibilité. Il sut aussi répondre à côté des questions, afin de reproduire des périodes rhétoriques ciselées ailleurs, dans d’autres rencontres et d’autres invitations. Ce qui me touchait le plus, chez lui, c’était sa présence physique, son visage enfantin et sage, son corps menu et sa voix fluette, qu’on se sent contraint de respecter. Il théorise la fragilité de l’être humain, il la met en scène, mais il l’incarne aussi dans sa façon d’être, sans fausse timidité. J’ai profondément apprécié sa capacité à affronter gentiment l’audience, à accepter toutes les demandes de photos, de signatures, avec grâce.

Tout s’est donc très bien déroulé. Pour moi, qui tremblait que tout foirât, ce fut une espèce de miracle. A l’heure exacte où nous devions aller manger des petits fours, Gao avait suffisamment parlé, les extraits de films avaient été vus, les lectures jouées, la conférence hong-kongaise bouclée. Peu de gens avaient quitté la salle, même des non-francophones étaient restés.

Après la réception, aux délicieux amuse-bouche, nous avons mangé dans un des meilleurs restaurants de la ville, et nous fûmes quelques uns à finir au pub John Hewitt dans le quartier de la cathédrale. Pas Gao, notez bien, qui, à 70 ans, avait mieux à faire, mais avec une joyeuse bande de vingtenaires et trentenaires sympatiques et brillants.

Traits chinois, day one

Juste un petit mot pour dire que la première journée du colloque s’est très bien passée.

Gao Xingjian était arrivé hier soir, avec les professeurs Zhang Yinde (Paris III) et Gilbert Fong (Université de Hong Kong), accompagnés de femmes et assistantes.

Mon vieux copain Ben était là et a parlé des Chinois en Afrique avec beaucoup de classe et d’autorité. Moi, qui présidais la séance, j’étais fier de lui et je pense que ses autres copains, sa femme, sa mère, ses soeurs et son frère auraient ressenti la même chose en l’écoutant.

Moi, j’ai improvisé et résumé ma conférence pour rattraper le retard qui avait été pris au préalable. Cette nécessité temporelle m’arrangeait bien sûr, car elle me permettait de cacher les faiblesses de ma présentation. Je pouvais prétendre que je ne montrais que la partie émergée de l’iceberg. Dans la ville de la construction du Titanic, c’est fort de café.

Je dois vous laisser. Je vais maintenant rejoindre tout ce beau monde pour un dîner dans je ne sais quel restaurant.

Vive la Chine, vive la France, et vive Belfast (je suis bourré, moi) 

Civilisation féminine ?

Du coup, je me pose des questions. Dans mon premier blog, Nankin en douce, je parlais beaucoup de femmes chinoises. J’écrivais un blog pour exprimer l’enchantement qui était le mien à leur contact. Que ce fût des amoureuses, des amies, des collègues, des étudiantes, elles accompagnaient ma vie et la rendaient plus facile. De nombreuses femmes occidentales me reprochaient soit d’abuser de ces femmes, soit au contraire d’être naïvement abusé par des manipulatrices. C’est comme si, dans une situation post-coloniale, il était impossible d’avoir une relation égalitaire interraciale. 

La première année de ma vie en Chine, malgré tout, j’étais ravi par cette présence féminine que je sentais partout, et dans laquelle je me sentais baigné. Je pensais faire l’expérience d’une « civilisation féminine ».

A l’opéra traditionnel, la féminité ma paraissait avoir trouvé une expression ultime, irrésistible. Dans la littérature, avec le roman des romans, Le rêve dans le pavillon rouge, je me trouvais à nouveau dans une oeuvre où les femmes étaient l’élément vivant, essentiel. Je paraphrasais Nietzsche, qui disait que la Grèce du Ve siècle avant J-C, que la France du XVIIe siècle, avaient développé l’art de la masculinité à son niveau le plus élevé. Je voyais en Chine une culture de la féminité qui avait travaillé pendant des siècles pour raffiner l’art d’être une femme. Un art d’être, de bouger, de parler, qui atteignait une sophistication presque insupportable pour l’homme sensible arrivé d’ailleurs.

En lisant Pierre Loti, je me demande si je ne suis pas tout simplement un néo-colonialiste moi-même, dans le seul fait d’avoir vu tant les femmes et si peu les hommes. N’est-ce pas une manière de se sentir inconsciemment en « terre conquise » que de voir des femmes charmantes partout, et de ne voir que cela ? J’avais des moments de doutes là-bas aussi, je m’interrogeais sur mon éventuel « néocolonialisme sentimental« .

Je suis gêné aux entournures, en lisant Loti, du style esthète de ce petit mec qui parle des femmes étrangères comme si elles étaient de beaux objets. Je me demande avec mélancolie si je ne faisais pas cela, moi aussi.