Fleurs de Queen’s oh Magnolia

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Parfois, les plus jolies fleurs sont à notre porte. On va en chercher aux quatre coins du monde alors que, tout près de soi, vivait la plus jolie et la plus pure des créatures qui n’attendait que notre regard. Pleine de chagrin, de vent et frisson.

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Mon amie pleure dans la nuit. A-t-elle raison ou a-t-elle tort ? Mon amie brille dans le noir, brûlant, brûlant, brûlant de clarté.

Le long des maisons de University Square, où se situe la faculté des langues où j’étudie, s’épanouissent de nombreuses fleurs dont je ne connais pas le nom. J’ai cru reconnaître un magnolia.

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Elle lui ressemble quand elle tremble, quand elle pleure, là, dans le coeur des arbres en fleurs.

Des magnolias par centaines. Des magnolias comme autrefois.

Je marche le long de University Square avec émerveillement chaque fois que le printemps revient. Tu aimes les grands ciels humides, et les déserts où il fait froid.

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Les jardiniers britanniques ont travaillé silencieusement pour faire de notre lieu de travail un petit jardin douillet et exotique. Le mot de magnolia me rappelle une chanson populaire de mon enfance. Je chantonne en prenant des photos. « Oh, Magnolias, Ta di daaa ».

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Quand j’entends des musiques nouvelles, mon coeur brûle dans la nuit. Je n’aime plus les chansons qui parlent d’amour et d’hirondelle. Mais je pense à toi quand, dans le coeur des arbres en fleurs, j’entends des bruits de combat, des chansons sourdes où crie le désespoir.

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Si tu t’en vas, tu me verras. Tu me verras traîner autour des fleurs de University Square, renifler les odeurs de tempête, les odeurs de combats, les odeurs de magnolia. Si tu t’en vas dans la tempête, tu verras que je suis là, dans le coeur des arbres en fleur.

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J’ai peur pour toi, quand les musiques nouvelles déversent leur séduction dans les soirs de printemps. Je suis comme toi, je n’aime plus les chansons, mais j’aime les hirondelles et les grands ciels humides.

Oh Magnolia, Ta Di Daaaa…

Voyages dans le Xinjiang : Guillaume de Rubrouck et Marco Polo

 700px-route_rubrouck_1253_55.1270825600.jpgTrajet de Rubrouck

Si on considère les récits en langue française, alors on remonte à l’origine des voyages européens en Chine.

On oublie trop souvent les siècles d’or de notre Moyen-âge, les XII et XIIIe siècle. Revenons à nos fondamentaux.

On oublie souvent qu’au XIIIe siècle, la France n’était pas vraiment une nation consciente d’elle-même, mais qu’elle n’en était pas moins la culture dominante dans le monde occidental. Les rois d’Angleterre étaient français et luttaient contre leurs cousins rois de France pour régner sur les royaumes qui comptaient. Le proche-Orient était disputé entre le royaume de France et l’empire ottoman. Norman Davies, l’historien anglais, montre bien qu’il y eut des années, aux XII et XIIIe siècle, où les possessions françaises formaient une sorte d’empire d’occident, ou d’empire colonial avant l’heure. Si les historiens anglais le disent, c’est que c’est vrai. Les voyageurs nous apprennent qu’en Asie, à la cour du grand Mongol, à Karakorum, les chrétiens du monde entier parlaient soit en latin soit en français.

Or c’est à cette époque que le roi de France d’un côté, le pape de l’autre, ont tenté de joindre l’autorité mongole qui régnait alors sur toute l’Asie. En Europe, on voulait une alliance contre les musulmans de la Terre sainte, mais aussi une conversion des Mongols au catholicisme, ainsi qu’une fragile assurance que ces nomades des steppes d’Asie centrale ne viendraient pas nous envahir.

C’est dans ce contexte que les premiers Européens ont écrit des récits de leur voyage en Chine. Avant, il y en eut de nombreux à s’y rendre, mais ils n’étaient jamais revenus chez nous avec un texte. C’est la grande nouveauté de mon héros médiéval : Guillaume de Rubrouck (1215-1295).

Proche de Saint Louis, il était avec son roi en Terre sainte lors de la septième croisade lorsque ce dernier l’envoya en mission chez le grand Khan. Il lui a dit : « Guillaume, je te fais confiance. Toi qui es un baroudeur, derrière ton apparence de moine pervers, je t’offre de réaliser ton rêve : traverser les plaines et les montagnes pour aller trouver mon impie homologue tartare, afin de conclure un traité d’alliance avec lui, et qu’il vienne botter le cul de Saladin par derrière, cependant que je l’asticote par devant. » L’alliance ne fut jamais faite, mais Guillaume de Rubrouck a fait le voyage et le texte qui en est sorti, Voyage dans l’Empire mongol  (1255) est un chef d’oeuvre de la littérature géographique.

Ce n’était pas vraiment un livre, mais une longue lettre écrite au roi, en latin. Mais une lettre aussi longue qu’on peut en faire un livre aujourd’hui.

Rubrouck est encore sur une géographie proche de celle d’Hérodote, et emploie des termes similaires (« Scythie ») pour décrire l’Asie. Cependant, ses descriptions sont précises et très attentives aux moindres détails ethnologiques et techniques des peuples rencontrés. Quand Rubrouck écrit sur les Ouïghours, il ne se limite jamais à parler d’eux, mais fait constamment intervenir d’autres peuples et des individus d’autres tribus, signe que l’Asie centrale est réellement un creuset de civilisations. La relation de voyage de Rubrouck est très sérieuse, car adressée à un public royal qui avait besoin d’être renseigné avec fiabilité sur l’état des choses à l’est de l’Europe.

En même temps, c’est très vivant, comme récit, c’est plein de détails, plein de portraits et de scènes intéressantes. Quand il finit par voir le grand Khan, Mongke (« Mangou » dans le texte), l’entrevue est un échec car tout le monde est bourré, des interprètes jusqu’au grand Mongol. Guillaume, qui ne comprend plus rien à ce qu’on lui dit, n’a plus qu’à saluer tout le monde et à s’éclipser.

mongol_dominions.1270825467.jpgTrajet aller de Marco Polo

Marco Polo (1254-1324) est le plus connu des voyageurs francophones du Moyen-âge. C’est paradoxal mais c’est ainsi.

Il est plus connu que Rubrouck pour plusieurs raisons. La plus grande des raisons, malgré les erreurs géographiques et les insuffisances du texte, c’est qu’il a donné à son récit une dimension merveilleuse. Marco Polo écrit pour un autre public que Rubrouck. Il écrit en français, et non en latin, preuve qu’il s’adresse aux bourgeois et aux marchands comme lui, et non à un pieux souverain qui veut être informé et éclairé.

Polo est expéditif à propos de bien des contrées traversées : ces gens adorent Mahomet, ils ont de nombreuses villes, ils font pousser telle et telle plante, et j’en ai assez dit! En revanche, quand il approche du désert Taklamakan, qu’il n’a pas traversé lui-même, il prend son temps pour raconter les sortilèges qui arrivent aux voyageurs : « Ce sont choses merveilleuses à ouïr, et difficiles à croire, ce que font ces esprits. Et pourtant c’est comme je vous ai dit, et encore bien plus surprenant. »

Le Vénitien raconte des choses que les lecteurs ont envie d’entendre, et c’est toujours réjouissant d’être en présence de prodiges et d’étrangetés. A Camul, par exemple (Hami, dans le Xinjiang), les hommes aiment danser et chanter. Cette réputation suivra des siècles les différents habitants de cette province. Les voyageurs contemporains aiment imaginer une telle passion pour la musique chez les Ouïgours. Et puis là-bas, à Camul, les hommes sont si hospitaliers qu’ils laissent leur femme à l’étranger pour qu’il se sente bien accueilli : « Et les femmes sont gaies, jolies, folâtres, et fort obéissantes à tout ce que leur mari leur ordonne, et elles aiment cet usage beaucoup. »

On imagine la réaction des lecteurs médiévaux. De même que, plus tard, les photos ethnographiques et les peintures orientalistes allaient être des prétextes à se rincer l’oeil, de même la description de ces coutumes sexuelles nourrissait des rêves de paradis terrestres chez les Européens fascinés.

Xinjiang and Travel Writing

A la fin du mois d’avril, je vais participer à un colloque d’une journée sur ce thème : « Xinjiang et Récit de voyage ». Cela se déroulera à l’université de Liverpool, dans un centre de recherche au nom des plus mystérieux : SOCLA (School of Cultures, Languages and Area Studies). Cliquez ici pour le programme.

Je suis très excité à l’idée de participer à cette rencontre. D’abord, je crois que c’est un sujet essentiel, peu étudié et pourtant central, tant au niveau littéraire que culturel ou politique. Le Xinjiang ne peut que devenir, avec le temps, une région nodale dans les échanges internationaux. J’en ai assez parlé, sur ce blog et sur mon blog chinois, pour ne pas avoir à me répéter ici.

En outre, je vais rencontrer à Liverpool des personnalités d’importance considérable pour moi. Des chercheurs que je lis depuis des années et qui influencent mes recherches. Alex Hughes d’abord, dont le livre France/ China: Intercultural Imaginings m’a accompagné dans mes recherches shanghaïennes. Mais aussi, et en particulier, un prof de Liverpool qui représente à mes yeux Le chercheur dans le domaine de l’écriture du voyage en langue française. J’allais dire qu’il était le meilleur au Royaume-Uni, mais en réalité il n’a pas d’égal en Amérique. Pour la France, je ne sais pas car je suis devenu un étranger dans mon propre pays.

Charles Forsdick est ainsi la référence absolue pour tout ce qui touche à la littérature du voyage en langue française, au XXe siècle. A chaque fois que j’avance dans mes recherches et que je repère un impensé, un domaine à explorer, je m’aperçois quelque temps après qu’il avait déjà lancé des pistes pour combler ces lacunes. Il est l’un des rares, par exemple, à opérer un très difficile rapprochement entre les théories « françaises » sur la littérature, et les théories « anglo-américaines » sur le travel writing. Quand on mesure l’abyssale incompréhension qui règne entre nos deux pays, sur ce thème, on comprend que c’est un chercheur incontournable pour moi.

De fait, il est incontournable pour plein de gens. Moi, je ne l’ai jamais rencontré, mais tout le monde me dit qu’il est jeune et sympathique. Ce que j’en sais, c’est qu’il a rassemblé autour de lui un ensemble de chercheurs de niveau assez élevé. Je ne fais pas partie de ce réseau, d’abord parce que je n’ai pas de niveau repérable, mais aussi parce que je suis trop critique, trop réfractaire, trop français vis-à-vis de certains points de doctrines postcoloniales et féministes.

J’avais déjà parlé de lui, sans le nommer, dans un des premiers billets de ce blog, dont j’aurais honte s’il n’était pas aussi bien écrit ni aussi drôle. Je racontais une nuit blanche passée à Paris, où j’essayais de lire un de ses livres, entouré de femmes nyctalopes à la langue vicieuse.

A ce colloque de Liverpool, il y aura aussi des orientalistes distingués, dont une sinologue qui va nous parler des récits de voyage chinois de l’époque de la reconquête des Qing. J’attends cela avec impatience, car nous, dans le champs du Travel writing, avons une lourde tendance à ignorer les récits non occidentaux. 

Surtout, il y aura une ethnologue reconnue comme l’une des meilleures spécialistes du Xinjiang. D’origine hongroise, Ildiko Bellér-Hann a fait des études magistrales sur le terrain. Elle parle le ouïgour et ses publications font autorité. J’attends avec fébrilité sa conférence sur les récits du grand archéologue allemand Von Le Coq, qui fut l’un des principaux explorateurs de la Belle époque, un de ceux qui découvrirent et exploitèrent les grottes bouddhistes de la Chine occidentale.

Comme par hasard, je serai le seul « rien du tout » dans ce superbe Aréopage. Le seul moins que rien, le seul imposteur, et c’est le rôle de ma vie. C’est le moment pour le sage précaire de montrer combien ses pirouettes peuvent faire illusion.

Soir de printemps

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Je pense à toi dans ces soirées où l’humeur météorologique te ressemble.

Parfois tu dis que tu es folle, mais tu n’es pas folle. Tu es géologique, tu es printanière. Tu passes de la brume au soleil, tu lances des giboulées avant d’éclairer des nuages par en dessous. Il n’y a rien d’irraisonnable chez toi ; tu suis la logique rigoureuse des météores et des vents contraires. Tu ris et tu pleures sans comprendre, mais il n’y a rien à comprendre.

Tu es comme le temps des îles britanniques, tu connais des turbulences, des tempêtes, des pluies diluviennes. Tu es proche des éléments, tu connais les tourbillons, les dépressions atmosphériques. Mais tu connais le temps calme aussi, le beau temps et la douce bise. Tu as le tempérament des régions océaniques. Il n’y a rien à comprendre, sur les îles britanniques, il faut juste accepter le ciel bas, et la tension qui dure parfois des jours entiers, sans que l’orage ne te délivre de ce qui t’oppresse.

Et quand le soir éclate, chère amie des fées, tu sais mettre du rouge, du roux et de l’ocre tout autour de toi. Tu redonnes vie aux Black Mountains, tu défroisses les coquelicots et regroupe les myosotis dans une belle poignée : tu regardes ces petites fleurs de tes grands yeux spirituels, et tu les mets dans ta chevelure épaisse et profonde.  

C’est la vie intense et débordante des soirs de printemps.

Des signes mystérieux en pleine fête de la Saint Patrick

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Lorsque tout le monde était déguisé en vert pour la Saint Patrick, une bande d’activistes se tenait sur l’esplanade de l’hôtel de ville de Belfast avec des pancartes jaunes. Sur les pancartes, un seul message écrit en noir :

JOHN 3:7

Rien de plus.

Une dizaine de pancartes et plus du double d’activistes pour les porter, certains portant un t-shirt jaune frappé du même message.

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Je pensais à un happening. Je vais voir une femme qui porte une pancarte. Elle me dit que c’est une référence de la bible. Evangile selon Saint Jean, 3,7. Elle parle très vite, je ne comprend pas bien la citation biblique, alors elle résume en me disant : « C’est là que le Christ dit que nous pouvons renaître. »

Born again ? dis-je. Moi aussi, qui ne crois ni en Dieu ni en Diable ? Elle répond que oui, que tout le monde peut renaître. Mais il faut passer un examen, dis-je ? Non, répond-elle, c’est juste entre vous et Dieu, personne ne peut vous dire si vous êtes né de nouveau ou non.

Chez mon copain Mathieu, je consulte la seule bible qu’il possède, celle traduite de manière un peu funky, aux éditions Bayard (2001), celle qui a fait appel à des écrivains pour rendre le Livre plus proche de nous. Aux côtés des Frédéric Boyer, Marie Ndiaye, Emmanuel Carrère, Jean Echenoz, François Bon, Olivier Cadiot (dont le Cantique des Cantiques a été mis en musique par Bashung), Florence Delay s’est chargée de l’Evangile selon Saint Jean. Voilà ce qui est écrit à la section 3,7 :

« Ne sois pas surpris que je te dise Il faut être né là-haut. »

Cela ne m’éclaire pas tellement, et je me dis que ces activistes chrétiens ne savent plus ce qu’ils font. Je cherche sur internet et je vois des traductions grecques moins polémiques :

μὴ θαυμάσῃς ὅτι εἶπον σοι· δεῖ ὑμᾶς γεννηθῆναι ἄνωθεν.

Là d’accord, je comprends mieux. Florence Delay a voulu traduire de manière singulière (pour faire funky, n’en doutons pas), mais toutes les traductions françaises depuis des siècles optent pour un sens plus constant : Jesus prévient de ne pas être surpris d’entendre qu’il faut naître de nouveau. La traduction qui nous intéresse en l’occurrence, c’est celle qu’utilisent les Anglo-Saxons, et voici celle de la New American Standard Bible (1995) :

Do not be amazed that I said to you, ‘You must be born again’

Ah, il faut naître de nouveau. Cela ne suffit pas de le pouvoir. Moi, dans mon esprit obstiné et chercheur de noises, je demande à la dame si elle est en lien avec les fameux évangélistes « Born again » qui entouraient George W. Bush, et qui étaient vus, en Europe, comme de furieux extrêmistes, obscurantistes protestants prêts à toutes les guerres pour faire gagner l’axe du Bien. La dame me dit que non, elle dit qu’elle n’est qu’une chrétienne. C’est typique des sectes protestantes, paraît-il, de se dire seulement chrétiens, et de n’avoir aucun nom particulier. Car un nom identifie et distingue, sépare, alors qu’eux se veulent réunificateurs.

Moi, dans mon esprit d’observateur emberlificateur, je pense que ces évangélistes choisissent la Saint Patrick pour intervenir comme un coup de poing symbolique en plein centre de la ville, sans couleur verte, uniquement du noir et du jaune. Un coup de poing visuel dans le ventre de la ville. Sans discours autre que JOHN 3:7, afin de faire réfléchir ces idolâtres papistes que sont les catholiques irlandais. « Buvez tant que vous voulez, petits hommes verts, mais n’oubliez pas qu’il vous faut renaître un jour ». Je lui demande pourquoi ils se réunissent ici, le jour de la Saint Patrick. Elle dit que Patrick était chrétien. Ce n’est pas faux. D’autres camarades m’auront dit la même chose, de manière plus ou moins contrite : « Techniquement, Patrick n’est pas catholique puisque à son époque, le protestantisme n’existait pas encore, c’est donc un saint que tout le monde peut revendiquer… »

Il y a bien du happening chez les activistes chrétiens. Ce sont eux, peut-être, les plus funky, finalement.

La Saint-Patrick en Irlande du nord : un avenir très incertain

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Hier, c’était la saint Patrick, un jour où les Irlandais célèbrent je ne sais trop quoi. Ils se célèbrent eux-mêmes peut-être. Dans la république d’Irlande, c’est la grosse bringue, la fête nationale, l’occasion rêvée d’aller boire des bières, comme s’il n’y avait pas assez d’occasions pour cela.

En Irlande du nord, c’est aussi un jour à peu près chômé, et une parade est organisée dans certaines villes, dont je ne ferai pas le reportage car j’ai raté le carnaval qui eut lieu dans le centre de Belfast, de midi à 13h30. J’eus le tort de ne pas me précipiter, pensant bêtement que les festivités dureraient une bonne partie de la journée.

Célébrer la Saint-Patrick en terre britannique, cela pose la question de l’appartenance de l’Irlande du nord. Elle appartient aujourd’hui officiellement à la couronne de la reine d’Angleterre, mais qu’en est-il dans les consciences ? Et qu’en sera-t-il demain ?

Ce sont les questions qu’a posées le journal Belfast Telegraph, daté du lundi 15 mars 2010. Il a publié les résultats d’un sondage intéressant à cet égard, en différenciant les réponses selon l’appartenance communautaire des personnes interrogées. A la question de savoir ce qu’ils voteraient à un référendum sur l’Irlande réunifiée, 85% des protestants disent « non » et 69% des catholiques « oui ». Il y a quand même 26% de catholiques qui voteraient « non », ce qui n’est pas négligeable.

La question suivante est piquante : « L’Irlande du nord ayant été établie en 1921, quel sera d’après vous son statut en 2021 ? » Deux possibilités sont données par les sondeurs :

« L’irlande du nord sera toujours britannique » (Protestants : 57%. Catholiques : 28%)

« Elle fera partie de l’Irlande unie » (Protestants : 24%. Catholiques : 64%)

Le fait même que ces questions soient posées, dans un journal modéré à tendance unioniste, est un signe que les divisions communautaires sont loin d’être dépassées, et qu’elles auront plutôt tendance à augmenter avec le temps. En tout cas, c’est cette question qui a fait la une du journal ce jour-là :

Un protestant sur quatre pense que l’Irlande sera unie en 2021

J’ai posé cette question autour de moi, mais j’ai reçu trop de réponses variées pour pouvoir me faire une idée générale. Un ami d’origine catholique regrette qu’on ne propose que ces deux options, car lui verrait bien l’option d’une espèce d’indépendance de l’Irlande du nord dans une Europe des régions. C’est une idée que j’ai déjà entendue chez des catholiques non républicains.

Une autre question m’a paru très éclairante, à moi qui suis un simple touriste et qui entends constamment des sons de cloches différents : « Comment décririez-vous votre nationalité ? » Trois possibilités :

« I am British » (Protestants : 71%. Catholiques : 8%)

« I am Irish » (Protestants : 4%. Catholiques : 83%)

« I am Northern Irish » (Protestants : 24%. Catholiques : 9%)

On voit dans la question elle-même le souci d’identifier une culture qui prenne son autonomie vis-à-vis de l’Irlande et du Royaume-Uni. Contrairement à ce que disent les chiffres ci-dessus, le voyageur a parfois le sentiment que les gens d’ici ont développé une culture qui leur est commune, et qu’un catholique de Belfast se sentira peut-être plus de points communs avec un protestant de Belfast qu’avec un Irlandais du sud.

Mais enfin les chiffres sont là, la plupart des catholiques se sentent irlandais et rien d’autre. Comme l’écrit David Gordon dans son analyse des résultats, l’impression générale est celle « d’une Irlande du nord qui n’est pas en paix avec elle-même ».

Genre littéraire et territoires : Chine et Amérique

Chaque genre littéraire connaît des moments de bifurcation, qui le mettent en danger et qui lui donnent la possibilité de se régénérer.

Aujourd’hui, le récit de voyage connaît une profonde secousse due au poids politique et idéologique dont les territoires sont marqués. On ne peut plus voyager innoncemment, de manière purement esthétique ou hédoniste quand on est en terre-sainte, au Tibet, dans le Xinjiang, en Afrique ou même en Irlande du nord.

Vous mettez le pied à Jerusalem, ou à Lhasa, et que se passe-t-il ? Vous voyez partout un peuple opprimé et un peuple oppresseur, c’est-à-dire que vous voyez de la politique partout, dans la moindre route, le moindre dispensaire, le moindre temple. En Amérique, vous ne pouvez pas décrire la vie des gens autrement qu’avec l’idée qu’ils font partie de la plus grande puissance du monde, et que leur mode de vie est en avance, pour le meilleur et pour le pire, sur le nôtre.

Les territoires étant devenus très singuliers et surinvestis par la politique et l’idéologie, les récits de voyage doivent le devenir aussi. Au XIXe siècle, les voyageurs avaient le même style pour des récits concernant l’Amérique, l’Afrique et l’Asie. Ils adoptaient tous un ton d’explorateur et d’observateur intéressé. Aujourd’hui, les lieux influencent le style même.

Un récit américain est différent d’un récit en Chine. L’Amérique du nord invite à une prose lyrique, dans lequel Jean Baudrillard s’est distingué : une parole prophétique, qui se laisse aller aux excès et à la généralisation. Cela s’explique, je pense, par le fait que les Américains ont un mode de vie en avance sur le nôtre. Le voyageur est ainsi conduit à contempler son propre avenir. Pour saisir ce qu’il y perçoit, il doit se lancer dans un style qui annonce l’avenir, d’où le style apocalyptique des récits de voyage postmodernes aux Etats-Unis. 

En Chine, on trouvera des différences fondamentales entre un récit concentré sur les grandes villes de l’est et un récit qui se déroule à l’ouest, au Tibet et au Xinjiang. A l’est, on peut encore trouver du lyrisme dont j’ai parlé pour l’Amérique, car les voyageurs récents aiment bien voir la Chine comme un lieu futuriste. De fait, qu’on le veuille ou non, la Chine est un pays qui surprend, qui prend de court, car c’est un pays qui bifurque, qui prend des chemins que personne ne peut jamais prévoir à l’avance. Pour cela, le style des récits de voyage en Chine est instable.

Si la prose des récits en Amérique est installée dans la prophétie incantatoire, c’est parce que l’Amérique ne nous surprend pas. Son avenir, c’est l’avenir qui n’est que le dépliage de l’après-guerre. Toujours plus de rapidité, de virtualité, de propreté, de médias. La Chine, on ne sait jamais ce qu’elle nous réserve, et on ne sait comment écrire.

Une ville trop grande pour ses habitants

Un samedi après-midi, en plein centre-ville de Belfast, je m’aventure dans une café qui a tout l’air d’être intéressant. Situé dans la crypte d’une église rénovée en lieu culturel, et peut-être encore cultuel, le café attire l’homme de la rue avec des photos de gâteaux au chocolat. J’entre, je descends les marches qui mènent au café, et je me retrouve dans un lieu vide. Pas un client. Les seules personnes assises autour d’une table me disent bonjour car ils sont l’équipe rapprochée de la patronne du café.

La ville de Belfast donne souvent cette impression d’être trop grande pour sa population. Je ne sais pas à quoi c’est dû. Il semble y avoir plus d’offre que de demande. La chose est dramatique sur le plan du logement. Moi qui cherche un colocataire pour une des quatre chambres que compte la maison, je me retrouve dans une situation désespérée. Personne ne répond à mes annonces, personne ne se déplace pour visiter. Je propose pourtant un loyer tellement bas que je suis certain que cette chambre présente le meilleur rapport qualité-prix dans toute la ville. Mais la concurrence est infinie et surtout, les gens qui veulent se loger se font rares.

Les buveurs de café et les chercheurs d’appartement sont rares, dans une ville qui ouvre des cafés et qui construit des logements.

Même chose à l’université. Il semble n’y avoir aucun problème de place. Je connais des thésards qui changent trois ou quatre fois de lieu de travail dans une journée, par pur plaisir, pour changer d’air. On peut en effet promener son ordinateur portable du bureau collectif à la bibliothèque, de là à un café, du café à une autre bibliothèque, rentrer chez soi une heure ou deux et retourner au bureau collectif. Il y a de la place partout et toujours. Les ordinateurs mis à la disposition des étudiants, dans les bibliothèques, les vestibules, les lieux publics, sont tellement nombreux que l’on peut à tout instant se connecter à internet. C’est l’endroit le plus confortable que j’aie jamais connu.

Belfast est une ville confortable, confortable comme un pull trop grand. Confortable au point que les propriétaires sont toujours obligés de murer quelques maisons. Cela m’avait frappé dans d’autres villes britanniques, où les « ruines urbaines » ne manquent pas de charme mais semblent dire quelque chose à l’oreille du promeneur, quelque chose de confus sur l’évolution des villes, quelque chose qui reste difficile à déchiffrer.

Un marin magnifique qui fait triompher l’errance

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La longue route de Bernard Moitissier, est la narration de la fameuse course autour du monde sans escale, le Golden Globe de 1969. J’ai déjà narré l’aventure shakespearienne du malheureux Crowhurst, mais je n’ai pas rendu hommage au Français génial et solitaire qui incarne la sagesse précaire dans ce qu’elle a de plus physique.

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Mon ami Daniel, un Américain qui enseigne l’histoire à l’université Queen’s, avait ce livre dans son bureau, en français, depuis quelques années déjà. Daniel me surprend encore en étant très au fait de l’histoire de ce marin, ainsi que de nombreux autres marins. Il me raconte, dans son bureau tapissé de livres, comment Moitissier, arrivé à la fin de son parcours, avait décidé d’abandonner la course, et de repartir pour un second tour du monde en repartant vers le sud de l’Afrique. En fait il fera un demi-tour du monde en plus de celui qu’il avait déjà réalisé, et il accostera à Tahiti. Moi, bon public et traîne-savate, j’écoutais Daniel en poussant des Oh! et des Ah!, bien calé dans mon fauteuil.

J’emprunte le livre à Daniel et le lit au cottage de Tullyquilly, qui lui appartient et qu’il me prête par moments. Je m’amuse comme un enfant de ces aventures de marin dont je ne comprends rien. Pourquoi les gens cherchent-ils à traverser des mers ? Pourquoi se mettent-ils en tête de vivre sur un bateau ? C’était une chose que je n’avais jamais compris, et encore moins désiré, bien que je compte dans ma famille un cousin skipper, un oncle marin, un frère passionné de voile et un père dont le seul regret dans la vie aura été de n’avoir jamais été un marin accompli.

Partir seul sur un bateau, c’est combiner, à mes yeux, tout ce que la vie recèle de moins drôle. La platitude de l’immensité, le risque des tempêtes, la froidure des vagues, l’absence de solidarité, l’absence de conversation, l’accompagnement incessant de soi-même, les soucis interminables de la maintenance du rafiot. Sur un bateau, il me semble qu’on oscille entre la douleur et l’ennui, exactement ce que disent de la vie les philosophes pessimistes qui invitent au suicide.

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Je lis avec plaisir le récit que Moitessier a  écrit vingt ans après la course. Il se laisse aller à des méditations dont j’imagine bien qu’elles font vibrer les amateurs d’aventure qui ont des sentiments esthétiques mais qui ne veulent pas lire des auteurs littéraires (au prétexte peu convaincant qu’ils sont trop littéraires et de ce fait coupés de la vraie poésie qui, elle, réside dans la houle et la proue caressée par la brise et le frimas). En fait de poésie, je reste dubitatif devant le paragraphe qui parle du cap Horn. Il semble que « le Horn », ce soit le grand truc pour les marins. Quand on aime la mer, on frémit devant l’évocation du Horn, de la même manière qu’on fait silence devant les sources du Nil quand on est explorateur anglais.

Or, Moitessier se réveille trop tard, une nuit, et il a passé le Horn sans rien voir. Il se le reproche, car s’il avait entendu le réveil sonner, il aurait dirigé son bateau de façon à passer tout près pour le bien voir. Mais non, il se sait dans l’Atlantique à présent, et il ne verra jamais le Horn. Quand même, il ne peut se passer d’un petit passage qui marque le fait d’y être passé, fût-ce en dormant. J’aime bien ce passage car c’est précisément le type de poésie qui nous guette tous, nous qui écrivons de la littérature de voyage :

Je regarde. Je n’arrive pas à y croire. Si petit et si grand. Un monticule pâle et tendre dans le clair de lune, un rocher colossal, dur comme le diamant. Le Horn, c’est long, toute la Terre de Feu depuis 50° de latitude Pacifique jusqu’à 50° de latitude Atlantique. Pourtant c’est ce rocher posé seul sur la mer, seul sous la lune, et qui porte toute la grandeur des glaciers, des montagnes, des canaux, des icebergs, des coups de vent et des belles journées de la Terre de Feu, l’odeur du varech, les couleurs de toutes les aurores australes et la sérénité inaccessible des grands albatros aux ailes immenses qui planent au ras de l’eau sans bouger une plume, dans les creux et sur les crêtes, et pour qui toutes choses sont égales.

Tous les clichés semblent y être, et s’ils n’y sont pas, il n’en manque pas beaucoup.

Ce qui me fascine, dans La Grande route, c’est la relation qu’entretient Daniel avec lui. S’identifie-t-il à un marin solitaire, avec sa ferme et son terrain vague ? S’identifie-t-il à l’aventurier qui écrit qu’une femme et une famille ne peuvent pas décider pour soi ? Est-il lui aussi de la trempe des gens qui, soudain, dérivent, déclinent, incurvent et abandonnent, pour se donner de nouvelles règles ?

moitessier-3.1268306235.jpgJe me permets de classer Moitessier parmi les sages précaires parce qu’à le lire, on sent qu’il est conduit par des forces et des impressions qu’il ne comprend pas et qui sont trop grandes pour lui. Il est à l’écoute, si je puis dire, des flux qui le mènent à écrire des choses parfois ridicules et parfois somptueuses. J’aime cette incomplétude, cette confusion, cette imperfection. C’est ce qui lui permet de prendre cette décision à la fois lâche et courageuse, égoïste certes, mais confiante dans l’affection réciproque de ses proches, la décision d’abandonner la course et de fuir. Il ne fera pas un deuxième tour du monde, mais en faisant dérailler la course, il a remis l’errance au centre de la navigation maritime. Pour cela seulement, il mérite d’être pris pour un modèle et un père spirituel.

Quand l’Irlande du nord attire l’attention des maîtres du monde

La Maison blanche prend la chose au sérieux. L’actuelle vice-présidente et un ancien président des Etats-Unis ont personnellement appelé des personnalités britanniques ces derniers jours, pour parler de l’Irlande du nord. C’est assez dire combien ce qui s’y passe reste au centre de l’attention de la diplomatie anglo-américaine. Si les Français ne s’y intéressent pas, cela ne signifie pas qu’il ne faut pas rappeler les enjeux de ce petit pays qui était hier en guerre civile et où la paix est encore assez précaire.

Bush revient aux affairesHier, George W. Bush a téléphoné au chef du parti conservateur anglais David Cameron, pour lui demander de faire pression sur le parti unioniste (protestant) UUP afin qu’il ne rejette pas le vote dit de « devolution des pouvoirs ». Le leader de ce parti nord-irlandais, Sir Reg Empey, avait déjà eu une conversation de quinze minutes avec Hillary Clinton! Le journal The Guardian révèle, dans son édition datée du 09 Mars, que les Américains, tous partis confondus, ont pensé qu’une conversation « d’un conservateur avec un conservateur » serait la meilleure option, et c’est ainsi que George Bush est sorti de sa réserve, lui qui, si l’on en croit la presse britannique, a pris part de manière active au processus de paix en Irlande du nord lorsqu’il était aux affaires.

La pomme de discorde est donc cette « dévolution des pouvoirs ». Il s’agit de transférer de Londres à Belfast des pouvoirs importants concernant la police et la justice. Si la communauté catholique, majoritairement nationaliste ou républicaine (c’est-à-dire en faveur d’une réunification de l’Irlande), accueille ce transfert de pouvoir comme allant dans le bon sens, une partie des protestants « unionistes » (attachés au Royaume-Uni) le voit d’un très mauvais oeil.

Home Rule il y a un siècle, partage du pouvoir aujourd’hui

Pour certains protestants, il est intolérable de laisser d’anciens terroristes arriver à la tête des forces de l’ordre dans la province. De même, la justice ne peut être donnée de manière impartiale, selon eux, par des républicains qui ont passé une bonne partie de leur vie à mener des actions illégales. Ces tensions nous renvoient au début du XXe siècle, à l’époque où Londres promettait une forme d’autonomie pour l’Irlande (Home Rule), autonomie que des hommes politiques protestants avaient déjà combattue, comme des fresques murales le rappellent, dans le quartier du Village.

Pourtant, sur quatre partis principaux qui composent la coalition au pouvoir, trois sont assurés de voter pour la dévolution des pouvoirs, et l’Irish Times fait état de sondages qui lui sont très favorables dans la population nord-irlandaise. Il n’y a donc aucun danger réel de voir cette nouvelle disposition rejetée.

Alors pourquoi les Anglais et les Américains mettent-ils une telle pression sur le seul parti unioniste qui voulait voter contre la résolution ? Pourquoi le premier ministre Martin Mc Guinness (Sinn Fein) condamne-t-il si durement cette attitude alors qu’il est assuré d’obtenir le vote qu’il souhaite ?

Risques de radicalisations ?

Il n’y a pas qu’une réponse à cette question. Ce qui paraît clair en tout état de cause, c’est que les officiels ont peur que des partis prennent le chemin de la division à des fins électoralistes. Le parti récalcitrant, Ulster Unionist Party était autrefois le parti leader du camp « protestant », et était vu comme modéré, à la différence du DUP qui, très virulent et à la limite de l’extrêmisme quand il était sous la poigne du révérend Iain Pasley, a fini par intégrer le gouvernement. Si le DUP a emprunté un chemin de recentrage pour gagner la place de parti dirigeant, l’UUP menace de faire le chemin inverse, vers une radicalisation qui pourrait s’avérer dangereuse pour une paix qui est mise à l’épreuve de la crise sociale et économique.

La classe moyenne a beau avoir l’air d’être tranquille et confiante dans l’avenir, l’inquiétude des grands de ce monde, et l’attention qu’ils portent à ce petit territoire, laissent penser que de véritables risques ne sont pas à exclure, à quelques mois des élections générales où des discours de clivage peuvent réapparaître.