Independance Day à Rathfriland

J’entre dans le magasin d’alcools et je demande : « Bonjour madame, je voudrais fêter l’Independance Day en compagnie d’un ami américain. Que me recommandez-vous ? »

La dame hésite un peu, elle me demande ce qu’aime mon ami. Le temps de discuter un peu, voilà ce dernier qui débarque lui-même dans le magasin. Bon, eh bien, du champagne, par exemple, en avez-vous ? La dame me montre des bouteilles espagnoles.

Nous sommes dans un village d’Irlande du nord, Rathfriland, dans le Comté Down. Les drapeaux britanniques flottent au vent en ce jour du 4 juillet. Voilà qui est ironique, le jour où l’on célèbre l’indépendance que les Américains ont conquise sur l’empire britannique. Il paraît qu’un tiers des habitants de Rathfriland est catholique : il savent être extrêmement discrets.

« Vous n’avez rien d’autre comme vin mousseux ? » La marchande me mène au rayon des vins australiens. Avec mon sens inné du tact, je dis : « Un vin australien ? Mais l’Australie n’est pas indépendante, n’est-ce pas ? Je veux dire, elle est encore sous l’autorité de la reine d’Angleterre… » Je me rends compte trop tard de la gaffe. Ne parlons pas de la reine d’Angleterre ni d’aucun mouvement d’indépendance. Pas dans ce coin ultra unioniste (unionisme = union avec le Royaume-Uni).

Nous revenons sur le truc espagnol, qui ne me fait qu’à moitié envie. L’Américain veut payer. Je refuse. « Come on, dis-je! C’est ton jour, camarade! Tu ne paies rien, nous buvons à la gloire de la République! »

Merde, gaffe à nouveau. Le mot « république », ici, peut être interprété comme la république d’Irlande par opposition à la monarchie britannique. J’essaie de me reprendre : « Enfin, je veux dire, notre république, ou plutôt la tienne, quoi : tu es un républicain comme moi… »

Non, « républicain » veut dire « de droite » chez un Américain. Et cela signifie indépendantiste à tendance radicale, avec des connotations assez violentes, chez les Irlandais du nord. Les modérés se déclareraient plutôt « nationalistes ». Il n’y a que chez les Français qu’on peut être républicain en étant de droite ou de gauche, pacifiste ou va-t-en guerre.

Je reprends, alors même que je devrais sans doute me taire, comme dans tant d’autres occasions. « Non, tu n’es pas républicain, je sais, et moi non plus (je regarde la marchande d’un air innocent en lui montrant mes mains ouvertes). Non, enfin, on boit à la santé de ton pays, qui est bien une république, right ? » Non, dit-il. Là, je me sens perdu. La marchande ne dit rien depuis tout à l’heure, et n’a pas l’air amusé. « Comment ça, ce n’est pas une république ? » Il m’explique qu’il habite en Irlande du nord, et que l’Irlande du nord n’est pas une république. Certes.

« Independance!« , s’exclame un autre compère qui déboule dans le magasin et qui n’a rien entendu de cette conversation. Pauvre marchande de vins. Elle n’a rien demandé à personne, et la voilà victime de sarcasmes involontaires de trois étrangers indélicats. Je paie au plus vite et nous sortons. « Enjoy the fourth of July! » lui lance un de mes amis, en pensant sincèrement lui être agréable.

Sur la place de Rathfriland, située sur un pic, les cinq routes qui partent descendent vers la plaine, en étoile.

« Disgrace » de J.M. Coetzee : la vie mystérieuse des chiens et des hommes

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Voilà un roman extraordinaire. Il a fallu une ascèse rare de la part de l’auteur pour le concevoir et l’écrire.

C’est un roman qui rend justice à la fiction et à l’intrigue. Kundera disait que le roman abordait des réflexions qui n’étaient pas ou mal prises en charge par l’écriture factuelle. Coetzee met ce principe en application. Sur des sujets comme l’animal, l’animal en nous et la vie des animaux, des chiens en particulier, il nous guide vers des territoires de sensations et de réflexions que, pour ma part, je n’avais jamais imaginés.

Un professeur de 52 ans, doublement divorcé, couche avec une étudiante, ce qui provoque sa « disgrâce ». Renvoyé de la fac, il va chez sa fille qui vit seule dans une ferme. Elle s’occupe de chiens, dans des cages, et est en relation avec la SPA locale qui s’occupe de faire mourir les animaux le plus paisiblement possible. Tout cela est très sec, comme une terre désertique, très peu sentimental.

Tout ce beau monde est blanc, et nous sommes en Afrique du sud, il fallait bien que des Noirs apparaissent. La fille du héros est aidé par un Noir, qui, petit à petit, rachète l’ensemble de la ferme, grâce à des aides de l’Etat qui favorisent l’installation des Noirs dans l’agriculture du pays, depuis la fin du régime d’Apartheid. Le roman fait croiser ces deux thématiques (Noirs/Blancs et animaux/humains) d’une manière tellement intriquée qu’elles s’intervertissent et se décroisent, comme une belle fugue, jusqu’à nous faire penser que le genre humain se transforme en s’incarne en ce grand Noir triomphant, à la sagesse cruelle, qui aide la fille du héros mais qui va tout posséder. On en vient à penser que l’ « homme blanc », quant à lui, tombe en disgrâce, avec ses instincts de chiens qu’il essaie de spiritualiser, et sa morale abstraite qui ne touche plus terre.

Ce livre n’a rien d’une leçon. Les conflits ne sont pas résolus, le lecteur est laissé désemparé devant des oppositions indépassables. La fille du narrateur est violée par trois Noirs, sans doute des proches de son propre voisin/ouvrier. Comme par hasard, le grand Noir était absent quand elle se fait violer, et il est possible que ce crime soit une machination pour la faire vendre sa ferme et partir. La fille sombre dans la dépression, sans vouloir partir et sans vouloir se révolter non plus. Elle se découvre enceinte et veut garder l’enfant du viol. L’un des violeurs continuent même de fréquenter la maison du grand Noir. La fille est prise dans un sentiment contradictoire qui est trop grand pour elle. Elle sent que tout cela est inacceptable mais que c’est en même temps inévitable : les Noirs reprennent leurs terres, ils ensemencent leurs terres et les femmes blanches qui y sont. Ils réoccupent le terrain et elle ne veut pas fuir devant cet état de fait. Le grand Noir – sans doute instigateur de ce viol collectif – propose même de l’épouser (il a déjà deux femmes) pour la protéger et devenir le gérant de toute la ferme. Elle accepte. Son père, le héros du roman, est ulcéré car il voudrait la voir partir en Europe, recommencer sa vie. Il dit : « C’est humiliant. »

Sa fille : « Oui c’est humiliant. Mais c’est peut-être un bon point de départ pour recommencer. C’est peut-être ce que je dois apprendre à accepter. Repartir du sol. Sans rien. Sans atouts, sans armes, sans propriété, sans droits, sans dignité.
– Comme un chien.
– Oui, comme un chien. »  

L’idée de la dignité des animaux n’est jamais abordée de manière explicite, mais on sent, par degrés, la présence de ces êtres mystérieux et muets. Une fascination s’empare du lecteur, une sidération devant leur vie, devant la gratuite cruauté des hommes. C’est un roman étrange.

Curieusement, la seule chose très mal faite dans ce roman, ce sont les scènes de sexe. Quand le quinquagénaire baise l’étudiante, on n’y croit pas une minute. Même chose quand il baise la repoussante responsable de la SPA, dont le corps n’a même plus de forme. Coetzee traite ces scènes comme des formalités, comme si le sexe était une activité normale, comme de faire des courses. Pourtant, le roman tourne autour de ça, de l’instinct sexuel, de la pudibonderie absurde de nos sociétés « blanches », du viol comme impôt et réparation des spoliations passées, de la torture que fait endurer le désir, le sien propre et celui des autres. Du désir comme chose humaine ou inhumaine, ou animal.

Alors pourquoi ces scènes incompréhensibles, où une belle jeune femme se laisse aborder par un prof qui n’est même pas charmant, qui n’a aucun charisme sur ses étudiants, et pourquoi se laisse-t-elle aller jusqu’à faire l’amour par terre, un après-midi d’orage ? La chose est décrite sans même qu’on comprenne que peut-être la fille ne s’appartenait plus, qu’elle était sous influence, sidérée et donc, virtuellement violée elle aussi. L’absence de tout érotisme dans la prose de Coetzee me paraît intéressante, car c’est le signe d’une sexualité sans désir, mécanique, qui est devenue seulement un signe. L’impression donnée est que même les chiens sont plus doués pour le plaisir que nous.

La vie des chiens semble être un sujet de grande ampleur pour nos écrivains contemporains. Disgrace a été écrit quelques années avant Un chien mort après lui de Jean Rolin. Une oeuvre fictionnelle, une oeuvre factuelle, aucune des deux ne cherchent à donner de réponses définitives à des questions de société ou à des questions philosophiques. Les deux cherchent, à mon avis, à entrer dans des régions de notre vie, des régions d’animalité si l’on peut dire, que le commun des mortels oublient de visiter ou occultent tout bonnement.

Donner voix au chien en nous, au mouton en nous, à l’inhumain qui est la part la plus grande de notre vie, c’est certainement une des nobles tâches de la littérature.

La correction politique en Irlande du nord

Avec le mois de juillet, nous entrons dans une période de festivité paradoxale en Irlande du nord. De nombreux événements culturels commémorent ou illustrent la problématique du conflit nord irlandais. Des films, des expositions, et bien sûr les fameuses marches dites orangistes.

Inutile de le dire, nombre de gens en ont plus que marre d’entendre parler de tout cela, mais enfin, c’est l’histoire et c’est une histoire qui n’est pas terminée, alors c’est difficile de ne pas en parler du tout.

J’ai rencontré plusieurs personnes, récemment, qui s’étaient mariées avec des individus de « l’autre camp ». Parfois ça a duré, parfois ça n’a pas duré. Ce qu’ils m’ont dit ressemblait à un discours de propagande. Ils étaient sincères, sans aucun doute, mais à mes oreilles de touriste précaire, cela sonnait comme une sorte de pensée unique. « La paix n’est pas encore assurée mais la distance parcourue est déjà extraordinaire, et, à force de travail, grâce à de grands efforts de réconciliation, en travaillant sur le dialogue entre communautés, on arrivera à ce que chacun accepte les différences de l’autre. »  

C’est le point que je veux souligner, et qui m’étonne le plus, dans ma grande ignorance : « accepter les différences », « tolérer », « développer la compréhension » et la « coopération ». Ce sont des mots bien abstraits… Peut-être grâce à cela sont-ils d’ailleurs plus efficaces, puisqu’il faut bien parler, même dans le vide, même et surtout lorsqu’il y a des sujets qu’il vaut mieux ne pas aborder.

Le sujet qui reste une pomme de discorde est très concret, au contraire, et très facile à poser : dans quel pays vivons-nous ? Voulons-nous vivre au Royaume-Uni ou en Irlande ? Ou est-ce qu’on s’en fout ? Je connais des catholiques qui m’ont dit qu’ils acceptaient sans problème les différences, les autres religions et les étrangers, mais au sein d’une république qui aurait pour nom l’Irlande. Ils ne veulent pas la guerre, pas la violence, mais ils continuent (je ne parle pas de tous les catholiques, ici, mais d’une majorité d’entre eux) de penser qu’ils n’appartiennent pas au Royaume -Uni.

Inversement, j’ai posé la question à plusieurs protestants, qui me disaient qu’à l’avenir la paix règnerait : la paix règnera dans quel pays ? Pensez-vous que les protestants accepteront que l’Irlande du nord se réunifie à la république d’Irlande ? La réponse était claire : jamais. Les personnes qui m’ont dit cela vivent et travaillent dans des environnements ouverts, non sectaires. Je ne parle même pas des habitants de mon quartier, dont les habitations sont couvertes de drapeaux britanniques.

C’est une expérience ethno-linguistique extraordinaire. Tant qu’on en reste aux généralités et aux discours de paix, tant qu’on déroule les mots « dialogue », « processus de paix », « compréhension », « coopération », « réconciliation », « intégration », la langue peut être entendue et utilisée par tous. Les individus des deux communautés peuvent utiliser le même langage et les mêmes idées. Mais dès qu’intervient un autre niveau de langage, ou plutôt un autre champ lexical, « nation », « pays », « appartenance », « pouvoir », « peuple », « histoire », on retrouve les mêmes divisions qu’au début du XXe siècle.

« Un chien mort après lui » de Jean Rolin : vivre dans un monde sans pitié

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Jean Rolin aime-t-il les chiens errants ? Après avoir lu les 345 pages de ce livre, mon impression est qu’il les craint autant qu’il est attiré par eux. Dès le premier chapitre, situé au Turkménistan, le narrateur se fait attaquer par une de ces bêtes féroces, ce qui n’invite pas aux bons sentiments : « Et c’est ici que pour moi le film s’arrête, (…) sur cette image où l’on me voit, le visage déformé par le hurlement que je suis en train de pousser, brandissant un lourd morceau de fer contre le chien qui attaque avec un grognement sourd. » (p.20). Le dernier chapitre se passe, lui aussi, au Turkménistan, sur la mer Caspienne ; le narrateur s’apprête à retourner sur l’île où il avait rencontré cette bête malveillante :

« Et les chiens ? Les aurait-on massacrés ou se seraient-il multipliés ? Dans la seconde hypothèse, me ferait-il fête, comme à un vieil ami qui s’est longtemps absenté, ou bien, reprenant eux aussi leur travail au point où ils l’avaient laissé, s’efforceraient-ils à nouveau de me dévorer ? »

Ce livre ne ressemble pas aux autres livres de Rolin, car aucun de ses livres ne ressemble aux autres. Jean Rolin arrive à chaque fois à être rigoureusement le même, et à se renouveler profondément. Il reste, depuis les années 1980, un écrivain du voyage, des territoires et de leur mémoire, des paysages, urbains ou ruraux. Et pourtant chaque livre est profondément différent du précédent, dans sa structure et dans son projet.

Un chien mort après lui (P.O.L., 2009) est un des plus étrange, un des plus insaisissable. Le narrateur cherche à voir, à décrire et à comprendre les chiens errants, tout autour de la planète. Il court le monde et les bibliothèques à la recherche des chiens sauvages. On le suit sur tous les continents, on reconnaît des lieux et des personnages des livres précédents. On a connu Marijana à Sarajevo, celle qui dit au narrateur lorsque celui-ci lui caresse le cou : « Oh! Jean, don’t be stupid » à la fin de Campagnes (Gallimard, 2000). On retrouve Marijana en Australie, alors que Rolin fouine sur le désert à la recherche de dingos, canidés sauvages entre le chien et le loup, qui l’intéressent particulièrement. Marijana a émigré après le siège de Sarajevo et vit maintenant avec un Croate du nom de Vlado. Maintenant que j’en parle, j’ai l’impression qu’elle est apparue dans un autre livre de Rolin, mais je ne me rappelle plus lequel (serait-ce Chrétiens ? Ou Dingos, plus vraisemblablement…).

On lit le livre, tendu vers les chiens errants. C’est une des grandes constantes de la littérature des voyages, les animaux. Je ne sais à quoi c’est dû, mais il est fréquent que les récits de voyage donnent aux animaux et aux hommes une proximité qui leur est refusée ailleurs. Peu, ou pas de livres, ont été à ce point concentrés sur les chiens errants, qui sont pourtant hautement significatives pour nous. J’ai écrit un billet, il y a deux ans, qui disait qu’à mon avis, les chiens errants faisaient peur et scandalisaient car ils gardaient l’apparence d’animaux domestiques et familiaux, tout en participant en fait à la forêt des animaux sauvages, ce qui créait un malaise, comme on peut le ressentir devant un fou, ou devant un regard humain dans un corps d’animal.

Chez Rolin, la fascination est plus intéressante car elle ne se dévoile que petit à petit, et le lecteur comprend que leur intérêt est multiple pour l’écrivain. D’abord, ils sont « errants », donc précaires, comme lui, instables et toujours aux aguêts. Mais aussi, on apprend que leur sauvagerie les ramène en fait aux origines de la domestication de l’espèce. C’est dès lors à un voyage dans le temps que nous sommes conviés. Il y a des dizaines de milliers d’années, lorsque, du loup, une sous-espèce s’est progressivement adaptée à la vie près des villages humains et de leurs décharges organiques, pour finalement devenir domestique. Les chiens errants sont donc un retour en arrière ; ils remontent vers le loup, ou vers un stade antérieur de l’évolution. Il y a un mystère fondamental dans le chien, surtout lorsqu’il décide de se mettre en marge de la vie des autres chiens. Il pose des questions aux historiens naturels, qui débatent et écrivent des ouvrages, que Rolin prend soin de nous rapporter. Un voyage dans les hypothèses scientifiques sur l’origine du chien.

Jean Rolin ne donne aucune conclusion sur la question. Ce qui reste, ce sont des images et des évocations puissantes : la vie de ce chien, mi-sauvage mi-domestique, dont on ne sait s’il donne une image de liberté ou d’esclavage ; de férocité ou d’intelligence. Le chien errant devient un être à part ontologiquement, autonome parmi l’ensemble du règne animal. Témoignage vivant du néolithique et adaptés aux mégalopoles, il invente une relation intelligente avec l’homme, et il est curieusement soutenu et protégé par les populations locales lorsque les autorités veulent s’en débarrasser. Compagnon d’armes et kamikase involontaire en temps de guerre, il lui arrive de raccompagner les ivrognes à la maison, dit la légende, dans certains villages d’Amérique latine.

Ce livre est donc une méditation, non pas sur l’humain, mais sur la vie elle-même, la survie, les efforts qu’il faut faire pour rester en vie, avec ou sans dignité. Le monde étant, dans la majorité des cas, pauvre, malade, désespéré et en guerre, il faut bien que des écrivains prennent la responsabilité de parler de ces bêtes et de ces hommes qui cherchent les moyens de s’en sortir, sans héroïsme. Jean Rolin le fait avec élégance, sans sentimentalité et dans une prose impeccable.

C’est aussi, comme toujours avec Rolin, un livre de voyage. Non pas un récit linéaire, mais un récit de voyage quand même, éclaté et déstructuré. Les chapitres vont de lieux en lieux sans respecter la chronologie des déplacements, mais en suivant une logique narrative qui vise à faire le portrait de l’écrivain en chien errant. Il s’agit, en quelque sorte, d’un condensé des voyages que Jean Rolin a fait ces dernières années. En prenant le chien comme fil rouge, il revient sur de nombreux lieux où il est allé, soit comme reporter, soit comme simple voyageur. Lorsque je l’ai rencontré, dans un café de Bastille, il m’avait parlé de ce livre qu’il écrivait sur les chiens, et sa conversation était pleine de noms de villes. Loin de vouloir m’impressionner, il suivait la pente de son projet du moment, qui était de faire un « livre-monde », un livre universel où l’écrivain va partout, met son nez dans tous les recoins du monde, comme un chien qui s’immisce et fait son trou partout. Le fait de commencer et de terminer Un chien mort après lui par le Turkménistan est un signe : rares sont ceux qui ont eu la possibilité d’entrer sur ce territoire fermé. L’écrivain montre par là qu’il est un voyageur aguerri, qu’il peut entrer partout, comme l’avaient fait Ella Maillart et Peter Fleming dans le Turkestan chinois dans les années trente.

La différence entre Maillart/Fleming et Rolin, c’est que les premiers nous avertissent que le territoire qu’ils s’apprêtent à traverser est interdit aux étrangers ; alors que Rolin se trouve au Turkmenistan avec le même naturel et la même méfiance que s’il était rue de la Clôture, reniflant et sentant le vent tourner, rôdant le long des rivages en quête d’un petit quelque chose à ronger, d’un cul à flairer ou d’un endroit où dormir.

Tullyquilly (2) Intérieur du cottage

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 Une seule pièce. J’ai toujours dit qu’une seule pièce était suffisant pour un être humain, sage précaire ou pas. Cette chamière a donc une seule pièce, où, jadis, vivaient homme et bêtes en bonne intelligence. Aujourd’hui, on y vivrait tranquillement quelques jours, la plupart du temps serait passé dehors, dans les fleurs et la pluie.

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Ca et là, dans la pièce, la pierre du terrain d’origine apparaît, faisant entrer la nature dans la maison.

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« Transformers 2 », apogée et fin du cinéma

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Je recommande d’aller voir Transformers II pour les dix premières minutes, qui sont une ouverture ébouriffante. Un spectacle extraordinaire, qui vous cloue sur votre fauteuil, incrédule, devant ces corps et ces machines qui se transforment, se transfigurent, se métamorphosent dans un ballet invraisemblable qui croise les mouvements de caméra les plus complexes et les plus irréels qui soient imaginables.

Le reste de film a dû être réalisé par quelqu’un d’autre, d’autres équipes. Je pense que le producteur a voulu une équipe spéciale, un budget séparé et une technologie à part pour les quelques minutes d’ouverture. Il a voulu marquer l’histoire des arts visuels, nul doute à cela. En regardant ces danses de machines et d’humains, je me suis dit que le cinéma avait atteint là une sorte d’apogée. Jamais on ne pourra faire mieux, sur le plan des effets spéciaux et de la virtuosité. Pour faire plus fort, il faut sortir du bi-dimensionnel et créer du volume.

Il y a, dans l’histoire de l’art, des réalisations qui parachèvent un style ou une technique. Aucune sculpture ne sera jamais mieux faite que celles du Bernin, aucun tableau ne sera plus parfait que certains Ver Meer. Personne ne dépassera Bach dans l’art de la fugue. Après lui le déluge, les musiciens se concentrent sur d’autres choses à faire.

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La comparaison avec Bach n’est pas fortuite. Quand il compose, il est déjà vieux-jeu, et tout le monde se fiche du baroque. On a de nouveaux instruments, de nouvelles salles, de nouveaux sons et de nouvelles pratiques d’écriture. Le baroque est déjà mort, par rapport aux modes et aux technologies, et c’est précisément à ce moment-là que le baroque va connaître ses compositions les plus belles et les plus puissantes, pour devenir immortelles.

De la même manière, le cinéma est déjà presque mort, il est dépassé de toutes parts, par l’internet, par la renaissance de la télévision, par les jeux vidéo, et c’est là que, en détournant l’esthétique desdits jeux vidéo, le réalisateur de Transformers a fait dix minutes de cinéma abstrait magnifique, sans intrigue, sans récit, sans début ni fin : des images mouvement pures, mais des images mouvement machiniques, dans la machine, par la machine et pour la machine.

Transformers, c’est un chant à la transformation des corps et à la prothèse. Pas étonnant que cela plaise aux adolescents, qui non seulement sont en pleine croissance, mais portent de la ferraille au bout du nez, sur les dents, dans la bouche, marchent avec des béquilles, restent fascinés par des voitures et des motos, se collent des téléphones aux oreilles, manipulent des Ipod, ont les poches pleines de machines bruyantes et flashantes.

A cet égard, il s’agit de l’accomplissement des grandes expérimentations du début du XXe siècle, créations futuristes, odes à la machine, au piston, à la thermodynamique.

Après, le film développe une histoire que personne, à mon avis, ne peut même comprendre. Il y a des bons et des méchants, parmi les machines, mais à part ça, je ne sais même pas pourquoi on se bat, ni qui gagne à la fin. Si, c’est l’amour qui gagne à la fin, car le héros, qui a toujours refusé de dire « I love you » à sa sublime girlfriend, le dit quand il revient à la vie. Mais il le dit de manière mécanique, je n’y ai pas cru un seul instant. Et surtout, j’ai trouvé insupportable la présence de ses parents, toujours là quand il enlace la jeune fille. La jeune fille, elle, est complètement indépendante de ses parents, ce qui me fait penser, entre autres raisons, que c’est là un film pour jeunes garçons pubères, très branchés ordinateurs et mécanique.

La burqa de Sarkozy chez les Britanniques

Le discours de Sarkozy devant le congrès à Versailles fait couler beaucoup d’encre au Royaume-Uni. A lire les journaux, le voyageur a l’impression que les Français ne parlent que de ça, et qu’ils fuient leurs soucis économiques actuels en se ruant sur les pauvres filles musulmanes, « dont beaucoup sont des catholiques converties », précisent le Guardian

A ce que je vois, les grandes oppositions politiques se départagent plus ou moins comme ceci : les gens de droite tendent à approuver l’interdiction de la burqa, et les gens de gauche se disent choqués par une telle décision.

Là où toutes les opinions convergent, c’est pour rejeter la position de la France, qui fait si souvent les choses « de manière arrogante et coloniale », comme le soutenait une dame, à la télévision, qui était pourtant en faveur de l’interdiction de la burqa, car dans son quartier, disait-elle, ce phénomène prenait des proportions inquiétantes et qu’elle ne voulait pas que sa fille « se fasses traiter de pute (tart) sous prétexte qu’elle s’habille à l’européenne dans la rue. » Ici, même si on est d’accord avec ce que la France décide, il est important d’afficher son désaccord avec elle. Etre pro-français, si cela veut dire quelque chose, c’est être très provocateur et courir le risque de n’être pas entendu, un peu comme quelqu’un qui serait pro-serbe dans les années 90, ou pro-américain dans les années 70. Passons.

Les journaux de droite sont plus doux pour Sarkozy. Ils ne s’acharnent pas sur les musulmans, loin de là, mais ils ont tendance, comme le Sunday Times d’aujourd’hui, à rapporter l’information avec une inhabituelle objectivité : ils ne sous-entendent pas qu’il y ait du racisme sous le discours officiel de protection de l’égalité entre les sexes, ils rappellent qu’une ministre française musulmane approuve l’interdiction, ils rappellent aussi que le coran ne mentionne nulle part le port de tels vêtements, mais au contraire stipule qu’un musulman doit s’adapter aux coutumes locales.  

Enfin, je crois que l’information est utile pour la communauté britannique de lancer un débat sur le sujet. Ils font porter à la France le rôle de l’infâme colonisateur, oppresseur et autoritaire, et peuvent derrière ce paravent, s’interroger avec calme.

Tullyquilly (1) Le cottage dans la prairie

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Quand on achète une maison, il est bon de se raconter des histoires pour remplir l’habitation de toute un mythologie intime. Mes amis en ont trouvé une qui est déjà pleine d’histoires, qui oscillent entre l’Histoire, le réel et l’imaginaire.

Vieille de 250 ans, l’ancienne ferme a été rachetée par un politicien irlandais qui, à la fin de sa carrière, a voulu en faire son petit paradis caché de tous. Il a retapé la maison, et s’est lancé dans un jardin universel, plein d’arbres, de plantes et de fleurs du monde entier.

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Autour de la maison, des passages, des hauteurs et des dénivelés, des eucalyptus, des roses oranges et des fleurs qu’on n’a jamais vues, de mémoire de voyageur.

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Le vieux politicien a même protégé la maison en faisant incruster un oeil en plâtre au-dessus de la fenêtre de la cuisine. Regardant vers le sud, l’oeil semble surveiller les nouveaux arrivants, et peut-être faire fuir les mauvais esprits.

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De petits espaces sont aménagés pour aller lire, ici le matin, là le soir ou l’après midi.

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Le vieil homme a passé douze ans de sa vie à mettre son petit parc au point, à assainir la maison. Pendant ces douze ans, il vivait dans une caravane à côté de la maison. Puis il est mort, sans avoir jamais pu vivre dans cette auguste ferme.

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Il a laissé à son pays, à une population tout à fait ignorante de cette existence, un jardin extraordinaire qui me donnait l’impression, à chaque pas, qu’une licorne pouvait surgir. C’était la nature, désordonnée mais à travers laquelle mes amis ont creusé des passages pour la promenade. Une nature telle qu’elle n’existe que dans Le Pays où l’on n’arrive jamais, où des arbres exotiques côtoient des plantes septentrionales, dans un vallonnement irlandais typique.

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S’il y a un lieu en Irlande où le sage précaire pourrait avoir le désir de se cacher pendant quelques semaines estivales, pour écrire, pour lire et faire du jardinage, ce lieu est tout trouvé.

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Adieu l’allemand

J’ai participé à ma première manifestation politique en terre étrangère. Nous avons protesté contre les restructurations prévues à l’université qui prévoient de licencier plus de 100 enseignants et de fermer le département d’allemand.

Déjà, les langues étaient si peu nombreuses qu’elles étaient regroupées avec les études en traduction, en cinéma et en théâtre, sous la dénomination de School of Languages, Literatures and Performing Arts. En tant que tel, ce regroupement me plaisait car il me faisait miroiter des échanges, des passerelles entre ces différents champs. Des passerelles existent à mon niveau d’étudiant chercheur, dans la mesure où je fréquente des chercheurs en traduction, je prends le soleil avec des gens du cinéma, bois des pintes avec des mecs d’espagnol.

Mais la décision de se débarrasser de l’allemand porte un coup, car elle prend place dans une évolution générale qui n’invite pas à la confiance dans l’avenir des lettres dans cette université.

En quelques années, on a « fermé » l’histoire de l’art, l’italien, le russe, le grec, le latin. Aujourd’hui l’allemand. Il ne reste que le français et l’espagnol, un soupçon de portugais et l’indéracinable gaélique. Le français est traditionnellement étudié au collège et au lycée, et l’espagnol bénéficie de la mode (qui commence à passer à mon avis) pour l’Espagne et l’Amérique du sud. Une école de langues qui n’enseigne que deux langues, ça fait un peu tache, dans une université qui cherche à être dans l’élite des établissements britanniques.

Ce qui est prévisible, vu l’évolution que j’ai rappelée, c’est que la direction évacue complètement les langues étrangères, pour concentrer ses efforts sur d’autres domaines de recherche, plus porteurs, ou plus susceptibles d’apporter du prestige ou des financements.

Les Français doivent regarder ce qui se passe ici, au Royaume-Uni, pour ne pas répéter les mêmes aberrations quand le système français sera devenu, lui aussi, plus proche d’une administration privée. Quelle image de l’éducation et de la culture veut-on donner ? Doit-on se spécialiser ou garder une éthique de culture générale ? 

Quelle que soit la stratégie mise en place par les dirigeants de l’université de Belfast, il reste que l’image que tout cela nous renvoie est celle d’un pays qui tourne le dos aux autres cultures et à la culture classique. C’est dommage car ce n’est pas le cas ici, pas plus qu’ailleurs.

Fête populaire et musique militaire

 

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Quand je suis rentré d’une longue promenade dans les hauteurs de la ville, j’ai vu du monde dans la rue. Spontanément, j’ai pensé que c’était peut-être un cortège officiel qui était attendu. Après la mort d’Omar Bongo, me suis-je dit, peut-être les gens de Belfast voulaient-ils lui rendre hommage.

C’était plus simple que cela : c’était un défilé de musique militaire. Marching bands, comme on les appelle ici. Quand j’ai demandé pourquoi aujourd’hui, on m’a répondu que c’était un concours. Sans doute un concours pour départager les meilleurs groupes avant les grands défilés du 12 juillet. Ou alors, plus simplement une répétition des défilés en question.

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Ce dont je voudrais témoigner, avant toute chose, c’est de l’aspect purement festif de cette manifestation. J’ai certes eu un peu peur en voyant tous ces gens boire de la bière et du cidre sur les trottoirs (moins peur, cependant, que mon colocataire pakistanais, qui avouait aimer cette musique, mais craindre « this kind of people »), mais la joie des enfants était réelle et sans une once de sentiment sectaire. Pour les enfants, il s’agit d’une journée de fête avec des costumes colorés et, surtout, beaucoup de percussion dans la musique. Rien n’a autant d’attrait pour un enfant, du point de vue de la musique, qu’un tambour ou une grosse caisse.

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Certains gamins étaient en transe, c’était magnifique à voir. Je me suis souvenu de moi enfant ; j’aurais été en transe, avec un bruit d’une telle ampleur. BOUM BOUM BOUM BOUM. Et le joueur de grosse caisse qui se démène et se déhanche comme une marionette. C’est le pays de Oui-Oui en plein Donegal Road.

Mais il n’y a pas que les enfants qui étaient sous le charme. Les adolescents se draguaient lascivement, et toute la communauté était dehors, soit en famille soit entre copains. De nombreuse femmes s’étaient mises sur leur trente-et-un, signe que c’est un événement lourd de connotations nuptiales. Talons hauts, cheveux lisses et décolorés, jambes passées aux rayons bronzants, pédicurées et maquillées, elles affichaient leurs charmes avec la même sensualité qu’en boîte de nuit. Voilà qui est bon à savoir pour celles et ceux qui cherchent une âme soeur : la période du 12 juillet pourrait bien être la grande occasion d’une rencontre menée tambour battant.

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J’insiste sur la joie sans mélange qui régnait dans la rue, car les défilés de ce type sont généralement associés – dans nos esprits – aux grandes oppositions entre les communautés. Quand on parle des « marches orangistes », on mentionne l’arrogance des protestants, la provocation des itinéraires, qui les fait passer dans des quartiers catholiques, les altercations qui y ont eu lieu. On imagine la volonté d’humiliation qui préside à ces marches.

Ricky, un camarade thésard catholique, m’a dit que pendant cette période, avant et après le 12 juillet, il restait chez lui. Il disait cela d’un air satisfait, pas vindicatif du tout. C’était un coup à prendre et il suffisait de laisser passer les célébrations : « On achète des bières au préalable, on fait de la musique avec des copains, on fait des barbecues dans le jardin. » Bref, les catholiques se cloîtrent, si j’en crois Ricky.

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De plus, la crise économique étant facteur de repli communautaire et de violence sociale, il n’est pas absurde de penser que cette année, le mois de juillet à Belfast sera très chaud.

Raison de plus pour souligner la joie des rues quand elle s’impose dans un quartier entier. Ambiance de fête foraine, de kermesse, odeur de steack haché et d’oignons frits, maisons ouvertes, grands-pères en cravate, torses bombés et drapeaux au vent. Joie d’être entre soi, et de sifflotter les airs de flûte lancinants qui tournoient dans le ciel nuageux de Belfast.