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Il me faut parler d’Avatars car dans un billet consacré à Transformers II, j’avais prédit que le cinéma ne pouvait que mourir pour laisser place à un art visuel en volume. On avait fait tout ce que l’on pouvait avec deux dimensions, et c’était pourquoi les oeuvres en 3D attendaient leur heure de gloire depuis des décennies.
Maintenant, nous sommes prêts, car le cinéma est mort. Je vous vois venir, vous lecteurs français, persuadés que je lance encore une énormité pour me faire remarquer. Pourtant non, je ne dis que la stricte vérité, allez voir un peu partout dans le monde. Le cinéma est mort dans la plupart des pays du monde. Même au Royaume-Uni, pays à la culture d’élite raffinée, les gens ne font plus la différence entre un film de qualité artistique et un produit commercial bien léché. Les Britanniques n’y sont pour rien, leurs cinémas ne diffusent que des navets, et ils ne se rendent pas compte qu’ils n’ont pas le choix entre des oeuvres américaines et des alternatives d’autres pays, et encore moins du cinéma de qualité américain.
Un jour que je me plaignais à une amie nord-irlandaise du niveau affligeant des films proposés à Belfast, elle me répondit que les films français n’étaient pas du goût de tous. « Mais je ne veux pas de films français », répondis-je. Où sont les films irlandais, bordel de Dieu, et les films d’Angleterre, et les films africains, et les films asiatiques, et les films russes, et les films de Belfast ? Des amis brésiliens rétorquent que la situation du cinéma n’est pas si mauvaise que je le dis. Ils disent que j’exagère. Chers amis, combien de films brésiliens avons-nous eu l’occasion de voir, à Belfast, ces douze derniers mois ? Aucun, bien entendu.
Plus généralement, combien de films pouvons-nous voir qui ne soient pas écrits et réalisés pour un public d’adolescents ? J’ai l’impression de ne voir plus que cela, et cela plante en moi des aiguillons mélancoliques qui me font passer de l’autre côté du désespoir. Aujourd’hui, quand je vais au cinéma, j’ai la même impression que lorsque je me retrouve dans une boîte de nuit. Je ne désapprouve pas, mais je ne suis pas à ma place : je suis trop vieux, trop décalé pour ça.
Cette prégnance de l’adolescence me mène à Avatar. Avatar au moins, nous savons que nous y allons pour en prendre plein les yeux et c’est tout. J’y suis allé et c’est, en effet, vraiment tout. La seule chose qui m’a un peu intéressé, c’est la reherche de faire coïncider le virtuel et le réel. A la fin, on assiste à une forme de transfert, de réincarnation, de l’homme réel dans son avatar, c’est-à-dire l’artefact qui ressemble aux êtres fabuleux de la planète Pandora, et qu’il dirige par la pensée. Ce rêve de voir autonomiser le monde virtuel est très prégnant dans notre culture et la science fiction est un véhicule désigné pour porter ce type de désir (ou de peur, selon que le réel est vu comme décevant, douloureux, ou comme libérateur).
Mais alors, tout le fond politico-écologiste d’Avatar est affligeant. Je n’en reviens pas que ce film occasionne des débats à la radio ou dans les journaux. Que des amis – de dix ou quinze ans mes cadets – touvent là-dedans de quoi réfléchir, de quoi s’émerveiller, voilà qui me donne des envie de soupirer, que je réprime autant qu’il m’est possible, et que je noie dans des pintes de Guinness. Un gamin de vingt-trois ans m’a confié, l’autre jour, sur un ton de sérieux qui m’a oppressé, que ce film avait réalisé une image assez fidèle du paradis tel qu’il se le représentait. Une enfant, de trois ans plus âgée que lui, a trouvé sublime la scène où toute la population indigène entre en prière collective pour guérir tel ou tel personnage.
Mes amis se disent cinéphiles et sont demeurés, esthétiquement, au niveau des films de Walt Disney. Pour montrer qu’ils connaissent le cinéma, ils annoncent qu’il aiment Lars Von Trier ou Stanley Kubrick et ils déprécient les séries télé américaines ainsi que les films d’action ou les films de science-fiction. Mais ce qu’ils aiment, sans le savoir, ce sont les spectacles télévisés, les sons et lumières, les contes pour enfantlégèrement modifiés.
L’industrie américaine du cinéma a réussi, depuis les années 80, date de sa résurrection, à éloigner petit à petit le public adulte, à le dégoûter, l’exclure, l’écarter, pour ne plus cibler qu’une audience à la culture forcément restreinte, à qui il suffit de donner des images qui n’ont plus qu’un rapport lointain avec le cinéma.