Nos origines étrangères

La France est le pays le plus « multiculturel » d’Europe. Cela fait des siècles que c’est un pays d’immigration. Des siècles que des étrangers viennent pour trouver du travail, des mécènes, de la terre ou des droits. Des siècles qu’on naturalise à tout va car on a besoin d’hommes pour faire la guerre, pour faire tourner l’industrie, la construction, l’agriculture. Des siècles qu’on naturalise des femmes pour mettre au monde des Français.

Si l’on en croit l’historien de l’immigration Gérard Noiriel, c’est une politique qui remonte au moins à Louis XIV. Mais c’est devenu massif au XIXe, avec les guerres napoléoniennes et l’industrialisation.

Quel autre pays européen est constitué d’autant d’influences étrangères ? Il n’y en a aucun. Les Anglais s’inventent depuis peu une essence multicurelle. Dans leur naïveté arrogante, qui fait une partie de leur charme, ils pensent que la France est un pays à l’identité monolithique, et qu’eux-mêmes se définissent par une sorte de melting pot européen. Mais depuis quand le Royaume-Uni est-il une terre d’immigration ? Depuis l’après-guerre, puis depuis Maragret Thatcher. Allez en Angleterre et promenez-vous, vous verrez peu de noms qui ne soient pas proprement anglais, ou écossais, ou irlandais.

En France, nous avons tous des origines étrangères, ou des copains qui en ont. C’est une chose qui paraît évidente à tous ceux qui lisent ce blog, mais qui est ignoré par le monde entier : le nombre incroyable de Français qui disent, au détour d’une conversation, avoir un père espagnol, une grand-mère arménienne, un grand-père algérien, un père italien, des origines polonaises, allemandes, serbes, turques. Et je ne parle ni de nos anciennes colonies, ni de nos amis ultramarins.

J’en parlais à une amie nord-irlandaise, qui en fut très surprise. Elle avait l’idée que les Français était un peuple assez homogène et très cocardier. Elle me dit que dans ce cas, la France était une vraie réussite, car toutes ces populations s’étaient bien assimilées les unes aux autres.

Ce n’est pas faux, et c’est une donnée importante à ne jamais oublier dans ces temps de débats fumeux sur l’identité nationale.

Tullyquilly (4) Du verger et de la tombe

Je devais aider Daniel à planter des arbres fruitiers. Il en avait acheté dix, et nous pensions les planter dans la région du parc qui me fait penser à un jardin chinois en déserrance et que j’avais qualifiée de jachère. L’expérience s’est soldée par une impression d’absurdité, un sentiment d’inutilité, un usage outrancier du parasitisme, un mal de dos et des jambes courbaturées.

Avant l’arrivée de femmes et enfants, il fallait chauffer la chaumière et commencer le noble verger qui allait permettre à la famille et aux amis de Daniel de circuler en mangeant des pommes et des poires, dans quinze ou vingt ans. Je travaillais sur mon ordinateur pendant qu’il creusait la terre. Lorsque je le rejoignis, je vis trois trous dans la terre qui étaient inutilisables d’après Daniel. Trop rocailleux.

Je me mis alors en devoir de venir à bout de ces pierres et d’appronfondir la recherche. Fidèle à moi-même, je mettais en doute ce que pensait et disait mon prochain, prouvais par l’action que je faisais tout mieux que tout le monde, et m’obstinais à attaquer à la pelle ce qui n’était rien d’autre qu’un rocher souterrain.

Lorsqu’il fut tout à fait indéniable que mon entreprise était vouée à l’échec, j’en changeai l’ordonnancement et les objectifs. Puisqu’on ne peut pas creuser, mettons au jour cette grosse pierre afin d’agrémenter le « verger » en cours d’une belle rocaille. La mousse et des fleurs mettront tout cela en mouvement.

Après plusieurs heures de travail, je dus me résoudre à reconnaître que je faisais n’importe quoi. Qu’il n’y aurait jamais plus de jardin de rocaille que de beurre en branche, car le rocher était trop enfoncé dans le sol pour être exploité. La nuit était sur le point de tomber quand je me fis la réflexion que ce trou, qui m’avait occupé toute la journée, ressemblait à une tombe. Je creusais ma propre tombe, moi qui étais parti dans l’idée de planter des arbres fruitiers. On ne fait pas plus ironique, comme dimanche brumeux : renversement malin du symbole de la vie à venir en symbole de la mort.

Daniel vit cela, se ficha un peu de ma gueule et m’autorisa à abandonner, non sans recombler le trou de la terre et des pierres que j’avais exhumées avec patience toute la journée. Pendant ce temps-là, les arbres furent plantés sans moi. Cela ne nous empêcha pas de manger la nourriture que d’autres que moi avaient préparée, et de profiter d’une belle soirée où mes hôtes jouèrent du piano pendant que je lisais Peter Fleming. Tout ceci fait de moi, je ne crains pas de le dire, un specimen assez achevé et presque parfait du parasite voyageur. 

Le Xinjiang des années 1930 : Ella Maillart et Peter Fleming

Il faut relire les récits de voyage d’Ella Maillart et de Peter Fleming. Ils ont traversé ensemble la Chine en 1935 pour aller voir « ce qui se passait » dans le Xinjiang, sur quoi couraient toutes sortes de rumeurs. Un Anglais et une Helvète, bel attelage pour traverser les déserts et essayer d’approcher les seigneurs de la guerre turcophones.

Les deux livres sont disponibles en français sous les titres de Courrier de Tartarie pour Peter Fleming, et d’Oasis interdite pour Ella Maillart.

Oasis interdites d’Ella Maillart

Ce que je voudrais mettre en lumière aujourd’hui, c’est le chapitre qu’ils consacrent tous deux à la situation géopolitique de la région. Prenons-en de la graine, nous qui prétendons écrire de la littérature du voyage. Qui fait encore l’effort de comprendre, de chercher, de mettre en ordre, de mettre en perspective ? Chacun à sa manière, ils rappellent l’histoire ancienne et la présence de la Chine dans cette région depuis plus de deux mille ans. Ils rappellent rapidement les invasions, les révoltes, les empires, les républiques auto-proclamées, les intérêts des grandes puissances entourant la région.

Cela me paraît à des années lumière de ce que nous lisons depuis, dans les récits de voyage et dans les reportages de journalistes. Aujourd’hui, la tendance est à la simplification pour raison humanitaire. On veut défendre les droits des Ouïghours, et on décrit une situation claire comme de l’eau de roche, comme sur le blog de Sylvie Lasserre, consacré à l’Asie centrale :

« Depuis 1949, date de l’occupation de leurs terres par la Chine communiste, les Ouïgours assistent impuissants à la colonisation han. »

 L’image est simple et fausse : autrefois les turcophones vivaient libres sur « leurs terres », et soudain, en 1949, la vermine communiste est venue envahir tout cela.

Tous les récits de voyage dans la région que j’ai lus vont dans ce sens. Ce n’est pas la dénonciation de la politique de Pékin qui me choque, mais l’alliance étrange qui y est déployée entre l’absence de toute description historique et le rejet pur et simple des Chinois, comme s’ils étaient définitivement des étrangers.

Ella Maillart et Peter Fleming, quand ils parlent de la Chine, ne voient pas d’horribles colons. Et quand ils appréhendent le Xinjiang, ils voient une terre stratégique qui attire l’attention des grandes puissances que sont la Chine, l’Angleterre, l’URSS et même le Japon. Ils voient aussi des chefs de guerre Ouïghours ou Hui, dont les armées et les révoltes sont aussi romanesques que dangereuses. On est loin des images d’Epinal.

Il faut relire Maillart et Fleming pour nous nettoyer l’esprit de l’atmosphère humanitaire et larmoyante qui envahit l’écriture du voyage et du reportage.

Pakistanais et Chinois sous mon toit

Mon colocataire pakistanais se repose en Angleterre. Il a dû s’y rendre il y a près d’un mois pour ses problèmes de visa, et depuis, il a trouvé refuge chez un « cousin », et il n’a pas remis les pieds en Irlande du nord. J’espère qu’il va nous revenir, sa gentillesse et son sens du contact manque à ma maison.

Cela fait déjà deux mois que la chambre du grenier a été prise par un Chinois. Le Pakistanais aime bien les Chinois, théoriquement, mais il n’a pas une grande confiance en eux individuellement. Lui qui aime bavarder, et qui, par sa situation locataire du rez-de-chaussée, aime échanger avec ceux qui descendent à la cuisine, il a tendance à ignorer un peu le Chinois, ou à le traiter avec une politesse distante.

Le Chinois m’impressionne par sa connaissance technique du monde. Au moment de la réinstallation du paquet internet-téléphone-tv, il a accueilli avec flegme les difficultés rencontrées et contourné brillamment les obstacles mystérieux de la connexion broadband. A chaque fois qu’il m’explique un truc, je m’exclame qu’il est un génie, ce qui le fait rire. Avec le temps, son sourire s’est mis à signifier autre chose. Il m’explique encore mais avec un ton de modestie qui me fait penser qu’il commence à douter de mes capacités intellectuelles.

Le Pakistanais, lui, me reproche de faire trop confiance au Chinois. Rendez-vous compte : le code d’accès à la connexion internet a été créé par lui, depuis son ordinateur et avec son nom à lui. Cela me paraît sans intérêt mais le Pakistanais y voit une espèce de crime, ou du moins, je ne sais quel non-sens hiérarchique.

Heureusement, ils sont tous les deux d’accord sur les grandes questions géopolitiques. Tous les deux pensent que les désordres du monde sont dus aux Américains, et que l’Asie centrale se porterait mieux si les troupes anglo-américaines rentraient chez elles. Le Pakistanais dit des Chinois que ce sont de bons partenaires, et de fait, les conversations de mes colocataires me font mieux comprendre les relations stratégiques que Pékin entretient avec le Pakistan : tous deux ont l’Inde comme adversaire commun. 

Le Chinois parle avec haine de Rebiya Kadeer, la présidente du Congrès mondial des Ouïghours qui défend le droit des habitants du Xinjiang. Le Pakistanais, quant à lui, parle avec fierté de la puissance du peuple afghan : « Jamais ils n’ont été conquis, jamais ils n’ont perdu une guerre sur leur territoire. » Croit-il que les Américains vont perdre la guerre en Afghanistan ? « Bien sûr qu’ils vont perdre, répond-il. Les Américains n’ont aucune chance. Aucune. Les Afghans se battront jusqu’à la mort. Tu sais, aujourd’hui, les Américains les appellent des terroristes, mais quand ils luttaient contre les Russes, ils les appelaient des Moudjahidin. Ce sont les mêmes, Guillaume, ce sont les mêmes. »

Quand je lui demande s’il se sent un peu plus afghan, lui-même, que pakistanais, il me dit oui : « Je suis Pachtoune. Les Pachtounes ne sont pas de vrais Pakistanais. Je n’aime pas beaucoup les Pakistanais. Oui, je suis plus proche des Afghans. »   

En attendant, désespéré de ne pouvoir défendre son cas devant les autorités britanniques, il a trouvé à Nottingham un cousin chez qui il retrouve un peu d’Asie centrale.

Manet à Hugh Lane Gallery

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 Je me suis arrêté devant ce tableau, car malgré les nombreuses fois que je l’avais vu, il m’intriguait. C’est cela les musées, il ne faut s’arrêter devant un tableau que si c’est lui qui vous force à le faire. Sinon, il faut passer son chemin, regarder distraitement et garder des forces pour la suite.

J’étais à Hugh Lane Gallery, à Dublin, pour voir l’exposition « Francis Bacon, a Terrible Beauty« , mais c’est ce tableau qui m’a arrêté. Je le trouvais à la fois beau et bizarre. Je ne savais pas pourquoi je l’aimais. J’étais seul mais mon ange était près de moi en pensée. (Je dis mon ange, mais je pourrais tout aussi bien dire ma fée.) Je voyais bien que les personnages étaient connus, et que Baudelaire, Offenbach, Manet lui-même (le personnage tout à gauche, qui regarde le spectateur), Gautier, étaient reconnaissables, mais cela ne faisait pas une oeuvre d’art. J’aurais été bien embêté si mon ange m’avait demandé de commenter celle-ci, de lui donner des « explications », comme elle me le demande parfois.

Je m’approchais. Désorienté, déstabilisé par quelque chose. Je vérifiais qu’il y eût une signature, car le fait que des visages fussent nets et d’autres flous, voire purement inexistants, pouvait faire penser que le tableau était resté à l’état d’esquisse. Non, c’est bien un choix de peintre, et c’est en partie cela qui fait le charme puissant de Musique aux Tuileries. Non pas le flou, qui est un choix esthétique déjà connu à l’époque, mais au contraire une netteté étrange. Non seulement il y a la marée humaine, la forêt de chapeaux, la forêt des redingotes et des pantalons, qui redoublent celle des arbres, mais il y a la netteté d’un certain nombre de visages, une précision troublante qui attire et arrête le regard.

Ce qui trouble aussi, c’est le contraste entre les noirs et les blancs. Manet est très audacieux d’utiliser à ce point le noir et le blanc. Même le tronc d’arbre qui coupe l’image en deux est presque noir, et pour cela même rappelle les pantalons, les manteaux et les chapeaux haut-de-forme. L’usage du noir et du blanc (jusque dans le feuillage), outre que cela trahit une profonde influences des peintres espagnols, traduit une belle confiance du peintre. Il sait qu’on lui dira : « Tu sais, il y a d’autres moyens d’évoquer l’obscur et la clarté. Les ombres, par exemple, doivent contenir du bleu et la couleur de la bla bla bla… » Il le sait, et il revient au noir, et aux contrastes tranchants.

Quand on s’approche et qu’on regarde plus précisément, on s’aperçoit que les visages nets sont distribués aléatoirement dans les plans. Chose impossible à faire avec un appareil photo traditionnel, des visages apparaissent dans le fond comme dans les premiers plans, entourés de corps disparaissants. L’homme de profil, qui fait la conversation au centre du tableau, fait picturalement face à un magma informe : on devine qu’il parle à une femme voilée, mais celle-ci disparaît pour laisser circuler le regard dans la profondeur de la forêt.

Baudelaire est reconnaissable par miracle, puisque son visage (juste au-dessus de la première dame à gauche) est résumé en un coup de pinceau. Ce qui est amusant, ou ironique, c’est que si on regarde certains visages de ce tableau de près, on leur trouve un air de famille avec les portraits de Francis Bacon.

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Il y a enfin cette petite ouverture, tout en haut. Une légère éclaircie qui équilibre le regard, et dont la couleur renvoie à l’ombrelle et aux étoffes qui sont tout en bas.

Il va sans dire que je suis parti du musée sans avoir épuisé le sujet, sans comprendre pourquoi j’aimais ce tableau. Mais ce fut au moins un petit quart-d’heure de ce que Poussin appelait la « délectation » propre à la peinture. Quelques minutes de délectation, c’est toujours bon à prendre, car cela n’arrive pas tous les jours.

Eloge du « Northside » : Granit et Art moderne

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Le nord de Dublin a mauvaise réputation depuis longtemps, et pourtant c’est là que le voyageur trouvera un des plus grands chefs d’oeuvre de Manet. C’est le paradoxe du northside, qui rend cette partie de la ville si attachante. On la dit délabrée, sale et dangereuse, et pourtant l’architecture y est très intéressante. Elle date du XVIIIe siècle pour beaucoup de ses rues, du XIXe pour d’autres, on y décèle assez facilement un passé riche et intense. La grande époque géorgienne y a construit des maisons en briques ocres, autour de places, comme celle de Mountjoy Square, où j’ai vécu avec satisfaction. Les trottoirs sont encore en granit, rien que cela vaut le déplacement. Trottoirs sur lesquels le voyageur verra des petits couvercles en métal (voir photos). C’était en fait des ouvertures pour verser le charbon et approvisionner les réserves individuelles qui se trouvaient au sous-sol des maisons. Tout ceci pour dire que c’était cossu, autrefois.

C’est pourtant un fait que le nord s’est dégradé à un moment de son histoire. Peut-être après l’indépendance, et du fait de la guerre civile, sans doute à cause de la pauvreté qui a étranglé le pays tout au long du XXe siècle, jusqu’au boom économique des années 1990. Mountjoy square est même devenu synonyme de drogue, d’insalubrité et de délinquance dans l’esprit de beaucoup de gens. J’entendais souvent pousser des cris quand je disais où je vivais.

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Il faut être honnête jusqu’au bout et admettre que le northside est devenu beaucoup plus vivable avec le temps, et que, dans les années 2000, il a combiné tous les avantages pour un sage précaire : loyers modérés, richesse de l’architecture, diversité ethnique, vie populaire, simplicité des manières, intimité variable. Mes amis irlandais étaient des trentenaires qui avaient grandi dans les sombres années 80 et qui avaient développé une vie mi-communautaire, où chacun allait chez l’autre, passer le temps en d’interminables conversations autour d’une tasse de thé. Tom, qui avait gardé l’esprit de cette époque, laissait toujours sa porte entrouverte, et j’allais lui dire bonjour quand je rentrais chez moi, si j’avais le temps. C’est grâce à ces passages chez Tom que notre amitié s’est solidifiée, et cela n’eût pas été possible ailleurs que dans le nord.

J’ai toujours défendu le nord avec force, surtout face aux gens qui habitaient le sud et qui franchissaient rarement le fleuve Liffey. Le nord a aussi de nombreux joyaux, même à deux pas des logements insalubres. Le musée d’art moderne Hugh Lane Gallery en est un exemple.

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Hugh Lane était un collectionneur de la Belle époque, et pas n’importe lequel puisqu’il a acheté les plus grand Français, et qu’il a monté la première galerie d’art moderne du monde. Elle présente de superbes Corot, quelques sculptures de Rodin et des toiles magnifiques de Courbet, de Monet, de Manet, de Renoir, de Pissaro, de Vuillard, et j’en passe. Ces tableaux ne sont pas nombreux, mais ils sont absolument remarquables et centraux dans la carrière de chacun de ces peintres. A côté des impressionnistes français, (mais dans d’autres salles) on trouve des impressionnistes irlandais, tel Roderick O’Connor, qui ont vécu en France dans les années 1910. 

Hugh Lane est mort en 1915, en homme moderne : passager sur le paquebot Lusitania qui fut coulé par un sous-marin allemand, il se noya au large de l’Irlande. Mais le musée qu’il avait créé à Dublin ne s’est pas laissé abattre, si j’ose dire, et a continué d’acquérir, jusqu’au peintre contemporain irlandais Sean Scully, à qui une salle entière est consacrée.

Depuis les années 2000, on y a surtout recréé le Studio de Francis Bacon, qui était situé à Londres, et qu’on a reconstitué à l’identique. Un immense foutoir qui, en effet, est une vraie oeuvre d’art. Ce qui est amusant, et peut-être ironique, c’est que le portrait de Hugh Lane par Mancini, en 1909 (j’écris cette date au hasard, le lecteur vérifiera si cela l’intéresse), répond lui aussi à une certaine logique d’encombrement, d’entassement, de désordre supposément créatif. 

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Le dimanche matin, il y a des concerts de musique classique. J’y allais parfois, et je m’habillais élégamment pour l’occasion. Dans mon souvenir, je ne sais pas pourquoi, je relie ces concerts intimistes à des chagrins d’amour. Cela vient peut-être du fait que je vais parfois au musée quand je suis triste et que je veux me changer les idées.

Je me souviens surtout de mes premières visites, il y a dix ans, et de la fascination qui fut la mienne pour le tableau de Courbet, qui consistait en un paysage de neige dont le premier plan ressemblait à des vagues de mer en furie.

Rejouons ce match

et soyons fair-play, non parce que les Irlandais le demandent, mais parce que nous avons le sens de la justice et que nous sommes malins. Rejouons ce match et nous gagnerons sur tous les tableaux. 

Du point de vue sportif, cela nous sera une bonne préparation pour le mondial.

Du point de vue psychologique, nous montrerons, par cet appel à rejouer, que nous ne craignons aucun adversaire et que nous avons les ressorts d’être “grands seigneurs”.

Du point de vue du prestige général, les Anglo-Saxons du monde entier (car les accusations de tricherie sont encore plus virulentes en Australie qu’en Angleterre, où la presse voit la chose avec mesure) seront bluffés. Ils diront d’abord que les Français font là une manoeuvre pas claire, mais ils reconnaîtront à long terme, le panache du geste. Ils se souviendront qu’Arsène Wenger, lors de sa première année à Arsenal, avait fait rejouer un match après un litige, ce qui lui avait valu une belle réputation de gentleman.   

Du point de vue du bien-être et de la bonne conscience, la déception d’être éliminés sera compensée par la gratification d’avoir été grands moralement.

Et puis, avouons-le, si nous perdons contre l’Irlande, si nous sommes incapables de retrouver nos fondamentaux après ce match presque humiliant de mercredi soir, c’est que nous n’avons vraiment rien à faire en Afrique du sud.

France – Eire : la chance

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Je me suis réveillé avec un sentiment de grande lourdeur. Pas vraiment la gueule de bois, malgré toutes les pintes de Guinness ingérées, car j’avais pris soin d’ingérer une grasse nourriture sur le chemin du retour hier soir. Le sentiment de lourdeur venait de la qualification de la France pour le mondial dans des circonstances affligeantes. La main de Thierry Henry me paraissait monstrueuse jusqu’à maintenant. En lisant la presse française, et même en entendant les commentaires britanniques, je m’aperçois qu’il s’agit seulement d’un fait de jeu, une erreur d’arbitrage comme il y en a tant d’autres toute l’année.

Malgré tout, l’équipe de France m’a paru plus mauvaise et plus triste que tout. Le niveau de football montré hier soir était pour moi bien plus honteux que le fait de s’être aidé de la main pour marquer un but. A part le gardien de but, Hugo Lloris, qui a sauvé l’équipe et qui, par la même occasion, a clairement pris une option sur le statut de titulaire à ce poste, je ne trouve rien à sauvegarder. Peut-être l’entrée de Sydney Govou ? mais je suis peut-être de parti pris, étant moi-même lyonnais et un grand admirateur de Govou depuis des années. (J’aime sa façon de jouer, sa façon de se déplacer, sa classe naturelle, son visage impassible et ironique, son attitude générale qui donne de lui l’image d’un homme qui n’a rien à faire là.) J’ai regardé ce match sans plaisir, sans même être vraiment crispé.

Le pub où j’étais, sur Ormeau Road à Belfast, était bondé et les spactateurs retenaient leur souffle comme jamais. Avant le but de Gallas, je sentais la salle entière trembler de peur, car elle sentait bien que les individualités françaises étaient capable d’un exploit, ou d’un coup de chance. Lorsque j’applaudis le but de Govou (signalé hors jeu), mes voisins irlandais me regardaient avec effroi. N’avaient-ils pas compris que je supportais mon pays, même si je leur avais dit que je serais content que l’Irlande se qualifie ? C’est vrai qu’il s’agit là peut-être d’une logique un peu tordue.

Une chose intéressante à noter : le pub avait réservé une seule salle pour le match. Dans le reste du pub, c’était business as usual. Les gens mangeaient et buvaient calmement, indifférents à ce qui se passait à côté. Je demandai à un des serveurs du côté calme s’il savait ce qui se passait, à quoi il répondit qu’il ne s’intéressait pas au football, qu’il était plutôt rugby. La réalité, bien entendu, c’est qu’à Belfast, la communauté catholique supporte l’équipe d’Irlande avec une profonde passion, tandis que la communauté protestante se sent trop britannique pour regarder un France – Irlande à la télévision. Ce clivage de la société nord-irlandaise se reproduisait à la dimension d’un pub, pacifiquement. Une salle pleine à craquer, et trois fois plus d’espace à moitié vide dans le reste du pub, où les clients n’avaient pas envie de se faire emmerder par des supporters surexcités (on les comprend). Dans le quartier où j’habite, ce spectacle eût été impossible car les pubs sont à 100% protestants, et dans d’autres quartiers, c’est l’inverse. Mais dans la rue Ormeau, on assiste à une vie partagée entre les deux communauté. C’est à propos de cette rue que j’ai écrit, sur ce blog, mon premier texte concernant Belfast, un texte pessimiste. Or, après avoir assisté à ce match hier soir, je note que les communautés restent divisées mais qu’elles cohabitent dans les mêmes débits de boissons, ce qui me rend plus optimiste.

Au début du match, mon ami Barra m’a envoyé un texto depuis Dublin : « May the best team lose. » A la fin, il me texte à nouveau : « Well, I don’t know what to say« . Moi non plus je ne savais que dire, j’étais moins dépité que tous les clients du pub où j’étais, mais je n’étais pas fier et n’étais qu’à peine soulagé. A peine. En réalité, j’espérais qu’on ferait rejouer le match. Je répondis méchamment à Barra : « The best team was Ireland, but you prayed for the best to lose, so it’s all your fault! »

Ce qui me rassure un tout petit peu, quand je considère l’événement, c’est que les fautes d’arbitrage vont maintenant à notre avantage. Autrefois, quand j’étais enfant, l’équipe de France était un peu à la place de l’Irlande actuelle, capable de faire des exploits, mais maladroite devant le but. Spécialiste des défaites glorieuses. Les arbitres favorisaient inconsciemment nos adversaires, surtout s’ils étaient allemands (Séville 1982). Depuis 1998, la France a changé de statut et on s’attend à ce qu’elle gagne, même en jouant mal, même avec chance et dans l’injustice. Dans mon esprit, cet horizon d’attente était appliqué à l’Italie surtout, mais aussi à l’Allemagne et au Brésil.

Suspension du temps à Dublin

A Dublin, je sacrifie à l’habitude de dormir chez Tom. Tom est mon grand hébergeur, et l’un de mes bienfaiteurs. Après avoir vécu en colocation avec Barra, quelques années dans une rue cossue des quartiers sud de la ville, il est revenu dans le northside, plus populaire et moins cher. Tom, Barra et moi, nous appartenons au northside, ne nous le cachons pas. Il y a quelque chose de spécial dans ces quartiers populaires du nord de Dublin, une ambiance, une lumière, un bordel relatif, où nous nous sentons plus à notre aise.

Tom vit maintenant dans un petit appartement dont il a peint les murs en orange. Il se souvient du roman A Rebours de Huysmans, où Des Esseinte fait une théorie des couleurs, ainsi que de la reprise de ce thème par Oscar Wilde, mais il prétend ne pas avoir été influencé pour le choix de sa peinture. Sur le mur, il a posé quelques photos de femmes aux longues jambes, qui le suivent depuis des dizaines d’années, ainsi que des photos de ses amis. Il a savamment composé un recueil de portraits individuels et collectifs. J’y apparais deux fois. Certaines femmes que je connais un peu y apparaissent, vingt ans plus jeunes, en beautés éclatantes.

Au milieu de ces portraits d’amis, Tom a mis côte à côte des photo d’identité de lui-même, prise chaque année depuis 1982. Une frise d’autoportraits qui montre un homme étonnamment identique au fil des âges. De même que Dorian Gray, Tom ne vieillit plus depuis qu’il est devenu adulte.

Il avait l’intention d’aller voir The Trial d’Orson Welles à l’Irish Film Institute. Il serait en retard pour le match, alors nous nous sommes donnés rendez-vous au pub, directement. Je quittais son appartement et descendais en direction d’O’Connell street. Je passais le temps dans les musées de la ville. Près de chez Tom se trouve la Hugh Lane Gallery, qui montre une superbe collection de peintures des XIXe et XXe siècle. En ce moment, une grande exposition est consacrée à Francis Bacon, avec de nombreuses images tirées de son atelier, ainsi que des toiles du maître trouées, découpées, mutilées. Mais ce qui a retenu mon attention, c’est le tableau de Manet que j’avais déjà vu quand j’habitais dans le quartier : Musique aux Tuileries (1862). Avant que je ne déménage pour la Chine, le tableau avait été transféré de la National Gallery de Londres à la Hugh Lane Gallery de Dublin. J’ai acheté une carte de ce tableau pour l’envoyer à qui de droit et suis ressorti pour descendre O’Connell street.

Au milieu de cette avenue centrale du northside, à côté de la grande flèche (The Spire) érigée ici autour de l’an 2000, je suis entré dans le grand bureau de poste, le fameux et grandiose General Post Office, où rien n’a changé depuis Pâques 1916, où il fut pris d’assaut par une poignée d’allumés qui déclarèrent l’indépendance de l’Irlande. Les guichets et les comptoirs en bois sont toujours un peu vétustes, c’est d’un charme infini. J’y ai des souvenirs précieux car c’est là que je venais chercher mon courrier, dans les années 90, quand j’étais fraîchement débarqué de ma France natale et que je n’avais pas d’adresse fixe. C’est sur un de ces comptoirs/bureaux surélevés que j’ai écrit ma carte sur Manet à qui de droit.

J’ai voulu aller voir l’exposition Munch à la National Gallery, mais c’était trop tard, il était temps d’aller au pub pour retrouver Fionnbarra.

De son côté, il descendait de sa ville natale, Dundalk, pour suivre le match avec nous, et je dînai avec lui chez O’Neills. De la nourriture de pub, mais de qualité, jugez plutôt : Loup de mer (Seabass en anglais, très populaire en Irlande) , chou, patates, carrotes, purée de panais (parsnip en anglais, très populaire aussi), et je ne sais quelle sauce blanche bien trop crémeuse. Quelques frites aussi, par dessus, pour faire un peu olé olé. Tout cela dans une seule assiette, c’est parfait pour reprendre contact avec un copain aussi complexe que Barra. Les pintes sont outrageusement chères, en revanche. Quasiment le double du prix pratiqué en Irlande du nord. Deux pintes coûtent plus de 10 euros, alors que dans mon pub de quartier, à Belfast, un billet de 5 livres est suffisant pour offrir un coup à un convive. Malheureusement, le prix de la Guinness ne m’a pas empêché de trop boire ce soir-là.

Tom nous rejoignit avec Rob, un Anglais qui travaille dans l’informatique mais qui passe son temps dans la musique électronique. Il anime une émission de radio dans laquelle il ne parle pas, à cause de son accent anglais qu’il ne veut pas exhiber en Irlande, et il est reconnu à Dublin pour sa science en électro, en techno, en Drum’n’Bass et j’en passe. Tom et Rob étaient enchantés du Procès d’Orson Welles. Rob avait trouvé cela perturbant et il voulait rester avec nous, bien qu’il ne supportait aucune équipe. Tom, lui, avait déjà vu le film, il avait dans son ordinateur le programme qui lui permettait de savoir combien de fois, quand et où.

Pendant le match, nous avions chacun notre boisson : Barra Heineken, Tom vin blanc, Rob Beck’s et moi Guinness.

Après le match, perdu par l’Irlande, nous avons continué la soirée dans un pub que j’affectionne, le Central Hotel, où l’on se prélasse sur d’élégants fauteuils, où les serveurs sont en costume de domestique. Une bibliothèque en bois sombre, incrustée dans le mur, expose de vieux livres sans intérêt, et des tableaux de chevaux et de paysage accompagnent les femmes qui boivent des pintes de Guinness. Tom, Barra et moi refîmes le monde et goutâmes la douceur des vieilles amitiés.

France – Eire : chances

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Je suis descendu à Dublin pour assister au match de football opposant la France et l’Irlande, match couperet comptant pour la qualification à la coupe du monde 2010.

J’etais curieux de connaître l’état d’esprit de mes amis irlandais car, dans la presse, je trouvais les « Boys in green » étonnammant sûrs d’eux, presque arrogants. J’imaginais qu’au contraire, l’Eire n’était jamais aussi dangereuse que lorsqu’on la croyait battue d’avance et qu’elle se lançait a l’assaut d’une cause perdue, à la gorge de l’adversaire. Cette fois-ci, l’adversaire était tellement prévenu qu’on pouvait penser qu’il allait redoubler d’attention. Vu les matches que les Bleus avaient réalisés contre les Roumains, les Serbes et les Iles Féroé, il y avait lieu d’être optimiste, ou tout au moins excité à l’approche de la confrontation.

Excité, je le suis toujours quand je pose le pied à Dublin. C’est une des villes de mon coeur et ce soir-là, je comptais soutenir les Bleus autant que les Boys in Green. En fait le résultat que j’espérais était une victoire des Irlandais, mais avec beaucoup de buts des deux côtés, afin que la France finisse le travail au match retour, grâce aux buts marqués à l’extérieur qui n’auraient pas manqué de mettre une pression trop grande sur l’Irlande. 3-2 eût été parfait, tout le monde eût été satisfait. Et je voulais passer une bonne soirée avec mes vieux copains.

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O’Neills était bondé. Lorsque Tom nous rejoignit, en compagnie de Rob, nous étions déjà un peu émêchés avec Barra. Nous regardions le match dans une ambiance bon enfant. Par moments, mes amis reconnaissaient que la France était supérieure techniquement. Tom reprochait aux attaquants irlandais de se débarrasser du ballon plutôt que de prendre leur responsabilité et de tenter l’exploit. Dès avant le but français, ils déploraient les espaces que les Irlandais laissaient aux Français. Puis ils me demandèrent : « Qui est passé dans votre groupe ? La Serbie ? » Long regard muet, et souriant. Ils n’avaient pas de mot. « On devrait jouer la Serbie, alors! »

Après le match, le pub ne désemplit pas, malgré la défaite de l’Eire, 0-1. Mes amis convinrent que c’était jouable, pour eux, à Paris, mais ils n’y croyaient pas trop. Ils n’ont pas semblé remarquer que si l’Irlande avait laissé de tels espaces en défense, cela venait de l’impact de leurs adversaires, qui les avaient usés jusqu’à la corde. A l’image de leur sélectionneur italien, ils ont préféré penser que la France avait eu de la chance. Moi je ne dis rien, mais je ne crois pas une seconde à un retournement de situation à Saint-Denis. La France a trop de ressources. Même si sa défense laisse à désirer, elle possède au moins deux joueurs à chaque poste qui se trouve être supérieur à son équivalent irlandais. Et la communication irlandaise a trop insisté sur le fait que le public français était pourri, râleur et pas sympa, et que cela jouerait en leur faveur. Ce ne sont pas des choses à dire à haute voix, ils vont être surpris par un accueil tonitruand à Saint-Denis. 

Sur le chemin du retour, je notai une bonne humeur générale dans la rue. A la hauteur du Stag’s Head, les gens buvaient dans la rue piétonne. Une jolie fille en habit de soirée fumait toute seule sans être embêtée. Passés Ha’Penny Bridge, la fête continuait dans la ville. Ma parole, on aurait cru que les Irlandais avaient gagné ce match.