Voilà une chanson que tous les Brésiliens connaissent. Une chanson écrite par cette jeune femme dégingandée, et que des foules peuvent reprendre en choeur. Serions-nous capables, nous, de la chanter ? Aucune chance. C’est trop complexe pour nous. Cela fait deux jours que je m’esquinte sur ma guitare sans résultat probant.
Prenons maintenant une jeune personne qui a écouté toute sa vie de la musique populaire anglo-saxonne, le pop/rock à trois ou quatre accords. Serait-elle même capable d’entendre ce doux chant mélancolique ? Je n’y crois pas non plus. La musique brésilienne est trop difficile pour les fans de rock, trop raffinée. Tant sur le plan de la rythmique que de la mélodie, une seule samba fait pâlir les millions de groupes de rock qui recyclent infatigablement les mêmes accords et les mêmes thèmes depuis les années 60. La pauvreté du rock se mesure dans ces instants : un enfant élevé dans une culture normalement riche saura apprécier plusieurs types de musiques, alors qu’un vieil adolescent rocker sera perdu pour tout ce qui n’entre pas dans la lourdeur harmonique de sa culture de base.
Je me permets d’être sans pitié pour la sous-culture « rock » car j’en fais partie totalement. Le rock, c’est moi. La guitare, c’est le seul instrument dont je sache jouer. Les chansons populaires sont les seules émanations musicales que je puisse pratiquer. Si j’étais un musicien, ou si j’écoutais de la vraie musique, je serais beaucoup plus tolérant. Je dirais, moi aussi, qu’il ne faut surtout pas instaurer de hiérarchie entre les genres musicaux. Malheureusement, je suis un fils des Beatles et de Bob Dylan, et j’en crève à petit feu.
Les concerts de rock sont devenus, depuis l’après-guerre, la manifestation la plus lamentable de cette pauvreté culturelle dont la jeunesse se nourrit. Rien n’est plus vulgaire, je crois, sur la surface de la terre : une scène surélevée, où s’agitent quelques jeunes gens sans grande envergure, mais occupant l’espace selon un ordre hiérarchique rigide. Et une foule de jeunes en contrebas, à peine moins doués que ceux devant qui ils se prosternent, qui battent des pieds et de la tête. L’aspect bovin de ces regroupements n’est pas ce qui me révulse le plus. Ce qui me révolte, c’est surtout l’aspect crypto-fasciste du concert de rock, faussement subversif et réellement assoiffé d’obéissance. Les filles veulent toujours coucher avec le chanteur, mais cela n’a rien à voir avec son talent. Elles répondent à l’atavisme le plus dégradant, l’adoration pour le mâle dominant. Toute la culture rock résonne de ce besoin de « leader », de figure charismatique et d’un profond désir d’imbécillité.
La vie culturelle d’un fan de rock est une misère sans joie, et il suffit de lire les articles de Wikipédia pour s’en apercevoir. Le moindre chanteur, le moindre groupe qui a fait exister une petite cinquantaine de chansons, mérite un article au sérieux épouvantable. On décrit en détail l’école où est allé le chanteur, l’influence qu’a eu sa mère sur son oeuvre future, le temps qu’il a passé dans sa chambre à se masturber et à lire les magazines de connaisseurs, tout devient légendaire et digne d’être rapporté. A la différence du blog qui renverse les perspectives de l’autorité en s’attachant aux détails de la vie afin de chanter la vie, la sous-culture rock rejoue et fait prédominer le piédestal, la mise en valeur, la vénération. Souvent, les rockers disent des autres rockers qu’ils sont des « génies ». Or, parler de génie est presque toujours un signe implacable de bêtise. Faire appel à cette catégorie esthétique, c’est avouer qu’on est infichu d’analyser les choses autrement, et c’est surtout ramener le jugement esthétique à un argument d’autorité. Ecoutons Noel Gallagher parler des Smith sur Youtube ; l’indigence du propos et l’esprit de sérieux qui l’anime convaincra chacun qu’on nage en plein délire d’adulation.
Le rock incite à rester adolescent, à se complaire dans la provocation facile, à reproduire le jeunisme qui caractérisait les années 60. Il faut arrêter de respecter le rock. Il faut le prendre pour ce qu’il est, une culture grégaire qui rend les gens aussi cons que le football. Le football, au moins, ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas, il ne se monte pas du col, il se dit collectif et populaire, et rien d’autre. Entre un match de foot et un concert de rock, mon coeur ne balance plus depuis longtemps.
Quand on se retrouve seul, pas assez cool pour aller aux concerts de rock, pas assez émotif pour vibrer devant un leader charismatique boutonneux, plus assez gamin pour prendre au sérieux ce qui n’est qu’un divertissement, il nous reste les longues plages de silence qu’offre le voyage, le silence habité par les voix des rues, les avions au-dessus de nous, le trafic des gens et des choses. Et il reste, entre autres, Marisa Monte qui « danse avec la solitude », et qui parle d’une source d’eau pure, quand l’aube apparaît, une eau qui fait disparaître l’amertume chez celui qui la boit : « Apesar de tudo existe / Uma fonte de agua pura / Quem beber daquela agua / nao tera mais amargura ».
J’ai loupé l’aube ce matin. Demain, je n’aurai plus d’amertume.