Indigence du rock

Voilà une chanson que tous les Brésiliens connaissent. Une chanson écrite par cette jeune femme dégingandée, et que des foules peuvent reprendre en choeur. Serions-nous capables, nous, de la chanter ? Aucune chance. C’est trop complexe pour nous. Cela fait deux jours que je m’esquinte sur ma guitare sans résultat probant.

Prenons maintenant une jeune personne qui a écouté toute sa vie de la musique populaire anglo-saxonne, le pop/rock à trois ou quatre accords. Serait-elle même capable d’entendre ce doux chant mélancolique ? Je n’y crois pas non plus. La musique brésilienne est trop difficile pour les fans de rock, trop raffinée. Tant sur le plan de la rythmique que de la mélodie, une seule samba fait pâlir les millions de groupes de rock qui recyclent infatigablement les mêmes accords et les mêmes thèmes depuis les années 60. La pauvreté du rock se mesure dans ces instants : un enfant élevé dans une culture normalement riche saura apprécier plusieurs types de musiques, alors qu’un vieil adolescent rocker sera perdu pour tout ce qui n’entre pas dans la lourdeur harmonique de sa culture de base.

Je me permets d’être sans pitié pour la sous-culture « rock » car j’en fais partie totalement. Le rock, c’est moi. La guitare, c’est le seul instrument dont je sache jouer. Les chansons populaires sont les seules émanations musicales que je puisse pratiquer. Si j’étais un musicien, ou si j’écoutais de la vraie musique, je serais beaucoup plus tolérant. Je dirais, moi aussi, qu’il ne faut surtout pas instaurer de hiérarchie entre les genres musicaux. Malheureusement, je suis un fils des Beatles et de Bob Dylan, et j’en crève à petit feu.

Les concerts de rock sont devenus, depuis l’après-guerre, la manifestation la plus lamentable de cette pauvreté culturelle dont la jeunesse se nourrit. Rien n’est plus vulgaire, je crois, sur la surface de la terre : une scène surélevée, où s’agitent quelques jeunes gens sans grande envergure, mais occupant l’espace selon un ordre hiérarchique rigide. Et une foule de jeunes en contrebas, à peine moins doués que ceux devant qui ils se prosternent, qui battent des pieds et de la tête. L’aspect bovin de ces regroupements n’est pas ce qui me révulse le plus. Ce qui me révolte, c’est surtout l’aspect crypto-fasciste du concert de rock, faussement subversif et réellement assoiffé d’obéissance. Les filles veulent toujours coucher avec le chanteur, mais cela n’a rien à voir avec son talent. Elles répondent à l’atavisme le plus dégradant, l’adoration pour le mâle dominant. Toute la culture rock résonne de ce besoin de « leader », de figure charismatique et d’un profond désir d’imbécillité.

La vie culturelle d’un fan de rock est une misère sans joie, et il suffit de lire les articles de Wikipédia pour s’en apercevoir. Le moindre chanteur, le moindre groupe qui a fait exister une petite cinquantaine de chansons, mérite un article au sérieux épouvantable. On décrit en détail l’école où est allé le chanteur, l’influence qu’a eu sa mère sur son oeuvre future, le temps qu’il a passé dans sa chambre à se masturber et à lire les magazines de connaisseurs, tout devient légendaire et digne d’être rapporté. A la différence du blog qui renverse les perspectives de l’autorité en s’attachant aux détails de la vie afin de chanter la vie, la sous-culture rock rejoue et fait prédominer le piédestal, la mise en valeur, la vénération. Souvent, les rockers disent des autres rockers qu’ils sont des « génies ». Or, parler de génie est presque toujours un signe implacable de bêtise. Faire appel à cette catégorie esthétique, c’est avouer qu’on est infichu d’analyser les choses autrement, et c’est surtout ramener le jugement esthétique à un argument d’autorité. Ecoutons Noel Gallagher parler des Smith sur Youtube ; l’indigence du propos et l’esprit de sérieux qui l’anime convaincra chacun qu’on nage en plein délire d’adulation.

Le rock incite à rester adolescent, à se complaire dans la provocation facile, à reproduire le jeunisme qui caractérisait les années 60. Il faut arrêter de respecter le rock. Il faut le prendre pour ce qu’il est, une culture grégaire qui rend les gens aussi cons que le football. Le football, au moins, ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas, il ne se monte pas du col, il se dit collectif et populaire, et rien d’autre. Entre un match de foot et un concert de rock, mon coeur ne balance plus depuis longtemps.

Quand on se retrouve seul, pas assez cool pour aller aux concerts de rock, pas assez émotif pour vibrer devant un leader charismatique boutonneux, plus assez gamin pour prendre au sérieux ce qui n’est qu’un divertissement, il nous reste les longues plages de silence qu’offre le voyage, le silence habité par les voix des rues, les avions au-dessus de nous, le trafic des gens et des choses. Et il reste, entre autres, Marisa Monte qui « danse avec la solitude », et qui parle d’une source d’eau pure, quand l’aube apparaît, une eau qui fait disparaître l’amertume chez celui qui la boit : « Apesar de tudo existe / Uma fonte de agua pura / Quem beber daquela agua / nao tera mais amargura ».

J’ai loupé l’aube ce matin. Demain, je n’aurai plus d’amertume.

Aquarelle du Brésil : mon rêve d’Amérique

Un joli film musical pour vous, car vous avez été bien sages.

Un bon exemple de Soft Power où l'Américain vient exprimer l'art brésilien avec ses outils à lui, qu'il sait assez universel pour séduire le monde entier. Il donne le beau rôle au perroquet brésilien, José Carioca, sympa et bien élevé, alors que l'Américain Donald Duck ne sait même pas lire, ne sait pas danser, ne sait pas dessiner, s'énerve et adopte pour finir la culture de l'autre. D'ailleurs, dans le film, Donald apparaît comme la transformation d'une fleur exotique, fécondée par une abeille (je laisse le loisir de l'interprétation à qui le veut). Il était déjà dans le paysage brésilien. L'Américain ne conquiert pas, il n'envahit pas : il est toujours déjà là.

C'était l'époque où les Américains séduisaient par leur seul talent, et étaient irrésistibles. Ils le sont encore, mais on se méfie davantage d'eux. Et surtout, depuis l'époque de ce film, ils ont conquit et ont envahit. Alors, leur soft power, il est devenu un pouvoir culturel hégémonique qui écrase tout sur son passage. Dans ce film, la samba brésilienne est à égalité avec le cinéma d'animation. En terme d'échange culturelle il y a égalité.

Il paraît que Walt Dysney a inventé ce personnage de Jose Carioca pour convaincre les pays d'Amérique latine à rejoindre les Américains dans l'effort lors de la deuxième guerre mondiale.  Je ne vois pas ce qui permet de le percevoir ici. Moi, ce que je trouve fascinant, c'est le spectacle de l'Amérique. L'utopie naïve du perroquet et du canard qui se serrent dans les bras, et le rêve que les deux Amériques ont toute la vie devant elles et inventent ensemble, avec tous leurs melting pot, une culture populaire variée, joyeuse, complexe, profonde.

Malheureusement, peu de gens élevés au rock anglo-saxon peuvent encore être sensibles aux sambas. Et les choses ne se sont pas passés, pour les Amériques, aussi idéalement qu'on l'avait rêvé dans les années 40.

Les 20 ans de Tienanmen et le blocage des blogs

Nous sommes en plein anniversaire des grandes manifestations de la place Tienanmen. Elles ont eu lieu entre le 15 avril et le 4 juin 1989, il y a exactement 20 ans.


Ce dont nous nous souvenons, nous qui étions assez vieux pour voir la télévision, ce sont les chars que Pékin a envoyés sur les étudiants. Aujourd’hui les étudiants ne sont au courant que de quelques détails et le régime de Pékin a réussi à faire oublier Tienanmen, ou du moins à dégonfler tellement son contenu que les jeunes de 25 ans connaissent à peine  l’existence de troubles dans les années 80. Ils ne parlent pas de manifestations, et ignorent tout du massacre ; dans leurs livres d’histoire, seuls quelques mots rappellent qu’il y a eu des désordres et que Deng Xiaoping a su remettre de l’ordre dans le pays.
Comme je l’écrivais lorsque j’enseignais en Chine, il fallait du temps pour qu’un titre de journal comme « Les enfants de Tienanmen » soit compris. Le mot de Tienanmen ne leur faisait pas penser aux massacres de 1989. L’article du Monde faisait le portrait de Hu Jia et sa femme, aujourd’hui en prison et sous résidence surveillée. Les étudiants de Shanghai acceptaient sans problème que nous parlions de ces choses, mais ça ne résonnait pas très fort dans leur conscience, je dois l’avouer.


C’est peut-être une question de terminologie. Le pouvoir des mots est essentiel et beaucoup dépend de ceux avec lesquels nous racontons l’histoire. Pour « Tienanmen 1989 », faut-il parler de « massacres », de « manifestations », d’ « événements », de « viols » ? Là encore, je parlais de ces questions de vocabulaire en 2006, lorsque j’habitais et enseignais en Chine. Je précise cela car je tiens à rappeler que je jouissais d’une liberté de parole totale, dans mes classes et sur mes blogs. J’étais peut-être surveillé, mes paroles étaient peut-être rapportées aux réunions des étudiants du Parti, on me l’a fait comprendre plusieurs fois, mais je n’ai jamais eu besoin de faire de l’autocensure. Ou plutôt : j’ai toujours lutté contre la tentation de l’autocensure qui est présente partout chez ceux qui travaillent en Chine.
 Après un premier blog qui cherchait à décrire une image douce de la Chine, j’ai monté un deuxième blog qui était beaucoup plus politisé et qui essayait d’aborder frontalement les questions qui fâchent, mais sans chercher à insulter. « Méditer 89 », par exemple, était un billet qui avait pour but de remettre les événements de Tienanmen au coeur d’une réflexion sur l’histoire en général. Je cite de nombreux billets que j’ai mis en ligne pour montrer qu’on peut parler de ces choses avec les Chinois, mais qu’il faut constamment réfléchir sur la manière d’aborder ces sujets. Cela n’empêche pas que mon blog a été bloqué plusieurs fois. Pas le mien seul, mais tous ceux qui appartenaient à over-blog.com. C’est pourquoi j’en ai monté un autre sur lemonde.fr.

Or aujourd’hui, ce sont les blogs de blogspot qui sont bloqués, et ce, probablement, jusqu’à la fin des commémorations des « événements » de Tienanmen. Cela touche Neige et son Pays de Neige, qui ne peut plus être approvisionné. Même chose pour le blog d’Olivier David qui, lui, a monté un nouveau blog sur lemonde.fr.

Pour la Chine, il nous reste les toujours incontournables blogs de Cai Chongguo, Ebolavir et Silouane.

Infamie du « commerce équitable »

Mes amis brésiliens détestent voir la mention « Fair Trade » (commerce équitable) sur les produits des grands magasins. Ils trouvent cela humiliant. Leur argument est simple et diaphane : ce sont les taxes élevées qui empêchent nos producteurs de vendre dans les pays riches. Baissez vos taxes, mettez-les au même niveau que celles que rencontrent vos produits quand ils entrent sur nos territoires, et vous verrez que nous n’auront pas besoin de « Fair Trade ».

Ce qu’ils trouvent vraiment humiliant, c’est que dans ce processus des produits plus chers, étiquetés « Fair Trade », les Européens semblent faire une faveur aux producteurs du tiers-monde. Ils reproduisent et fossilisent l’image d’un tiers-monde misérable, incapable de s’en sortir par lui-même, alors même que les pays riches font tout pour laisser la majorité du monde dans la pauvreté.

Nous parlions de cela avec un Irlandais au fait des problèmes du monde, et celui-ci critiqua l’idéologie de la charité en général. J’étais d’autant plus d’accord avec lui que j’avais déjà fulminé contre l’ignominie de la charité. Mais ce qui m’interloquait ici, c’est qu’on ne devrait pas appeler le commerce équitable, « charité ». La charité ne devrait pas intervenir du tout dans le commerce.  Pour dire les choses autrement, tout commerce devrait être « équitable ». Le commerce normal, c’est l’accord entre deux parties sur la qualité d’un produit et son coût. Les deux parties marchandent, discutent, jusqu’à trouver un accord qui les satisfasse. Or, aujourd’hui, nous avons tellement intégré l’idée que nos industriels écrasent les petits producteurs, ou foulent aux pieds les pays pauvres, que nous acceptons avec magnanimité de voir l’équité dans les échanges comme une exception.

La règle, c’est que nous écrasons tout le monde, l’exception c’est quand nous payons au prix normal. Et quand nous payons au prix normal, nous le faisons en disant que nous venons en aide aux pauvres. Pas sûr que les gens charitables ne soient pas finalement pires que ceux qui s’en foutent carrément, car ceux-là au moins ne sont pas hypocrites. Et la charité, le commerce équitable, sont des inventions qui nous aident à écraser les gens tout en nous donnant une image de personnes généreuses.

Purcell à Belfast

 Quelle ne fut pas ma joie de voir une affiche, annonçant la représentation de Didon et Enée dans mon université. Comme je l'ai déjà dit ailleurs, Purcell l'avait composé à la fin du 17ème siècle pour une école de jeunes filles. C'est donc une oeuvre parfaitment adaptée à des étudiants.

Ceux-là, ces étudiants du département de musique, j'ai très envie de les féliciter et de citer leur nom, car ils m'offrirent une belle émotion esthétique. C'est assez rare pour le dire : d'ordinaire, les étudiants, je serais plutôt porté à les baffer. Ils avaient des voix d'une maturité qui m'a vraiment étonné. Curieusement, le seul passage mal chanté était celui qui m'a toujours paru le plus facile à chanter, au début de la partie de chasse (So fair the game / So rich the sport, etc.) qu'on peut entendre au début de la seconde vidéo. Le chef du choeur a dû décider de mettre cela à plus tard. Mais ce fut très vite rattrapé par la petite panique due à l'orage :

Haste, haste to town, this open field 
No shelter from the storm can yield.

"Vite, vite, au bourg! Ce champs ne présente aucun abri!" Vous pouvez entendre cette petite minute de joyeuse panique en plaçant le curseur sur 5:50 de la seconde vidéo.

J'ai aussi beaucoup aimé les sorcières, qui organisent le plan diabolique de l'orage ci-dessus. Curseur sur 3:15 de la première vidéo pour une grosse minute de musique contrapuntique très casse-gueule, car la voix basse peut faire tout foirer.

 But ere we this perform,
 We'll conjure for a storm
 To mar their hunting sport
 And drive 'em back to court.

"Voici ce que nous ferons / Nous créerons un orage / Pour gâcher leur partie de chasse / et les faire rentrer à la cour". Non seulement, les deux sorcières étaient jouées par deux filles très jolies, mais elles ont fait preuve d'une maîtrise vocale impressionnante.

Incontestablement, ces gamins m'ont ému. C'était la première fois que j'assistais à une représentation de mon opéra anglais préféré. Comme j'avais encore à terminer un chapitre, dans la soirée, je suis allé acheter des canettes de bière que j'ai ramenées au bureau des thésards, et que j'ai partagées avec les quelques chercheurs noctambules qui y traînaient. Je n'aurais jamais bu ces bières si je n'avais pas été ému par cette performance.

Evolution de la situation pakistanaise

Mon colocataire pakistanais n’a pas de bonnes nouvelles à m’annoncer. Sa famille reste bloquée dans la vallée Swat, et les Talibans menacent toujours.

Je note chez mon colocataire un changement de vocabulaire. Avant les événements, il était relativement favorable aux talibans. Il disait que les Américains faisaient d’eux des terroristes, mais que lorsqu’ils combattaient les Soviétiques, ils les appelaient les moudjahidines (combattants). Il rappelait avec fierté que ces gens n’avaient jamais été vaincus, de toute leur histoire.

A présent, il dit d’eux qu’ils sont des terroristes, ou à tout le moins que la loi islamique qu’ils veulent imposer dans le pays n’est pas le vrai Islam. Il dit qu’ils veulent obliger les gens à porter la barbe mais que nulle part dans le coran cette obligation n’est écrite. Mon colocataire s’énerve un peu mais il ne veut pas parler longtemps de cela. Il disparaît dans sa chambre où il écoute de longues chansons pakistanaises.

Une grande blonde, magnifique et gâchée

Depuis que j’ai vu cette fille sur scène, je la croise tous les jours aux abords de la fac.

Le département d’ethno-musicologie avait organisé son spectacle de fin d’année. Le clou devait être une cérémonie carnavalesque venue du Brésil. C’est donc grâce à mon amie brésilienne et ses contacts fulgurants, que j’eus l’occasion d’assister à ces réjouissances.

Cette fille était sur le côté de la Harty Room, la salle de spectacle du département de musique. Ce n’était pas des coulisses, seulement un espace sur le côté pour se préparer. Elle était plus grande que les autres, mais pas mince. Elle attendait sagement son tour. Elle vint sur scène pour jouer d’un instrument africain en compagnie d’un Zimbabwéien. C’était très beau, cela ressemblait à des gouttes d’eau par centaines qui se répercutaient sur des surfaces sonores ; une vraie musique de pluie. J’imaginais à cette fille un passé romanesque, fille de pasteur, missionnaire au Malawi, et grandissant parmi les lions.

J’appris plus tard qu’elle venait de Hollande, et qu’elle bénéficiait d’une bourse Erasmus. Il semblerait que l’université Queen’s ait une petite réputation pour ce qui concerne la musique.

Elle se changea et participa au Bumba Meu Boi, la cérémonie chantée et dansée du nord-est brésilien. Des histoires ramifiées autour d’un taureau qui meurt et qui ressuscite, sur fond de percussions africaines. Elle jouait le rôle d’une esclave qui porte les vêtements de sa maîtresse et qui est obligée de les rendre au fils de la maîtresse, dans une sorte de strip-tease rigolo. Après avoir montré une proximité étonnante avec la musique africaine, elle incarna le Brésil avec tranquillité. Elle portait, à elle toute seule, la scène du strip tease, comme un acteur porte un film sur ses épaules. Son aisance sur scène était bouleversante.

Tellement bouleversante que mon amie brésilienne, assise à côté de moi, surprise par la qualité du son, fondit en larmes devant cette représentation, qui faisait participer des Irlandais, des étudiants internationaux et une partie de la communauté brésilienne de Belfast.

Jusqu’au bout du spectacle, cette grande Batave, au visage un peu rond comme on en voit dans les toiles de maître de la peinture flamande, a fait bouger son corps avec maîtrise, sans jamais trop en faire. Elle n’était pas plus belle que les autres, mais elle dégageait une grande puissance. Une puissance de femme. Elle rayonnait simplement, et avait assez de surface, assez de chair, pour accueillir tous les regards et pour mener la danse.

Depuis, quand je la croise dans la rue, je vois un boudin. Une fille un peu grosse, qui s’habille assez mal, et qui a perdu toute la splendeur qu’elle avait sur scène. Je ne sais s’il faut blâmer la mode actuelle, comme j’en ai eu la tentation : cette fille serait une beauté sous d’autres régimes vestimentaires. Mais engoncée dans des blue jeans et en chaussures de sport, même sa démarche n’est plus assurée. Un albatros de la danse. Je ne sais pas si c’est elle qui manque de goût, ou si c’est nous, notre époque, qui ne sait plus apprécier la beauté des grandes blondes.

The Sound Source

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Je ne dirais pas que Belfast est un désert culturel, mais lorsqu’il y a un festival de musique contemporaine, le sage précaire ne fait pas la fine bouche et s’y engouffre avec excitation. Car le sage précaire a lieu d’être tout excité : il découvre des travaux d’artistes qui jouent sur le son et le visuel, dans une salle de spectacle extraordinaire. Le SARC (image ci-dessus) a été construit il y a peu et doit être rentabilisé, donc la ville organise un festival chaque année.

Le public entre dans la salle principale, dont le sol ressemble au grillage sur le schéma. Sous nos pieds, une grille en effet, qui permet de faire communiquer les étages, de faire sortir du son depuis le bas, le haut ou les côtés. Hier, la soirée tournait autour de Yannis Kyriakides, un compositeur de musique dite « électroacoustique ». La salle de concert ressemblait donc plus à un laboratoire qu’à une salle de concert.

Une Française a aussi joué une pièce de saxophone, en ouverture. Christine Sehnaoui joue de son instrument de manière suggestive : elle écarte les jambes, loge le saxo là où cela lui fait plaisir, et entre dans une fusion amoureuse en sortant des sons qui ressemblent à tout sauf à des sons de saxophones.

Puis nous sommes descendus au sous-sol, pour une installation d’Angie Atmadjaja, constituée de tubes de néon suspendus et d’ondes sonores diffusées par des haut-parleurs à une fréquence inhabituelle. L’événement, dans cette installation, fut la réaction de l’audience. Au début, on sentait que la poignée de spectateurs présents étaient des habitués de la scène artistique, et savait comment se comporter. Ils déambulaient, ils touchaient les néons, ils faisaient ce que l’on attendait d’eux. Puis ils se sont tous arrêtés de bouger. C’était très impressionnant, on aurait cru qu’ils étaient tous des acteurs et que j’étais le seul spectateur : vingt ou vingt-cinq personnes immobiles pendant une minute. Petit à petit ils se rangés sur les bords de l’espace et l’installation/performance s’est terminée avec les néons seuls et les sons étranges qui semblaient en sortir.

Nous remontâmes à la salle principale pour des séances de cinéma avec musique contemporaine. Pour moi, le clou de la soirée fut la diffusion d’un vieux film de René Clair, Paris qui dort (1925), accompagné par une improvisation des musiciens de la soirée, Yannis Kyriakides aux manettes, Christine Sehnaoui au saxo, Andy Moor à la guitare et Pedro Rebelo au piano. Le film a vraiment profité de ce lifting sonore. Un technicien jouait sur la vitesse des images du films, procédant à des ralentis, des arrêts sur image, ce qui redoublait le propos du film puisque c’est l’histoire d’un Paris où tous les habitants sont pétrifiés, immobiles, et où déambulent les rares personnages qui ont échappé au rayon mystérieux qui a causé cet arrêt du mouvement.

C’était donc une soirée réussie, toute chose égale par ailleurs. J’ai découvert un lieu étonnant, et surtout, découvert qu’il y avait une scène de musique contemporaine à Belfast. Je vais y retourner ce soir, pour une « performance corporelle » sur une pièce de Stockhausen. On va voir si la célébrité du nom va attirer une audience plus fournie que la vingtaine d’individus internationaux qui se couraient après hier soir.

Le Pakistan chez soi, à Belfast

Dans une communauté, il y en a toujours qui travaillent plus que d’autres, c’est ainsi. Dans le couple, ce fut longtemps la femme qui travaillait plus que l’homme. Cet ordre tend à s’inverser, j’ai l’impression, ou alors c’est moi qui suis incapable de tomber amoureux de femmes douées manuellement. Je suis peut-être naturellement attiré vers les princesses et les pseudo-princesses qui n’en font pas une rame. Les sociétés humaines sont ainsi, paraît-il, ainsi que celle des fourmis, m’a-t-on dit. Des gens travaillent peu, ou pas. Il convient de s’y faire et de ne plus rêver aux sociétés voltairienne où chacun travaille et contribue au bien-être général.

Dans une maison aussi, à moins d’instaurer un ordre de ménage un peu ennuyeux, certains mettent plus la main à la pâte que d’autres. C’est tombé sur moi ces temps-ci, mais ce ne fut pas toujours le cas. Les premiers mois de ma vie à Belfast, je ne faisais pas grand chose. A cette époque, il y avait une fille dans la maison, c’est peut-être elle qui s’activait sans que je le sache.

Mon colocataire pakistanais contribue malgré tout au bien-être de la maison. En échange de mon surplus de travail domestique, j’apprends toute sorte de choses sur l’Islam, sur sa supériorité relative et absolue, ainsi que sur le Pakistan et sur l’histoire des Pachtounes. Il vient de la “Swatt Valley”, dans les montagnes de l’ouest, jouxtant l’Afghanistan. Il m’a tout expliqué sur son peuple, combien il est fier de ne pas provenir d’Inde. Cela le comble d’aise, car il déteste les Indiens. Son peuple vient des Juifs, voilà la théorie. Son peuple serait la fameuse tribu perdue dont parle l’ancien testament. Ce n’est qu’une théorie, il ne semble pas y avoir de preuves. Bizarrement, sa judaïté supposée ne le conduit pas à nourrir de sentiments affectueux pour le peuple juif.

L’autre matin, il était inquiet. Des violences avaient eu lieu dans sa région, entre l’armée pakistanaise et les Talibans réfugiés dans ses montagnes. Aujourd’hui, la presse anglaise fait état d’un million trois cent mille personnes sur les routes, dans la province où vit sa famille. Sa famille aimerait partir en exil, mais les routes sont bloquées à cause de l’exode actuel. Ils ont de la famille à Peshawar, et c’est là qu’ils aimeraient aller. Pour l’instant, ils sont un peu bloqués et mon colocataire continue d’aller à l’université tous les jours.

Je m’attendais à ce qu’il me donne une version des faits différente de celle qu’on voit dans les médias britanniques, mais pour l’instant, il traite les talibans de terroristes, ce qu’il ne faisait pas avant les événements.

Il faudrait vivre dans des maisons où se rencontreraient, depuis tous les coins du monde, des gens qui pourraient s’expliquer le monde à leur manière. Ce serait le journal télévisé chez soi, expliqué aux simples d’esprit et aux sages précaires.

Colocataires

Les matins ensoleillés, où l’on aime se réveiller aux côtés de belles femmes un peu grasses, je fais souvent l’objet d’attaques religieuses.

Mon colocataire pakistanais veut me convaincre que l’Islam est la religion la plus vraie. Il ne me convainc pas par des arguments affectifs, ni liés à l’espoir ou au désespoir, ni au supplément d’âme, ni à la vie après la mort. Non, c’est la vérité du Coran qu’il souligne sans arrêt, et son exactitude scientifique, non moins que son acuité logique. Il m’explique que la Vierge Marie, ce n’est pas logique. Moi, je suis prêt à tout accepter du moment qu’on me laisse préparer mon porridge. Il me parle aussi d’un personnage de la Bible qui tue « des milliers de Palestiniens avec une épée ». Voilà qui n’est pas scientifiquement admissible, à ses yeux. Moi ce qui m’étonne, c’est le mot « Palestiniens » dans la Bible.

Lui et le colocataire nord-irlandais se lancent parfois dans des disputatio à la limite du médiéval. Le nord-Irlandais est un chrétien assez fervent. (« Chrétien » tout seul, ça veut dire protestant, généralement évangéliste). D’après le Pakistanais, c’est même un dévot. A mes yeux c’est surtout un gourmand qui a récemment réduit ses portions de nourriture de moitié, et qui dit se sentir mieux depuis. Mais il mange quand même toute la journée.

Le musulman et le chrétien s’entendent bien, malgré tout, car ils ont un ennemi commun : le Slovaque. Responsable de la maison devant les propriétaires et un peu maniaque de la propreté, le Slovaque vaque à ses obligations avec un air ronchon, largement dû à ses horaires de travail – il travaille le jour et la nuit, pour faire court. Comme les deux religieux ne font strictement rien et salissent beaucoup, c’est au Français et au Slovaque qu’incombe la tâche d’éviter à la maison de sombrer tout à fait dans un statut de porcherie. Pour le moment, je le fais sans déplaisir car je ressens de la gratification à travailler pour la communauté. Mais le Slovaque est au bord de la dépression. La saleté et, surtout, l’indifférence des autres à ses injonctions, le poussent au désespoir. Il s’en ouvre à moi, parfois, quand on se croise dans la cuisine, dans de longs soliloques gromellés, mais je ne comprends pas la moitié de ce qu’il dit, alors je vaque, moi aussi, à mes occupations en opinant du chef de temps en temps pour faire bonne mesure.

L’Irlandais, en plus d’être paresseux et très sympathique, est de droite. Il dit être « républicain ». Mais en anglais, republican, ça peut vouloir dire plusieurs choses. Je dis « républicain irlandais » ? Il dit non, que la politique irlandaise ne l’intéresse pas. Non, « républicain américain ». Il adhère, en fait, au parti républicain de George Bush. Je ne savais pas que c’était possible en Europe et pour un non-Européen, mais après tout pourquoi pas ? Il n’aime pas Barack Obama, qu’il trouve trop désireux de plaire à tout le monde. « Diriger, ce n’est pas plaire », dit-il, ce en quoi je lui donne raison.

C’est aussi pour garder de bonnes relations avec mes colocataires que je fais sans rechigner le double des tâches ménagères depuis qu’ils sont arrivés. Je ne voudrais pas qu’ils fuient à chaque fois qu’ils me voient, comme ils le font avec le Slovaque. J’ai l’air de m’en plaindre, mais j’aime bien qu’on cherche à me convaincre d’adhérer ou de croire à quelque chose. Le prosélytisme, ça fait passer le temps. Et puis quitte à partager une maison, autant que ce soit dans de bonnes vibrations.