Louis XIV et sultan Qabous

On entend un peu trop dire que l’Oman est un désert culturel. Peu de galeries d’art, peu de musées, peu ou pas de théâtre, une scène musicale exsangue, quelques cinémas où l’on mange des productions américaines et regarde du pop corn. Et au milieu de ce désert, aime-t-on disserter, cet opéra pour l’élite bourgeoise.

Le voyageur précaire est trop inquiet pour se satisfaire de ces grands traits confortables. D’abord l’opéra n’est pas hors de prix. On peut trouver des places pour 5 rials (12 euros), ce qui est possible grâce à un système de subventions publiques. Ces subventions ne faiblissent guère magré la crise économique qui touche les pays producteurs de pétrole. Il suffit de voir le nom des interprètes, compositeurs et metteurs en scène qui viennent se produire à Mascate ces derniers mois : Hélène Grimaud, Jonas Kaufmann, Turandot mis en scène par Zeffirelli, Hani Shaker, Abadi al Zohar, Sondra Radvanovsky. Belle programmation qui témoigne au moins un peu d’un réel respect d’un gouvernant pour son peuple.

Un projet de théâtre national est en cours de réalisation, et de nombreux événements culturels voient le jour, sous l’impulsion d’un ministère de la culture qui s’intitule plutôt ministère de l’héritage et du patrimoine. Bref, on note une politique culturelle et éducative impulsée principalement par le sultan en place.

Ces derniers temps, je faisais un cours sur la littérature du XVIIe siècle et notamment sur Molière. Les étudiantes voulant comprendre le rôle du roi Louis XIV dans le développement des arts et des lettres ont soudain trouvé cette question très concrète quand on a esquissé une comparaison avec le sultanat d’Oman : la stabilité exceptionnelle du pays (et l’importance de la stabilité en l’occurrence), la volonté de créer des académies et des universités, le mécénat d’Etat, la munificence des infrastructures scéniques où tout un chacun voit la trace et la grandeur du prince. Et surtout, une chose difficile à démontrer, la protection de certains artistes et certains spectacles contre la pression religieuse. Molière a dû sa survie et sa durabilité à la bienveillance du roi, de même que certaines productions de l’opéra de Mascate ont fait vainement l’objet des foudres de factions conservatrices du pays.

Les filles qui étudient à l’université de Nizwa sont alors très sensibles à ces arguments : ne doivent-elles pas leur place à l’université au bon vouloir du monarque ? Il paraît que leurs grand-mères sont illettrées. Et là encore, bien que mon université soit privée, la plupart de mes étudiantes sont bénéficiaires de bourses d’Etat, ce qui permet à des populations montagnardes un certain accès à l’enseignement supérieur.

Il faut se représenter ce qu’était l’Oman il y a à peine 45 ans. Un pays profondément divisé, instable et pauvre, tendu entre plusieurs seigneurs, où aucun souverain n’avait la légitimité de l’ensemble du territoire, et où la culture était vraiment le cadet des soucis de la société. Comme à l’époque de Louis XIV, c’est l’absolutisme d’un pouvoir qui a été la condition de possibilité d’une relative paix sociale et d’un développement éducatif de l’ensemble du peuple.

C’est alors que, au bord de la piscine où je décompresse et soigne mon corps d’athlète, je fais la rencontre d’un Québécois d’origine tunisienne. La soixantaine gaillarde et élégante, il est critique de théâtre et m’apprend qu’un festival international a lieu en ce moment, à grands frais, dans mon village de Berket el Maouz.

Un festival de théâtre ici ? Et personne n’en a rien dit au sage précaire ?

La lune contre les étoiles

Troisième vidéo d’Abadi Al Johar.

La sagesse précaire gâte ses lecteurs. Cette chanson est la même du billet précédent, dans une version plus féminine. Deux chanteuses accompagnent la star du oud.

Les paroles de cette chanson immortelle sont un dialogue. Un amoureux transi est bousculé par les gens du monde :

« Ne t’approche pas d’elle. Ne reste pas près d’elle. Tu vas souffrir, comprends-tu, tu vas souffrir si tu reste éberlué dans la vaste mer houleuse. »

L’amoureux trouve des arguments et ne veut entendre raison. Une de ses répliques les plus étranges :

« Je n’échangerai pas la lune contre les étoiles. »

Quand on voit cet homme au visage disgracieux emmener sur ses mélopées deux superbes créatures sur leur canapé, on comprend mieux pourquoi le sage précaire, en son âge tendre, a consciencieusement appris à chanter et à s’accompagner de la guitare, malgré son aversion pour la musique impure. Il savait, le sage précaire, qu’on séduisait davantage avec la musique non percussive qu’avec la vraie psalmodie sacrée.

Le sage précaire, d’accord en cela avec Abadi Al Johar, n’échangera pas la lune pour les étoiles. Comprenne qui pourra et CQFD. A bon entendeur.

 

Star du luth

Shamsa n’a pas aimé Abadi Johar. Elle a apprécié sa virtuosité au oud, mais trouve sa voix vilaine et maladive. Elle ne cesse de me dire qu’elle a préféré les deux jeunes musiciens qui ont ouvert la deuxième partie du concert.

Il est vrai que les deux joueurs de oud et de mandole étaient magnifiques, mais la différence entre les deux performances ne doit pas mener à un malentendu.

Les deux premiers musiciens étaient de grands professionnels, de parfaits artistes, respectueux de leur public et de leur art. Ils ont livré une performance de toute beauté, toute de maîtrise et de sensibilité.

Abadi, c’est différent. Abadi n’est pas un grand professionnel, c’est une star. C’est pour cela que je l’ai comparé à Bob Dylan dans un post précédent. Il a déjà atteint les étoiles, il a déjà emmené la foule au septième ciel, alors il ne doit plus rien à personne. Il peut être décevant, et même il se doit d’être décevant, car son public veut croire en lui même quand il ne donne pas le maximum.

Miles Davis était une star. La plupart de ses concerts étaient mauvais, paraît-il. Il venait sur scène sans plaisir et tournait le dos au public. Il disait aux gens : vous m’aimez n’est-ce pas ? Moi, je vous méprise, vous n’êtes rien pour moi. Les gens l’adoraient aussi pour cela. Ils étaient indulgents, ils se disaient que Miles cherchait la magie entre sa trompette et lui, et que si jamais il la trouvait, il leur en ferait profiter et ce serait alors le plus beau jour de leur vie de mélomane.

Abadi Johar, sur la scène du Royal Opera House de Mascate, se comportait comme un Dieu du oud et du chant. De temps en temps, il donnait en offrande quelques minutes de jeu en soliste, et très vite se reposait derrière son orchestre d’émission de télévision.

Shamsa me traduisait le sens général des chansons, elles me paraissaient osées, et Shamsa était d’accord pour dire que c’était osé : Abadi parle d’amour physique, de désir, de la douleur d’une séparation. De l’attente de l’être aimé. Des sujets de chanson peu en accord avec la version rigoriste de l’islam que veut imposer le royaume d’Arabie Saoudite. Preuve s’il en est qu’Abadi Johar appartient à une autre réalité que nous autres, pauvres mortels. Lui seul a le droit, tiré d’on ne sait où, de dire des choses sensuelles en chantant et en jouant d’un instrument plus ou moins impur. Il a dépassé notre condition imprfaite, il passe entre les gouttes, il est aimé du très haut.

 

Enchantement du Oud

Les lecteurs de ce blog se souviennent peut-être que mes premiers pas en Oman on été baignés d’une musique enchanteresse. L’employé qui était venu me chercher à l’aéroport m’avait fait écouter un concert de toute beauté, constitué de trois voix qui venaient de tout le Moyen-Orient. J’avais seulement retenu que le chanteur principal, joueur de luth très célèbre, était d’Arabie Saoudite.

Plus tard, sur le campus de l’université de Nizwa, je cherchais cet employé pour qu’il me donne le nom de l’artiste. Plus ou moins par hasard je le retrouvais et lui demandais l’information. Il essaya d’écrire son nom en lettres romaines mais cela lui fut si difficile qu’il préféra abandonner. « Ecrivez le nom en arabe, ne vous inquiétez pas pour moi, je me le ferai traduire. » De retour à mon bureau, je fis traduire par mon collègue français d’origine tunisienne : il s’agissait d’Abadi Al Johar.

Pendant les semaines qui suivirent, j’accompagnais mes journées de travail de vidéos musicales. Abadi Johar et sa voix nasillarde, ses paroles osées, me paraissair être lointainement analogue à Bob Dylan, appartenant d’ailleurs à la même génération.

Ce soir, à l’Opéra de Mascate, en attendant l’entracte qui nous permettra d’entrer dans la salle de concert, je feuillette le programme de la soirée et que vois-je ? Abadi Johar en personne, ce soir sur la scène.

Je n’avais fait aucun effort pour savoir qui se produisait ce soir puisque je pensais n’y rien connaître en luth arabe, et la force de la coïncidence me saisit. J’essaie d’expliquer mon émotion à Shamsa mais mon histoire n’étant pas très relevée, elle fait seulement semblant de s’y intéresser.

La grande star entre sur scène sous les applaudissements nourris. Il semble clair qu’elle constitue le clou du spectacle. Un orchestre est en place, des cordes, des percussions, un clavier synthétique et une batterie au fond de la scène. Tout est fait pour soulager le vieux musicien et lui permettre de se reposer sur l’arrangement pléthorique.

Il joue d’abord un peu de oud et nous gratifie de quelques gammes. Le public applaudit soudain, au milieu des performances, ce qui doit être des moments de virtuosité particuliers. Assez rapidement, il laisse l’orchestre reprendre le dessus pour se cacher derrière. Il a l’attitude des stars, au rythme lent, à ne donner qu’un peu de lui-même. On l’a payé tellement cher pour qu’il se déplace qu’il tient à ne donner qu’un peu de son temps, et très peu de son énergie.

Le concert dure donc extrêmement peu. Quelques minutes, peut-être une demi heure, pas davantage. Quand la star se lève, tout le monde est surpris et n’applaudit qu’à peine. Abbadi s’attendait à une foule en délire, tout ce qu’il a est un applaudissement nourri. Musiciens de l’orchestre et soliste vedette attendaient des rappels triomphants, mais leur retour sur scène se fait dans un silence relatif.

Shamsa rigole. Elle aime ces moments d’improvisation et d’amateurisme éclairé.

Finalement, les musiciens de l’orchestre en ont assez et plient bagage pendant qu’Abbadi nous fait l’offrande d’une chanson seul au oud. Nous sommes dans le ravissement. Les musiciens passent et repassent sur scène, dévissent des trucs, referment leur boîte. C’est tout juste s’ils ne taillent pas une bavette pendant que le chanteur arabe déroule ses volutes et ses arabesques.

Le Royal Opera House, Mascate

Dans la voiture, Shamsa n’est plus du tout énervée. Elle me laisse conduire, pas tant parce que je suis un homme que parce qu’elle est une princesse. Elle respire calmement et se laisse habiter par sa fonction temporaire de princesse arabe. Ce soir, dans l’écrin de l’opéra, elle ne sera plus une Omanaise qui a vécu en Amérique, mais une espèce d’hybride arabe de haute fréquence. A part ses collègues et ses amis proches, personne ne la connaît dans cette ville, et elle a pris soin de ne pas se faire connaître. Son clan, ou sa tribu, sont des gens de la haute société qui font profession de ne pas suivre les us et coutumes de la classe moyenne.

Shamsa sera donc perçue comme une personne venue du Liban ou de Syrie, elle parlera un arabe difficile à localiser, et ne répondra jamais directement aux questions qu’on lui posera sur ses origines et son identité. Elle ne va pas à l’opéra pour nouer des contacts ni pour élargir son cercle d’amis, mais pour jouer la comédie, observer et en mettre plein la vue.

De toute façon, c’est très simple : personne ne lui parlera tant qu’elle restera près de moi, et elle compte se servir de mon corps cravaté comme un bouclier mondain. Elle s’est juste assurée que je porterais ce soir une tenue suffisamment élégante pour ne pas lui faire honte. Nous voyons apparaître le grandiose opéra : une impressionnante construction en pierre blanche, agrégation de volumes cubiques qui se déplient dans l’espace. Eclairé dans la nuit, ce monument est puissant et s’intègre parfaitement à l’urbanisme volontariste de la capitale d’Oman. Basse de taille, proche du sol et du niveau de la mer, blanche ou crème, élégante et ondulante aux affleurements des collines, la ville tient à garder sa taille humaine et sa sérénité. Elle ne veut pas imiter ses voisines postmodernes Dubai et Abu Dhabi. Plutôt que des gratte-ciel, Mascate voudrait se recouvrir de perles et de diamants qui s’étaleraient sur son corps voluptueux le long de la façade océanique.

C’est la volonté du Sultan Qabous, depuis son arrivée au pouvoir en 1970. Faire de l’Oman un pays éduqué, bien élevé, qui s’ouvrira à la modernité à son rythme, par le respect des traditions et de l’environnement. La volonté d’éducation du pouvoir en place est très évidente sur bien des points, mais la construction du Royal Opera House est sans doute la plus éclatante des démonstrations. Quand les pétrodollars ont permis au pays de sortir de la pauvreté, le sultan a décidé de laisser sa marque dans de grands travaux, et il a eu la sagesse de vouloir une grande maison dédiée à la musique et aux arts, en plus des inévitables mosquées que l’on se doit de construire par fidélité à la communauté des croyants.

Un diamant dans la ville dont tous les Omanais peuvent être fiers, l’opéra est évidemment élitiste, mais pas par ses tarifs. Ce soir, par exemple, les billets ont dû coûter moins de 10 euros. Une politique de subventions publiques assure l’accessibilité à la grande musique pour tous. La programmation est très bonne : une alternance de musique arabe et de musique occidentale. De grandes voix du monde lyrique se déplacent, des productions de qualité viennent d’Europe. Des stars de la musique populaire aussi, ainsi que des soirées à thème plus ou moins pédagogiques.

On retrouve cette attention à l’éducation du peuple dans les chaînes de radio. Le sultan a voulu que l’on crée Oman classique, que j’écoute tous les jours dans ma voiture. Non seulement la programmation est excellente, loin de se satisfaire d’une musique d’ascenseur qui enfilerait les tubes de musique classique comme des perles en plastique, mais les morceaux choisis sont accompagnés de commentaires en arabe et en anglais qui donnent la possibilité de se repérer dans l’histoire de la musique. Une radio pédagogique, en somme, qui parfois donne carrément des cours de musicologie, et qui témoigne d’un souci d’édification populaire presque émouvante à mes oreilles.

Arrivés au parking, nous sommes confiants sur le fait qu’on ne nous laissera pas entrer dans la salle de concert. Nous traînons sur l’esplanade minérale qui fait face à l’entrée. Des familles et des couples prennent des photos. Shamsa dit que l’architecture fait penser aux forts traditionnels d’Oman. Moi, je trouvais que la forme faisait plutôt penser à une mosquée un peu destructurée.

Ou plutôt, ce à quoi je pense quand je considère l’opéra, c’est à une pierre précieuse taillée et fermée sur elle-même. Un gros diamant crémeux, fait pour attirer les foules, mais qui garde son maximum d’énergie pour ceux qui entrent à l’intérieur. De fait, quand nous entrons, la lumière et les couleurs sont splendides. Ocres, moirées, satinées, elles baignent la démarche de Shamsa d’un velours doré.

Il faudra attendre l’entracte. Nous en profitons pour nous promener, tout seuls, dans les travées et le magnifique hall central du bâtiment. Comme souvent dans les opéras, un effort particulier est montré pour l’escalier central. Le tapis rouge est très agréable au pied et à l’oeil. Nous ne nous ennuyons pas à simplement regarder les détails décoratifs. Des plafonds richement ouvragés jusqu’aux carrelages, c’est un enchantement pour le visiteur d’un soir.

Le seul bémol, mais je n’en dis rien à mon amie, ce sont les toiles accrochées un peu partout. Des motifs orientalistes basés sur des photos d’Oman, des pêcheurs, des paysans, des Omanais de toutes classes qui dansent, qui chantent ou qui font le marché. Commandées à des artistes européens, ces toiles sont de vraies croûtes. On trouve les mêmes horreurs, imitées de Delacroix, de Géricault et de Fromentin, dans les hôtels particuliers du XVIe arrondissement de Paris rachetés par les émirs du Golfe. Leur manque de raffinement n’empêche pas d’apprécier le reste.

Nous nous promenons, ressortons, empruntons la galerie marchande de luxe, longeons les cafés et les boutiques de marques. Considérant encore l’architecture de l’extérieur, je peine à ranger l’opéra dans une catégorie claire et définitive. C’est un temple qui fait penser à l’Italie autant qu’à l’Arabie. Un décor d’opérette réussi, un peu kitsch mais avec de la tenue, de l’élégance, de la proportion, de la retenue. Je sens pousser sur ma face une moustache d’aristocrate austro-hongrois.

Je me dis que Shamsa est de ce point de vue infiniment adéquate à ces lieux. Elle se trouve elle aussi sur une ligne de fuite globalisée, harmonieuse et détonante, occidentalisée et arabisante. Une Sissi impératrice dans son décor naturel.

En retard à l’opéra de Mascate

Shamsa m’invite à l’opéra de Mascate. Elle a reçu des billets d’entrée pour le festival de luth qui a lieu en ce moment. Apparemment, il y a eu beaucoup de désistements à la dernière minute car le long weekend dont nous profitons en ce début décembre a été annoncé il y a quelques jours. Beaucoup de ceux qui avaient prévu d’aller à l’opéra ont décidé de partir à Dubai ou Dieu sait où.

Shamsa et moi sommes retenus respectivement à Mascate et à Birket el-Maouz pour des travaux à terminer. Moi de la recherche en littérature de voyage, elle de la géologie prospective. C’est beau la vie.

« Tu ne me parles jamais du sol omanais, de la géologie de ton pays…

– Fais pas chier. »

Nous échangeons harmonieusement en conduisant le quatre roues motrices de mon amie le long de la grande avenue Sultan Qaboos (tout ici s’appelle « Sultan Qaboos », l’université, la mosquée, la rue, le dispensaire de santé). L’avenue est décorée de couleurs propres à évoquer noël. Dans un pays musulman, c’est très étrange. S’il ne faisait pas doux, on se croirait dans une capitale européenne avec toutes ces guirlandes vertes, rouges et blanches.

En réalité il s’agit des célébrations de la fête nationale. On a revêtu la capitale et les voitures des couleurs du drapeau.  

Shamsa n’est pas encore allée à l’opéra de Mascate. Ce dernier n’a ouvert ses portes qu’en 2011 et elle n’est retournée en Oman que très récemment. Elle s’intéresse peu à la musique classique mais elle avait envie depuis son retour de visiter l’opéra et d’y passer une soirée. Ce soir, c’est l’occasion. Elle s’est habillée avec une élégance toute européenne, en ajoutant à se tenue noire et grise un voile qui couvre une chevelure nouée en chignon.

Nous arrivons en retard à l’opéra. J’évite de lui faire le moindre commentaire, mais moi, je peux le dire sur ce blog, j’étais prêt bien avant elle. Je tournais en rond dans son living room en feuilletant des livres de géologie, tandis qu’elle s’affairait entre sa chambre et sa salle de bains. Des livres publiés par la grande compagnie pétrolière du pays, Petroleum Development Oman (PDO). J’ai la vague impression que cette entreprise, sans doute le premier employeur du pays, se trouve à l’origine de toutes les productions culturelles qui peuvent exister sur le territoire.

Shamsa se préparait sans bruit, avec méthode, mais je la sentais nerveuse. Elle avait perdu une boucle d’oreille ou quelque chose. J’entendais, à ses pieds nus sur le carrelage, que tout n’allait pas aussi bien qu’elle le prétendait. Dans Oman’s Geological Heritage,  dont le nom d’auteur n’apparaît pas sur la couverture, je note des schémas impressionnants sur les différentes plaques techtoniques ayant par leurs mouvements et leurs frottements modelé la péninsule arabique. Le livre a beau être financé par PDO, il a l’air sérieux du point de vue scientifique et très beau du point de vue des photos de paysages minéraux.

« Pourquoi tu ne me parles jamais de la géologie de l’Oman ? Les formations, les roches, les sédimentations ?

– Laisse-moi tranquille. »

Oman se trouve au croisement de trois grandes plaques : la plaque indienne qui se balade vers le haut, la plaque eurasienne qui, elle, descend, si bien que leur collision crèe notamment la chaîne de l’Himalaya. Et à côté de la plaque indienne, la plaque arabique qui va dans la même direction que la plaque indienne (mais peut-être pas au même rythme, il faudra que je demande cela à Shamsa, un autre jour). Le détroit d’Ormuz, donc, qui se trouve entre l’Oman et l’Iran, est exactement un des points de rencontre entre la plaque eurasienne qui descend et la plaque arabe qui monte.

En parlant d’Eurasienne et d’Arabe qui monte, voilà Shamsa qui sort de la salle de bains auréolée d’un maquillage de princesse de cinéma, et de bijoux qui me font chavirer.

 

 

Avec Antonin Potoski à Mascate

Cela fait quinze ans qu’Antonin Potoski publient des récits qui tâchent de refléter ce que c’est que voyager au début du XXIe siècle. Un heureux hasard fait qu’il fréquente périodiquement aujourd’hui mon pays d’adoption temporaire, l’Oman. La sagesse précaire fait donc son miel de ses écrits tandis que Potoski se trouve à son tour exposé à la sagesse précaire.

Il a d’abord écrit sur le pays Dogon, puis sur le  Japon et le Bangladesh. Souvent, il appréhende la géographie sous la forme d’un triangle dont il parcourt les côtés. Ses livres sont en général des récits croisés, et comme frottés, qui s’emportent les uns les autres aux trois pointes de ce triangle.

En ce moment, depuis quelques années, son triangle de vie semble être l’Ethiopie, l’Oman et la frontière Birmano-Bangladaise. Il vit dans dans des allers et venues et ses textes sont des vertiges fixés de ces mouvements et de ces décalages. Il écrit sur le Myanmar en Ethiopie, et sur les montagnes d’Afrique australe à Mascate. Il fait voyager ses textes et propose des collisions entre les sens, les paysages, les personnages et les identités.

Potoski fait tellement d’allers-retours entre ces trois points que dans Nager sur la frontière (Gallimard, 2013), il raconte que pour traverser la frontière entre le Myanmar et le Bengladesh, il s’envole en Oman où il ne passe qu’une soirée. C’est aussi ça le voyage des années 2010, tout le monde le sait mais personne n’écrit dessus : il est parfois plus facile et moins coûteux d’enjamber des océans que de marcher tranquillement jusque chez le voisin.

On s’est vus pour la première fois à Mascate, en septembre dernier. Rencontre au sommet, s’il en est, entre la fine fleur de l’écriture viatique contemporaine et la sagesse précaire internationalisée. Mais de ce sommet il n’est rien sorti d’assez remarquable pour justifier une déclaration publique. Juste les prémices d’une amitié possible qui débouchera peut-être, à l’avenir, sur des collaborations éventuelles (beaucoup de modalisation et d’incertitude, comme il sied aux voyageurs précaires de 2015).

Pays en paix et en diversité

Nous vivons des temps historiques, par définition, mais il est toujours amusant pour l’esprit de se demander de quelle histoire il s’agit.

En ce moment, j’ai la sensation que le sultanat d’Oman vit une période de grande harmonie et de paix qui, avec l’aide du très haut, va perdurer, mais qui pourrait aussi bien se détériorer.

En deux mots, avant 1970, et la prise de pouvoir du sultan actuel, Oman était un pays encore assez pauvre et divisé.

Les grands récits qu’on peut lire, ceux des explorateurs britanniques des années d’après-guerre, décrivent tous un pays parcouru de grandes tensions, des seigneurs locaux régnant sur leur tribu et refusant tout compromis avec les puissances de la « modernité ». A la fin du Désert des déserts, Wilfred Thesiger montre même que mon petit village, Berket el-Maouz, et tout le massif montagneux de la montagne verte, est aux mains d’un imam ouvertement hostile au sultan de Mascate.

Ce qui s’est passé entre les années 50 et aujourd’hui, pour que le pays soit unifié, je ne le sais pas en détail, je suppose que le pétrole et la croissance économique y est pour beaucoup, mais je dois confesser mon manque de lumière. En tout cas, le sultan est aujourd’hui la seule figure de pouvoir légitime dans le pays.

Et ce qui est remarquable, c’est la diversité de la population. La présence d’un monarque absolu et l’unicité des hommages qu’on lui rend donne une impression d’homogénéité anthropologique. De même pour les habits qui définissent l’appartenance nationale, robe blanche pour les hommes, robe noire pour les femmes. En réalité il n’en est rien, et les habits traditionnels sont beaucoup plus bariolés et chamarrés que ceux qui sont portés au quotidien actuellement. Les visages aussi sont variés : Arabes des plaines, Bédouins du désert, tribus de la montagne, à cette diversité s’ajoutent tous les Omanais d’origine africaine.

Il n’est pas rare d’entendre parler swahili, par exemple, et mes amis arabophones me disent que l’arabe parlé ici est mâtiné de mots indiens et philippins.

C’est pour la tolérance et l’apparence d’harmonie qui règne dans ce creuset que j’espère voir durer cette page d’histoire pacifique.

 

Fête nationale en Oman

Nous célébrons en ce moment la fête nationale du sultanat d’Oman, et je suis au travail. Nous aurons un ou deux jours de congés mais plus tard, la semaine prochaine probablement ou celle d’après. Nous attendons que les autorités nous informent des jours qui nous seront octroyés. En attendant, les villes et les couloirs sont couverts de drapeaux et de portraits de Qabous, le Sultan absolu du pays.

Tout le pays tourne politiquement autour de la figure de son leader. C’est un petit culte de la personnalité, tranquille et familial.

La fête nationale est du reste la date anniversaire de la naissance du sultan Qabous. Et si le chiffre 45 se retrouve un peu partout dans les villes et sur les voitures, c’est pour indiquer qu’il s’agit de la quarante-cinquième année de sa prise de pouvoir, en 1970.

Des étudiantes viennent dans mon bureau depuis trois jours pour travailler la prononciation de l’hymne national traduit en français. A force de l’entendre et de travailler le texte, la chanson me trotte dans la tête :

Dieu bénisse sa Majesté le Sultan

Gloire à son Hégémonie

Oman ! Peuple dévoué parmi les nobles Arabes

Un groupe d’étudiants européens, venus ici pour pratiquer l’arabe, sont invités à se déguiser en habits omanais traditionnels, à parader sur une scène de théâtre, et à effectuer des lectures de poèmes arabes. L’ambiance est très bonne, les étudiants omanais sont ravis de voir ces Européens ainsi déguisés et ils acclament certaines lectures plus que d’autres. Je demande à mon voisin pourquoi : c’est la prononciation de l’arabe qui impressionne, plus que le contenu des paroles.

Ce soir encore, une célébration a lieu dans l’amphithéâtre en plein air du campus. Des chants, des sketches, des poèmes, des psalmodies du Coran, c’est très réussi. Et pendant que j’écris ces lignes, j’entends des détonations : un feu d’artifice sans aucun doute.

La fierté nationale est très vibrante en Oman mais elle n’est pas oppressante. On sent que les gens aiment leur pays et leur sultan mais sans jamais chercher à imposer une idée ou une conception. Il n’y a pas d’arrogance, pas de rodomontade. Simplement la joie d’être en famille dans un pays en paix.

 

 

Géologue

Shamsa est partie de Birket el-Maouz comme elle est apparue, en boulet de canon. Me laissant songeur sur la terre et le peuple d’Oman.

Dans sa voiture, sur le chemin du retour, elle m’a expliqué qu’elle était géologue de formation, et que c’est la raison pour laquelle elle a d’excellentes lumières sur le monde rural et sur le sol de son pays d’origine.

De naturel rêveur, j’imaginais qu’elle avait choisi cette voie des sciences de la terre par amour pour les paysages, pour la minéralité des montagnes multicolores qui peuplent le nord de l’Oman. Au fond, je pensais bêtement qu’elle avait élu cette science par amour de la poésie, ce qui est absurde car si c’est la poésie qu’elle avait aimée plus que tout (comme le sage précaire le prétend pour son propre compte), elle se serait directement inscrite en fac de lettres (choix que le sage précaire n’a pourtant pas fait malgré son attachement viscéral à la poésie !).

Ce sont ses parents qui l’ont convaincue d’étudier la géologie. Fraîchement débarqués en Amérique, ils ont à peine vu les changements qu’a connu l’Oman dans les années 1970, après la prise de pouvoir du sultan actuel, et ont réalisé combien le pétrole était en train de révolutionner l’économie du pays et la vie des gens.

Quand leur fille est née, au début des années 1980, ils se sont dit qu’elle travaillerait dans un secteur associé au pétrole, car ils étaient persuadés qu’elle retournerait au pays un jour. Eux-mêmes ont toujours désiré rentrer en Oman.

Shamsa a donc étudié sagement. Elle avoue n’avoir jamais été brillante en sciences, mais comme un diplôme en « pétrologie » ou en « géochimie » était le graal désiré par toute la famille, elle a grandi avec tout ce qui se faisait de publications en sciences vulgarisées, a bénéficié de tuteurs particuliers, de cours du soir et les parents ont même choisi stratégiquement d’aller habiter dans le Nouveau Mexique à cette fin. Cet Etat du sud des USA ressemble paraît-il aux paysages montagneux d’Oman et son université d’Etat est moins prestigieuse que d’autres, donc plus facile à intégrer selon eux.

Toute cette stratégie laisse peut-être à désirer mais elle a payé. Shamasa a fini par décrocher une licence (Bachelor of Sciences), en géologie dans la modeste New Mexico State University. C’est elle qui la désigne comme modeste, car la recherche n’y est pas vibrante, et que les rares étudiants qui veulent poursuivre leurs études vont tous faire un doctorat en Californie ou ailleurs.

Shamsa, elle, pensait plus à faire la fête qu’à se lancer dans de longues recherches. Sa licence lui a suffi pour trouver un bon travail dans la deuxième entreprise pétrolière du pays, Oman Oil Company.

Ce qu’elle y fait, dans cette compagnie pétrolière, elle n’a pas eu le temps de m’en parler car nous étions arrivés à Birket el-Mowz et qu’elle devait filer à Mascate. Tout ce que je sais, c’est qu’elle a parcouru les terres et les sous-sol de ce pays en long et en large et qu’elle a promis de m’en faire visiter quelques joyaux.