Première rencontre en terrasse

Rencontré Jean Rolin à la terrasse d’un café, à Bastille.Nous devions nous voir pour parler business, Shanghai, consulat, reportage portuaire, conférence, interprète et piccole.

Moi, je n’en menais pas large et je laissais parler le maître. Il est prolixe, le maître, cela tombe bien. Il a parlé de nombreux lieux de vie et d’écriture. Puis il a abordé le sujet de son prochain livre, les chiens errants. Jean Rolin est intarrissable sur les chiens errants, qu’il observe depuis longtemps, dans le monde entier. Dans une lettre, il m’avait demandé si je connaissais une ville, en Chine, célèbre pour en héberger de nombreux. J’avais répondu que non.

Il m’a dit qu’en Chine, en 1989, il avait refusé de manger du chien. C’est un interdit, me dit-il. Ces bêtes sont koprophages. Je n’en mangerai plus non plus.

Au bout de quelques heures, il fallut bien aborder un peu Shanghai. Pour lui, c’est une destination parmi bien d’autres. Il était à Moscou il y a quelques jours, il sera aux Etats-Unis au mois d’août. Sa conversation est émaillée de lieux et de villes, lointaines ou proches, où il a travaillé, écrit, fait des recherches, des reportages. C’est inouï ce que cet homme voyage. Alors à Shanghai, il ira volontiers mais pour lui ce n’est pas un événement. Ce n’est certes pas un événement aussi important que ça l’est pour moi : faire se rencontrer mes étudiants et mon écrivain préféré.

La nervosité d’un Irlandais à Belfast

De retour du Kerry, un ami irlandais a voulu m’accompagner jusqu’à Belfast et y rester un jour ou deux.

Je ne l’avais jamais vu aussi tendu. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il venait chez moi, dans ce ghetto protestant, mais cette fois, c’était peut-être à cause des événements de début juillet, ou de la fatigue, mon ami était à cran.

Avant d’aller chez moi, on a bu une pinte au Kelly’s cellar, un vieux pub républicain. On y a rencontré des gens que je connais bien, un Anglais et une Autrichienne. L’Anglais est d’origine irlandaise et il a tendance à surjouer les signes d’appartenance à l’Irlande. Quand un hooligan nous a abordés et a su que l’Anglais venait de Birmingham, il ne lui a plus adressé la parole, alors qu’il m’a serré la main quand je lui ai dit que j’étais français.

Pour rentrer chez moi, nous avons pris le taxi. Pendant que j’ouvrais ma porte, mon ami irlandais a cru voir que le chauffeur de taxi attendait que nous entrions dans ma maison avant de s’en aller. Il pensa qu’il l’avait entendu parler dans la voiture et qu’il allait maintenant prévenir les paramilitaires de l’UVF pour venir le chercher.

J’ai essayé de le rassurer, de lui dire qu’il n’y avait jamais eu de violences dans ma rue depuis trois ans, cela n’a eu aucun effet. Il préféra me laisser faire les courses tout seul. Le lendemain matin, quand je descendis de ma chambre, il était déjà dans le salon, en pyjamas, et me raconta qu’il avait entendu une scène de violence dans la rue qui l’avait empêché de dormir. Je n’avais rien entendu, moi, mais peut-être ai-je le sommeil plus lourd ?

Je lui ai proposé d’aller faire une promenade chez les catholiques, pour changer un peu. Il se sentirait davantage chez lui, sur Falls Road, où les gens affichent le drapeau irlandais. L’ambiance était meilleure en effet. Café, ou soupe du jour, au centre culturel irlandais « Culturlann », où une charmante joueuse de bandonéon enchanta mon ami.

C’était la première fois qu’il visitait Falls Road, et ses célèbres fresques murales. Arrivé au bout de la rue, près du centre-ville, il m’a dit que ces républicains étaient de sacrés communicants, pour réussir à se donner une belle image internationale, tout en ayant commis tant de crimes.

Signe de sa tension constante, il me demandait de répéter tout ce que je lui disais. Il ne comprenait plus mon accent, alors que nous sommes amis depuis 1998. Treize ans d’acclimatation à l’accent français ont volé en éclat en un week-end. Il était comme un chat en terrain hostile, aux aguets, incapable de se concentrer sur ce qu’il entendait, même si c’est lui qui posait des questions.

On a alors bu une pinte dans un charmant pub irlandais, où l’on joue parfois de la musique traditionnelle, The Maddens Pub. Il a trouvé l’ambiance sympathique, mais il m’a dit, en sortant, une remarque que j’ai trouvée très judicieuse : « A Belfast, on peut pas aller dans un pub irlandais sans que ce soit un acte militant. On ne peut pas écouter de la musique innocemment. »

Eloge de Caroline Riegel

Ce que j’aime le plus dans Soif d’Orient, c’est la façon dont la voyageuse passe d’une communauté à l’autre sans avoir de préjugés politiques sur les territoires abordés. À la différence de voyageurs qui se mettent en scène comme des stars, elle se fond dans le paysage, tâche de pratiquer les langues, et n’hésite pas à rester des mois dans un village du Zanskar.

Les récits de voyage de cette ingénieure hydrologue, dont j’avais parlé avec légèreté la première fois, m’ont beaucoup intéressé lorsque je devais écrire une conférence sur le Xinjiang, la grande province de l’ouest de la Chine. Je m’étais aperçu que dans des régions aussi tendues que le Tibet ou le Xinjiang, le récit de voyage devenait un exercice difficile, car l’auteur a tendance à se transformer en acteur humanitaire, à jouer les belles âmes, à défendre des bonnes causes, en héros des temps modernes, toutes choses qui font tomber le récit de voyage dans une sorte d’appauvrissement littéraire. Voir les productions de Priscilla Telmon ou de Sylvie Lasserre : le discours devient binaire, anti-chinois, et des sentiments sans nuance tels que l’indignation, la tristesse, la colère, le narcissisme parfois, remplacent les qualités que devraient animer les écrivains voyageurs : écoute, attention, attachements aux détails, critique de ce qui est donné comme vérité et discours officiels, capacité à voir les phénomènes culturels et anthropologiques sous les pratiques apparemment banales et/ou méprisées.

Caroline Riegel échappe à ce piège humanitaire et médiatique. Grâce sans doute à son objectif central, l’eau. Elle n’est pas en Asie pour dénoncer les dictatures (nous les connaissons déjà et nous n’apprendrions rien !), mais pour suivre et décrire les différentes façons de vivre avec l’eau, de s’en servir, de s’en protéger, de la révérer ou de la rechercher. C’est un récit de voyage en prise avec le vital, la survie.

Pour résumer d’une phrase l’éloge que je ferais d’elle, je dirais qu’à un moment où les récits de voyage deviennent arides à cause de l’engagement politique, elle irrigue le genre grâce à un point de vue de technicienne hydrologue.

On la voit entrer en contact avec des Chinois et des Ouïghours, (nomades et sédentaires). Elle montre que des Chinois sont serviables, qu’ils la laissent voyager même quand elle est à la limite de la légalité, et qu’ils ne sont pas tous riches et dominateurs. Elle fait une belle rencontre avec une Chinoise paysanne, avec qui elle se rend aux champs pour assister à l’irrigation des champs de la petite exploitation familiale.

Elle joint aussi une tribu nomade, des familles de bergers avec qui elle fait des bouts de transhumance. Ce sont des images qui restent, longtemps après la lecture. Elle décrit combien les nomades ouïghours « ont l’âme plus taquine que celle des nomades mongoles », et combien elle se fait charrier par les adolescents. Elle aide la femme à faire à manger sous la tente et se met en colère contre les avances d’un jeune homme en rut dont il n’est pas clair s’il se branle près d’elle ou s’il viole la voyageuse…

Elle montre des nomades qui passent leur temps à se chamailler et à se faire des caresses, à exprimer une sensualité exacerbée par le vent et la promiscuité sous la tente. Un jour, elle a cette réflexion comique alors qu’elle passe la tête dans l’embrasure d’une tente et qu’elle voit quatre jeunes gens en train de s’amuser : « Fumer, rire, paresser sous une tente aux allures de dortoir de colonie de vacances : ces jeunes bergers ont-ils vraiment la vie dure ? » (p.325).

La pauvre Française souffre d’une diarrhée sans nom. Elle n’en fait pas des tonnes, mais l’on comprend que c’est là une manière pour son corps de rejoindre le thème même de ce livre. Le voyage poursuit la présence de l’eau dans toute l’Asie, et la maladie fait de la voyageuse elle-même un lieu d’évacuation des eaux.

Korhogo, Côte d’Ivoire (4) Ma période mobylette

J’ai vécu deux périodes bien distinctes pendant mon séjour africain qui aura duré 8 ans au total. La première qu’on pourrait appeler « période mobylette » , et qui dura quelques mois seulement, me permit de découvrir lentement les lieux et les gens. L’inconvénient : étant limité dans mes déplacements et ne maîtrisant pas le métier, je bougeais peu et avais tendance à rester en ville, dans la communauté française. L’avantage : cela m’a permis d’observer de l’intérieur les étranges comportements de certains hommes (et certaines femmes) blancs de peau ! Je vais y revenir. L’autre période commença lorsque l’on me confia un véhicule et de nouvelles responsabilités. Après ma formation initiale dispensée par monsieur X. dont je vous ai parlé récemment, j’eus la visite de plusieurs ingénieurs hydrologues de passage, qui, en échange du gîte et du couvert, me permirent de parfaire mon apprentissage. Commença alors une autre vie…

Je reviens à cette fameuse période mobylette.

Du temps des colonies et même après , il y avait les grands blancs , les blancs , les petits blancs selon qu’ils étaient hauts fonctionnaires ou similaires , commerçants , enseignants , banquiers ou simples employés. Les signes extérieurs de richesse avaient aussi leur importance ainsi que la façon de recevoir . Cette classification était autant le fait des Africains que des européens en général . Inutile de préciser la catégorie dans laquelle on m’avait catalogué!

Plus tard , au cours de ma seconde période, je changeai de statut et fus même invité à des réceptions qui se déroulaient chez les grands blancs ! Comme quoi , tout peut arriver. Il est intéressant de noter qu’il y avait également chez les Africains des degrés dans la couleur. Ainsi , un autochtone qui avait un poste important dans l’administration , était qualifié de blanc noir par ses congénéres!

Pour des informations plus circonstanciées sur ce sujet , je vous recommande de lire les ouvrages de Hampaté Ba , écrivain malien et en particulier son livre intitulé Oui mon commandant.

La rapidité des communications avec la France était toute relative et dépendait de votre éloignement par rapport à Abidjan. Le moyen le plus utilisé était le courrier postal (compter entre 15 jours et 3 semaines). En cas d’urgence , le service télégraphique fonctionnait assez bien (48 heures chrono). Pour les privilégiés, le téléphone était la solution, mais très chère et aléatoire. Une fois par semaine, un avion DC3 ravitaillait Korhogo en vivres frais, courrier, presse, médicaments et autres nécessités. Aussi , quand vous arriviez de France, vous étiez attendu et accueilli à bras ouverts. Vous ameniez avec vous l’air du pays et des nouvelles fraîches! Beaucoup de personnes qui m’ont reçu semblaient penser qu’on ne leur disait pas tout et que je détenais des informations confidentielles! Surtout que j’étais encore à Paris il y a peu de temps et que, c’est bien connu, c’est là que tout se passe. Nombreuses questions sur le Général qui venait de « brader »  l’Algérie et toutes les colonies. J’ai ressenti malgré ou à cause de ma naïve jeunesse, une ambiance de méfiance et de peur chez la plupart des Français. Méfiance par rapport aux Africains « qui allaient finir par s’apercevoir qu’ils étaient devenus indépendants », et donc exiger des choses qui risquaient de bousculer leurs certitudes et leurs avantages. Les rumeurs allaient bon train. Le président de la Guinée voisine, Sékou Touré , qui avait refusé la main tendue par la France, et qui était donc en très mauvais termes avec Houphouet , le président Ivoirien, avait fait savoir, paraît-il, que ses troupes pourraient facilement arriver à Korhogo en une journée… Ceux qui craignaient pour leur intégrité physique se rassuraient avec le vieux dicton colonial : « Les blancs sont comptés et de toute façon les noirs disent que nous sentons le cadavre ».

On me donna des tas de conseils! J’en suivis quelques uns, qui étaient fort judicieux, car liés à une grande expérience du terrain, comme par exemple la façon de conduire sur la tôle ondulée (piste en latérite recouverte de vaguelettes qui vous font tressauter continuellement, imaginez le passage en mobylette sur ces pistes!), le respect des traditions africaines, faire savoir dans quelle direction vous allez quand vous partez en brousse. Chacun connaissait un chasseur ayant eu des problèmes et récupéré de justesse pour ne pas avoir suivi ces conseils. Les Européens que j’ai côtoyés durant cette période étaient là, pour la plupart, afin de « faire du CFA », comme on disait! C’est à dire économiser un maximum. Dans cette optique , ils étaient peu ou pas intéressés par le pays et ses habitants.

La ferme de Tom, co.Kerry

Tom et Barra dans le Kerry

J’ai fait un petit voyage plein de charme la semaine dernière. Pour la première fois, Tom nous a invités, Barra et moi, dans la ferme de son enfance.

Tom est né et a grandi dans la province du Kerry, dans le sud-ouest de l’Irlande. Ses parents étaient fermiers et logeaient dans une maison qui date du XIXe siècle. Aujourd’hui, c’est l’un des frères de Tom qui a repris l’exploitation, et qui a construit une maison plus moderne juste à côté, pour y loger sa femme et ses trois enfants.

Etude de bleu, Ballybunion, Co.Kerry

De son côté, Tom n’a jamais cessé de passer ses vacances d’été et d’hiver dans sa chambre d’adolescent, sous les toits de la vieille ferme. Il y entrepose les livres et les disques vinyles dont il ne veut pas s’encombrer à Dublin. Maintenant que ses parents sont aux cieux, après plusieurs années de deuil, Tom est prêt à accueillir des amis dans la ferme. Barra et moi fûmes les tout premiers à y résider plus de quelques heures, à y dormir. C’est peut-être la première fois depuis des siècles qu’y séjournaient des gens étrangers à la famille de Tom!

Vendeuses de bonbecs irlandaises, Co.Kerry

J’ai loué une voiture à Belfast, ai fait quelque affaires à Navan et suis passé chercher Tom et Barra à Dublin, pour les conduire de l’autre côté du pays en quelques heures. C’est chouette les petits pays, c’est comme des îles. D’ailleurs l’Irlande est une île.

On a pu aller se promener au bord de la mer, dans la charmante station balnéaire de Ballybunion, qui fait penser aux années 60, avec ses bonbecs en plastique, ses bleus et ses blancs. Je me suis baigné dans les vagues, pendant que mes amis pestaient contre l’Europe sur la plage.

Le sage précaire avec capuche
Sans capuche

Nous nous sommes promenés le long des falaises qui font penser à la Normandie et, ô joie, nous avons vu le pub que possédait l’écrivain et dramaturge John B. Keane, astucieusement nommé le « John B. Keane Inn ». C’est le fils, Billy Keane qui s’en occupe, et le soir du 12 juillet, nous avons assisté dans ce pub à une soirée de lectures et de musique qui attira une bonne quarantaine de gens du coin.

La petite ville, Listowell, est très « culturelle » pour une bourgade de deux ou trois mille âmes. Un festival littéraire, des productions de théâtre, une légende de l’écriture contemporaine, Listowell est l’incarnation du mythe irlandais « île des saints et des savants ».

Le chanteur nord-irlandais Mickey McConnell a terminé la soirée avec Only Our Rivers Run Free, cette chanson qu’il a composée, mais qui rencontra le succès grâce à l’interprétation de Christie Moore. Son interprétation à lui, Mickey, est la plus poignante de toutes. Quand les filles du pub reprenaient le refrain en choeur, c’était tellement beau que j’en avais la chair de poule et les larmes aux yeux.

Les livres et les cd de Tom

Le soir, après dîner, on apportait des bières dans la chambre de Tom, pour passer le temps de la seule manière qui vaille, quand on est un adolescent éternel : écouter des disques, comparer les différents Dylan (Tom les a tous), discuter du mérite respectif de Kraftwerk et de Marc Knopfler.

Et puis parler des filles qu’on n’a pas eues. Du bonheur qui existe ou qui n’existe pas. Tom a parlé d’une certaine administrée de la ville de Limerick, dont il était amoureux dans les années 80, mais il n’a pas saisi la chance quand elle s’est présentée, et maintenant il se demande ce qu’elle est devenue. Il doute qu’elle ait épousé son producteur de boyfriend.

Barra près des disques vinyles de Tom

J’ai pu lire dans sa bibliothèque la fameuse pièce de John B. Keane, The Field, ainsi que la grande biographie de Beckett par James Knowlson. Barra se demandait pourquoi les Français admiraient des mecs comme Joyce et Beckett plutôt que des Keane, des Kavannagh ou des O’Brien. Il nous trouve snobs, il dit qu’on aime les écrivains irlandais à partir du moment où ils imitent les Français. « Une autre bière Liam ? »

Les falaises de Kerry

Korhogo, Côte d’Ivoire (3) Problèmes de dates

J’ai des difficultés pour établir la chronologie des faits , et je mélange certainement des dates et des événements qui se sont passés soit en Côte d’Ivoire soit en Haute Volta (actuellement Burkina Faso). Cela ne me paraît pas très important. Voici cependant quelques éléments irréfutables , car attestés par des documents officiels, genre passeport , contrat de travail , livret de famille, etc. Documents que je n’ai pas en ma possession mais qui doivent bien se trouver quelque part!

Arrivé en Côte d’Ivoire à l’été 1962 , je suis rentré en France trois ans plus tard , soit à l’été 1965, pour profiter des 6 mois de congé auxquels j’avais droit . Un bref séjour à l’hôpital de Caen  me permet de faire la connaissance de Marie-Pierre. En août 1965, on me propose un poste en Haute Volta. Trop content de retrouver l’Afrique, j’abrège mon congé et, malgré cette récente et importante rencontre qui seule pourrait me retenir en France, je prends le premier avion pour Ouagadougou.

Puis retour imprévu en France, en octobre de la même année pour raison de mariage (je parle du mien!). Dans la foulée, et le plus tôt possible, voyage dans l’autre sens d’un jeune couple accompagné d’un Hubert en gestation. Nous resterons en Haute Volta jusqu’en 1970, en 2 séjours parfois agréables, d’autres fois beaucoup moins, comme l’accouchement très difficile d’Hubert et le rapatriement sanitaire d’ Antoine, même si Claude François était dans le même avion! Les conditions de vie au quotidien n’étaient pas toujours faciles en Afrique pour des Européens (chaleur et problèmes de santé). De plus, mon travail en brousse n’étant guère compatible avec la vie de famille, nous avons décidé d’un commun accord d’arrêter là notre aventure africaine, bien qu’il m’en coutât personnellement! J’aimerais beaucoup que Marie-Pierre raconte comment elle a vécu cette période, et ce qu’elle en a retenu… Elle a sans doute des souvenirs autres que les miens.

Korhogo était une ville importante du nord de la Côte d’Ivoire, placée idéalement près des frontières de la Haute Volta et du Mali , à mi distance entre Bouaké au sud et Bobodioulasso au nord, deux grosses métropoles où se faisaient les échanges commerciaux entre le port d’Abidjan et les pays du Sahel. Les caravanes autrefois et les camions ensuite empruntaient obligatoirement cet itinéraire dont les pistes étaient relativement carrossables, hors saison des pluies bien sûr! Voilà ce qui explique qu’on trouvait de tout ici et qu’on venait de loin pour s’approvisionner. Voici ce qui explique aussi la présence de nombreux Français, installés pour certains depuis plusieurs générations dans cette région et qui faisaient des affaires florissantes.

Lorsque je suis arrivé ici , 2 ans aprés l’indépendance, j’avais l’impression de me trouver dans une colonie, et je me suis demandé si cette indépendance avait été réellement demandée par les Africains et pas seulement octroyée par les Français! En effet , les Africains que je rencontrais, en ville tout au moins, avaient vis à vis des « Blancs » une attitude de soumission et de respect que je ne trouvais pas normale. Il aura fallu que mon activité me sorte de la ville au bout de quelques mois, et me fasse découvrir les villages de brousse, pour vivre une autre relation avec les autochtones. Avant cela, c’est idiot à dire, je trouvais que les Africains se ressemblaient tous. C’est effectivement idiot mais, après tout, pas plus que l’histoire bien connue de l’Anglais qui, débarquant à Calais et croisant une femme rousse, en avait conclu que les Françaises étaient rousses!

Korhogo, Côte d’Ivoire (2) Monsieur X

Les trois années passées dans le pays sénoufo ont été fortes en découvertes, en émotions, en événements, en rencontres et , au moment où j’écris, les souvenirs remontent et se bousculent au portillon!

Aussi , à ce stade de mon récit , je me sens dans l’obligation de faire un choix très difficile : ou bien je me tiens à la ligne directrice du départ (curriculum) , et je fais court sur ces souvenirs en me promettant d’y revenir car il me semble intéressant que les plus jeunes sachent comment a vécu leur grand-père, lorsqu’il était en Afrique. Mais aurais-je toujours le temps et l’envie ? Ou bien je raconte ce que j’ai vécu tout simplement. Dans le doute, je choisis donc le plan B et je me laisse aller.

Peu de temps après mon retour motorisé à Korhogo, j’ eus la visite d’ un collègue, un vieux de la vieille, basé à Odienné, près de la frontière guinéenne, à environ 300 kms à l’ ouest. Il était chargé de ma formation, ce qui n’était pas du luxe ! Car les 3 jours d’apprentissage passés à mon arrivée à Abidjan ne m’avaient pas appris grand chose, mais surtout l’environnement n’était pas le même , et j’avais besoin d’être formé sur mon lieu de travail. X ( j’ai oublié son nom ), passa 8 jours avec moi et m’apprit beaucoup de choses, y compris à fabriquer soi-même le pastis ! Il me présenta avec fierté l’arme de service dont il venait d’être doté : un fusil 2 coups, juxtaposé calibre 12. J’obtiendrai moi aussi quelques mois plus tard un fusil de service, le temps sans doute que ma hiérarchie s’assure que je n’avais pas d’intentions belliqueuses et que je ne risquais pas de provoquer un incident diplomatique. Avec l’arme, nous avions droit à une boîte de cartouches de petits plombs (du six je crois) et deux balles à ailettes. Les premières , c’était pour se fournir en petit gibier lorsque nous étions en brousse, (pintades sauvages, lapins, perdrix.) Les secondes étaient destinées, paraît il, à se protéger de l’attaque d’une grosse méchante bête, genre éléphant ou buffle! Ce qui ne m’est jamais arrivé, Dieu merci car j’ai toujours été un piètre tireur.

Je découvris avec mon mentor l’utilisation de la boussole et des cartes IGN , traversai des villages aux noms mélodieux, comme Ouangolodougou , Sinémentiali , Niakaramandougou , M’bengué , où étaient installés des appareils hydrologiques. J’appris à pratiquer les mesures de débit sur les fleuves et donc l’utilisation du zodiac avec la façon particulière de le gonfler à l’aide d’une bougie gonfleuse qui se fixait sur le moteur.

Adéma était un jeune villageois de Waraniéné, recruté par mon prédécesseur en tant qu’aide hydrologue, cuisinier et autres fonctions. Il était salarié de l’Orstom depuis plusieurs mois. Nous étions donc collègues, et, compte tenu de son ancienneté , il était nettement plus compétent que moi. Cependant, il m’appelait « patron », et il était de ma responsabilité de lui établir son bulletin de salaire et de le payer sur mon budget de fonctionnement. Cette situation me gênait terriblement, lui pas du tout , c’était comme ça à l’époque!

Adéma nous accompagnait dans cette tournée. Un soir, alors qu’il nous avait préparé un poisson grillé au bord du fleuve , monté les lits de camp avec les moustiquaires et tout nickel, voilà M. X qui part dans un délire raciste total, sans doute aidé par une overdose de pastis. Il insulte Adéma qui se retire respectueusement, il me dit que je suis un petit con qui ne comprend rien à l ‘Afrique , que tout ça , c’est la faute du général de Gaulle , et qu’heureusement, la légion va remettre les pendules à l’heure et arrêter cette putain d’indépendance dont les Africains ne veulent pas! J’essaie de discuter, d’argumenter. Je finis par comprendre que ce gars là, il est chez lui ici, depuis le temps qu’il y est! Il veut bien cohabiter avec les Africains à condition qu’il ait la main, comme il dit. Et comme avec l’indépendance, on ne sait jamais…

Subitement, il est tombé du siège, je l’ai trainé jusqu’à son lit mais n’ai pas pu le glisser sous la moustiquaire. J’ai donc souhaité bonne nuit aux moustiques et j’ai rejoint mon lit bien protégé de ces vecteurs de paludisme. Bonne nuit monsieur X.!

Connaissez-vous Antonin Potoski ?

Je viens d’entendre que Potoski sortait un livre chez Gallimard, dans la collection « Le sentiment géographique ». Cela me rappelle un billet que j’ai écrit il y a quatre ans, le 24 juillet 2007, sur le même auteur, plus jeune que moi et bien plus talentueux. Je l’avais mis en ligne sur un autre blog consacré à la Chine, ce qui n’était pas sa place puisque Potoski voyage en Afrique. Sa place est ici.

J’ai découvert cet auteur chez Mathieu qui m’hébergeait. Mathieu a beaucoup de livres publiés chez P.O.L., sa bibliothèque est donc un bon laboratoire pour rester en contact avec les créations contemporaines en littérature française. Au milieu de recherches formelles qui me laissaient assez froid, et à côté des auteurs que je connaissais déjà, je vis Hôtel de l’amitié d’Antonin Potoski. De la littérature de voyage mais un peu déstructurée, qui évite les clichés du voyage et de l’exotisme pour faire un portrait du monde complexe et pessimiste. L’auteur, la petite trentaine, vit au Mali et a une proximité avec les Dogons qui lui permet de voir d’un oeil étranger l’action des touristes. Il développe des idées provocatrices sur l’Afrique, sur les effets du tourisme, sur ceux des O.N.G. et sur les gens qui cherchent à tout prix à aider les Africains, à préserver la culture Dogon, à ne pas « bronzer idiot ». Il aime l’Afrique et les Africains, mais il est sans complaisance avec eux, et il écrit des paragraphes terribles sur eux.

Dans ce livre très court, il passe de l’Inde à l’Afrique, au Japon (Kyoto où il a profité d’une résidence d’écrivain! C’est un des avantages à être écrivain ailleurs que sur le net : sans gagner sa vie avec la vente de ses ouvrages, on est résident, on voyage aux frais de la Princesse, on vous loge en vous promettant de vous foutre la paix quelques mois.) Il commence même par dire qu’il va en Inde sans l’avoir jamais vraiment désiré. L’Inde est un peu un passage obligé quand on se prétend voyageur. C’est ce type d’ironie qui est distillé tout le long d’ Hôtel de l’amitié.

Comme toujours avec la littérature, les idées et les théories ne doivent pas être prises pour elles-mêmes, mais commes des propositions locales et temporaires, en réactions à des visions, des émotions. S’il se moque des Occidentaux, qu’ils soient beaufs ou « éthiques », qu’ils soient travaillés par la culpabilité ou satisfaits de leur position dominante, le but du livre reste poétique et incertain du point de vue de la pensée. Mona Cholet, dans un article du site « Périphéries », admet que Potoski a beaucoup de talent mais lui reproche sa facilité théorique, comme si un roman était critiquable de la même manière qu’un essai. Elle, Mona Cholet, critique l’excision des Africaines, et rejette l’idée que la différence culturelle puisse justifier les actions les plus inhumaines. Elle a raison. Mais Potoski est dans la position intenable, donc poétique, de celui qui s’est laissé envahir par une culture, toucher par un groupe humain, et qui ne peut pas, sans s’exclure d’une communauté où il se sent bien, leur parler le langage des droits de l’homme, du respect des femmes, etc. Je m’en rends compte souvent en Chine, où simplement évoquer les droits de l’homme (ou le respect du droit en vigueur en Chine), peut être très mal pris et considéré comme une arrogance d’étranger. Il faut pourtant trouver le style, le ton littéraire qui passe entre les gouttes et qui refuse à la fois la bonne conscience éthique de l’intellectuel engagé, et la défense aveugle de traditions mortifères pour la seule raison qu’elles sont différentes, donc présumément enrichissantes. Mona Cholet termine ainsi son article : « Trouver une réponse sereine et nuancée à l’autosatisfaction occidentale autant qu’aux excès de l’autoflagellation : c’est peut-être ça, le grand défi à relever, pour un écrivain-voyageur du XXIe siècle ? »

La littérature du voyage, on le voit, a un certain nombre de chats à fouetter. Il faut donc la sortir totalement et de l’exploit sportif et de l’hébétude touristique. Potoski travaille à cela. Son écriture est agréable et amère, son livre se lit d’une traite, comme on boit un grand verre de lait de brebis. Aux côté de son génial aîné Jean Rolin, le jeune écrivain indique que P.O.L. est aussi un éditeur du voyage, chose que l’on sait peu.


Le flâneur et le psychogéographe : Paris et Londres

La foule est son domaine, comme l’air est celui de l’oiseau, comme l’eau celui du poisson. Sa passion et sa profession, c’est d’épouser la foule. Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini. Etre hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, tels sont quelques-uns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants, passionnés, impartiaux, que la langue ne peut que maladroitement définir.

Charles Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, 1859.

Parmi les types de récits de voyage contemporains, la flânerie urbaine a une place à part et doit faire l’objet, au moins une fois dans son histoire, d’un billet de blog précaire. Car la figure du flâneur, depuis la description de Charles Baudelaire et la théorisation par Walter Benjamin, ne s’est jamais éteinte à Paris.

Des esprits malins diront que c’est Edgar Alan Poe, non Baudelaire, qui a inventé la flânerie. Les esprits malins se trompent car L’Homme de la foule de Poe (traduite par Baudelaire avec des mots similaires à ceux de la citation ci-dessus!) décrit un comportement déviant, « le génie du crime profond », alors que le flâneur est un producteur. L’homme de la foule de Poe est un homme qui ne dort pas, qui respire et ne vit que dans le trafic, c’est un fantôme qui ne voit pas le narrateur qui le suit à la trace (même quand celui-ci se poste en face de lui). C’est un personnage de conte à dormir debout, magnifique, profond, mais ce n’est pas un flâneur. Baudelaire se sert de l’oeuvre de Poe pour élaborer cette figure de l’art moderne qu’est le flâneur : une autre façon d’être « de la foule », une autre façon d’ « épouser la foule ».

Baudelaire1

Et cela nous mène à établir tout de suite que « flâner » ne signifie pas « se promener, errer de-ci de-là sans but ». Ou plutôt, ceci est une définition courante, mais n’est pas celle que nous utiliserons dans un contexte littéraire. Pour nous, la flânerie signifie un déplacement citadin réfléchi, qui a pour but de couvrir un certain territoire et d’expérimenter des états de perceptions variés. Je l’avais abordée brièvement dans une typologie des récits de voyage.

Du Spleen de Paris (commencé en 1855) à Zones de Jean Rolin (1995) et même Un livre blanc de Philippe Vasset (2007), les essais de littérature ne manquent pas, depuis 150 ans, pour décrire une action de déplacement individuelle dans la ville, mêlant méthode stricte et incertitude téléologique, scientificité et désordre mental.

Le triptyque surréaliste Le Paysan de Paris de Louis Aragon (1926), Nadja d’André Breton (1928) et Les dernières nuits de Paris (1928) d’André Soupault, ainsi que Le piéton de Paris de Léon-Paul Fargue, sont autant de récits de déplacements dans la capitale française, qui constituent explicitement des tentatives littéraires pour déconstruire une forme bourgeoise de littérature. Walter Benjamin voyait dans la flânerie, si j’ai bonne mémoire (mais il faudrait vérifier), une lutte inégale de l’individu moderne pour restaurer un rapport créatif à la ville, et ne pas laisser la marchandise et le commerce dicter les logiques de déplacement et de pratiques urbaines.

C’est cette association entre déplacement et résistance qui est au centre de la « psychogéographie » mise en avant par Guy Debord, dès 1955. L’année même où fut publié Tristes tropiques, qui se voulait une somme définitive sur le temps des voyages, un mouvement d’avant-garde parfaitement obscur prenait déjà une voie tangentielle pour concentrer le voyage dans un périmètre restreint et lui donner un objectif presque clinique, et quasi politique : « La psychogéographie, écrit Debord dans Les Lèvres nues,  se proposerait l’étude des lois exactes et des effets précis du milieu , consciemment organisés ou non, sur les émotions et les comportements des individus. »

S’il n’y a pas de définition définitive du flâneur, et pour la raison avancée par Rebecca Solnit qu’il n’existe pas, il n’en reste pas moins que quelques paramètres descriptifs simples sont constants : « the image of an observant and solitary man strolling about Paris. » (Solnit, Wanderlust. A History of Walking.)

On peut ajouter à cela que s’il est seul, le flâneur entretient un rapport intense avec le collectif, auquel il se sent appartenir ; il observe la population et les bâtiments, mais son point d’observation n’est pas de surplomb (il est un « homme de la foule »). Il entre donc dans un rapport dialectique avec ses contemporains, tantôt s’en distanciant pour prendre du recul, tantôt y fusionnant pour apprécier les changements d’ « atmosphères psychiques » (Debord). Ainsi, s’il « flâne » dans une ville, le déplacement du flâneur n’est pas une promenade de pure détente, mais plutôt un art de la marche qui cherche à subvertir les modalités utilitaristes des flux humains planifiés par l’urbanisme officiel.

Le situationnisme (d’où procède la psychogéographie, ou plutôt qui a fusionné avec elle) est généralement considéré, sous l’angle de la pratique des villes, comme un mouvement successeur du surréalisme, et un moment important de la théorie de la flânerie, mais il n’a pas nécessairement produit un ensemble de textes qui pourraient être considérés comme des récits de voyage. L’ensemble de sa production textuelle, branchée sur l’espace urbain, l’exercice de la « dérive » et les productions audio-visuelles centrées sur les territoires et leurs usages, forment cependant des composantes narratives et théoriques qui influent sur l’évolution du récit de voyage. De surcroît, l’importance de l’approche situationniste est considérable dans l’écriture du voyage des décennies suivantes, et c’est la raison qui me fait m’arrêter sur ce mouvement.

Un auteur comme Jean Rolin reprend la figure du flâneur dans les années 90 et rend hommage à Guy Debord à plusieurs reprises dans Zones. Plus généralement, la psychogéographie doit à ceux qui s’en sont revendiqués, ces dix dernières années, d’être étudiée dans le champ de la littérature des voyages. Paradoxalement, c’est surtout à Londres qu’elle a été reprise en considération, par la génération d’écrivains anglais de la fin du XXe siècle, comme le grand James G. Ballard (Concrete Island), Iain Sinclair (London Orbital), Will Self (Psychogeography) ou Peter Ackroyd (London: The Biography) redonnant à Londres le statut de haut lieu de la flânerie, reconnu comme tel depuis les travaux de Blake, De Quincey et Stevenson (selon le critique anglais Merlin Coverly, Psychogeography, 2005.)

A leur tour, ces écrivains anglais ont inspiré de jeunes auteurs français qui, dans les années 2005-2010, reprennent la ville de Paris comme territoire d’intervention, pour des récits qui sacrifient à une pratique géographique, géométrique, et cartographique, de l’écriture et des déplacements. Je pense par exemple à Un livre blanc de Philippe Vasset, qui explore les zones de Paris laissés en blanc sur la carte IGN. (Vasset paie clairement sa dette aux grands écrivains anglais). Je pense aussi au travail de Mathieu Bouvier dont le travail sur les terrains vagues et les zones herbeuses a déjà été décrit ici.

On assiste ainsi, à travers la figure du flâneur, à un aller-retour entre Londres et Paris qui nécessitera une étude à part, mettant en lumière ce que ces deux villes ont produit comme récits de flânerie urbaine.

L’usage du signe : « Poisson-scorpion » de Nicolas Bouvier

Auberiste de Galle, Ceylan, photo N.Bouvier, 1955

Le voyageur est sans arrêt dans une situation de déchiffreur de signes. Son rapport aux signes (langue étrangère, pancarte, plan de ville, cartes, coutumes, manières, visages), fait lui-même partie du contenu du récit de voyage.

Les signes sont à la fois les instruments du voyage mais aussi un thème d’écriture, une des composantes thématiques et poétiques des textes littéraires viatiques. Le voyageur doit apprendre à lire un paysage et une ville, à en saisir la logique, mais aussi, d’après Bouvier, à être capable de recevoir une forme d’enseignement, dispensé par la cité. Dans la capitale de Ceylan, il confesse ne rien comprendre « à la leçon de la ville ». L’île, où il séjourne six mois, se révèle être un « non lieu », comme le suggère Jean-Xavier Ridon dans son livre sur Le Poisson-scorpion,  mais aussi dans une certaine mesure un « non signe », puisqu’elle abrite selon Bouvier des « fantômes de lieu » qui « ne méritaient pas de nom » (Routes et Déroutes, p.1341).

Dans Le Poisson-Scorpion (récit de ce séjour à Ceylan vécu en 1954, fini d’écrire et publié en 1981), Bouvier fait un usage extrême – et même, pourrait-on dire, un usage-limite – de la sémiologie, pour faire du récit de voyage une expérimentation littéraire du signe narratif.

De fait, derrière la construction chronologique apparente du texte, Bouvier établit un ordre plus discret, qui permet une deuxième lecture, alternative et complémentaire. L’ensemble du livre s’agence autour d’un seul signe. Il s’agit d’un écriteau sur lequel sont écrits ces mots : « Zone de silence ». Là encore, la description que je fais ici est élémentaire, et pourtant, nulle part dans la critique on n’y trouve la mention. Cela fait partie du mystère bouviéresque : ce qui crève les yeux est en même temps ce qui aveugle. (Dit comme cela, ça a l’air plus absurde que dit autrement.)

N. Bouvier à Ceylan. Photo T. Vernet, 1955

Le signe « Zone de silence » structure tellement Le Poisson-scorpion que cela devait être le titre du livre, avant que Bouvier décide au dernier moment le titre définitif. Voyons tout cela en trois temps, car le signe revient à trois reprise dans le récit.

1.

L’écriteau se situe près de l’hôpital de la ville où le voyageur loge pour la durée du récit. La mention de cette « Zone de silence » apparaît d’abord comme un signe topographique qui annonce au voyageur qu’il entre en zone hospitalière, mais joue en même temps un rôle de signe funeste, introduisant la narration dans un monde inquiétant. Bouvier interprète cet écriteau a posteriori comme un signe annonciateur des turbulences à venir : « Dans la géographie comme dans la vie il peut arriver au rôdeur imprudent de tomber dans une zone de silence » (PS, 737), prémonitoire d’une folie sourde qui allait le posséder, un silence dans lequel il allait sombrer, comme ces « calmes plats où les voiles qui pendent condamnent un équipage entier à la démence ou au scorbut » (PS, 737).

Bouvier ne cherche pas tant à créer un suspens qu’à parsemer son récit, dès le début, d’un signe fort qui indique qu’il va devenir fou : « Il est plus rare qu’on prenne la peine de l’en avertir », termine-t-il le chapitre. Il a donc été averti par l’écriteau qu’il entrait dans une forme de silence dont le récit se proposera de trouver, ne serait-ce que par des procédés mythologiques ou fabuleux, un dénouement.

2.

L’expression « Zone de silence » revient sous forme du titre du chapitre VII, au premier tiers du livre, mais sans renvoyer à la zone hospitalière où était planté l’écriteau. Enigmatiquement, ce chapitre traite de deux lieux de restauration, où le narrateur aime s’attabler. Le premier, l’ « échoppe du témoin », est une gargote où une population modeste joue aux courses, et où le narrateur se trouve « si bien pour écrire, pour convoquer mes fantômes et mes ombres » (PS, 752). Il y fait la rencontre de la petite bourgeoisie sri-lankaise, jeune, masculine, célibataire et sur-jouant une modernité occidentale.

Le deuxième lieu décrit est l’opposé du premier ; il s’appelle « Oriental Patissery », et constitue le quartier général d’un mouvement d’extrême-gauche, animé par des intellectuels qui ont opté pour des habitudes vestimentaires traditionnelles, et qui promeuvent, sur le modèle de Gandhi, une rencontre entre le marxisme et une forme de rejet de l’Occident.

Or, ni « l’échoppe du témoin », ni l’ « Oriental Patissery » ne sont des lieux silencieux. Alors, pourquoi avoir intitulé ce chapitre « Zone de silence » ?

Dans les deux cas, il semble que Bouvier veuille signifier que c’est précisément dans les espaces de convivialité, de chaleur humaine, de parole libre et de débats politiques, que le narrateur se rend compte de son incapacité à entrer en relation avec la population locale. Ces boutiques semblent plutôt figurer un espace de solitude où le voyageur prend conscience de son inexistence : « Le calme plat : je pourrais m’effondrer, le nez dans ma soucoupe sans que personne en dehors des blattes s’en avise de longtemps » (PS, 752). C’est dans ces circonstances qu’il perçoit pour la première fois que les apparences sont creuses et ne cachent qu’une absence terrifiante de vitalité : la chaleur humaine n’est qu’une « jovialité funèbre » (PS, 757), les discussions des « péroraisons spectrales » (PS, 758), et ces faux-semblants restent malgré tout le dernier rempart devant la suite logique que Bouvier entrevoit à toute vie dénuée du minimum de divertissement pascalien : « nous pourrions tous, et tout de suite, nous trancher paisiblement la gorge » (PS, 758). La zone de silence, dans ce chapitre, semble donc désigner le monde extérieur dans son ensemble, comme étant fantomatique et essentiellement illusoire. Le silence, ici, figure l’épisode dépressif du voyageur incapable de se mouvoir, assistant atterré à son propre effondrement dans la perte de l’usage de la parole.

3.

Finalement, Poisson-scorpion se termine sur un troisième mouvement, incarné par l’écriteau lui-même, celui qui est apparu dès l’entrée dans la ville, qui apparaît à la fin du livre pour dénouer la crise qui accable le narrateur.

La « Zone de silence » devient symbole actif, puisque le narrateur se cogne la tête contre la pancarte et ce choc provoque le réveil, ou l’annulation, du sortilège dans lequel il était emprisonné.

Dans ce vingtième chapitre, intitulé « Le dernier enchanteur », le narrateur assiste à un spectacle de fakir qui lui fait ressentir un effroi panique et profond. Cette panique vient d’une anomalie sémiologique produite par une « inversion du geste » : le gymnosophiste sort des couteaux de leur fourreau, mais plutôt que de les lancer sur une cible, comme on s’y attend, il se les enfonce dans la gorge et la nuque « sans faire sourdre une goutte de sang », puis fait le tour de l’assemblée en mimant le mort-vivant. Bouvier voit dans ce sinistre fakir une « menace à peine déguisée » et décide de s’enfuir. Sur le chemin du retour, il voudrait pleurer, mais n’y parvient pas, et c’est alors qu’il va « donner du front contre l’écriteau rouillé et tordu qui annonce l’hôpital » (PS, 809), ce qui lui ouvre l’arcade sourcilière.

Le sang coule, et pour Bouvier qui le boit dans sa paume, ce sang est « délicieux et salé » : le voyageur est en train d’effectuer une mue, une catharsis physique qui le guérit de sa torpeur. Signe de cette mue, il laisse derrière lui « une trace gluante comme les insectes moribonds » (PS, 809), mélange de sang, de larme et de morve, « épanchement miraculeux », par quoi il sera sauvé :

De retour dans ma chambre j’ai commencé à faire mon bagage en répandant du sang partout. Cette plaie n’avait pas d’importance en regard du grondement d’allégresse qui montait autour de moi. A présent je pleurais pour de bon et jamais larmes ne m’ont paru meilleures. (PS, 809)

Il n’est donc pas étonnant, en définitive, que le titre que Bouvier comptait donner à ce livre, pendant toute la période de rédaction, était « Zone de silence » plutôt que Poisson-scorpion.

Et cet écriteau, signalétique contondante, ouvre à la possibilité d’une sémiologie propre au récit de voyage. Si l’on suit l’hypothèse de David Scott selon laquelle la littérature du voyage constitue un système sémiotique à trois membres (le voyagé, le voyageur et le récit) apparenté à la triade de Charles Peirce, « indice », « icône » et « symbole », alors Bouvier a créé avec l’écriteau « Zone de silence » un agencement complexe capable de faire passer le récit sur des lignes tantôt symboliques, tantôt narratives, et tantôt descriptives.

Il s’agit d’un signe qui permet à la fois de déterritorialiser le récit en lui faisant échapper aux noms et aux lieux, et de le re-territorialiser sur des indices corporels très précis, tels que la « tête », la « carapace », la métamorphose du corps et la libération des fluides (sang et larmes).