Pour préparer mes cours de philosophie, je m’inspire de manuels et de forums de professeurs. Je suis étonné que des textes très célèbres sont moins souvent proposés aux étudiants, comme si les gens étaient fatigués de faire toujours les mêmes choses. Finis les « Je pense donc je suis », les « cavernes » de Platon, les « animaux politiques » d’Aristote, les « maîtres et les esclaves » de Hegel.
Sur les forums, on lit souvent des requêtes pour obtenir des textes un peu choisis, un peu originaux. C’est louable mais cette demande est souvent accompagnée d’un léger dédain pour les « trucs archi connus » qu’on a lus cent fois. Pourquoi rejeter ces trucs « archi connus » ?
Moi je suis un avocat des textes mondialement célèbres. Je le dis aux élèves et l’annonce théâtralement comme tel :
Alors là les amis, attention les yeux, c’est un grand tube de la philosophie. Ce truc-là, le monde entier le connaît, du pôle nord au pôle sud, du Japon à la Californie en passant par la Mongolie et les montagnes hostiles de l’Altaï.
Normalement, cela les intrigue et ils prêtent un peu d’attention au texte en question. C’est pour nous que la caverne et le cogito sont vus et revus, mais pour eux, c’est non seulement tout nouveau, mais c’est même difficile de s’en souvenir sans confondre Platon et Descartes.
Je compare ces textes classiques avec de grands tubes de la musique car rien n’est plus fédérateur. Ce texte, dis-je, c’est le Billy Jean de la philosophie. « Vous connaissez Michael Jackson ? » Bon alors disons que c’est le Yesterday de la philosophie. « Vous connaissez les Beatles ? »
Ne pas utiliser ces textes sous prétexte qu’ils seraient devenus des tartes à la crème à nos yeux, c’est se priver d’une arme pour mener notre bataille de faire vivre un peu de philosophie dans la jeunesse de ce pays.
Ma dernière facture de gaz pour les mois de mars et d’avril 2023 : 820 euros. Les mois d’hiver sont passés, nous ne chauffons plus l’appartement, et nous devrions payer plus de 400 euros par mois ? Persuadé que c’est une mystification, j’appelle mon fournisseur pour qu’il rectifie cette erreur. Hélas, c’est la triste vérité. La dame africaine qui était à l’autre bout de la ligne, payée elle aussi une misère pour m’expliquer que c’est le coût normal des choses, qu’on ne peut rien faire, que mon choc vient de la fin des aides de l’État sur les factures de gaz, cette dame doit recevoir toute la journée des appels furibards et des insultes exaspérées.
820 euros me seront débités en juin pour avoir utilisé le gaz de ville dans un appartement de 90 m2, dans lequel vivent seulement deux personnes raisonnables. Cela seul me donne envie de brûler la sous-préfecture. La femme que j’aime a pleuré de dépit et m’a dit quelque chose qui m’a bouleversé : « C’est la première fois que nous avons des problèmes d’argent depuis que nous nous connaissons. » Nous nous en sortirons, mon amour.
Oui, nous, les sages précaires, nous en sortirons car nous sommes malins et nous retournerons dans des pays étrangers.
Mais le gros de la population, surtout ceux qui ne sont pas précaires, mais qui ont une situation stable. Ce gros de la population française, petite bourgeoisie massive qui rembourse des crédits à la banque, ne va pas supporter ces nouvelles factures. Si moi, qui suis libéral et social démocrate, j’ai des pulsions de révolte, on peut imaginer les courants de colère qui vont enflammer le peuple des gilets jaunes, des abstentionnistes sourcilleux, des anti-vax jusqu’au-boutistes, des électeurs d’une gauche radicale, ou d’une extrême-droite décomplexée.
Sensation que ce printemps 2023 va être explosif.
Quand un salaire minimum entier doit être dépensé pour les factures, le transport, le loyer et les assurances, qu’il ne reste même plus rien pour manger, on sait ce qui se passe. Dans un pays où trente millions d’habitants vivent avec moins de 2000 euros par mois. Point n’est besoin d’être devin pour s’attendre à un soulèvement majeur.
Le rassemblement du 1er mai 2023 du Vigan s’est très bien passé. Beaucoup de monde, venu de tout le pays viganais et des environs, s’est réuni sur la place de la mairie, et a défilé dans les rues de la vieille bourgade.
J’étais mains dans les poches car je n’ai pas trouvé de slogan satisfaisant pour une pancarte. Je voulais quelque chose de drôle et d’intelligent mais en même temps menaçant car c’en était trop de ce monde pourri. La seule chose que je considérais adéquate était la phrase suivante :
C’est le premier mai
Voilà qui me paraissait factuel, propice à inspirer tous les affects possibles, du moment qu’ils fussent associés à la vie des travailleurs.
J’ai pensé aussi à :
Nous sommes le 1er mai 2023
Moins percutant mais, si on le lit avec attention, peut-être était-ce plus menaçant que le premier.
Hajer voulut m’aider en me proposant de demander à l’intelligence artificielle. Elle posa donc la question à un célèbre outil de conversation mais ce dernier généra des slogans ni drôles ni intelligents. Nous lui en fîmes le reproche. Il présenta ses excuses et proposa dix autres slogans moisis.
Bizarrement, et c’est un bon signe, l’IA ne proposa jamais mes slogans. Ni le premier ni le second. Preuve que c’est en restant très proche du réel qu’on atteint l’originalité. C’est en tout cas le cœur de mon travail de chercheur depuis quinze ans.
Frédéric Lordon l’a clamé dans un discours en mars 2023 : nous avons eu un long hiver mais nous avons droit à un printemps, et au printemps tout le monde le sait, il y a un mois de mai.
Nous y sommes et c’est la journée du travail. La fête des travailleurs. Les précaires eux aussi, qui n’ont pas la culture du collectif ni de l’organisation militante, écoutent leur devoir qui est de battre le pavé avec tout le peuple brutalisé par un monde du travail ignoble.
J’admire tous mes collègues du lycée qui ont mouillé la chemise et ont fait grève pour lutter contre la réforme des retraites. Ils ont fait preuve de patience, de sacrifice, de solidarité, de combativité. Les gens comme moi ne pouvaient les suivre pour des raisons de précarité de leur statut. Les précaires se doivent d’agir de manière servile pour avoir une chance de signer un contrat de travail. Ils peuvent aussi claquer la porte et aller voir ailleurs, c’est leur force. Mais ils ne peuvent pas gagner un rapport de force avec la direction. La seule puissance sociale du sage précaire est d’être serein face à la perte d’emploi et de se débrouiller pour vendre sa force de travail à un prix qu’il juge acceptable.
La sagesse précaire recommande donc, en ce premier mai, la grève générale et l’insurrection du peuple.
Soulèvement général, voilà, il ne reste plus que cela à faire. Il est l’heure d’aller se servir directement.
Je peux enfin me réjouir le matin. Mon jardinage commence à porter ses fruits.
Le soir je couvre les plants d’une serre bricolée avec une bâche qui avait servi à envelopper des matelas achetés d’occasion. Le matin je les découvre pour qu’ils profitent du grand air.
Quand le soleil paraît je les photographie comme des stars de cinéma. Sur le smartphone que j’utilise pour l’occasion, je sélectionne le mode « portrait » et la fonctionnalité « lumière de studio ». Cela gomme leurs rides et rend leur peau plus éclatante.
François Bégaudeau est en train de prendre la place du meilleur intellectuel de ma génération. Signe peut-être que ma génération n’a pas trouvé sa place dans le monde, comme je le déplorais déjà en 2009, déjà à propos de Bégaudeau. Les gens nés entre mai 1968 et mai 1981 se trouvent dans un désert, mais je suis ouvert à tout contre-exemple qui prouverait que notre génération vaut autant que celle des boomers (terme qui désigne, je le rappelle, le groupe des gens nés entre 1942 et 1968.)
Je mesure le grand écart que je viens de faire en annonçant que François Bégaudeau était peut-être le meilleur d’entre nous. Je n’oublie pas l’avoir descendu en flèche des 2008 sur ce blog. Il l’avait mérité.
Bégaudeau est né quelques mois avant moi, d’une classe sociale proche de la mienne, et quand il parle j’entends quelqu’un que j’aurais pu rencontrer sur les bancs de la fac ou parmi mes amis. Si j’avais été nantais, ou lui lyonnais, on serait devenus copains dans les années 1990.
Je n’ai jamais aimé ses romans mais c’est normal : Bégaudeau n’est pas un très bon romancier. Là où il excelle, c’est dans le genre essai. Et là où il impressionne, c’est dans l’exercice de la critique.
Cependant il ne faut jamais oublier que la qualité première de Bégaudeau est d’être un bon imitateur, en bon agrégé de lettres qu’il est. C’est un bon élève, un bon étudiant, qui sait produire ce que les professeurs attendent de lui. Il s’est tellement imprégné de certains intellectuels que lorsqu’il parle de politique, on entend la voix de Frédéric Lordon, économiste marxiste de l’Ecole Normale Supérieure. Lordon est un véritable gourou pour la gauche radicale et intellectuelle mais beaucoup moins connu que Bégaudeau.
En bref, Bégaudeau est un imitateur mais à force, comme tous les bons étudiants, il finit par avoir des moments d’invention et de pensée personnelle. Et, comme je le disais, là où il m’enthousiasme, c’est dans la critique, qui est un genre passionnant, sous estimé mais très divertissant pour l’esprit.
Critique de livres, critique de cinéma, critique d’émission de télévision. On l’écoute et on prend des notes. Le podcast de critique qu’il produit avec un jeune anonyme depuis 2018 est un bain de jouvence. J’écoute cela en jardinant, et même si je ne vais plus au cinéma depuis des années, la critique elle-même, sans même voir le film dont il est question, suffit à mon bonheur.
Cliquez pour entendre ce podcast : La gêne occasionnée, sur Soundcloud (et ne me demandez pas ce qu’est « soundcloud »).
Chaque émission est consacré à un film et parfois un livre. Bégaudeau prépare ses idées, il est cadré par un jeune homme sympathique qui lit ses notes, ce qui permet à l’écrivain de se reposer et de fourbir ses armes.
Il y condense toute sa capacité pédagogique, il y convoque sa belle culture de lettré et de cinéphile. Il a bien assimilé son Deleuze sans en faire des tonnes, sans réciter sa leçon. C’est impeccable.
Écoutez par exemple de la minute 20’00 jusqu’à la minute 25’00 de l’épisode 28 Drive my Car, film japonais que je ne verrai jamais. Ces cinq minutes m’ont marqué, alors que je passais la serpillère dans la cuisine. Un petit développement un peu scolaire mais brillant sur la justesse des formes, sur Bresson, sur les gestes esthétiques, sur les formes inédites et les avant-gardes.
On ne fera jamais l’économie du constat implacable que la question de l’art est aussi la question du vrai, la question du juste.
F. Bégaudeau, La Gêne occasionnée, 28.
Je me suis dit que j’allais utiliser cette séquence dans ma classe de philosophie au lycée. Puis il relie cela au film Drive my Car qui met en scène des acteurs de théâtre, pour expliquer des aspects importants du jeu d’acteur et de l’ambiguïté, la plurivocité du texte de théâtre. Enfin il termine avec « trois figures d’agencement entre texte et corps » dans le film japonais, et cela fabrique un petit système pratique et stimulant.
Quand il analyse des romans, sur ce même podcast, c’est un peu moins brillant j’ai l’impression. Il a besoin de distance avec une forme d’art pour mieux la voir et distinguer ses arêtes. Les romans lui sont trop consubstantiels, alors il en parle moins bien.
Deux semaines après leur mise en terre, mes plants de tomate tiennent, survivent et poussent, mais avec une lenteur désarmante. Je pensais naïvement que cela partirait comme une fusée mais c’est une espèce de stagnation qui s’impose.
Si l’on compare les photos de ce jour et celles des mêmes plants prises le 12 avril, on voit qu’ils ne sont pas identiques. Ils ont poussé, c’est entendu. Mais cela demande une grande patience.
La vie végétale n’est jamais immobile. S’il y a peu de croissance de la plante, cela ne veut pas dire que les racines soient inactives. Je veux croire que mes tomates sont en train de travailler sous la terre et de se déployer radicalement.
Ceux qui nous connaissent superficiellement peuvent croire que mon épouse et moi formons un couple mal assorti et beaucoup ne donnait pas cher de notre union quand nous nous fréquentions en 2016. Il est vrai que beaucoup de choses nous séparent :
Elle est jeune, je suis vieux. Elle est douce, je suis dur. Elle est diplomate, je suis provocateur. Elle voile ses cheveux, j’exhibe ma calvitie. Elle sourit aux emmerdeurs, je fonce dans les murs. Elle est africaine, je suis européen. Elle est polyglotte, je suis unilingue. Elle est belle, je suis vilain. Elle sent bon, je sens mauvais. Elle chante faux, je chante juste.
Pourtant, à un niveau plus profond, ce qui nous unit est plus important que ce qui nous distingue. Pour comprendre cela il faut savoir regarder dans la structure des choses. La réalité concrète et matérielle fait de nous des êtres beaucoup plus proches qu’il n’y paraît.
Structure familiale
Nos familles sont considérées comme nombreuses. Nos parents sont plus ou moins ensemble, malgré des séparations, jusqu’à la mort.
Nous sommes avant-derniers dans la fratrie. Nous sommes les petits, qu’on n’écoute pas, mais il y a quelqu’un d’encore plus petit que nous parmi nos frères et sœurs. Cela determine beaucoup de choses dans notre façon d’appréhender la vie.
Nos frères aînés ont beaucoup compté dans notre éducation, et ont été protecteurs plus que tyranniques. Nous n’avons jamais eu peur de nos frères aînés, nous sommes donc entrés dans la vie adulte avec confiance et légèreté.
Incidemment, je suis plus âgé qu’elle, c’est vrai, mais j’ai l’âge de son frère aîné, non de son père, ce qui fat que dans ses représentations mentales, j’appartiens à la génération de sa fratrie non à celle de ses parents. Ceux qui disent : elle cherche un père ne comprennent pas les logiques de structures.
Structure économique et sociale
Nous percevions notre famille comme un peu plus pauvre que la majorité de la population nationale.
Ni elle ni moi ne faisions des courses pour acheter des vêtements. Pendant toute notre enfance et notre adolescence, nous avons porté les vêtements de nos frères et soeurs devenus trop petits pour eux.
Sur ce dernier point, la seule différence est que mon épouse prenait les habits de ses soeurs et les customisait : elle cousait, assemblait, rapiéçait, réinventait. Elle créait sa garde robe quand moi, je prenais les jeans et les pulls de mes frères sans rien changer.
Paradoxalement, cela a fait de moi un homme hostile au shopping et d’elle une lécheuse de vitrines. Mais dans les deux cas, nous apprécions les lieux de vente d’occasion, les entrepôts d’Emmaüs, la Ressourcerie du Vigan, les recyclerie. Nous meublons nos intérieurs avec des matériaux de récupération car nous avons toujours vécu comme cela.
Dans les deux cas, aussi, nous aimons acheter des vêtements de grande qualité, non seulement pour la frime mais poussés par un sens relativement proche de la dignité et de l’élégance.
Sagesse dans la précarité
Nous nous percevions comme pauvres, certes, mais nous ne souffrions pas de cette pauvreté. Nous n’avons jamais eu honte de notre famille ni de notre situation sociale. Devenus adultes, cela fait de nous des actifs qui peuvent passer d’emplois grassement payés à des périodes de chômage sans dépression. Nous pouvons ressentir une anxiété économique, due à l’incertitude et à la dureté du monde de l’emploi, mais nous savons profiter de ce que nous avons et nous déclarer chanceux d’avoir un toit et des choses délicieuses à manger.
Travail manuel et intellectuel
Dans notre enfance, ma femme et moi étions exposés au travail manuel. Nos pères étaient soit ouvriers soit artisans. Par ailleurs nos pères n’étaient pas d’excellents manuels, ni de super bricoleurs. Ni l’un ni l’autre n’aurait été capable de bâtir une maison tout seul.
Dans sa famille comme dans ma famille, il y avait cependant un respect pour la culture livresque. La musique, la poésie, la danse, la religion, la lecture, tout cela a une place dans nos vie depuis l’enfance. Abandonner l’école est chose fréquente chez nous, et il n’y a aucune honte à cela. Elle et moi, en revanche, avons poursuivi des études jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’on nous foute dehors.
Cela nous amène à organiser nos journées de manière à la fois intellectuelle et manuelle : du bricolage, de la recherche, du jardinage, des cours de philosophie. Nos tâches ménagères sont le lieu d’engueulades comme dans tous les couples, mais nos vacances sont remplis de travaux de clercs paysans : corriger des dissertations, réparer des éviers bouchés, écouter des poètes arabes.
Hier, par exemple, nous sommes allés ensemble à la déchèterie et j’ai écrit sur l’écrivain suisse Nicolas Bouvier. J’ai installé des appliques sur un mur et j’ai écouté des podcast en anglais sur la traduction littéraire. J’ai rempoté des plants de tomate et j’ai envoyé un mail à un chercheur irlandais à propos d’un article que je suis en train d’écrire. Pendant ce temps, elle travaillait sa thèse et elle refaisait le système électrique des vieilles appliques. Elle lisait et bricolait un vieux miroir acheté sur Le Bon Coin.
Notre couple n’est pas plus solide ni plus harmonieux qu’un autre. Je ne parle pas de cela. Je dis seulement que les points communs qu’on croit avoir ne se trouvent pas où l’on croit.
Je sais qu’il est un peu tôt pour les mettre en terre. On me dit qu’il est préférable d’attendre le mois de mai pour éviter les derniers frimas. Je tente ma chance avec deux plants tandis que je garde les autres à l’intérieur.
Mon plan consiste à mettre en terre de manière échelonnée pour expérimenter. Le but est de produire des tomates le plus tôt possible, dès que les beaux jours seront installés.
Je vous tiendrai au courant de l’évolution de la situation.
Publié en 1925, Roux le Bandit raconte l’histoire d’un déserteur. Le jeune Roux décide de disparaître dans les montagnes des Cévennes lorsque la France mobilise sa population pour aller se battre contre l’Allemagne dans ce qui va devenir la première guerre mondiale.
On comprend immédiatement combien cette histoire m’a charmé dès que mon ami Peter me l’a racontée. J’ai lu ce roman en 2012, lorsque je vivais moi-même dans une cabane cachée dans les montagnes cévenoles. Il était impossible de ne pas identifier le sage précaire quadragénaire et le héros trentenaire de 1914. Un siècle me séparait de Roux, et bien qu’il dût vivre une épreuve difficile et dangereuse, je me sentais proche de lui.
Au tout début, les Français partaient à la guerre la fleur au fusil et pensaient être de retour dans leur ferme quelques mois plus tard. C’est pourquoi les fermiers du roman racontent l’histoire en insistant sur le mépris qu’ils ressentaient vis-à-vis de Roux, quand ils s’aperçurent que le jeune paysan manquait à l’appel, qu’il s’était évaporé dans la nature.
Pendant le premier tiers du roman, peut-être la moitié, les Cévenols traitent Roux de lâche et le méprisent pour avoir cédé à la peur. Alors que les jeunes de la région se faisaient tuer ou blesser sur le champ de bataille, les vieux du village lui reprochaient de mener la vie de bohème et de tirer au flanc.
Mais la guerre s’éternisa et les Français se sentirent floués, trahis par leurs élites encore une fois. Déserter, finalement, n’était plus considéré comme une option aussi monstrueuse. C’est l’Etat qui est monstrueux et, dans des circonstances extrêmes, la désobéissance civile peut être la seule alternative à la barbarie. C’est ce que raconte le roman d’André Chamson à l’époque où l’auteur est pacifiste. Plus la guerre dure dans le temps, plus les paysans acceptent la fuite de Roux. Ils finissent par avoir des contacts avec le fugitif et, petit à petit, on comprend ses motivations : c’est un objecteur de conscience qui fuit la guerre par fidélité pour sa religion. Aujourd’hui, si le même héros était musulman et non protestant, on dirait de lui qu’il est « radicalisé » car il place sa foi au-dessus des lois de la république.
Homme des bois cévenol, déserteur de 14-18. Source inconnue.
Roux a vraiment existé, mais dans une région située plus au nord, en Lozère. Grosse différence entre le vrai Roux déserteur et le personnage de fiction : Alfred Roux ne parlait pas de religion, il se défendait avec des armes et n’attira jamais la sympathie des Cévenols car il était un sauvage incommode.
Le célèbre historien des Cévennes, Patrick Cabanel, qui m’a déçu lors de sa conférence à la médiathèque du Vigan mais dont j’apprécie les écrits, affirme qu’il existe un exemplaire de l’édition originale signée par André Chamson et par Alfred Roux lui-même, ce qui accréditerait l’idée selon laquelle l’écrivain et l’ancien déserteur se seraient rencontrés.
Je vous invite à lire l’article de Cabanel sur Roux le Bandit, il est un peu foutraque mais dans le bon sens du terme : bien écrit, c’est de la recherche historique de qualité, créative et réflexive, avec des sources faciles mais pertinentes, et quelques documents qui paraissent légèrement apocryphes, tout ce qu’on aime dans les bureaux de la Précarité du sage. Voir, en ligne ou sur papier, Patrick Cabanel, « André Chamson : Roux le Bandit, la guerre et la paix », Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français (1903-2015), Vol. 160, LES PROTESTANTS FRANÇAIS ET LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE (Janvier-Février-Mars 2014), pp. 507-521, ici p. 510.
Connaissant cet historien, plus proche intellectuellement du Sage précaire que d’un scientifique incorruptible, je ne peux exclure qu’il ait purement et simplement inventé ce livre dédicacé, que personne n’a vu à part lui. Les historiens ont parfois aussi de ces envies de légendes et de mythes, comme le sage précaire les fait naître à sa façon.
Roux le Bandit doit donc prendre sa place dans la jeunesse des années 2020, après avoir plus à celle des années 1920. À l’heure des réformes iniques sur l’âge de la retraite, ce roman nous invite à réfléchir sur l’idée de retraite, de mises en retrait. Au temps venu des expérimentations de vie autonome et alternative, ce récit nous montre une vie d’insoumis pacifique et auto-suffisante. Le personnage de Chamson se débrouille tout seul, sans l’aide de la société, mais continue d’entretenir des relations d’entraide avec des vieux et des vieilles, il n’hésite pas à offrir son aide clandestinement à ceux qui le voient sur la draille ou dans les forêts. De ce point de vue, il me fait penser aux jeunes Arc-en-ciel qui vivaient en marge des villages et qui organisaient un système de solidarité inouï. C’est donc le roman des néo-ruraux qui cherchent quelque chose comme une résistance durable aux dérives du capitalisme.
Jeunes gens qui prônez la désobéissance civile, plutôt que de brandir des auteurs américains, lisez dans vos yourtes et exposez dans vos manifs de beaux exemplaires de Roux le Bandit, le roman des réfractaires non violents.